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Notes bibliographiques

Deux siècles de géographie française

Philippe Dugot
p. 127-128
Référence(s) :

Marie-Claire Robic, Jean-Louis Tissier et Philippe Pinchemel (dir.), Deux siècles de géographie française, une anthologie, Éditions du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, coll. « CTHS – Géographie », 2011, 600 p.

Texte intégral

1Une fois n’est pas coutume commençons cette recension par la présentation physique de l’ouvrage. Avec plus de 550 pages en 22x27, ce livre est d’un format et d’un poids inhabituels. Cela amène à saluer la qualité du travail mené par les Éditions du CTHS car il n’y a plus guère d’éditeurs qui s’engagent dans la production d’ouvrages aussi imposants en sciences humaines et sociales, singulièrement en géographie. Certes, la quantité ne fait pas la qualité…

2Fidèle au titre, c’est bien une anthologie de la géographie française depuis deux siècles qui nous est ici proposée avec un choix de 96 textes et presque autant de géographes, certains revenant plusieurs fois. Ces différents travaux sont distribués selon une périodisation qui est inaugurée par un écrit de Conrad Malte-Brun du début du XIXe siècle, première pièce d’une partie où sont donnés quelques éléments de « repérages » jusqu’en 1890. Une seconde période, sise entre 1890-1926, évoque au travers d’une dizaine de textes les « fondations de la géographie universitaire française » par Paul Vidal de la Blache. Les années 1927-1960 sont présentées comme le moment d’une « géographie établie », les auteurs ayant été « tentés » de les qualifier de « Trente Glorieuses » de l’école française de géographie. C’est une géographie en « pleine maturité, relativement sûre d’elle-même ». De 1960 à 1983 l’anthologie ambitionne de rendre compte d’une « Géographie à plusieurs voies » avec 18 textes. La deuxième édition qui nous occupe ici (la première datant de 1984) ajoute un pan à l’anthologie de la discipline avec une trentaine de textes supplémentaires couvrant peu ou prou les trois dernières décennies.

3Le corpus ainsi constitué apparaît à la fois important et insuffisant pour couvrir l’ensemble du champ productif selon une telle amplitude chronologique. Important car si les textes sont coupés, souvent d’une façon habile, on laisse respirer la pensée de leurs auteurs sur plusieurs pages. En outre, les géographes décédés bénéficient d’une notice bibliographique qui aspire à au moins situer l’extrait choisi dans leur œuvre. Au fil de ces textes c’est avec plaisir que l’on découvre ou redécouvre tel ou tel propos de tel auteur. De Malte-Brun à Brunet en passant par Reclus, Vidal de la Blache, De Martonne, Dresch ou Blanchard, on retrouve les grands noms de la discipline. Parfois des non-géographes sont convoqués, Georges Perec par exemple ou encore un Lucien Febvre qui, dans un extrait de la conclusion de son ouvrage La Terre et l’évolution humaine. Introduction géographique à l’histoire, paru en 1922, assigne à la géographie ce qui doit être sa mission, lui enjoignant de creuser son sillon, d’affirmer ses outils, de se garder des généralisations et des tentatives de théorisation… en bref, et sans que cela soit dit, de ne pas empiéter sur une histoire dominatrice.

4Mais moins d’une centaine de textes c’est relativement peu pour une anthologie allant puiser les premiers écrits dès les années 1810 tant la production fut abondante et les hommes et méthodes renouvelés depuis. De fait, une sélection a été faite et c’est à l’aune de celle-ci, des présents et des absents, que se mesure aussi la qualité d’une anthologie. On relève quelques oublis ou choix qui nous paraissent malheureux. La géographie militante de Reclus, et à certains égards avant-gardiste du point de vue du rapport de l’homme avec son milieu, nous semble mal rendue par les extraits choisis et une notice, de fait, un peu laconique. La production « reclusienne » nous paraît avoir souvent bien mieux vieilli que certains textes de Vidal de la Blache (cf. Principes de Géographie humaine) dont les tentatives d’explication des différences de développement entre l’Europe et le reste du monde font parfois froid dans le dos (d’ailleurs ces passages ne figurent pas dans la sélection). Quant à De Martonne, il est certes légitime de retenir un extrait à tonalité physique mais pourquoi ne pas aussi signaler l’abondant travail que celui-ci a livré en Roumanie et dans les pays limitrophes, travail qui lui valut une responsabilité active dans les découpages frontaliers consécutifs à la Première guerre mondiale ? Il y avait là l’occasion d’exhumer une géographie servant de facto « à faire la guerre » plusieurs années avant l’ouvrage éponyme et l’occasion aussi de montrer sous un autre angle les usages, pour ne pas parler d’instrumentalisation, de l’approche régionale. D’autres points pourraient être mis en discussion quant aux choix opérés jusqu’en 1983 mais c’est surtout pour les 30 dernières années que les options pourraient être contestées. Les responsables de ce fort volume l’admettent d’ailleurs dès l’introduction, il ne s’agissait pas de « dresser un tableau exhaustif de la géographie française contemporaine ». Des pans entiers de la production géographique manquent, notamment, au-delà des thèmes identifiés par les auteurs eux-mêmes tel l’alimentation, l’eau, la santé, etc., ceux liés à la géographie économique, celle des transports ou encore à une géographie rurale aux questionnements renouvelés dans les années 1990. Outre les textes, la bibliographie relativement fournie en fin de volume, nous semble laisser de côté des manuels épistémologiques intéressants qui auraient pu aider à mettre davantage en perspective les propos des géographes retenus. Nous pensons là à l’Introduction à la géographie de Robert Marconis.

5Somme toute que penser de ce travail ? Il faut accepter qu’une anthologie soit par essence le produit de tris successifs, de renoncements, de regrets, exprimés par les auteurs eux-mêmes, parfois aussi soit affaire d’inimitiés ou tout simplement de goût pour telle ou telle thématique ou tel ou tel style d’écriture, désignant souvent un réseau de cooptations plus ou moins justifiées. Sans doute qu’à l’image de certaines cartes, ce type d’exercice éditorial en dit tout autant sur ceux qui ont été mobilisés que sur leur objet d’étude. Faire le deuil d’une illusoire objectivité apparaît alors comme la seule manière d’apprécier le contenu de cet ouvrage sans trop s’encombrer des absents. D’ailleurs, derrière notre critique n’est-ce pas aussi notre vécu et nos coups de cœur, en bref notre subjectivité, qui s’expriment ? Pourquoi nos regrets devraient-ils l’emporter sur les choix des auteurs ? Nous faisons nôtre dans le propos introductif de ce travail que si « une anthologie est un florilège, les fleurs qui sont absentes de celui-ci sont restées « sur pied », bien vivantes et toujours offertes à des découvertes ». Et après tout, l’incomplétude de toute ambition anthologique ne fait que refléter la vigueur d’une géographie diverse. S’arrêter sur ce qui manque serait donc non seulement stérile mais ne rendrait pas justice aux qualités de ce travail. La lecture de ce qui est passé par le tamis suffit à combler d’aise les amoureux de la discipline. On voit se dessiner les points saillants, les évolutions principales et les inflexions qui ont mené à la richesse thématique des travaux actuels. On vient à cet ouvrage et on y revient, un peu comme un dictionnaire. À ce titre, il mérite de figurer dans la bibliothèque de tous les géographes et de tous ceux qui attribuent à cette discipline une place dans leur vie professionnelle ou leur vie tout court.

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Pour citer cet article

Référence papier

Philippe Dugot, « Deux siècles de géographie française »Sud-Ouest européen, 33 | 2012, 127-128.

Référence électronique

Philippe Dugot, « Deux siècles de géographie française »Sud-Ouest européen [En ligne], 33 | 2012, mis en ligne le 10 décembre 2013, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/soe/359 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/soe.359

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Auteur

Philippe Dugot

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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