Navigation – Plan du site

AccueilNuméros28La question des risques en Roussi...

La question des risques en Roussillon

The question of risks in Roussillon
La cuestión de los riesgos en el Rosellón
Bertrand Lemartinel
p. 91-102

Résumés

L’entrée classique des articles consacrés aux risques naturels en Roussillon est l’analyse et l’interprétation factuelles des nombreux accidents qui s’y sont produits. Ce texte tente une approche un peu différente. Il recense les événements connus depuis trente ans pour en mesurer l’impact et examiner les réponses institutionnelles qui sont données aux catastrophes. On en conclut que les logiques qui les gouvernent ne tiennent pas toujours à une froide évaluation du coût humain et financier des drames, mais sont une réponse souvent « politique » qui peut d’ailleurs évoluer dans le temps en fonction de la perception qu’en ont les habitants anciens et nouveaux de la région.

Haut de page

Texte intégral

1S’il y a un lieu en France où les catastrophes « naturelles » ont donné lieu à une fort abondante littérature scientifique, c’est bien le Roussillon. Mais le bilan des travaux qui y ont été réalisés montre que les coups de projecteur ont d’abord été dirigés sur les aléas et sur les risques qui découlent des accidents de toute nature. Il est vrai que leur caractère spectaculaire, lors des tempêtes de vent, des précipitations extraordinaires et des crues dévastatrices, incite à décrire chaque événement et à le comprendre. Nous l’avons fait (Lemartinel, 2001) et ne le regrettons pas. Cependant, notre propos s’avère ici quelque peu différent. Nous souhaitons traiter de la question des risques, en essayant de comprendre comment ils sont analysés et traités par les acteurs locaux. Dans un premier temps, nous examinerons quels sont les risques réellement évalués et pris en compte, au regard de ceux qui – à plus ou moins long terme – menacent le pays catalan. Nous considérerons ensuite la manière dont évoluent les acteurs publics. On pourrait la penser favorable, au regard des efforts de défense entrepris depuis une dizaine d’années ; mais quelques exemples choisis prouveront hélas qu’il existe encore des refus de savoir ou une absence notable de solidarités. Enfin, nous tenterons de montrer que la variété des politiques publiques tient largement à la résistance, moins paradoxale qu’on ne l’imagine, des acteurs privés.

I – Accidents réels, risques évalués, risques pris en compte

1. Les accidents significatifs des trente dernières années

2Plutôt que de commencer notre analyse par celle de l’aléa – comme il est d’usage de le faire –, nous l’entamerons par celle des accidents réellement survenus dans les Pyrénées-Orientales depuis trente ans (1979-2009). Elle fait apparaître une gamme de problèmes large et nuancée (tabl. 1).

Tableau 1 – Les accidents significatifs des 30 dernières années, Pyrénées-Orientales (1979-2009)

Aléas

Nombre

d’occurences

Années

Incidence

(francs convertis en euros courants)

Feux

3 316 et 70

significatifs

1980 à 2008

En particulier :

1986, 1989 et 2005

• 26 368 ha brûlés

• 7 morts (crashes des Pélicans 63 et 64)

+ 2 passagers (Pélican 63)

• Au moins 13 morts au sol *

Pluies (> 300 mm)

et crues induites

8

1982, 1986, 1987, 1989, 1991, 1992, 1999, 2005

• 1992 : 3 morts, 61 M €

• 1999 : 3 morts, 54,4 M €

• 2005 : 2 morts

Vent et tempêtes

4

1987, 1997,

2003 :130 km / h,

2009 :184 km / h

• 2008 : par ex., la tornade d’Haumont, dans le nord de la France, a coûté 70 M €.

• 2009 : 9 M € pour la seule digue de Cerbère

Neige

et avalanches

3

1981, 1986, 1992

• 1986 : 2 morts

• 1992 : 61 M € en 1992

Gel

3

1985, 1990, 1998

 ?

Grêle

2

23 mai 1990, 21 avril 1999

1990 : 2 000 ha, 37 M €

Mouvements de terrain

3 et 2

significatifs

Janvier 1997 et juin 2007

Coupures : 6 et 1 semaine

Séismes

1

1996 (5,3)

1 M €

* Voir : http://www.languedoc-roussillon.pref.gouv.fr/​publications/​rapportactivite/​pdf/​rapport2003_chapitre3.pdf

Source : DDRM 66 (Dossier départemental des risques majeurs) et informations de l’auteur

3La première chose qui ressort de ce recensement, c’est une hiérarchie des événements un peu différente de celle à laquelle nous nous sommes habitués en Roussillon ; les inondations n’occupent plus la classique première place du palmarès, que ce soit par le nombre des décès, et sans doute par le coût final, si l’on juge l’extrême répétition des interventions « lourdes » des services de lutte contre l’incendie (plus de deux par an en moyenne). La perte de deux DC-6B (F-ZBAE en 1985 et F-ZBBU en 1986), la mise en œuvre régulièrement répétée des moyens aériens aboutit certainement à une addition très considérable : l’heure de vol du CL-415 – le célèbre Canadair, prix unitaire : 25 millions d’euros ! – est de l’ordre de 7 000 euros (2008), sans même compter la masse salariale des pilotes et de la maintenance. Les forces engagées au sol, que ce soit en matériel et en hommes, même s’ils sont volontaires, ne sauraient également être sous-estimées, que ce soit en investissement ou en entretien. Le seul feu d’août 2005, au nord de Bouleternère, a nécessité pendant 48 heures l’intervention de sept Canadair, d’un Dash-8 chargé du largage de retardant, de deux Tracker, de l’hélicoptère de commandement EC-145, de 750 hommes aidés de 190 véhicules. Tout cela, en peu de temps, a globalement coûté beaucoup d’argent.

4La seconde est l’impact financier presque aussi important des catastrophes moins fréquentes ; certes, nous ne possédons pas toujours des évaluations précises, en particulier en ce qui concerne les tempêtes de vent et le gel, mais les dégâts par ailleurs chiffrés, par exemple pour la simple tornade d’Haumont (59) en août 2008 (70 millions d’euros) laissent à penser que le débours global peut peser assez lourd sur notre économie départementale. Ainsi, la neige de 1992, qui a écrasé les serres et tunnels plastiques du Roussillon, a coûté aussi cher, sinon plus, que les inondations de 1999. Cela permet d’imaginer la facture des épisodes précédents, notamment celui de 1986, durant lequel nombre de lignes électriques des Pyrénées-Orientales ont été détruites : la THT Espagne-Baixas a même dû être reconstruite dans l’Aspre grâce à un hélicoptère lourd Super Puma (heure de vol : 7 000 euros en 2008) basé pendant plus d’une semaine sur le parking Saris, à Ille-sur-Têt (fig. 1)… Les pertes consécutives à la grêle de 1990, qui a dévasté les vergers de pêchers dans le secteur de Millas, quoique moindres, se sont élevées à 37 millions d’euros et ont obligé au renouvellement d’une partie de la pêcheraie, dont les arbres ont été irrémédiablement blessés par des glaçons de grande taille. C’est dire que l’évaluation institutionnelle du risque privilégie, et peut-être de manière excessive, l’inondation.

Fig. 1 – Ille-sur-Têt transformée en héliport pour Super-Puma (neige de 1986)

Fig. 1 – Ille-sur-Têt transformée en héliport pour Super-Puma (neige de 1986)

Cliché : B. Lemartinel

2. Une évaluation par types de risques : la part belle faite au risque inondation

5Le classement des menaces par le Dossier départemental des risques majeurs (DDRM) est en effet le suivant :

  • Inondations

  • Feux de forêt

  • Mouvements de terrain

  • Risques littoraux

  • Séismes

  • Neiges et avalanches

6La tête de liste n’est a priori pas très surprenante. Mais la classification, parce qu’elle ne répond pas exactement à celle du tableau des accidents que nous avons dressé plus haut, est intéressante. D’une part, elle inverse les deux premiers, et d’autre part, elle évalue de manière sensiblement différente l’impact des suivants. On comprend que l’échelle choisie puisse être celle des impacts « potentiels », et ne se réfère pas aux événements réellement enregistrés, d’autant que notre chronologie n’a retenu que ceux des trente dernières années. Ainsi, la primauté donnée aux inondations est en partie liée au souvenir du drame de 1940 et à sa projection sur le paysage actuel. Mais l’aïguat peut-il être, raisonnablement, l’accident de référence ? De même, que le risque sismique ne soit pas placé en bas de colonne, malgré une faible récurrence, tient sans doute au fait qu’il serait certainement à l’origine de très gros dégâts si l’épicentre se situait dans la plaine du Roussillon plutôt qu’à Saint-Paul-de-Fenouillet. La DIREN écrit donc que «  cette réalité de l’activité sismique en Languedoc-Roussillon nécessite sa prise en compte1 ». Certes, mais si l’on excepte les mesures de précaution prises dans la construction et d’organisation prévisionnelle des secours en cas de tremblement de terre majeur, il n’est guère de protection envisageable. Ce risque passe cependant devant les conséquences pourtant plus probables des avalanches, qui ont fait deux morts à Porté-Puymorens en 1986, et des abats de neige lourde, au bilan, au final, très pénalisant pour l’économie départementale. Le plus surprenant du tableau n’est pas là : on aura remarqué que les aléas « atmosphériques » très agressifs que sont les vents violents, le gel et la grêle, ne sont même pas répertoriés sur le site du DDRM alors que les mouvements de terrain y bénéficient du second accessit… On admettra volontiers que la catégorie « risques littoraux » prend en compte les effets des tempêtes, ou que les « feux de forêt » intègrent ceux du vent. Mais les éboulements semblent surévalués dans l’échelle des risques au regard de leurs conséquences véritables : les deux coupures de la RN 116, dont on a dit qu’elles ruinaient la Cerdagne, ont en vérité eu des effets relativement mineurs. Celle de janvier 1997 – pourtant longue de six semaines – n’a pas significativement pénalisé les stations si l’on en juge au nombre annuel des skieurs ; ils étaient cette année-là 1,3 millions (source : SEATM, Service d’études et d’aménagement touristique de la montagne) contre seulement 1,1 millions (source : Neiges Catalanes) en 2007, alors même que la route était ouverte… L’affichage des risques s’avère parfois surprenant, lorsqu’ils sont confondus avec une simple gêne aux usagers.

7Lorsque l’on considère l’ensemble des accidents intervenus, et que l’on met en parallèle la communication et l’action des acteurs publics, on constate plusieurs choses. C’est en premier lieu une minoration, voire une absence d’affichage des événements préjudiciables, dès lors qu’ils se sont produits quatre fois ou moins, alors même que la charge en a été considérable pour la collectivité. C’est ensuite, paradoxalement, la mise en valeur de risques qui s’avèrent, malgré leur caractère photogénique, assez secondaires : les chutes de rochers sur la route des Hauts-Cantons ne sont pas le gigantesque glissement de terrain intervenu en 1940 dans la vallée du Tech, à la Baillanouse. De toute façon, la moyenne vallée de la Têt, dans le secteur faillé et fragile qui s’étend de Thuès à Sauto, est trop peu peuplée pour que la reproduction de l’accident du Vallespir y tourne au vrai drame. C’est enfin la part belle accordée au risque d’inondation, alors que, globalement, les accidents hydrologiques n’ont pas eu, même si leurs impacts restent extrêmement forts, un coût beaucoup plus élevé que d’autres, pourtant moins « valorisés ». En fait, l’explication tient moins à la nature des aléas et à leur impact financier qu’au nombre de personnes qu’ils sont susceptibles d’atteindre ou qui pensent être menacés. On répond en l’occurrence au développement dans la population d’une culture sécuritaire comme il en existe une en matière de répression pénale, et d’autant plus – les hommes politiques ont bien compris leur intérêt – qu’il n’existe pas en la matière de fracture dans l’électorat : l’exigence du risque zéro est portée par tous les camps. Cette lecture permet de comprendre l’écart qui peut exister entre notre classement roussillonnais et l’affichage des instances responsables. Il y a plus de gens exposés à l’inondation qu’il n’y en a aux feux de forêts, et plus de personnes gênées par la coupure de la RN 116 que par la neige lorsqu’elle ravage l’horticulture locale : les paysans sont de moins en moins nombreux en plaine. On pourrait nous opposer que les feux, haut placés dans la gamme des risques, ravagent des maquis déserts ; il s’agit hélas d’une idée reçue. La zone la plus menacée – les Albères – est depuis longtemps gagnée par un habitat à la fois dispersé et dense (fig. 2). En outre, le rapport entre les surfaces embrasées cumulées et les surfaces communales est quatre fois plus fort dans les communes littorales peuplées que dans l’arrière-pays2. La logique est donc respectée. Elle l’est aussi – malgré les apparences – en ce qui concerne la faible prise en compte des tempêtes alors même qu’elles affectent la plus grande partie de la population, à l’instar de celles du Sud-Ouest. Considérées comme un phénomène global amplifié par le commode réchauffement climatique planétaire, elles ne sont pas, ou si peu, un enjeu localement approprié. Le déni de responsabilité se double donc – à tort – d’une implicite impossibilité d’agir : au final, c’est à peine si le problème existe. La manière dont sont engagés les moyens de défense contre les risques est d’ailleurs assez révélatrice de la perspective dans laquelle ils sont abordés.

Fig. 2 – Les risques d’incendies de forêt

Fig. 2 – Les risques d’incendies de forêt

Source : SDIS 66 et DDAF 66 / Réalisation : Joseph Buosi, atelier de cartographie, université de Toulouse II-Le Mirail

3. Une défense institutionnelle inégalement proportionnée

  • 3 SDIS 66 : Service départemental d’incendie et de secours des Pyrénées-Orientales.
  • 4 ONF : Office national des forêts, http://www.onf.fr/.

8Le classement des risques s’appuie d’abord – pourquoi pas ? – sur la proportion de la population départementale menacée plus que sur leur incidence ; l’organisation de la prévention répond en partie à cette logique. Peu de me-sures sont par exemple prises contre les vents tempétueux, si ce n’est par des acteurs extérieurs : Réseau Ferré de France a doté de pare-vent les remblais de la ligne à grande vitesse, sans doute parce qu’un wagon a été renversé sur la voie classique près de Rivesaltes en 1997. Les pales des éoliennes sont censées se mettre en drapeau au-delà de 90 km / h pour éviter leur rupture. C’est en fin de compte peu de chose si l’on considère que les anémomètres locaux enregistrent régulièrement des valeurs fortes ou très fortes, parfois proches de celles notées pour des cyclones tropicaux. Mais le risque est diffus, géographiquement mal cerné, assurable ; les institutions locales s’y intéressent peu. La grêle, ignorée par le DDRM, a bénéficié d’un peu plus d’attention de la part du conseil général, en raison du poids électoral des douze cantons vignerons : l’Assemblée, dans la décennie 1990, avait donc financé des canons destinés à l’éviter, dont on connaît pourtant la très faible efficacité. Lorsque le risque menace physiquement peu, mais gêne beaucoup de monde, tout en supposant des investissements correctifs élevés, on en parle beaucoup en laissant aux autres le soin de prévenir les dommages. Les mouvements de terrain sont à cet égard emblématiques : si l’on a dépensé quelques millions d’euros pour placer des filets afin de protéger la RN 116 des chutes de pierres, notamment aux Graus, la ruineuse mise en sécurité de ce que les habitants du cru nomment « la préhistoroute » fait surtout l’objet de débats ou de polémiques entre les administrations et les élus, les échelons national et départemental, le président du conseil général PS et le député UMP. L’effort se concentre donc sur la prévention, à la fois utile et profitable, des feux et des inondations. Les chemins de défense de la forêt contre l’incendie (DFCI) ont été multipliés. En cas de risques exceptionnels d’incendie (sécheresse et tramontane), le SDIS 663 met en œuvre des moyens notables (Lafarge, 2006) : 9 vigies, 14 patrouilles (hors ONF4) et la surveillance par un Cessna (fig. 3) équipé d’une caméra infrarouge (quand le pilote a pu ravitailler). Mais il ne fait pas de doute que l’attention la plus soutenue, en raison du fort peuplement des surfaces inondables, est portée depuis une dizaine d’années à la prévention des crues. Le coût extrêmement élevé des travaux – une simple correction du méandre des Échards, sur le Tech, mobilise deux millions d’euros en 2008 – conduit à la multiplicité des financements que les Pyrénées-Orientales sont, et de loin, incapables d’assumer seules. En moins de deux ans, pas moins de sept délibérations du conseil général ont porté sur cette question, et la communication départementale a largement insisté sur les efforts fournis (de l’ordre de 5 % du budget général), minimisant d’ailleurs quelque peu les apports de l’État. Pour autant, cette mise en lumière des problèmes hydrologiques – et l’interventionnisme afférent – est assez nouvelle : indiscutablement les acteurs publics ont nettement évolué depuis la catastrophe de 1999.

Fig. 3 – Le Cessna Horus 66 dans son hangar… rustique

Fig. 3 – Le Cessna Horus 66 dans son hangar… rustique

Cliché : B. Lemartinel

II – Évolution des acteurs publics

1. L’action insistante de l’État et de ses services : entre secours, prévention et… autoprotection

  • 5 DDE : Direction départementale de l’équipement.
  • 6 RTE : Réseau de transport d’électricité.

9Il est d’abord très clair que l’État, dont on a tendance à dire localement beaucoup de mal, que l’on accuse de ne pas transférer les crédits avec les charges dans le processus de régionalisation, investit au moins beaucoup dans ce que l’on peut nommer la sécurité civile. Sa vertu n’est probablement pas désintéressée, car c’est en fin de compte la nation qui porte le poids le plus lourd durant et après les catastrophes. Les accidents, comme il est d’usage, sont gérés par le centre opérationnel départemental sous l’autorité du préfet qui tend à multiplier les exercices : trois, dont un portant sur les effets d’une avalanche, ont été réalisés en 2008 ; en 2009, trois sont prévus, dont un spécifiquement consacré à une simulation d’évacuation de population en zone inondable. Le retour d’expérience a largement profité aux dispositifs d’intervention. Depuis 1999, on a aussi enregistré de grands progrès en matière de prévention. Il faut dire que le préfet Dartout, venu de l’île de la Réunion, avait déjà une réelle culture du risque et que ses successeurs n’ont jamais baissé les bras devant les résistances des élus. En 2003, leur convocation par Michel Fuzeau à une réunion « inondations », organisée par moi-même à l’université de Perpignan, n’avait pas toujours été appréciée : l’un d’entre eux avait même déclaré à France 3 que les maires détestaient « être pris pour des petits garçons ». Les services de l’État ont aussi amélioré leur capacité d’information et d’action : c’est ainsi que le groupe électrogène de la DDE5, située dans une zone inondable de Perpignan, a été mis hors d’eau ( !). La mission académique aux risques majeurs a correctement joué son rôle en tenant des réunions d’information à destination des enseignants, un peu moins, hélas, des usagers, parents ou enfants. L’État encourage aussi les services publics à investir : c’est ainsi que RTE6 poursuit l’enfouissement de ses lignes moyenne et basse tensions, fort endommagées en 1992.

  • 7 RTM : Restauration des terrains en montagne.

10Le volontarisme ne saurait gommer, en effet, bon nombre de difficultés. La capacité de réaction dépend très largement des personnes et des circonstances. Ainsi, en 1992, le camion chasse-neige de la subdivision d’Ille-sur-Têt a peu de temps après le début de l’alerte – vers vingt heures – « accidentellement » versé dans un fossé, ce qui a bien sûr évité aux hommes affectés au déneigement une nuit pénible. De même, l’efficacité des services chute pendant les week-ends. Pierre Dartout, préfet des Pyrénées-Orientales durant l’événement des 12 et 13 novembre 1999, a remarquablement défini la question lorsqu’il a dit que « nous nous trouvions pendant un jour férié, prolongé par un pont et les services publics n’étaient pas organisés comme un jour normal ». Bien qu’alerté correctement par deux bulletins des services de Météo France, et notamment par celui de 13 h 25, il n’avait donc pas à sa disposition immédiate les troupes nécessaires pour faire convenablement face au danger. Un autre problème, dont il est difficile de faire grief aux services de la République, se dessine depuis quelques années : c’est la tendance à se protéger de la multiplication des actions en justice. L’Administration a été ainsi mise en cause (Goutereau et MAIF vs État, cour administrative d’appel de Bordeaux, 30-07-1993) pour la délivrance en 1972 d’un permis de construire dans une zone qui s’est révélée avalancheuse en 1986. Météo France Perpignan a dû faire face à un procès des viticulteurs l’accusant en 1990 de n’avoir pas prévenu du risque de grêle. Les tentatives de recours au judiciaire se sont depuis banalisées (inondations de 1999, sécheresse de 2003). Les administrations cherchent donc à s’auto-protéger, parfois au détriment de l’intérêt général bien compris. C’est ainsi que l’on use et abuse au RTM7 de la crue de 1940 comme accident de référence (Lemartinel, 2009), contre lequel il est en réalité impossible de se protéger ; mais la mise en garde peut valoir exonération de responsabilité. Le 29 janvier 2006 à Perpignan, les panneaux indiquant les routes barrées près de la clinique Saint-Pierre se trouvaient à l’endroit même des débordements, obligeant les automobilistes à de dangereux demi-tours en pleine voie et créant un regrettable désordre. Pour l’administration concernée, il s’agissait moins, sans doute, de gérer une crise que d’éviter le tribunal en cas d’accident (Lemartinel, 2009). On note aussi une augmentation du nombre des alertes météorologiques et surtout une extension pas toujours justifiée des aires concernées ; mais sait-on jamais ? Ces excès ont toutefois une conséquence favorable : c’est une transformation des mentalités – en particulier celles des élus qui craignent de se retrouver devant le juge – dans les zones très menacées.

2. Une transformation des mentalités dans les zones les plus touchées

  • 8 PER : Plan d’exposition aux risques.

11En 1987, le maire de Banyuls expliquait sans rire, dans L’Indépendant, que les inondations de sa ville étaient liées, non au débordement de la Baillaury (800 m3. s-1, temps de montée : 2 heures), mais à des remontées phréatiques par temps de grosse mer. Cette affirmation avait pour but de minimiser la surface inconstructible de la Réthorie (zone rouge du PER8), pour y développer une ZAC. Personne aujourd’hui n’oserait plus soutenir ce propos, qui avait alors révulsé le responsable du RTM, Jean Di Betta, d’autant plus que ses critiques ont été ultérieurement relayées par la Cour des comptes :

Le cahier des charges de la concession était signé le 24 novembre 1987. La surface de la zone à aménager était de 10 hectares et devait permettre la construction de 110 logements individuels et de 120 logements sous forme de groupe d’habitations. La lenteur de la commercialisation et ensuite les réserves de l’état (Service de restauration des terrains en montagne) ont engendré des difficultés financières et bouleversé le programme initial qui a été sensiblement réduit9.

12Il y a encore dix ans, certaines communes, notamment Sainte-Marie-la-Mer (85 % de la surface et 97 % de la population en aléa fort), ont très mal supporté les pourtant nécessaires injonctions du représentant de l’État, et les tensions trop vives se sont souvent résolues par un renouvellement préfectoral. En 2003, l’état d’avancement des DICRIM (Dossiers d’information communaux sur les risques majeurs) était encore insuffisant puisque 26 % seulement des habitants vivant dans des zones à risque fort et très fort étaient couverts. D’une manière générale, on pouvait encore lire (septembre 2004) dans le journal local :

Les PPR, Plans de prévention des risques (feu, inondation) qui se mettent en place, font grincer bien des dents dans le monde des élus locaux. Beaucoup y voient de nouvelles contraintes et un frein au développement de leur commune par le blocage de certaines zones considérées à risques.

13Mais si les progrès sont lents, ils n’en sont pas moins réels. C’est particulièrement vrai dans les zones susceptibles d’être inondées. Le maire de Saint-Laurent-de-la-Salanque, rendu prudent par le débordement de 1999 et le mécontentement de ses administrés, s’est par exemple franchement engagé dans la voie de l’information en favorisant l’élaboration du DICRIM de sa commune et en tenant à ce sujet des réunions publiques. à Saleilles, le premier magistrat a fait appel à une société de services informatiques pour essayer d’améliorer l’alerte ; même si nous ne sommes pas convaincus de l’efficacité d’un automate d’appel couplé à un SIG, la démarche s’inscrit dans de nouvelles perspectives : le risque n’est plus occulté, ce qui est une avancée décisive. Les travaux de défense, s’ils peuvent être d’autant plus électoraux qu’ils sont visibles, n’en sont pas moins entrepris. Il est vrai que les charges financières, comme le faisait remarquer Henri Sicre, député des Pyrénées-Orientales, restent localement trop lourdes pour les communes, même si le taux de subventionnement est de 90 % – dont 60 % proviennent de l’État et de l’Union européenne et 20 % du département et de la Région. La suppression des franchises en matière d’assurance, en cas de prescription d’un PPR dans une municipalité, a eu aussi des conséquences positives. Il peut évidemment, comme le note un rapport du Sénat, avoir un revers :

Ce mécanisme offre un effet incitateur certain, mais il risque – et cela se vérifie – d’entraîner une multiplication des PPR prescrits, dans le seul but d’échapper aux effets de la modulation des franchises. On peut, en tout état de cause, marquer une réserve de principe à l’égard de ce dispositif qui, en l’absence de plans de prévention des risques, fait peser les effets de la négligence des pouvoirs publics et des acteurs locaux sur les assurés.

14Mais le mécanisme semble plutôt aller dans le bon sens en Roussillon. L’autre domaine dans lequel quelques progrès, quoique moindres, s’avèrent sensibles est le risque d’incendie : les maires sont maintenant plus attentifs, notamment sur la bordure de l’Aspre, à l’obligation de débroussaillage qui incombe à leurs administrés. Un tabou est même tombé en ce qui concerne la cause des incendies, dont on admet maintenant qu’ils peuvent être allumés par malveillance (24 % des départs) ; on n’ose tout de même pas évoquer des règlements de comptes entre territoires de chasse. C’est dire que les mentalités évoluent… lentement.

3. Un refus de savoir encore très fort et une absence frappante de solidarité

15Un cas exemplaire du refus de savoir est le rejet par de nombreuses communes du Vallespir du Plan de prévention risque incendie forêt (PPRIF). La fronde est partie de Maureillas-Las-Illas, qui récuse les prescriptions opposables au Plan local d’urbanisme (PLU) voulu par la municipalité : un vote du 28 février 2008 a officiellement refusé le PPRIF dans une zone où le risque est pourtant avéré et majeur :

Ces prescriptions sont trop strictes, nous sommes dans l’impossibilité d’urbaniser ; accepter ce plan reviendrait à pénaliser la population. Nous ne remettons pas en cause le plan lui-même, mais nous ne pouvons pas l’accepter tel quel.

16L’argumentation ne manque pas de piquant en raison des contradictions qu’elle comporte. Les édiles veulent protéger la forêt des Albères en permettant aux projets immobiliers de s’y développer, et les habitants en les exposant au risque d’incendie ! Le maire se plaint que « deux demandes de permis de construire ont déjà reçu un avis négatif de la DDE » et que l’urbanisation serait contrainte de s’exprimer dans le secteur du village. Moins flagrant mais tout aussi réel est le refus du maire d’Amélie-les-Bains et conseiller général de mesurer le danger dans une commune dévastée en 1940. Pour lui s’avèrent inacceptables et irrecevables les options retenues, « la modélisation du RTM [n’intégrant] pas les travaux conséquents (digues, déroctages, etc.) réalisés depuis le 17 octobre tragique ». Mais protège-t-on physiquement contre une crue bicentennale ? Le vrai problème n’est-il pas ailleurs ?

17L’absence de solidarité était notée en 2003 par le préfet, qui souhaitait faire comprendre aux acteurs locaux la nécessité de se regrouper dans des structures de gestion du risque d’inondations à l’échelle des bassins versants. On peut dire en 2009 que l’objectif est encore très difficile à atteindre si l’on en juge au cas corbérien. Le maire du village de Corbère (d’en haut), largement élu, est porteur d’un projet de PLU dont l’axe majeur est la réalisation, sur une colline de six hectares, d’un lotissement de 138 maisons… L’imperméabilisation corrélative conduirait à faire peser un risque important d’inondation sur quelques maisons de la commune, mais surtout sur celles, beaucoup plus nombreuses, de Corbère-les-Cabanes, située à l’aval sur le cône de déjection. En effet, les parades envisagées, comme la construction d’un triple bassin de rétention, seraient infiniment trop coûteuses pour un village de 500 habitants. Mais, comme le disent discrètement les promoteurs de l’opération, le bénéfice reviendrait au village d’en haut et le risque serait pour le village d’en bas ! Il est vrai que les querelles de clocher durent depuis toujours, et qu’elles ont été longtemps réglées par de violents caillassages le long de la Coume, qui est l’oued menaçant. Mais que l’on puisse en arriver à de telles inconséquences d’aménagement, qui pèseront au final sur la nation, est fort inquiétant. Le lecteur pensera que le cas est un peu excessif ; il n’est hélas pas isolé, parce que derrière les intérêts publics, se cachent le plus souvent des intérêts privés, portés en l’occurrence par des élus…

III – La résistance des acteurs privés

1. Le problème du rapport public-privé

  • 10 POS : Plan d’occupation des sols. Depuis 2007, cette manœuvre est impossible : l’article R. 111-2 d (...)

18Celui-ci se pose principalement à l’échelle des communes où la proximité et la pression de l’électorat est encore plus considérable qu’au niveau des cantons. L’exemple de Corbère est à nouveau révélateur. Le projet du lotissement générateur de risques a été élaboré dans le plus grand secret, probablement même avant les dernières élections municipales, sur lesquelles il a certainement pesé. C’est en tout cas l’idée que l’on se forge à la passionnante lecture du livre tenu par le premier commissaire pour l’enquête publique préalable à l’approbation du PLU. On y lit les protestations de Monsieur C., habitant Béziers et propriétaire de terrains, qui se plaint de la promesse non tenue par la municipalité de faire figurer sa parcelle dans le périmètre que l’on veut rendre constructible. Il n’est pas insensé de penser que le même discours – transformer une vigne en foncier à bâtir – a été tenu à d’autres électeurs du village, ce qui ne saurait être sans conséquences lorsque des familles entières peuvent profiter de la spéculation. Dans ces conditions, on met en balance l’impact en matière de risques, par définition aléatoire, et le profit possible, à peu près certain : on tait ou on oublie donc le danger, surtout s’il est pour les autres. à des degrés divers, ce mécanisme classique a bien fonctionné en Roussillon, et fonctionne encore, si l’on en juge à l’exemple précité. Certes, l’obligation d’information et la mise en place d’ouvrages de défense ont grandement amélioré la situation mais celles-ci sont parfois utilisées de manière perverse : l’érection d’une digue est trop fréquemment présentée aux citoyens comme une assurance tous risques. Et comme l’a déclaré il n’y a pas si longtemps un élu de la Salanque, « à quoi nous sert-il d’investir dans des ouvrages de protection, si nous ne pouvons pas étendre les zones constructibles ? ». Pire encore : la mairie de La Tour-Bas-Elne avait délivré à la demande d’une personne privée une autorisation de lotir en zone inondable en jouant de son classement préalable en zone d’urbanisation future du POS10.

19Ce système qu’est la démocratie municipale quasi directe implique aussi une certaine faiblesse de la répression des imprudences. Les pseudo-hangars sont susceptibles, avec la bienveillance des autorités, de devenir de vraies maisons dans les zones inflammables, sans qu’aucun permis de construire ou autorisation de travaux soient délivrés. Lorsqu’un particulier – surtout s’il est gavatx, c’est-à-dire non-catalan – demande au maire le débroussaillement d’une propriété contiguë, les réponses sont souvent dilatoires alors même qu’il y a obligation légale. On imagine donc comment sont traitées les demandes relatives aux arbres menaçant ruine en cas de neige lourde ou de grand vent… Il est vrai que les suites judiciaires – malgré la sévérité revendiquée – sont relativement modestes. Ainsi, selon le ministère de la Justice,

sur la zone de défense sud, qui s’étend de Perpignan à Nice, en incluant la Corse, 2 500 hectares ont brûlé du 1er janvier 2006 au 19 juin 2006 (dont 450 hectares dans les Pyrénées-Orientales, 129 en Corse, 350 dans les Bouches-du-Rhône). Les incendies ont donné lieu à 26 interpellations se répartissant entre 5 mineurs et 21 majeurs.

20Deux adultes, au final, ont été condamnés à des peines d’emprisonnement. Mais dans notre département il semble qu’il soit très difficile d’identifier les causes des accidents : le bilan 2005 de la base Prométhée indique que « les plus forts pourcentages des feux d’origine inconnue sont notés dans les Pyrénées-Orientales (79 %) ». Il faut croire que les enquêtes ne trouvent guère de témoins…

2. La négligence plus ou moins volontaire des particuliers

21En matière de risques, on constate souvent une grande négligence des particuliers ou des associations, ce qui évidemment n’incite guère les populations à s’exprimer. Nous ne savons pas trop comment les promoteurs privés mettent en œuvre les normes parasismiques, que ce soit dans la zone de risque faible (Roussillon et Fenouillèdes) ou moyen (Vallespir et Cerdagne). En tout cas, le parcours des chantiers des lotissements montre que les recommandations émises par le plan séisme11 sont loin d’être systématiquement respectées. Nombre de maisons sont bâties sur le tracé de la faille à rejeu quaternaire des Albères, près de Villelongue et Sorède, sans que l’on y prête le moins du monde attention. Dans le centre historique de Perpignan, les propriétaires entretiennent si peu les immeubles qu’ils s’écroulent tout seuls, comme en février 2009 ; il n’est donc pas ardu d’imaginer le résultat d’une secousse d’intensité moyenne. Il en irait de même pour de trop nombreuses constructions faites en déséquilibre sur des versants pentus, pour lesquelles peuvent aussi intervenir, séparément ou conjointement, des mouvements de terrain : telle piscine, bâtie en surplomb de la plage du Racou, s’est brusquement ouverte en raison d’un poids excessif sur des appuis naturels trop faibles. Que se passerait-il en cas de séisme, sachant que de tels cas de figure sont loin d’être isolés ? La remarque vaut pour bien d’autres risques : l’effondrement du supermarché Mammouth à l’est de Perpignan ou de la patinoire de la ville n’a pas nécessairement incité à la prudence les serristes et les constructeurs de hangars agricoles. La tramontane, qui souffle assez souvent à 100 km / h, arrache régulièrement des bardages, comme cela s’est récemment produit au Polygone nord (magasin City Sport). Les éboulements de la RN 116 ont été principalement dus à l’absence quasiment totale d’entretien du canal d’irrigation surplombant. Les évacuations d’eaux pluviales sont assez généralement sous-dimensionnées par les particuliers, et même par les lotisseurs, ce qui conduit souvent à transformer en bassin d’orage des quartiers a priori non inondables. Aucune précaution n’est vraiment prise pour limiter l’érosion sur les versants mis à nu par les entrepreneurs et l’on voit – comme à Saint-Michel-de-Llotes – ouvrir de larges baies vitrées face à un torrent, le Gimeneil, qui déborde avec une relative facilité.

  • 12 Canaux secondaires d’irrigation qui prennent sur le canal principal.

22Ces scènes de la négligence ordinaire face à des aléas qui peuvent s’avérer majeurs se comprennent éventuellement dans une logique individuelle coût-bénéfice. Mais il en est de plus graves, qui jouissent d’une tolérance tacite, malgré leur caractère plus ou moins délictuel. Les acteurs privés résistent – au nom des usages et de la tradition – aux nouvelles contraintes. Malgré l’intelligente installation de déchetteries par le conseil général, bien des villages entretiennent plus ou moins discrètement des fumaras, c’est-à-dire des décharges ; lorsqu’elles exhalent du méthane, elles sont susceptibles de déclencher des incendies : le plus célèbre est celui qui, parti de Corbère-les-Cabanes en Ribéral, a en 1976 couru jusqu’au Vallespir. Mais on n’oublie pas celui d’Ille-sur-Têt, provoqué plus tard par une personne qui tentait d’incinérer un cheval pour éviter de payer l’équarrissage, ou celui qui a été allumé sans penser à mal, mais en toute connaissance de cause, par le maire de Camélas en juillet 2005. Les habitants acceptent donc assez mal l’interdiction des feux en saison sèche, et passent outre les arrêtés préfectoraux – en profitant souvent, dans l’aube naissante, d’une omerta locale. Ce sont les feux d’origine inconnue… En matière d’inondation, les propriétaires peuvent être aussi volontairement négligents, jusqu’à la culpabilité. Ainsi, à Saint-Laurent-de-la Salanque, nous avons vu recreuser et aménager, en toute illégalité et sans aucune autorisation de travaux, un sous-sol dans un pavillon pourtant bâti sur un haut vide sanitaire aux fins de prévenir le danger ! En Ribéral, les canaux d’irrigation servent parfois encore de décharge, et les sacs d’engrais en plastique solide et imperméable obturent les agouilles12 qui débordent alors sur les routes secondaires en cas de pluies intenses et rendent la circulation fort dangereuse. On observe, certes, des actions dites de « sensibilisation » : les rubriques villageoises de L’Indépendant font régulièrement état de nettoyages des berges par les pêcheurs ou les scolaires, au nom de la préservation de l’environnement. Mais il y a encore pas mal de chemin à parcourir ; de plus, la volonté affirmée de protection paysagère engendre des situations paradoxales au regard de la sécurité des personnes.

3. Contradictions entre préservation du paysage et protection des personnes

23On entend beaucoup parler de défense des paysages dans les Pyrénées-Orientales : il est vrai que les sites de qualité sont exceptionnellement nombreux, des étangs littoraux à la Cerdagne en passant par le Canigou. Pour s’en convaincre, il suffit de lire la revue superbement illustrée Terres Catalanes. Cela, cependant, complique singulièrement la gestion des risques. Le premier des paradoxes réside dans le fait que la croissance des populations départementales dans des zones exposées vient précisément de l’attractivité qu’exercent les panoramas pittoresques sur des personnes qui souhaitent passer leur retraite au soleil. Ces dernières, en effet, s’installent le plus possible sur le versant boisé des Albères, pour profiter d’une vue évidemment magnifique, ou dans la plaine littorale proche des plages et de la mer de leurs vacances. Le second paradoxe tient à la volonté de ces immigrants de ne rien voir changer des « cartes postales » qu’ils ont admirées. Bien sûr, la faiblesse de l’industrialisation – qui s’accompagne par ailleurs d’un chômage élevé – satisfait cette ambition ; mais cette dernière, en revanche, s’accommode mal des exigences de protection pourtant formulées par les mêmes personnes.

24La fragilité de l’alimentation électrique de notre département n’est plus à démontrer. à chaque accident climatique majeur – neige en 1986 et 1992, vent en 2009 – un grand nombre de consommateurs sont pour plusieurs jours délestés ou privés d’électricité. Le réseau de distribution finale, largement renforcé ou enfoui depuis quinze ans, est moins en cause que l’unique ligne à très haute tension qui dessert le poste répartiteur de Baixas. Pourtant, les projets de construction d’une ligne à très haute tension (THT), confirmés au sommet franco-espagnol de Carcassonne, suscitent un tollé général des individus ou des collectivités locales, communes et conseil général : partout fleurissent autocollants et calicots visant à dénoncer l’entreprise. Ses contempteurs semblent avoir eu gain de cause, puisque la solution retenue devrait être souterraine ; point ne suffit, puisque l’on dénonce maintenant le danger électromagnétique et l’influence néfaste des ondes sur la santé. La sécurisation du réseau en cas de risque climatique majeur est donc loin d’être assurée. Les éoliennes, qui ont en principe la faveur des mouvements écologistes, peuvent-elles remplir ce rôle ? Sans doute pas, puisque leur installation éventuelle suscite dans l’arrière-pays la colère des habitants. Celles de Rivesaltes, situées près de l’autoroute, peuvent aussi inquiéter en cas de tempête, même si les détracteurs de la THT sont bien plus tolérants à leur encontre. En effet, l’effondrement d’une machine à Névian (2002) n’est pas rassurant, et les éjections de glace, voire de pales en cas de givrage ne sont pas impossibles car ce sont des ailes susceptibles d’être lourdement chargées par des pluies surfondues, comme sur les avions. Or la masse d’une pale est de trois à sept tonnes et ses débris peuvent être projetés à un kilomètre de distance…

25Lorsque l’on évoque la possibilité – sans même parler d’utilité – de redessiner la RN 116, pour éviter les zones ébouleuses ou les mouvements de terrain, les défenseurs de l’environnement rappellent le classement du massif en zone Natura 2000. Quand on exécute le faucardage des lits du Réart ou de la Têt, il est vrai peu esthétique, les riverains inondables se désolent d’une opération qui vise néanmoins à permettre un meilleur écoulement des eaux vers la mer. D’autres se plaignent de la destruction de l’avifaune qui logeait dans la ripisylve. La construction ou le renforcement des digues, dont nous convenons qu’ils peuvent être un pis-aller, mais aussi un mal nécessaire, sont immanquablement condamnés par des discours qui sacrifient à l’actuelle mode apologétique des zones humides et veulent « redonner au lit sa dimension naturelle ». Dans une plaine du Roussillon où les fleuves tendent à couler sur leurs alluvions et au-dessus des points les plus bas, cela revient à rendre aux écoulements tout l’intervalle urbanisé entre la Têt et l’étang de Salses ; comment, dans ces conditions, protéger les habitants ? Que les aménagements aient été imprudents n’est pas contestable ; mais peut-on revenir en arrière ? La solution de relogement adoptée à Rivesaltes pour une cité du Réart régulièrement dévastée, notamment en 2005, ne saurait être que ponctuelle… Tous ces débats, s’ils participent du débat politique local et sont à ce titre parfaitement honorables, n’en sont pas moins des facteurs d’immobilisme, alors même que subsistent les problèmes qui les sous-tendent. Et les problèmes attendent difficilement.

Conclusion

26Poser la question des risques dans les Pyrénées-Orientales, c’est d’abord tenter d’en faire une photographie ; hélas, la mise au point est fort malaisée. En effet, l’importance que leur donne l’institution diffère quelque peu de celle des événements réellement survenus ces trente dernières années. L’explication des choix officiels s’avère sans doute assez simple et reçoit une double consécration. D’une part, on a moins retenu les conséquences effectives des accidents que le nombre des personnes éventuellement vulnérables ; l’option, techniquement et administrativement, est acceptable. D’autre part, elle est confortée par des élus qui préfèrent valoriser leur action par des manifestations tangibles et durables, comme les ouvrages destinés à lutter contre les inondations ; la justification est moindre, dans la mesure où les perceptions peuvent prendre le pas sur les difficultés auxquelles la population est objectivement confrontée. Le flou est ensuite perceptible chez les acteurs publics, qui – pour nombre d’entre eux – ont assez longtemps hésité entre inertie et action. L’État n’a pas beaucoup tergiversé, malgré les lois de décentralisation, tant le coût final des opérations pèse sur la nation tout entière. Il tente en permanence de reprendre la main sur les agents locaux, trop souvent animés par la volonté d’un développement à tout prix, notamment foncier. Il en est résulté des tensions, qui – dans ce département – ont donné à la politique des risques un affichage vacillant. Néanmoins les problèmes récurrents, bien plus liés à la croissance démographique qu’à l’aggravation des aléas, ont conduit les élus à mieux les prendre en compte. Mais les vrais progrès enregistrés durant la dernière décennie se heurtent encore, à l’échelle communale, à une somme d’intérêts particuliers qui rendent très délicate la gouvernance cyndinique. Le principe de précaution, dont on nous rebat les oreilles pour tel grand équipement transfrontalier, est complètement oublié quand il s’agit d’étendre le patrimoine constructible. Les solidarités intercommunales s’avèrent aussi très fragiles. On nous dira que les Pyrénées-Orientales ne sont pas, en la matière, particulièrement originales ; mais la multiplication des risques en fait un cas d’école tout à fait exemplaire.

Haut de page

Bibliographie

Lafarge P., Évaluation des dispositifs de détection des feux de forêt en France, Mémoire de stage des ingénieurs forestiers, Agence Mida, 2006, 83 p.

Lemartinel B. (éd.), Actes du Colloque « Au chevet d’une catas­trophe : les inondations dans le Sud de la France 26-28 juin 2000 », Presses de l’université de Perpignan, 2001, 200 p.

Lemartinel B., « Réalités et mythes de l’inondation de novembre 1999 dans les Pyrénées-Orientales et l’Aude : en matière de conclusion », Actes du Colloque « Au chevet d’une catas­trophe : les inondations dans le Sud de la France, 26-28 juin 2000 », Presses universitaires de Perpignan, 2001, p. 185-195.

Lemartinel B., « Modèles hydrologiques et décisions politiques », in Leone F., Vinet F., La Mise en cartes des risques naturels, coll. »  GéoRisques », no 2, Presses universitaires de la Méditerranée, Montpellier, 2009, p. 39-45.

Journaux et revues

L’Indépendant

Terres Catalanes

Sites internet

http://www.ccomptes.fr/fr/CRC14/documents/ROD/LRL99001.pdf

http://www.ecologie.gouv.fr/IMG/pdf/plaquette_parasismique.pdf

http://www.languedoc-roussillon.pref.gouv.fr/publications/rapportactivite/pdf/rapport2003_chapitre3.pdf

http://www.languedoc-roussillon.ecologie.gouv.fr/risques/seismes/risque_lr.pdf

http://www.littoral.ifen.fr/Les-feux-de-foret-sur-le-littoral-mediterraneen.86.0.html

http://www.prim.net/professionnel/procedures_regl/r9_jurisprud2008/029_Jurisques2008.pdf

Haut de page

Notes

1 http://www.languedoc-roussillon.ecologie.gouv.fr/risques/seismes/risque_lr.pdf

2 http://www.littoral.ifen.fr/Les-feux-de-foret-sur-le-littoral-mediterraneen.86.0.html

3 SDIS 66 : Service départemental d’incendie et de secours des Pyrénées-Orientales.

4 ONF : Office national des forêts, http://www.onf.fr/.

5 DDE : Direction départementale de l’équipement.

6 RTE : Réseau de transport d’électricité.

7 RTM : Restauration des terrains en montagne.

8 PER : Plan d’exposition aux risques.

9 http://www.ccomptes.fr/fr/CRC14/documents/ROD/LRL99001.pdf

10 POS : Plan d’occupation des sols. Depuis 2007, cette manœuvre est impossible : l’article R. 111-2 du code de l’urbanisme peut désormais être invoqué pour refuser ou assortir de prescriptions spéciales un projet de lotissement susceptible de menacer la sécurité publique et ce, que la commune soit ou non couverte par un PLU. Voir à cet effet :

http://www.prim.net/professionnel/procedures_regl/r9_jurisprud2008/029_Jurisques2008.pdf

11 http://www.ecologie.gouv.fr/IMG/pdf/plaquette_parasismique.pdf

12 Canaux secondaires d’irrigation qui prennent sur le canal principal.

Haut de page

Table des illustrations

Titre Fig. 1 – Ille-sur-Têt transformée en héliport pour Super-Puma (neige de 1986)
Crédits Cliché : B. Lemartinel
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/soe/docannexe/image/1784/img-1.png
Fichier image/png, 684k
Titre Fig. 2 – Les risques d’incendies de forêt
Crédits Source : SDIS 66 et DDAF 66 / Réalisation : Joseph Buosi, atelier de cartographie, université de Toulouse II-Le Mirail
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/soe/docannexe/image/1784/img-2.png
Fichier image/png, 473k
Titre Fig. 3 – Le Cessna Horus 66 dans son hangar… rustique
Crédits Cliché : B. Lemartinel
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/soe/docannexe/image/1784/img-3.png
Fichier image/png, 423k
Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Bertrand Lemartinel, « La question des risques en Roussillon »Sud-Ouest européen, 28 | 2009, 91-102.

Référence électronique

Bertrand Lemartinel, « La question des risques en Roussillon »Sud-Ouest européen [En ligne], 28 | 2009, mis en ligne le 20 mai 2016, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/soe/1784 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/soe.1784

Haut de page

Auteur

Bertrand Lemartinel

Médi-Terra, département de géographie, université de Perpignan Via Domitia, lemart@univ-perp.fr

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search