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Carte postale

Mais où sont passé·es les sociologues réunionnais·es ?

Marie Thiann-Bo Morel

Texte intégral

  • 1 Si vous entrez « La Réunion », qui est la dénomination la plus courante pour le territoire vous n'o (...)

1"Il n’existe pas de Département de Sociologie à l’Université de La Réunion". Avec ces mots, le profil académique de Live Yu Sion, deuxième maître de conférences en 19ème section recruté à l’Université de La Réunion au début des années 1990, campe le décor. Pourtant les travaux sociologiques sur la société réunionnaise existent : une recherche avec le mot-clé "île de La Réunion1", restreinte à la sociologie, sur le portail Cairn.info permet d’obtenir 5272 résultats. Ce résultat donne à voir que la production de connaissances en sociologie sur La Réunion se porte plutôt bien.

  • 2 Ce groupe de travail du comité exécutif de l’AFS existe toujours et est composé en 2024 de Artemisa (...)

2En 2023, un groupe de travail "Sociologie dans, depuis, et sur les Outre-Mer" du comité exécutif de l’Association française de sociologie (AFS) s’est constitué2, conscient que la bonne santé de la recherche sur ces espaces contraste avec le fait qu’il n’y existe pas de structure entièrement dédiée à la sociologie. Il s’agissait donc de comprendre comment et sur quoi se faisait la sociologie dans ces contextes postcoloniaux. Ce groupe, qui a vocation à rassembler des sociologues travaillant sur les Outre-Mer, compte aujourd’hui 82 membres. En son sein, un collectif de chercheuses a réalisé un questionnaire et livré ses premiers résultats lors d’une session semi-plénière du congrès de Lyon 2023, et un prochain numéro de la revue Socio-Logos rendra compte de ce moment inédit. Le présent texte, centré sur La Réunion, en constitue une sorte de mise en bouche.

3C’est là un paradoxe : il existe bien des sociologues qui réalisent des enquêtes sociologiques sur La Réunion, publient, encadrent des étudiant·es en sociologie… et pourtant, l’Université n’a jamais réussi à solidariser les sociologues dans une structure dédiée. Il existe bien des sociologues qui y ont travaillé et y travaillent, mais comment ? La présente carte postale traitera donc de la socialisation à la pratique sociologique à La Réunion [1], qui a ceci de particulier qu’elle s’effectue en l’absence d’institution dédiée et est complètement dépendante de la capacité personnelle des sociologues à se (re)créer des réseaux scientifiques localement, nationalement et internationalement, ce qui la rend potentiellement inégalitaire. Nous verrons aussi comment se porte l’enseignement de la sociologie dans ce département-région [2] et ce que disent les travaux de sociologie qui traitent de ce territoire [3].

Mais où sont passé·es les sociologues réunionnais·es ?

4Si l’Université de La Réunion (UR), qui a eu 40 ans en 2023, n’a jamais connu de laboratoire de sociologie, elle a toutefois hébergé des sociologues. L’Institut de Linguistique et d’Anthropologie (ILA), créé en 1978 (sur le site du Chaudron, avant le regroupement sur l’actuel campus du Moufia), a intégré la sociologie dans la quête identitaire qui a accompagné la départementalisation du territoire en 1946 et le processus dit de « modernisation » des politiques publiques, dont l’enseignement supérieur constituait un chantier. Aujourd’hui, en 2024, il n’y a plus d’ILA mais un ILLETT, institut de l’illettrisme et des langues de l’Océan Indien, signe du déplacement des problématiques scientifiques vers des enjeux plus normatifs.

  • 3 Simonin, Wolff et Watin (1997) évoquent le passage de « l'unique lycée colonial (...) au lycée pour (...)

5Dans la société réunionnaise, la massification de la scolarisation dans les années 1980 inscrit « l’histoire scolaire réunionnaise (...) dans une relation d’un centre et de ses périphéries », reflet du rapport socio-politique de la France avec « son » Outre-Mer3. Le taux de scolarisation est passé de 90 % des 6-10 ans en 1954 à 100 % en 1982 ; il concernait 45 % des 16-19 ans en 1988, année qui vit pour la première fois la totalité des moins de 15 ans sur les bancs de l’école (Simonin et Wolff, 2002, p. 113). Selon l’INSEE, en 2020, 39,5 % des 18-24 ans sont scolarisé·es et 21,1 % détiennent un diplôme de l’enseignement supérieur (Insee, 2024). Partant, il peut paraître très surprenant que le territoire n’ait jamais disposé d’une formation ni d’un laboratoire universitaire dédiés à la sociologie. Peut-être pourrait-on y voir l’effet de réserves politiques sur une « discipline considérée comme gauchiste » et dont le potentiel critique menacerait l’ordre public (propos recueillis lors d’un entretien mené avec un sociologue local pour les besoins de cette carte postale). Mais Michel Beniamino (1995) propose une autre hypothèse lorsqu’il dresse un paysage des intellectuels locaux : « Les voies "légitimes" de la connaissance de la société réunionnaise se déclinent en effet sous les couleurs de l’ethnologie. On s’explique mal l’absence de recherches sociologiques sinon par le fait que le regard sur la société réunionnaise est préformé par des considérations où les Réunionnais eux-mêmes se considèrent comme des "objets ethnologiques". ».

6Ces paradoxes s’expriment dans la fondation de la formation universitaire. Il faut attendre la fin des années 1990 pour qu’un maire venu de la droite demande la création d’une filière de sociologie dans sa commune, par opportunisme plus que par conviction : il souhaitait par là développer la présence d’une offre d’enseignement supérieur dans le Sud de l’île. La sociologie s’y développera au sein du département STAPS (le CURAPS), dirigé par un sociologue du sport pendant plus de 10 ans.

7Ainsi, la recherche en sociologie semble s’être développée à La Réunion comme une socio-anthropologie dépolitisée. Ce développement disciplinaire peut paraître surprenant quand dans le même temps, en France hexagonale, les théories bourdieusiennes expliquaient les inégalités sociales par des mécanismes de reproduction de la domination. Les savoirs sociologiques seraient-ils tellement de nature à troubler l’ordre public à La Réunion que la discipline même n’aurait jamais pu se développer comme ailleurs ? C’est une hypothèse qui mériterait une enquête plus approfondie. Certains sociologues l’affirment, à mots couverts.

Dans quelles conditions fait-on de la sociologie à La Réunion, avec quels moyens ?

  • 4 En attendant de livrer les résultats des enquêtes réalisées par le groupe de travail, nous prendron (...)

8Dans ce contexte, comment devenir sociologue à La Réunion4 ? La réponse spontanée à cette question posée sur place serait : en partant ! Ce qui est d’ailleurs la stratégie majoritaire des élèves qui se destinent à l’enseignement supérieur (Fabre et Jonzo, 2016). Pour ma part, ce fut en bifurquant…

9En 13 ans de vie professionnelle en tant que sociologue, je n’ai jamais assisté à une rencontre de sociologie localement, même si je n’exclus pas l’éventualité d’y avoir échappé malencontreusement. Après un parcours entier en STAPS, au début de ma thèse, en 2006, il m’a fallu faire 10 000 kilomètres, 11 heures d’avion (avec un billet payé de ma poche) et 3 heures de train pour aller retrouver le premier congrès de l’AFS à Bordeaux. Depuis, les billets d’avion des doctorant·es sont pris en charge, mais grèvent les maigres subsides qu’il·les peuvent obtenir (bourse-région ou contrat doctoral) et l’intégralité du budget – plus maigre encore – qui leur est alloué au sein des unités de recherche.

10Aujourd’hui, faire de la sociologie à La Réunion sans une convention de recherche revient à travailler avec une maigre enveloppe collective à se partager (pour les SHS) : 1 200 € à 1 500 € par chercheur·se selon les équipes. Sachant qu’un billet d’avion coûte entre 1 000 € et 1 600 €, la possibilité d’échanger avec les collègues hexagonaux est réduite en dehors des enveloppes budgétaires des appels à projets, sur lesquels jusqu’à 30 % de frais de gestion sont ponctionnés par l’université suite à ses difficultés de trésorerie.

11Du plus loin que je me souvienne, je me suis toujours plaint auprès de mes collègues hexagonaux de la rareté des sociologues à La Réunion. Ils et elles me répondaient alors qu’il en était de même pour eux et elles, isolé·es dans les laboratoires et les universités, ce qui n’est pas tout à fait juste, dans la mesure où de simples billets de train permettent de retrouver des collègues pour des colloques ou des journées d’études.

12Aujourd’hui, et depuis deux années consécutives, j’en suis réduite à payer une grande part de mes déplacements professionnels sur mes deniers personnels. Au-delà du prix des billets, le confort de ce que l’on appelle la « bétaillière » reste très rudimentaire et ne permet pas d’optimiser le temps de trajet en temps de travail – sauf si vous souhaitez avoir pour relecteurices vos voisin.es de siège. La question de la mobilité pèse considérablement dans la façon de faire de la sociologie à La Réunion. Car, sauf erreur de ma part, la science se fabrique dans l’échange.

13Il faudrait aussi évoquer une autre difficulté majeure du travail de recherche sociologique à La Réunion, en reconsidérant le poids et les conditions d’exercice de la sociologie « praticienne », qui existe bel et bien en dehors de l’espace académique. Cette sociologie répond aux appels d’offres des collectivités locales en demande d’une plus grande connaissance des « administré·es ». Elle est présente dans les instances consultatives des parcs, réserves naturelles, commissions… Une autre enquête serait nécessaire.

Comment se fait l’enseignement de la sociologie dans l’ESR ?

14S’il n’existe pas de département de sociologie à La Réunion, s’il n’en a jamais existé, comment apprend-on cette discipline ? Existe-t-il une formation en sociologie à La Réunion ?

15Le manque de structuration et d’affichage de la discipline peut donner le sentiment d’une absence totale mais, comme dans tant d’autres universités françaises, l’enseignement de la sociologie à La Réunion apparaît éclaté dans les formations et dans les départements d’enseignement. La politique d’enseignement et de recherche de l’établissement a entrepris dès les années 1990 de créer un département de sociologie en recrutant un·e sociologue mais ce projet n’a jamais abouti. Depuis, dans les maquettes, on peut voir la sociologie déclinée dans des spécialités : sociologie de l’éducation, de l’environnement, de la santé, présentes dans des packages « initiation aux sciences sociales », ou des enseignements méthodologiques. L’enseignement universitaire de la sociologie avance masqué, n’affichant pas toujours la discipline comme cadre principal, avec une préférence à la formation aux outils d’enquête ou aux cadres d’analyse.

16L’enseignement de la sociologie se fait aussi de manière diffuse sur le territoire : au Nord dans la formation universitaire (Licence de Sciences Sociales ou Licence AES), au Sud (en STAPS ou en licence AES et Droit), mais aussi dans l’Est, cette fois dans d’autres établissements comme à l’Institut Régional de Travail Social (IRTS). Cette dispersion sur le territoire n’est pas anecdotique : elle témoigne d’un réel intérêt envers la discipline et ses cadres analytiques pour répondre aux enjeux locaux de formation. La mobilité étant particulièrement contrainte dans l’île du fait d’un réseau routier saturé, la répartition des lieux de formation dans ces « micro-régions » est un enjeu de taille à l’échelle du territoire : les collectivités locales sont des acteurs clés dans les ouvertures de formation.

  • 5 Selon l'académie de La Réunion, « en 2019, 77,5% des bacheliers de l’académie accèdent à l’enseigne (...)
  • 6 Rapport HCERES d’évaluation de l’Université de la Réunion 2018-2019, p. 4.
  • 7 Il s’agit d’un tropisme largement partagé localement. Le terme « Métropole » est ici mis entre guil (...)

17Jusqu’ici, la sociologie réunionnaise ressemble à n’importe quelle autre sociologie régionale de l’Hexagone… même si la contrainte géographique (l’éloignement et son coût) aurait pu justifier sa présence affirmée pour les 80 % de bachelier·ères5 qui sortent chaque année du lycée ou pour les 19 à 20 % de diplômé·es du supérieur (chiffres de 2012). La Réunion reste en effet « une des régions avec le moins de diplômés du supérieur » et surtout avec les diplomé·es du supérieur les moins mobiles. Par ailleurs, selon le rapport de l’HCERES, « l’Université de la Réunion accueille en 2017-2018 (...) 15 640 étudiants », soit 5 000 de plus qu’au début des années 2000. « Deux-tiers de ces étudiants sont inscrits en licence, 10 % en formations de santé, 8 % en masters et 2 % en doctorats. Enfin, plus de 60 % d’entre eux sont boursiers6, soit presque 2 fois plus que la moyenne nationale ». La question de la mobilité, du point de vue des étudiant·es cette fois, est aussi primordiale pour appréhender les causes de l’absence d’une sociologie structurée à La Réunion : les étudiant·es désireux·ses de faire de la sociologie (ou toute autre discipline non dispensée sur le territoire) sont aidé·es par la région dans leur mobilité (plus qu’un·e étudiant·e restant sur place). Cette pratique systématique de la migration pour les études, associée à l’idée d’un « c’est toujours mieux en Métropole7 » ne favorise pas l’ouverture d’une filière locale en formation universitaire. Comme les étudiant·es attiré·es par la sociologie s’en vont (et une partie de la demande de formation avec eux et elles), il est difficile de la structurer localement.

18Le constat d’une sociologie mal en point à l’UR ne résiste donc pas à l’observation des maquettes de formation. Comment comprendre alors son éclatement dans les filières universitaires ? Répond-elle aux mêmes logiques qui prévalent ailleurs ? Je n’avancerai pas d’explication scientifiquement construite ici, n’ayant que mon expérience d’administratrice de l’université (membre du CA de l’université depuis 2022, membre du conseil de la faculté des Sciences de l’Homme et de l’Environnement de 2015 à 2020) et de responsable de formation depuis 2013. De ce point de vue, les contraintes existantes compliquent l’affichage de la sociologie dans les carrières universitaires, où enseignement et recherche sont interdépendants. Or, désormais tout est question de « stratégie », l’inscription dans des réseaux orientés sur des objets (la santé, le sport, l’environnement, l’école) ou des sections pluridisciplinaires (STAPS, sciences de l’éducation, sciences de l’information et de la communication…) étant plus « rentable » en termes de carrière académique. Se dire sociologue est même devenu ici une gageure tant la concurrence sur et entre les postes est rude et impose à la fois pour les candidat·es d’être en adéquation complète avec des fiches de postes et aussi pour les collègues statutaires de faire valoir les besoins (pour ne pas dire les carences) dans leur département. Dans ces conditions, effacer la compétence sociologique au profit d’une inscription pluridisciplinaire s’impose dans les pratiques. Un·e collègue en cours de recrutement m’a même dit : « depuis que je suis ici, je ne sais plus ce qu’est la sociologie, sûrement quelque part entre l’anthropologie et les autres sciences "sociales" ? ». Un autre propos recueilli lors d’une commission de recrutement soulignait le sentiment que la qualification en 19e section était si difficile que les jeunes docteur·es préféraient les sections pluridisciplinaires. Ce propos en dit moins sur le taux de sélection des sections CNU et l’accès à cette qualification que sur les rumeurs circulant localement sur la reconnaissance locale (au sein) de la discipline. À la création du groupe de travail « sociologie sur, dans et depuis les Outre-Mer » à l’AFS, cette représentation nous est également revenue : à quoi bon s’afficher comme sociologue dans l’université si la discipline est perçue comme inaccessible ou freinant la reconnaissance institutionnelle et la carrière académique ?

Que dit la sociologie sur La Réunion ?

  • 8 Pour une analyse plus complète, je renvoie à mon mémoire pour l'HDR à paraître ; pour une analyse e (...)
  • 9 Au sens de maîtrisée et qui développe un rapport contrôlé à son objet, comme l'indique Pierre Bourd (...)

19Pour les besoins de cette carte postale, j’ai également entrepris une analyse, certes superficielle, des 10 premières références bibliographiques proposées par Cairn (voir introduction). N’y voyant pas apparaître les noms de mes collègues universitaires locaux, j’ai comparé cette première sélection issue de la base de données avec une autre constituée sur la base de mon réseau personnel. À partir de ces données exploratoires, j’esquisserai ici8 une typologie rapide des modalités de présentation de La Réunion comme terrain d’enquête, en réalisant une sociologie critique9 de la sociologie sur La Réunion. Plusieurs types se dégagent, mais je n’en présenterai ici que deux.

  • Une approche par l’environnement, qui présente d’abord La Réunion comme une île tropicale, dans une logique de géographie physique : « L’insularité, comme donnée, impliquerait alors des déterminismes, écologiques, économiques, sociaux et culturels » (Holstein, 2014). Décrire l’île comme un territoire unifié, par sa géographie et ce qu’elle crée en termes de réalités sociales, du « battant des lames au sommet des montagnes », fait oublier ce que ce découpage du territoire doit aux esclavagistes qui se le sont partagés. Faire de cette réalité physique le premier élément de présentation des contraintes qu’elle exerce sur ses habitant·es équivaudrait à présenter les réalités sociales vécues dans l’Hexagone comme la conséquence du fait qu’il s’agit d’un pays tempéré (ou « effet Montesquieu » décrit par Pierre Bourdieu (1980)).

  • Une approche catégorielle, qui relève aussi d’une certaine automaticité : « la Réunion est un DROM-TOM ou un DOM ». Nous pointerons ici deux points relatifs à ces approches. Premièrement, elles font globalement l’économie d’une réflexion sociologique sur les catégories d’« Outre-Mer » et de « département ». Très souvent utilisée par les économistes, cette catégorisation sert à cadrer les problématiques par la vulnérabilité des territoires PEIDs (Hoarau, 2021). En sociologie, elle permet de rapidement présenter cette société comme l’aboutissement relativement pacifique d’une « décolonisation » sous forme d’assimilation ayant entraîné une « modernisation » des structures de gouvernance et des institutions. Reprendre cette catégorisation sans la déconstruire est problématique en termes de déconnexion par rapport aux réalités locales : selon les objets et les scènes sur lesquelles on les étudie, la catégorie administrative fait ou ne fait pas sens pour les acteurs locaux (diaspora incluse). Parfois, elle sert à construire des communautés de destin et de justice ou plus globalement à rendre visible un vécu de la domination (post)coloniale et de la colonialité du pouvoir. Elle peut aussi être un instrument politique pour construire une relation dite privilégiée à l’Hexagone. Deuxièmement, ces approches servent en apparence une double fonction : elles visent à inscrire rapidement le territoire dans une socio-géo-historicité française et à permettre la comparaison entre des territoires (de la « zone » Océan Indien ou des « Outre-Mers » par exemple) pour appréhender des problématiques sociales spécifiques (violences, inégalités…). Dans les deux cas, ce type de présentation sert à justifier de l’intérêt du terrain d’étude, comme si le seul fait que cette société existe n’était pas un argument suffisant pour justifier qu’on puisse l’étudier.

20Tout compte fait, une double contrainte s’exerce ici. Présenter le territoire est nécessaire pour rendre visible dans les publications le lieu depuis lequel les connaissances ont été construites et favoriser leur identification dans les bases de données. Toutefois, présenter le terrain réunionnais constitue un exercice périlleux en sociologie, tant il fait prendre le risque de renforcer tous les clichés qui empêchent aujourd’hui d’en réaliser une sociologie critique, et empêche donc de rompre avec les formes de naturalité énoncées dans certaines présentations du territoire insulaire ultramarin.

Conclusion. Plaidoyer pour une sociologie réunionnaise

21Cette carte postale a abordé la question des effets de l’absence apparente des sociologues et des savoirs sociologiques à La Réunion en liant leur circulation dans la société avec les rapports de pouvoir dans la recherche. Il existe en effet de très nombreux travaux sociologiques sur La Réunion, malgré les contraintes qui pèsent sur les sociologues (dispersion, invisibilité, inscription dans des champs de recherche pluridisciplinaires).

22Des chercheur·es venu·es de l’Hexagone y mènent des enquêtes. De l’extérieur, une « sociologie pour les visiteurs » (Thiann-Bo Morel, 2024) condamne ces sociologues à la répétition inlassable de clichés rarement déconstruits ou à des perspectives formulées laconiquement en conclusion de rapports de recherche. La connaissance de l’extérieur est pourtant indispensable, car elle permet entre autres de co-porter des analyses trop coûteuses à énoncer depuis le territoire et d’établir des comparaisons utiles pour une montée en généralité, une plus grande robustesse et la mise en débat des théories sociologiques.

23De l’intérieur, les sociologues sont présent·es. Mais le peu d’espace académique dédié à la sociologie ne facilite pas leur visibilité pour les collaborations disciplinaires. Il n’est pas rare de les croiser au détour d’une table ronde organisée par une collectivité qui a fait appel à un bureau d’étude local ou dans des commissions qui sollicitent l’expertise sociologique pour conseiller les politiques publiques. On est alors surpris·e par la vigueur de la sociologie professionnelle dite « praticienne », qui constitue une aide à la décision pour des politiques publiques soucieuses « d’acceptabilité » ou mieux, de justice sociale. Par le passé, par effet de superposition des logiques politique et académique, la sociologie réunionnaise a aidé à penser les identités réunionnaises et à inclure, peu ou prou les territoires ultra-marins dans les problématiques sociales nationales. Peut-être pourrions-nous désormais collectivement regarder plus souvent du côté des rapports sociaux de pouvoir, dans la société, mais aussi dans la recherche en sociologie.

24Pour une attention renouvelée à ce que nous, sociologues réunionnais·es disons de nous-mêmes, nous aimerions lancer un appel à désormais nous rendre collectivement plus audibles et plus visibles pour la sociologie française. Cet appel invite à nous dé-silencier et à ne pas nous laisser enfermer dans une catégorie de « savants autochtones » devant justifier nos compétences et légitimités professionnelles, chèrement acquises. Cet appel constitue aussi une demande de rassemblement des savoirs produits sur ce territoire trop souvent pensé comme une « marge » et vise à nous structurer pour plus et mieux participer au débat scientifique et produire ce que notre science sociale contient de critique et donc de progrès social. À ce titre, les collectifs de recherche en sciences sociales sur l’Outre-Mer et les territoires post-coloniaux peuvent constituer une façon de rendre visibles et accessibles ces savoirs sociologiques, ce qui ne pourra toutefois se faire sans une structuration locale pérenne.

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Bibliographie

Beniamino Michel (1995), Littérature et sociologie à La Réunion, Travaux & documents, 06-07, p. 125–139.

Bourdieu Pierre (1980), “Le Nord et le Midi : Contribution à une analyse de l’effet Montesquieu”, Actes de la recherche en sciences sociales, n° 35, p. 21-25.

Bourdieu Pierre (1984), Questions de sociologie, Paris, Minuit.

Fabre Edouard et Anne Jonzo (2016), La Réunion garde ses diplômés du supérieur. Insee Analyses Réunion.

Hoarau Jean-François (2021), “La « vie chère » comme une manifestation de la vulnérabilité structurelle des Départements et Régions d’Outre-Mer français : entre faits stylisés et enseignements de la littérature académique”, Géographie, économie, société, n° 23, p. 303-339.

Holstein Philippe (2014), La soutenabilité des économies insulaires coloniales et postcoloniales : le cas de l’île de La Réunion, Thèse de doctorat en économie et finances, Sciences Po Paris.

Idelson Bernard et Grégoire Molinatti (2022), « Depuis l’océan Indien : 30 ans d’explorations de nouvelles frontières de recherche aux interfaces des sciences et du social », Questions de communication, vol 42, n° 2, p. 73-96.

INSEE-Réunion (2024), Évolution et structure de la population en 2020.

Simonin Jacky, Michel Watin et Eliane Wolff (1997), « Scolarisation et dynamique urbaine à l’île de la Réunion », Les Annales de la recherche urbaine, n° 75, p. 113-119.

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Notes

1 Si vous entrez « La Réunion », qui est la dénomination la plus courante pour le territoire vous n'obtiendrez pas le résultat escompté

2 Ce groupe de travail du comité exécutif de l’AFS existe toujours et est composé en 2024 de Artemisa Flores-Espinola, Florence Ihaddadene, Efi Markou, Brice Molo et Marie Thiann-Bo Morel.

3 Simonin, Wolff et Watin (1997) évoquent le passage de « l'unique lycée colonial (...) au lycée pour tous », et montrent que la « construction d'une cité lycée au Tampon a mis fin au monopole du vieux lycée colonial au Nord ».

4 En attendant de livrer les résultats des enquêtes réalisées par le groupe de travail, nous prendrons appui sur notre exemple personnel.

5 Selon l'académie de La Réunion, « en 2019, 77,5% des bacheliers de l’académie accèdent à l’enseignement supérieur. » Ils sont près de 12 000 en 2023.

6 Rapport HCERES d’évaluation de l’Université de la Réunion 2018-2019, p. 4.

7 Il s’agit d’un tropisme largement partagé localement. Le terme « Métropole » est ici mis entre guillemets non seulement pour marquer l’emploi par le sens commun mais aussi le fait que nous ne partageons pas la diffusion de ce terme pour désigner l’Hexagone.

8 Pour une analyse plus complète, je renvoie à mon mémoire pour l'HDR à paraître ; pour une analyse en info-com, voir IDELSON, Bernard et Grégoire MOLINATTI. « Depuis l’océan Indien : 30 ans d’explorations de nouvelles frontières de recherche aux interfaces des sciences et du social », Questions de communication, vol. 42, n°2, 2022, p. 73-96.

9 Au sens de maîtrisée et qui développe un rapport contrôlé à son objet, comme l'indique Pierre Bourdieu « la sociologie de la sociologie n'est pas, (...) une spécialité parmi d'autres mais une des conditions premières d'une sociologie scientifique » (Bourdieu, 1984, 2002, p. 22).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marie Thiann-Bo Morel, « Mais où sont passé·es les sociologues réunionnais·es ? »Socio-logos [En ligne], 20 | 2024, mis en ligne le 17 avril 2024, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/socio-logos/6800 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/socio-logos.6800

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Auteur

Marie Thiann-Bo Morel

Espace-Dev, UFR Santé, Université de La Réunion, ETTIS (INRAE-Bordeaux)
marie.thiannbo[at]univ-reunion.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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