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Notes bibliographiques

La Terre des autres

Mélanie Gambino
p. 81-82
Référence(s) :

F. Conord, La Terre des autres, éditions du Bourg, Montrouge, 2018, 334 p.

Texte intégral

1Le métayage désigne un mode de faire-valoir des exploitations agricoles : un paysan travaille la terre d’un propriétaire en partageant avec lui les fruits de la récolte, selon les moments, les usages locaux et les rapports de forces. Il a longtemps été dominant en France mais n’a cessé de régresser depuis le xixe siècle, pour disparaître à peu près dans les années 1960-1970, à l’exception de certains vignobles (Marne, Beaujolais, Aude…). Vu comme un système rétrograde, associé à une agriculture pauvre et une paysannerie sans envergure, critiqué de toute part pour des raisons sociales (l’oppression des métayers) et économiques (l’inefficacité productive), le métayage a pourtant parfois permis une relative insertion économique des plus pauvres, même venus de l’étranger (Italiens, puis Polonais).

2Parce que ce statut a quasiment disparu et à cause du discrédit dont il fait l’objet, le métayage en France métropolitaine méritait une analyse qui permette de revenir sur sa destinée. Fabien Conord, historien, professeur à l’université de Clermont-Ferrand en Auvergne, retrace la trajectoire d’un mode de faire valoir, en décrit la disparition progressive dans la seconde moitié du xxe siècle et fait état des quelques buttes témoins qui subsistent aujourd’hui. L’ouvrage analyse les raisons de la persistance du métayage dans trois régions : Grand Ouest français, un Centre longtemps sous la férule des fermiers généraux dénoncés par Émile Guillaumin et de nombreux vignobles disséminés dans tout le pays. Pour ce faire, l’auteur ne se limite pas à repérer les clauses léonines des contrats signés. Il analyse finement les stratégies de refus et de contournement déployées par des paysans sans ressources en présence de leurs maîtres. En effet, le système est pour eux, en dépit de tout, la seule planche de salut social, l’outil qui leur permet de sortir de la précarité absolue du salariat au jour le jour.

3La première partie brosse un tableau juridique et géographique de la France du métayage et dégage les évolutions quantitatives. Elle montre que les inégalités entre une diversité d’acteurs suscitent de nombreux débats et contestations, elles-mêmes relayées sur la scène parlementaire. La seconde partie s’ouvre sur les années qui précèdent l’adoption du statut de 1946 et fait état du contenu et des ambiguïtés de ce dernier. Elle revient sur les tensions entre propriétaires et métayers que l’application du statut fait ressurgir. En outre, l’application du statut déplace les contestations vers les tribunaux en raison de l’opposition de nombreux propriétaires. On voit alors comment la jurisprudence favorise les propriétaires en raison d’un fort attachement aux droits des propriétaires parmi la sphère juridique. La diminution des tensions suscitées par le métayage s’explique dès lors en partie par sa quasi extinction, mais aussi par les mutations politiques et syndicales dans le monde agricole, autour des gaullistes qui adoptent alors le parti des exploitants plus que celui des bailleurs.

4L’auteur ne se livre pas seulement à une histoire du métayage. À la lecture de cet ouvrage, on discerne les difficultés à réformer une situation ancienne, ancestrale et la préparation de cette réforme bien avant le texte du 30 mars 1946 sur le statut du fermage et du métayage. Le travail de Fabien Conord permet de souligner l’importance de la coutume, la vigueur des usages locaux dans la France du xixe siècle, se poursuivant jusqu’au milieu du xxe siècle ici. Il donne ensuite à voir la tension entre loi et coutume dans le droit. Par ailleurs, à travers cette analyse de la réglementation d’un système d’exploitation de la terre, l’auteur établit une histoire de la pensée juridique, mais aussi une lecture des doctrines économiques et sociales des forces politiques en présence. À ce titre, il comble un manque en apportant un regard d’ensemble sur le métayage en France à l’époque contemporaine.

5L’ouvrage rassemble des sources nombreuses et dispersées : statistiques ministérielles, mais aussi des archives judiciaires et notariales. De nombreuses thèses de droit rural sont rigoureusement utilisées et critiquées. Sont également mises à profit les monographies leplaysiennes du xixe siècle autant que les romans « du terroir » dans les dernières décennies du xxe siècle (de La Vie d’un simple, en passant par Vipère au poing, jusqu’à Les Cailloux bleus) qui dépassent le statut de simples illustrations pour accéder au rang de sources.

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Pour citer cet article

Référence papier

Mélanie Gambino, « La Terre des autres »Sud-Ouest européen, 49 | 2020, 81-82.

Référence électronique

Mélanie Gambino, « La Terre des autres »Sud-Ouest européen [En ligne], 49 | 2020, mis en ligne le 08 janvier 2021, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/soe/6893 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/soe.6893

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Auteur

Mélanie Gambino

Université Toulouse – Jean Jaurès

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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