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Notes bibliographiques

Nacima baron-yelles, Atlas de l’Espagne : une métamorphose inachevée ?

Bertrand Lemartinel
p. 115-116
Référence(s) :

Nacima baron-yelles, Atlas de l’Espagne : une métamorphose inachevée ?, coll. «  Atlas-Monde  », éditions Autrement, 80 pages.

Texte intégral

1L’ouvrage qui nous est proposé aujourd’hui répond exactement aux canons de la collection Autrement : 80 pages denses de moyen format, mêlant textes explicatifs ou justificatifs, graphiques et cartes. On est donc loin des atlas habituels qui se résument à des planches regroupées sans que l’intention des auteurs apparaisse très clairement.

2Ce format éditorial réduit a quelques défauts : pour laisser la place à l’écrit, les cartes sont parfois assez petites, donc moins lisibles et certaines doubles pages s’avèrent plutôt foisonnantes. On n’en fera cependant pas reproche à l’auteur et à sa cartographe, qui se sont coulées dans un moule prédéfini et ont – du mieux possible – géré les contraintes auxquelles elles devaient faire face. Les choix de transcription toponymique – un sujet délicat au regard du contexte espagnol – nous paraissent judicieux : il a été adopté, quand elle existe, la transcription française : on a par exemple écrit Saragosse et non Zaragoza, Gérone, plutôt que Girona ou pire, Girone, que l’on ne trouve qu’une seule fois, en page 7…

3Au chapitre des rares regrets, on peut noter quelques erreurs matérielles ; ainsi le restaurant El Bulli est localisé vers Granollers (p. 71) et non à Rosas. Dans la frise chronologique (p. 9), Alphonse XII semble régner jusqu’à 1931, alors qu’il est mort en 1885… On aurait aussi aimé que les citations, judicieusement choisies, qui rythment les pages, soient systématiquement accompagnées du nom de leur auteur, qu’il faut souvent aller chercher page 80. Les paysages espagnols, pourtant si variés, ne sont pas décrits, sinon au détour d’autres questions comme celle de la ressource en eau (p. 56) ; c’est assez dommage, car ils pèsent dans l’organisation territoriale. Enfin – mais est-ce un hasard ? – il manque à notre idée deux cartes à grande échelle montrant et comparant les intéressantes structures des centres de Madrid et Barcelone.

4Venons-en aux compliments. Ils sont très nombreux. Nacima Baron-Yellès a fait de son atlas un ouvrage démonstratif de la « métamorphose » espagnole et tord le cou aux clichés, non seulement d’une Espagne de pandereta – de folklore – mais aussi aux images très récentes qui tendent à présenter le pays comme tout entier ravagé par la crise. Nous apprécions particulièrement cette remise en perspective ; elle est une critique explicite (p. 4) d’une vision française trop fréquemment condescendante de notre voisin ibérique. Notre deuxième grand motif de satisfaction est la lecture nuancée d’une nation trop souvent incomprise. Je n’irai pas jusqu’à dire, comme l’auteur, qu’il y a « mille Espagnes » mais il y en a assurément beaucoup, qui ne se calquent pas nécessairement sur les divisions affirmées par les différents nationalismes. Enfin, la nuance est, malgré cet enthousiasme passager, dans le propos : il ne s’agit pas d’un travail hagiographique et les problèmes, souvent liés à la croissance extrêmement rapide de ces dernières années, ne sont pas occultés.

5Après un rappel court mais fort utile de l’histoire intérieure au XXe siècle, l’ouvrage se subdivise en cinq parties chacune consacrée à un point de démonstration.

6Les deux premières évoquent les évolutions sociales et économiques des quarante dernières années et insistent sur des données au final assez méconnues, comme le modeste mais réel regain actuel de la natalité (p. 11) ou le caractère fortement cyclique, dès les années soixante, de l’activité espagnole (cf. la courbe du chômage p. 21) très liée au bâtiment – et donc aux politiques de crédit des grandes banques nationales. De même, on note avec intérêt la double page (p. 30-31) consacrée aux efforts récents de recherche et développement, qui aurait toutefois pu être accompagnée par un exposé et des cartes sur l’Espagne industrielle, rejetée en fin d’ouvrage. La crise actuelle est intelligemment décrite ; un petit texte aurait cependant pu être consacré à l’économie souterraine. Sans doute est-elle très difficile à cerner, mais il serait au moins nécessaire de la mentionner, car elle explique en partie, malgré la tourmente économique, la relative stabilité sociale : ce sont par exemple les journaliers officiellement au chômage en Andalousie – « ¡cobran el paro !(1) » – quand ils font la saison des pêches en France, ou les salariés qui, conformément à la très vieille tradition ibérique, pratiquent le doble empleo, dont un seul est déclaré.

7Les deux parties suivantes, intimement liées, se préoccupent des transformations territoriales puis des enjeux et débats politiques. Elles s’ouvrent, et cela constitue une habile transition avec la description de la crise, sur les pratiques urbanistiques et les scandales qui l’accompagnent (p. 38 à 41). On en a connu bien d’autres dans le passé, en particulier celui resté célèbre de Doñana, et les liens de certains maires avec les mafieux installés au soleil de l’Andalousie ne sont pas un secret. Mais nous apprécions qu’un atlas fasse le choix pas facile de montrer les plus récents. Le lien avec les cartes suivantes, consacrées aux transports ferroviaires et aériens, aux transferts d’eau, à la crise énergétique et à la pollution, n’est pas totalement évident, mais ces dernières permettent d’aborder les problèmes du fédéralisme et des égoïsmes sous-jacents. Ceux-ci sont décrits brièvement mais avec beaucoup de finesse. En outre, la carte permet (p. 59) de mesurer la distance qui sépare le faible impact territorial des municipalités basques totalement ou partiellement indépendantistes et les fortes conséquences politiques de leur présence. Enfin, les cartes qui suivent et analysent le poids de l’Église espagnole montrent qu’elle n’est plus un facteur d’unité, et qu’en la matière, il n’y a pas coïncidence entre les choix politiques et religieux : l’Andalousie socialiste est la plus catéchisée (p. 60) ! On ne s’étonnera pas non plus que les cartes suivantes soient consacrées à la mémoire de la guerre civile, dans laquelle les prêtres ont pu être bourreaux mais aussi victimes, quand (ou parce que) l’épiscopat était massivement favorable à la « croisade » franquiste…

8Paradoxalement, au moins en apparence, la dernière partie est consacrée à l’identité hispanique ouverte sur le monde et sur l’avenir. Parce qu’au-delà de tous les particularismes, et Nacima Baron-Yellès le montre avec beaucoup d’intelligence, il y a une nouvelle Espagne qui émerge et retrouve – d’une certaine façon – la Nouvelle-Espagne du Siècle d’or. Elle se manifeste dans les formes rénovées du tourisme, dans l’apparition d’industries nouvelles – qu’on aurait peut-être pu éviter de disjoindre des pages consacrées à la recherche et développement –, mais surtout dans la projection du pays vers les Amériques. On a particulièrement apprécié les pages consacrées au rôle de la langue espagnole qui facilite l’ouverture des marchés pour les grandes entreprises de notre voisin ibérique.

9Au total, si l’Espagne de notre collègue n’est pas toujours la mienne, elle s’en approche très fortement, parce qu’elle multiplie les angles de vue et nous livre les réalités du pays avec à la fois affection et lucidité. Et si son atlas est parfois, comme nous l’avons dit plus haut, excessivement foisonnant au regard de son volume nécessairement modeste, nous ne lui en ferons pas reproche, bien au contraire. Nous l’avons lu – et pas seulement regardé – avec beaucoup d’intérêt, en espérant qu’il aura de nombreux lecteurs : nous sommes sûrs qu’ils seront le plus souvent surpris de découvrir un pays trop lointain alors qu’il nous est si proche.

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Pour citer cet article

Référence papier

Bertrand Lemartinel, « Nacima baron-yelles, Atlas de l’Espagne : une métamorphose inachevée ? »Sud-Ouest européen, 28 | 2009, 115-116.

Référence électronique

Bertrand Lemartinel, « Nacima baron-yelles, Atlas de l’Espagne : une métamorphose inachevée ? »Sud-Ouest européen [En ligne], 28 | 2009, mis en ligne le 20 mai 2016, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/soe/1744 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/soe.1744

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Auteur

Bertrand Lemartinel

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