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Notes bibliographiques

Olivier Clochard (dir.), migreurop, Atlas des migrants en Europe. Géographie critique des politiques migratoires

Philippe Dugot
p. 116-118
Référence(s) :

Olivier Clochard, migreurop, Atlas des migrants en Europe. Géographie critique des politiques migratoires, Armand Colin, 2009, 144 pages.

Texte intégral

1Qui doute que la question migratoire figure parmi les plus importantes, singulièrement vue d’Europe ? Continent vieillissant, celui-ci nourrit une schizophrénie dangereuse à l’égard des migrants : nécessaires à maints égards, ils sont perçus comme un danger. L’actualité récente nous en donne une illustration : la majorité actuelle en Italie, qui a fait de l’immigration un de ses chevaux de bataille, entend bien tenir ses engagements. C’est à ce titre que durant l’été 2009 fut voté un texte tendant à faire de l’immigration clandestine un délit pénal… sauf que les emplois qui en découlent répondent aux besoins avérés d’une société italienne vieillissante. Ainsi en va-t-il des badanti (de badare, s’occuper [de], veiller [sur] ), aides aux personnes âgées palliant les déficiences d’un système social ayant mal anticipé les évolutions de la famille italienne et de la solidarité entre les générations. En dépit du contexte politique de la Péninsule et de la virulence de certains discours, la loi a dû intégrer des possibilités de régularisation pour ces types d’emplois ! Le cadre est posé : parler de migration en Europe c’est aborder un thème au centre de problématiques économiques, sociales, démographiques avec lesquelles interfère une dimension politique. Cela explique aussi la place occupée en Europe par l’immigration et l’inflation de tout un faisceau d’outils, de contrôles, de lois, de règlements, de pratiques policières, ce qui n’implique d’ailleurs pas que l’ensemble soit coordonné à cette échelle. Par contre, en cherchant à « protéger » le continent, cet arsenal législatif et de moyens interroge les fondements humanistes de l’Europe en construction…

2C’est dire si cet ouvrage tombe bien. Sous le patronage du réseau Migreurop, ce collectif d’auteurs ambitionne de faire le point sur le traitement de la question migratoire par l’Union européenne. Sur un sujet complexe, où l’on ne sait guère ce qui relève de la responsabilité des États membres ou de celle de l’Union, où s’enchaînent les déclarations, où le verbe politique embrume l’action et la réalité législative dans un contexte polémique où les analyses rationnelles se heurtent à de puissantes phobies, celle d’une altérité que l’on craint de ne plus avoir sous contrôle, les lecteurs trouveront dans ces 142 pages des réponses solides, argumentées et servies par une abondante cartographie. À cela, il faut ajouter des photographies, peu nombreuses, mais dont le noir et blanc renforce le pouvoir saisissant (nous y reviendrons). La diversité d’origine des auteurs, provenant du milieu associatif ou universitaires affiliés à différentes branches des sciences humaines et sociales, garantit une nécessaire pluralité des regards.

3L’ensemble s’organise en quatre parties : une partie liminaire livre un point sur les migrations mondialisées et rappelle un certain nombre de textes fondamentaux étayant le « droit de partir » de même qu’est évoquée la convention des Nations unies sur les travailleurs migrants et les réticences à sa ratification. Les auteurs identifient bien une des contradictions majeures des politiques migratoires oscillant en permanence entre une logique utilitariste et les droits humains. Les trois parties qui suivent ciblent l’Union européenne avec dans un premier temps un point sur les différents outils de contrôle des migrations. Des pages très utiles par les précisions « techniques » qu’elles apportent, sont ainsi consacrées à la politique des visas, au mécanisme peu connu des visas de transit aéroportuaires (VTA), à l’agence Frontex ou encore aux évolutions des politiques d’asile. La troisième partie aborde les aspects les moins reluisants induits par la politique européenne, à savoir l’enfermement des migrants et l’externalisation du traitement de la politique migratoire. On y découvre un essai d’estimation du coût des expulsions en France, que les auteurs chiffrent à 26 000 euros per capita… La dernière partie enfonce le clou et au travers de nombreux exemples ambitionne de montrer combien les politiques européennes remettent en cause divers droits fondamentaux tel l’asile ou les règles d’accueil des migrants mineurs. Les auteurs mobilisent les conventions internationales maritimes pour montrer qu’elles sont bafouées en Méditerranée, la criminalisation de l’immigration clandestine l’emportant sur toutes les autres considérations. Cette rapide recension du contenu de l’ouvrage est loin d’en épuiser la richesse des thèmes et des exemples développés.

4Sans doute la géographie migratoire et la mise à plat des politiques migratoires procèdent-elles d’une « géographie de l’éphémère » selon le propre mot des auteurs. De fait, statistiques, cartes ou rappel de tel ou tel texte vieillissent au rythme rapide d’un monde mouvant et en recomposition permanente. À certains égards cet atlas vieillira d’autant que l’on ne trouve pas le souci de donner un ancrage historique ou tout simplement diachronique ; il s’agit de décrire une situation actuelle, ce que l’on peut regretter tant la compréhension du fait migratoire dépend aussi de la connaissance de l’héritage, parfois différencié, qui est celui des pays européens. Sera-t-il pour autant obsolète ? Non car les constats qu’il livre et les questions qu’il pose, et notamment ce dilemme européen face à la migration, resteront comme autant de constantes du rapport de l’Europe avec les autres, à commencer par son voisinage immédiat, mais aussi avec elle-même.

5Comme tout travail collectif, il n’échappe pas aux défauts du genre et par exemple aux reprises dans l’argumentation des différents chapitres qui confinent à la répétition. Mais c’est là un détail et si cet ouvrage est critiquable ce n’est pas sous cet angle. Ce travail est animé par un parti-pris que d’aucuns pourraient trouver quelque peu dérangeant voire contradictoire avec la nécessité de produire un point d’information argumenté sur une question ô combien polémique. Les auteurs ne s’en défendent point. En témoigne par exemple l’usage revendiqué du terme controversé, car historiquement connoté, de « camp » pour parler des centres de regroupement des étrangers au sein de l’Union et dans les pays alentours, en Europe orientale ou en Afrique du Nord. Car il s’agit de dénoncer ! Les auteurs portent de fait une féroce critique à la politique migratoire menée par l’Union et les pays européens. Ils en démontrent l’iniquité et surtout la très grande hypocrisie : entre les discours généreux de l’Union, les valeurs affichées et la réalité du traitement de la question migratoire, le fait de composer a minima avec les droits de l’homme en n’hésitant pas à « sous-traiter » la question migratoire à un voisinage que l’on sait peu respectueux de ces droits, on relève sans mal la dimension scandaleuse de la situation. Disons-le franchement, à la lecture de certaines pages, le rouge de la honte doit monter au front de tout citoyen européen.

6Doit-on pour autant accepter cette posture tout d’un bloc ? Tout doit-il, peut-il se limiter, en tous les cas à l’instant présent, à la seule réaffirmation d’un droit au départ pour les migrants ? N’est-ce pas nier la complexité d’un fait social qui dépasse le simple face-à-face entre des migrants et une machine administrative où tout au plus s’insèreraient des citoyens-militants ? Quid de la population européenne dans son ensemble ? Doit-on occulter ses réticences ? Doit-on oublier que le contact avec l’Autre ne va pas forcément sans problèmes et en tous les cas sans questions ? Peut-on totalement écarter le thème connexe des difficultés d’intégration des populations déjà présentes ? N’est-ce pas aussi une donnée de la question migratoire dans le sens où elle interfère souvent avec les représentations du processus mi­gratoire en cours ? Justement pour cette raison, afin d’éviter l’amalgame de situations aux problématiques différentes, n’aurait-il pas fallu faire le point là-dessus aussi ?

7La migration est une aspiration qui répond aux rêves et aux besoins des uns et aux nécessités des autres. À de multiples points de vue, la migration est légitime. Elle produit son lot de success stories et de rêves aboutis. Mais la migration est aussi souvent une angoisse qui parfois se mue en drame. Certaines des photographies de cet atlas le rappellent utilement. Ainsi, comment ne pas être ému face à l’image de ces corps de deux immigrants subsahariens (p. 94) que l’on imagine jeunes et plein d’espoir ? Tout est dit. L’Europe est sortie des ténèbres prêtées au Moyen Âge ou de celles plus récentes de la Seconde Guerre mondiale. Elle n’en demeure pas moins enkystée dans un monde où l’aisance matérielle et la paix, choses évidentes et que l’on croit trop facilement éternelles en Europe, sont loin de dominer. Dans son traitement de la pression migratoire, l’Europe ne peut se comporter comme si elle était d’une autre planète : en toutes circonstances, l’Union et les pays membres ne doivent jamais transiger avec des valeurs qu’eux-mêmes proclament pourtant comme universelles. Au-delà des critiques que l’on peut porter à cet ouvrage, son apport essentiel est sans doute dans la mise à plat de la profonde contradiction qu’installe le traitement réservé aux migrants – contradiction qui ne peut durer – entre humanisme discursif et pseudo-réalisme politique. Ce n’est pas facile car il faut tout à la fois éviter les écueils de l’angélisme béat des uns et l’atavisme effrayé des autres face à l’étranger.

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Pour citer cet article

Référence papier

Philippe Dugot, « Olivier Clochard (dir.), migreurop, Atlas des migrants en Europe. Géographie critique des politiques migratoires »Sud-Ouest européen, 28 | 2009, 116-118.

Référence électronique

Philippe Dugot, « Olivier Clochard (dir.), migreurop, Atlas des migrants en Europe. Géographie critique des politiques migratoires »Sud-Ouest européen [En ligne], 28 | 2009, mis en ligne le 20 mai 2016, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/soe/1739 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/soe.1739

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Auteur

Philippe Dugot

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