Navigation – Plan du site

AccueilNuméros49Notes bibliographiquesL’Imaginaire géographique. Essai ...

Notes bibliographiques

L’Imaginaire géographique. Essai de géographie littéraire

David Bédouret
p. 82-83
Référence(s) :

L. Dupuy, L’Imaginaire géographique. Essai de géographie littéraire, Presses universitaires de Pau et des Pays de l’Adour, 2019, 194 p.

Texte intégral

  • 1 Faure C., « Le rôle de l’imagination créative dans la vie psychique », Les Cahiers internationaux d (...)

1L’imaginaire est le témoin de nos expériences spatiales, transformées en « traces durables et transformables » dans notre mémoire, des « substituts corporels des sensations vécues dans notre relation au monde 1 ». Il forme alors un matériau à partir duquel nous donnons une signification et une compréhension parfois partagées du monde dans lequel nous vivons. Il nous permet donc de fabriquer notre territoire. De fait, les géographes travaillent sur de nombreux supports pour capter cet imaginaire : cinéma, peinture, musique et tout particulièrement la littérature. Se pose alors la question de la méthodologie pour capter, analyser et comprendre cet imaginaire. Dans ce contexte, Lionel Dupuy nous offre dans L’Imaginaire géographique. Essai de géographie littéraire, publié aux Presses universitaires de Pau et des Pays de l’Adour, l’outillage méthodologique et conceptuel pour appréhender la complexité des relations entre le roman et l’espace. Ce travail issu de son HDR propose un modèle théorique hybridant les travaux géographiques d’Augustin Berque et les réflexions linguistiques de Mikhaïl Bakhtine.

2En effet ce travail interdisciplinaire tente d’associer la mésologie berquienne (médiance, chorésie, trajection) et le chronotope bakhtinien. Rapidement, nous voyons la force et la faiblesse de cette entreprise qui demande une maîtrise de deux communautés discursives différentes. Le vocabulaire est pointu mais Lionel Dupuy fait œuvre de pédagogie en appuyant sa démonstration sur des exemples et en proposant des schémas pour rendre visible l’invisible.

3Cet ouvrage s’organise en trois parties qui représentent trois degrés de théorisation, il s’agit pour l’auteur de nous amener progressivement à la compréhension de son concept de chronochore.

4La première partie pose les bases et explique comment l’imaginaire géographique déployé dans un roman est le résultat des relations qui existent entre le tryptique : sujet (auteur/héros), lieu (topos, chôra) et récit. Différentes stratégies de brouillage référentiel composent et recomposent l’espace géographique du récit, c’est-à-dire que le récit se réfère à une réalité géographique par différents procédés : la juxtaposition, l’interpolation, la surimpression, l’attribution erronée (mésattribution), la transnomination, l’anachorisme. L’analyse de ces procédés permet de « dévoiler l’existence [d’un] syncrétisme géographique » organisé à partir « d’un double processus d’interpolation et de surimposition » (p. 87). Cette typologie est ensuite appliquée au Rivages de Syrtes de Gracq et au livre d’Alejo Carpentier, Le Royaume de ce monde. Ces illustrations permettent de comprendre comment le récit se nourrit de cet imaginaire géographique et comment se crée une rhétorique spatiale.

5Le deuxième partie est consacrée à l’analyse de À la recherche du temps perdu de Proust qui permet d’observer les dynamiques et les changements des liens qui unissent sujet-lieu-récit et de mettre en évidence un maillon de la chaîne trajective et le processus de chorésie. Ainsi, Lionel Dupuy démontre que le chronotope bakhtinien n’est pas entièrement opératoire, cette relation espace-temps est trop binaire et ne permet pas d’embrasser toute la complexité des relations entre le sujet (auteur ou héros), le lieu et le récit, et donc de saisir la trajectivité de l’imaginaire géographique. En effet, l’imaginaire est inscrit dans une interrelation du subjectif et de l’objectif, ce qui produit une chorésie, soit un processus de décomposition de la réalité topique et de recomposition de ses éléments dans des systèmes de signification.

6Forte de ce constat, la troisième partie formule et développe le concept de chronochore. Ce dernier permet de dépasser le chronotope, il est un syncrétisme des pensées d’Augustin Berque (trajection, chorésie), de Vincent Berdoulay (métaphore, sujet-lieu) et de Marc Brosseau (géographie littéraire). Il est « un modèle heuristique à visée herméneutique qui vise à mieux comprendre le fonctionnement de certains romans-géographes. Il permet de préciser les relations et dynamiques qui se développent, d’une part, entre les trois pôles du triangle sujet-récit-lieu et, d’autre part depuis chacun de ces pôles vers un foyer central dont nous considérons qu’il est le cœur du roman-géographe » (p. 175). Il faut entendre ici par « cœur » la géographicité du roman. Ainsi, l’auteur met en place un schéma chronochorésique applicable pour tout roman qui analyse les nombreuses relations entre sujet, lieu et récit (trajection) qui entrainent des modifications de chaque pôle (chorésie). « Le chronochore s’écrit alors en un lieu, s’incarne en un personnage, et s’inscrit dans un récit qui offre des manifestations et expériences autres de la spatialité. » Le mot qui me semble fondamental dans ce processus et qui aurait pu être mis en avant est celui d’expérience. Il s’agit bien ici d’analyser les expériences successives : l’expérience sensible et physique de l’écrivain en contact avec un lieu ; la métamorphose de ce lieu dans le récit par l’expérience de l’écriture et l’expérience du récit qui nourrit le sujet (auteur/lecteur) et qui peut alors modifier les représentations du lieu. Le chronochore est l’incarnation de toutes ces expériences. L’auteur géographe côtoie ici le débat littéraire de la transubjectivité dans lequel Henri Meschonnic explique que le poète transmet une expérience de vie et de langage et, ce faisant, il modifie l’expérience de vie et de langage de celui qui lit.

7L’imaginaire géographique est donc bien une expérience complexe que l’analyse littéraire peut mettre à jour. Lionel Dupuy nous offre des concepts et une démarche originaux pour travailler dans le champ de la géographie littéraire, il dépasse les frontières de la géographie pour se frotter aux théories et techniques littéraires, ce qui rend parfois la lecture complexe mais très enrichissante.

Haut de page

Notes

1 Faure C., « Le rôle de l’imagination créative dans la vie psychique », Les Cahiers internationaux de psychologie sociale, no 105, 2015, p. 85-93.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

David Bédouret, « L’Imaginaire géographique. Essai de géographie littéraire »Sud-Ouest européen, 49 | 2020, 82-83.

Référence électronique

David Bédouret, « L’Imaginaire géographique. Essai de géographie littéraire »Sud-Ouest européen [En ligne], 49 | 2020, mis en ligne le 08 janvier 2021, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/soe/6907 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/soe.6907

Haut de page

Auteur

David Bédouret

INSPE Toulouse Occitanie-Pyrénées, université Toulouse – Jean Jaurès

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search