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Notes bibliographiques

Carnets de géographie anecdotique. Ce que les géographes ne disent pas

Jean-Pierre Wolff
p. 79-81
Référence(s) :

J.-Fr. Troin, Carnets de géographie anecdotique. Ce que les géographes ne disent pas, Petra, coll. « Alter-Narratives », Paris, 2018, 302 p.

Texte intégral

1Le dernier ouvrage de Jean-François Troin tranche avec sa production scientifique construite sur deux thématiques bien différentes, à savoir la géographie des transports et surtout la géographie régionale liée intrinsèquement au Maroc, ce pays qui lui a tant donné. Même si cet opus s’en démarque dans la forme, le ton, les buts poursuivis, il ne s’en éloigne jamais car il reprend ses questionnements heuristiques pour les réinterroger autrement, en faisant surgir les arrière-plans, les clairs obscurs, les flous, les indéterminés, en définitive tous les éléments secondaires ou quelquefois volontairement occultés dans la fabrique des processus et des résultats scientifiques. Il les intègre dans une démarche plus vaste où l’auteur, bien présent, convoque ses maîtres et ses égaux pour rappeler l’évolution de cette discipline sur plus de 60 ans en se nourrissant pour cela d’anecdotes couchées dans des dizaines de petits carnets, fidèles réceptacles de ses observations et impressions.

2Cet ouvrage plonge avec gourmandise, comme un spéléologue le ferait dans un gouffre rempli de curiosités toutes les unes plus intéressantes que les autres. Sans doute des hésitations ont dû accompagner le choix de certaines anecdotes par moment pour en remonter certaines et en laisser d’autres toutes aussi captivantes au fond de la caverne. Les carnets sont remplis de croquis, de notes, de réflexions et de mille détails depuis les années 1950 jusqu’à notre époque. Plusieurs reproductions de ces éléments émaillent ce texte plein de vie qui nous est offert. Ces carnets constituent les dessous d’une géographie, faite de l’observation et de l’analyse des sociétés étudiées. À partir de ces matériaux, l’auteur en a tiré sa thèse d’État sur les souks marocains, mais aussi des ouvrages et des articles sur le ferroviaire qui mettent en lumière et en perspective les observations de ses différents terrains. Ces témoignages d’une géographie en action et en construction reposent en partie sur cette foison « d’anecdote(s) indissociable de la géographie scientifique ». Elle fait fuser à la lumière, l’insignifiant, l’oublié, le sans-grade à côté de l’œuvre, de la reconnaissance scientifique des pairs et des honneurs bien éphémères dont nous pouvons être gratifiés un jour. Ces carnets, dans lesquels Jean-François Troin retrace plus d’un demi-siècle d’évolution de la géographie à partir de son expérience personnelle, ne sont pas une nouvelle mise en scène à caractère égogéographique comme certains semblent y prendre goût, mais bien au contraire, ils sont un récit des mutations de nos sociétés et de nos territoires. Sont mis en avant tout autant les fellahs, les soukiers marocains, les commerçants, les passionnés des transports, que des grands maîtres de la géographie des années 1950 et 1960. À travers ces carnets, c’est un vibrant hommage qu’il rend tout autant à ces inconnus qu’à ces prestigieux noms de la géographie, en s’excusant presque d’être présent à côté d’eux.

3L’anecdote règne en maître dans cet opus et illustre toutes les étapes de la vie de l’auteur. Le gamin, qui accompagnait son père pour voir partir de la gare Montparnasse et filer vers l’ouest les puissantes locomotives à vapeur tractant des convois de voyageurs plus ou moins longs, a sans doute attrapé là un virus qui ne le quittera plus jamais, même si pendant une longue parenthèse, il se passionnera pour le commerce à partir des souks. Puis, il décrit le jeune étudiant découvrant la géographie à travers les fameuses excursions interuniversitaires à la fin des années 1950 et au cours desquelles, in situ, un nouveau docteur d’État en géographie physique présentait ses résultats sur les processus érosifs, la formation des talwegs ou des cuestas qu’il avait étudiés durant de nombreuses années pour décrocher le Saint Graal. Ce voyage d’études annuel, réunissant un à deux étudiants des différents départements de géographie de France et de Navarre, constituait aussi un moment de partage entre élèves avancés et maîtres. Même s’il fallait affronter la glaise, les pentes ou les intempéries, cette interuniversitaire se déroulait très souvent dans une bonne humeur que les spécialités viticoles de certaines régions venaient réjouir. Toujours durant cette période d’étude, le spectacle, sous forme d’une revue, couronnait une année de labeur. Cette soirée produite et donnée par les étudiants, nourrie de références littéraires nombreuses et baignée encore par une culture classique latine et grecque, raillait plus ou moins gentiment leurs professeurs. En 1957, la revue met en scène Pierre George disparu aux enfers, après sa chute dans une faille qui s’est ouverte sous ses pas entre l’institut de géographie de la rue Saint-Jacques et Sciences po. Pierre Birot, Georges Chabot, Jean Dresch, Pierre Gabert, Yves Klein, Yves Lacoste et plusieurs étudiants, après des discussions sur des théories loufoques se moquant de la géomorphologie, des surfaces d’érosion ou des processus sismiques, décidaient de se mettre à sa recherche. Le texte de ce spectacle reproduit est délicieux à lire et nous renvoie à une époque bien oubliée dans les départements de géographie.

4Ensuite, l’enseignant Jean-François Troin arpentant et relevant les éléments des souks au Maroc, est pris pour « l’inspecteur des fellahs » puis pour « l’inspecteur des souks » par les populations qui ne s’imaginaient pas qu’il puisse perdre son temps à étudier des souks éphémères qui sont si loin des mutations urbaines et socio-économiques des villes. Son cœur vibre de toutes les couleurs de ce Maroc où la géographie, même si elle le tenaillait depuis son enfance, l’a révélé à lui-même à travers son immersion dans des sociétés, des territoires, des systèmes économiques, des paysages, des odeurs et des sensibilités qui jusqu’alors lui étaient étrangers. Sa recherche s’épanouit dans ce pays et sur cette thématique. Elle ne se résume surtout pas au ferroviaire, même s’il y revient à la fin de sa carrière. En effet, malgré le titre d’un de ses premiers chapitres, « Au début était le chemin de fer », accolé à celui d’un des derniers « N’y aurait-il que le rail qui vaille… ? ». Comme il le dit à la fin de cet opus, après avoir acquis une certaine expérience, pour ne pas dire avoir atteint un certain âge, il retrouve cette curiosité scientifique et militante pour le fer, aussi bien autour de la question des rapports entre aménagement et développement des territoires par la construction des LGV dans les années 1980 et 1990 que celle de la renaissance du tramway dont il sera un des fervents promoteurs dans sa ville d’adoption, Tours. Pourtant cette impression est battue en brèche car entre ces deux bouts de son parcours, son long séjour marocain l’ouvre et le nourrit de nouvelles réalités et « c’est par les souks que j’ai découvert un pays, mon métier de géographe et orienté ma vie professionnelle ». La rédaction de son doctorat d’État sur les souks du Maroc, sous la direction de son maître, Jean Dresch, lui permit de découvrir une seconde patrie.

5En tant que professeur, après son recrutement à l’université de Tours, il bouscule un ronronnement local par sa thématique de recherche dans cette Touraine loin de la Méditerranée et surtout de sa rive sud. La création d’URBAMA par quelques collègues de Poitiers et de Tours au départ alimentera aussi bien les jalousies locales, « Voilà quelques aventuriers y réintroduisant les Arabes que l’on avait chassés, en des temps lointains ! », que celles des équipes de recherche déjà installées sur ces questions, « toutes localisées sur un axe Paris/Lyon/Aix-en-Provence, pratiquement l’axe du PLM ». Pourtant, cette passion pour le Maghreb puis pour le Machrek, il la fera partager à quelques collègues et surtout à des dizaines de jeunes doctorants issus des deux rives de la Méditerranée, en particulier en créant et en développant URBAMA, loin des grands centres traditionnels de recherche sur cette thématique. Ce dernier, malheureusement, implosera quelques années plus tard pour de sombres raisons, le laissant orphelin mais toujours aussi combatif pour rebondir en matière de recherche et d’investissement militant autour des transports.

6Enfin, le jeune retraité, sans doute devant l’appréhension du vide, replonge avec passion dans ses amours ferroviaires. Il trouve aussi le temps pour une nouvelle expérience, le roman-fiction qui nous fait penser un peu à ceux de David Lodge. Comme ce collègue britannique, Jean-François Troin décrit férocement certains comportements mesquins d’universitaires que nous pouvons toujours voir régulièrement sur tous nos campus. En permanence, il est animé par une curiosité insatiable sur le monde. Son dernier opus constitue une nouvelle étape dans son œuvre. C’est un ouvrage d’espoir en la géographie, même s’il en souligne les faiblesses et en particulier son manque de lisibilité par rapport à d’autres disciplines plus assises institutionnellement, médiatiquement et/ou économiquement. Et même si, dans sa conclusion, il nous livre un témoignage pétri de modestie, il n’en demeure pas moins qu’à travers ces anecdotes se dégage un optimisme digne d’un jeune étudiant plein de curiosités pour la géographie et son renouvellement par de nouveaux questionnements. Il nous offre, en tirant de ses carnets de géographe, des enseignements et une multitude d’indiscrétions souvent amusantes, quelquefois plus graves, qui se fondent dans un véritable hymne à la vie qu’il résume en empruntant le titre d’un roman de Jean Giono, ce géographe-poète de la Haute-Provence, « Que ma joie demeure ».

7En refermant ce livre, ces anecdotes prennent un autre relief, de détails mineurs et secondaires, ce qu’elles demeurent en soi, elles nous donnent des informations qui comblent des blancs ou des interrogations sur l’évolution de la géographie, sur la façon de faire de la géographie, sur la relativisation d’une géographie scientifique et en chambre par rapport à une géographie de terrain, sur les interférences entre les deux et, en définitive, une géographie de la curiosité, du contact, de l’échange et de la connaissance. En se détachant de l’anecdote, c’est un questionnement sur nos pratiques personnelles et collectives de faire, d’être ou ne pas être géographe, qui nous stimule et qui peut nous amener à voir certaines choses un peu différemment et surtout à nous ouvrir à d’autres questions, à d’autres méthodologies et à avancer avec moins et plus de certitudes à la fois, ce qui est déjà une gageure en soi, mais qui est en même temps très stimulant. Que vive cette géographie multiple et en renouvellement perpétuel pour apporter des réponses aux défis majeurs comme mineurs de nos sociétés, de nos territoires et de notre monde. Cette leçon, nous la devons à un vieux sage enraciné dans un passé mais interrogeant passionnément l’avenir de la géographie.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Pierre Wolff, « Carnets de géographie anecdotique. Ce que les géographes ne disent pas »Sud-Ouest européen, 49 | 2020, 79-81.

Référence électronique

Jean-Pierre Wolff, « Carnets de géographie anecdotique. Ce que les géographes ne disent pas »Sud-Ouest européen [En ligne], 49 | 2020, mis en ligne le 08 janvier 2021, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/soe/6887 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/soe.6887

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Auteur

Jean-Pierre Wolff

Université Toulouse – Jean Jaurès

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