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Notes bibliographiques

Les campagnes européennes : espaces d’innovations dans un monde urbain

Laurien Uwizeyimana
p. 192-195
Référence(s) :

Chr. Margetic, H. Roth et M. Pouzenc (dir.), Les campagnes européennes : espaces d’innovations dans un monde urbain, Presses universitaires du Midi, Toulouse, 2017, 222 p.

Texte intégral

  • 1 Jolivet M., « Comment se fait la sociologie : à propos d’une controverse en sociologie rurale », So (...)
  • 2 Schumpeter T., La Théorie de l’évolution économique, Dalloz, Paris, 1935.
  • 3 Boserup E., Évolution agraire et pression démographique, Flammarion, Paris, 1970.
  • 4 Mendras H., La Fin des paysans. Innovation et changement dans l’agriculture française, SEDES, Paris (...)

1Lorsque j’ai reçu l’ouvrage dirigé par Christine Margetic et ses collègues Hélène Roth et Michaël Pouzenc, je venais de (re)lire par hasard l’article bien connu de Marcel Jolivet 1, controverse qui opposa celui-ci à Henri Mendras sur la manière d’aborder la sociologie rurale. Cette controverse avait pour toile de fond la méthodologie permettant d’aborder l’innovation avec ses effets socio-économiques. Question plus complexe que l’innovation, on trouve rarement : est-elle d’origine interne comme l’ont proposé Joseph Schumpeter 2 et ses épigones, avec par exemple Esther Boserup 3, ou est-elle d’origine externe comme l’affirme Henri Mendras 4 ? En tout cas, tout le monde s’accorde sur le fait que toute innovation s’inscrit irrémédiablement dans les rapports sociaux et devient ainsi un enjeu politique, car elle se transforme en instrument de puissance. Elle peut ainsi conduire à une modification des pouvoirs et parfois les effets politiques et spatiaux deviennent plus décisifs que le changement technique lui-même.

2Voilà planté le décor dans lequel a été réalisé le colloque organisé conjointement par l’UMR CNRS-ESO et la commission de géographie rurale du CNFG en juin 2014 à l’université de Nantes et qui a été valorisé dans cet ouvrage mais aussi dans trois autres publications faites dans les Annales de géographie (no 6, 2016), Géocarrefour (no 4, 2015) et Norois (no 4, 2016).

3L’ambition de l’ouvrage transparaît à travers les intitulés des trois parties retenues « Innover, c’est prendre le pouvoir ? », « Innover, c’est faire du neuf avec du vieux ? », « Innover, c’est “composer avec” pour recomposer les territoires ? » et cela sous forme d’interrogations comme on peut le voir. On dirait qu’on est revenu à l’époque de la controverse Jolivet-Mendras mais les contributions du livre ont actualisé les débats à travers des approches « innovantes » avec une ambition heuristique évidente, l’intégration de la dimension spatiale absente du débat Jollivet-Mendras en étant un exemple.

  • 5 Minguet G., Naissance de l’Anjou industriel, L’Harmattan, Paris, 1985.

4L’article introductif de Jean Renard « Milieu rural et innovation » lance déjà les débats en précisant les concepts, car innovation, progrès, changement « ne sont pas exactement des synonymes ». Il aborde ensuite la nature et les acteurs des innovations dans le milieu rural en montrant que l’origine de l’innovation peut être exogène (exemple des campagnes du Sud-Ouest au début du xxe siècle) mais aussi endogène comme on peut le voir dans le Choletais étudié par Guy Minguet 5. Le professeur Jean Renard donne ensuite des exemples d’innovations en milieu rural et termine sa réflexion en essayant de relever « quelques facteurs explicatifs du processus d’innovation en milieu rural » en insistant surtout sur l’existence d’« un environnement porteur ». Bien que Jean Renard ait évité de s’inscrire dans le prolongement de la controverse Mendras-Jolivet (il s’appuie surtout sur des travaux de géographes ruralistes plutôt que de la sociologie rurale), cette contribution me paraît très utile en apportant des précisions supplémentaires dans la compréhension de ce serpent de mer que constitue le concept de l’innovation.

5La première partie de l’ouvrage qui demande si « innover c’est prendre le pouvoir » comprend trois contributions, la première sur le rôle de la formation dans le parcours innovateur des femmes en Galice et en Catalogne, la deuxième sur le type d’innovations possibles dans la filière laine en Margeride, c’est-à-dire sur un territoire et une ressource marginalisés et la troisième se propose de voir si des formes innovantes de pouvoir rural peuvent émerger dans un territoire périphérique comme le plateau de Millevaches dans le Limousin.

6Les auteurs de l’article sur « Genre, éducation des femmes et innovation rurale en Espagne» (Anna Maria Porto Castro, Montserrat Villarino Perez, Mireia Baylina Ferre, Maria Dolors Garcia Ramon, Isabel Salamana Serra) cherchent à montrer que c’est par l’éducation et la formation que les femmes de Galice et de la Catalogne parviennent à couper le cou aux stéréotypes de genre qui cherchent à les pousser vers les métiers de la ville uniquement. La formation est donc porteuse d’innovations dans « les itinéraires personnels et professionnels » car elle permet aux femmes de pouvoir exploiter les possibilités qu’offre le milieu rural : elles se définissent comme « entrepreneurs, ayant envie de projets, audacieuses et prêtes à tout pour s’en sortir » en réinventant les activités traditionnelles.

7Pour Jean-Baptiste Grison, Laurent Rieutort et Mauricette Fournier, se référant au « triptyque théorique innovation sociale, ressources territoriales et territoires marginalisés », l’innovation sociale dans la filière laine en Margeride est le fait de pratiques « innovantes discrètes » qui ne sont l’apanage d’aucun groupe social particulier et sont indépendantes des « innovations officielles » émanant d’acteurs institutionnels. Elles construisent pourtant des territorialités en émergence, souvent en rapport avec la ville et à d’autres structures, avec une forte dimension patrimoniale.

8Le texte de Julien Dupoux sur le plateau de Millevaches met en avant une forme d’innovation basée sur une absence de pôle de pouvoir, avec une « conception fluide ou énergique du pouvoir : un fonctionnement sans chef ». À partir du trio « associations-institutions-reste des habitants », on assiste à une « utilisation de leviers de pouvoirs divergents » en privilégiant des formes de gouvernance horizontales à travers différents réseaux, culturels entre autres.

9La deuxième partie du livre cherche à savoir si « innover, c’est faire du neuf avec du vieux ». En effet, se demandent-ils, est-il possible d’innover quand il s’agit de produits du terroir qui sont déjà porteurs d’une certaine image et de valeurs ? Le neuf n’entraîne-t-il pas la disparition de l’ancien ?

10Dans le premier article, Helena Pina et Pedro Teixeira montrent l’exemple de la région du Douro au Portugal. Malgré un déclin démographique évident, des initiatives d’innovations technologiques portées par de jeunes citadins ont redynamisé ce territoire par un renouveau d’une viticulture soucieuse des questions environnementales, d’efficacité énergétique et sur la dimension sociale. La région délimitée du Douro a été ainsi dynamisée en préservant le patrimoine et constitue donc un bel exemple où tradition et innovation vont de pair.

11Le texte que présente Rory Hill cherche à « explorer le rapport entre une approche biodynamique qui se veut innovante et durable dans une filière vitivinicole qui insiste beaucoup plus sur la tradition et sur la continuité » en considérant la biodynamie comme une innovation « par le passé », c’est-à-dire une sorte de retour vers une agriculture préindustrielle avec la polyculture et la main-d’œuvre salariée plutôt que la mécanisation. Dans ce contexte, du fait de nouvelles préoccupations environnementales (haies, arbres, environnement…), il se pourrait qu’on assiste à une reformulation des appellations, ce qui laisserait augurer d’une nouvelle approche du terroir, les « vignerons en biodynamie se trouvant à l’avant-garde ».

12L’article de Christine Margetic « Sens et contresens du terroir », décortique les différentes acceptions du concept de terroir, terme typiquement français puisqu’on ne le retrouve pratiquement nulle part ailleurs. L’auteur de l’article présente d’abord les évolutions historiques du terme, oscillant entre nature et culture pour être ensuite instrumentalisé par le « développement local » jusqu’à arriver enfin au terroir en ville, une sorte d’urbanisation du terroir. Le terroir devient ainsi un slogan qui « tend à s’effacer au regard des démarches de valorisation d’un produit donné, d’une corporation, d’un territoire ». En fait, que reste-t-il du terroir ?

13La troisième partie, « Innover, c’est composer avec pour recomposer les territoires ? » se demande s’il existe des conditions géographiques particulières pour l’émergence et la diffusion des innovations, c’est-à-dire l’existence d’un effet de lieu pour favoriser l’innovation, comme par exemple les régions frontalières.

14Le travail collectif présenté par Ruben Camilo Lois Gonzalez, Juan Manuel Trillo Santamaria et Valeria Paul Carril veut apporter un éclairage sur les débats contradictoires : pour certains, les innovations favorisent l’intégration des sociétés rurales, alors que pour d’autres, dans un monde en pleine mondialisation, les milieux ruraux ne peuvent connaître que des situations de marginalisation et de blocage. À partir des exemples tirés de la région « galicienne-portugaise », les auteurs montrent que les deux cas de figure, campagnes innovantes et campagnes en situation de marginalisation, coexistent en Galice méridionale. En fait, « plus que leur localisation géographique, même si celle-ci joue un rôle indéniable, c’est le dépassement de la frontière par les acteurs, ainsi que des liens structurants avec la ville qui expliquent la réussite ou l’échec démographique ou économique ». Décidément, la ville reste incontournable !

15Simona Giordano s’intéresse aux innovations à partir de l’agro-biodiversité et des agro-écosystèmes que propose le projet « Agro-écosystème : de la qualité de l’environnement à la qualité de la production » dans le parc national de la Haute-Murgia près de Bari en Italie. Il s’agirait de recenser les productions et les ressources agro-environnementales autour de ce parc et proposer un modèle de gestion agropastorale biocompatible et écologique. L’analyse des forces, des faiblesses, des possibilités et des menaces mises en évidence par le bilan du projet, a montré que c’est le projet qui a servi de catalyseur à l’adoption de l’innovation par un groupe d’agriculteurs. L’innovation est donc exogène.

16Un autre exemple en dehors de cas français est proposé en Slovaquie par Michel Lompech et porte sur « acteurs et dynamiques rurales » et se demande s’il y a regain ou déclin, la transformation d’anciennes entreprises collectivistes ayant contraint les sociétés locales à innover et à transformer l’espace rural. Après un parcours de l’histoire agraire slovaque, l’auteur aborde les recompositions en cours dans les campagnes slovaques à travers les acteurs et les institutions en œuvre qui s’appuie sur les facteurs culturels (traditionnels ?). Tout cela a conduit à une diversification des espaces ruraux avec des zones périurbaines ou sous influence urbaine où siègent des entreprises agricoles capitalistiques, des communes rurales dont le dynamisme dépend de la distance aux pôles de capitaux et d’innovations et d’autres enfin situées dans les zones enclavées qui sont « marginalisées » à tous les égards.

17Dans une dernière contribution intitulée « Politique d’accueil de nouvelles populations et dynamiques collectives dans les territoires ruraux de montagne en Grèce », Dimitris Goussios et Laurent Rieutort se demandent si l’attractivité démographique des zones rurales dépeuplées qui semble être actuellement la force motrice de changements et d’innovations sociales se réduit à une simple extension de la ville ou si au contraire elle constitue une réelle dynamique territoriale pour « maîtriser l’espace et activer ses ressources ». Après une rapide comparaison des politiques d’accueil de nouveaux habitants en France et en Grèce, les auteurs montrent, à partir de l’exemple de la Thessalie, que les dynamiques territoriales et migratoires se nourrissent de ressources locales mais aussi des réseaux issus de la diaspora avec l’appui de politiques publiques volontaristes. La commune rurale est d’autant plus dynamique qu’elle s’intègre dans « une communauté élargie, intégrant réseaux sociaux, diaspora et ville ».

18Les campagnes européennes : espaces d’innovations dans un monde urbain. Dans un monde urbain ? Peut-être ! Et pourtant elles résistent, ces campagnes, pour paraphraser Galileo Galilée. Très souvent même elles renaissent vigoureusement, comme l’écrivait un de nos maîtres incontestés (Bernard Kayser) et elles affichent un dynamisme déconcertant, grâce à des pratiques innovantes et elles mériteraient qu’on s’y intéresse beaucoup plus. C’est en substance ce que veut montrer une conclusion rédigée par Christine Margetic dans un « Plaidoyer en faveur de recherches sur les campagnes européennes ». Christine Margetic détaille les trois approches géographiques utilisées par les auteurs (les rapports centre-périphérie, l’approche par les milieux géographiques comme le terroir, l’innovation au regard des organisations et des arrangements territoriaux) et elle affirme que même si le regard sur les campagnes n’est plus aussi négatif, la ville reste omniprésente et se voudrait sûrement conquérante. De ce fait, les recherches sur les campagnes restent d’actualité et madame Margetic invite les géographes à intensifier les recherches sur un espace aussi potentiellement fécond.

19Au final, nous avons affaire à un ouvrage qui apporte un éclairage bienvenu sur les transformations en cours dans les espaces ruraux dont beaucoup avaient prédit une fin inéluctable et imminente, terrassés par le rouleau compresseur que représente la ville. Mais voilà, elles sont toujours là, ces campagnes qui, en plus, nous reposent des embarras de la ville ! L’innovation est au cœur de cette résilience.

20On regrettera tout de même que la bibliographie n’ait pas été faite chapitre par chapitre pour éviter que des ouvrages cités dans les textes soient absents de la bibliographie commune. On ne parvient pas en effet à reconnaître les ouvrages des auteurs cités et non-repris en bibliographie.

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Notes

1 Jolivet M., « Comment se fait la sociologie : à propos d’une controverse en sociologie rurale », Sociétés contemporaines, nos 49-50, 2003, p. 43-61.

2 Schumpeter T., La Théorie de l’évolution économique, Dalloz, Paris, 1935.

3 Boserup E., Évolution agraire et pression démographique, Flammarion, Paris, 1970.

4 Mendras H., La Fin des paysans. Innovation et changement dans l’agriculture française, SEDES, Paris, 1967.

5 Minguet G., Naissance de l’Anjou industriel, L’Harmattan, Paris, 1985.

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Pour citer cet article

Référence papier

Laurien Uwizeyimana, « Les campagnes européennes : espaces d’innovations dans un monde urbain »Sud-Ouest européen, 45 | 2018, 192-195.

Référence électronique

Laurien Uwizeyimana, « Les campagnes européennes : espaces d’innovations dans un monde urbain »Sud-Ouest européen [En ligne], 45 | 2018, mis en ligne le 24 mai 2019, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/soe/4492 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/soe.4492

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Auteur

Laurien Uwizeyimana

Université Toulouse – Jean Jaurès

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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