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Notes de la rédaction

Nous reproduisons ici le texte du discours prononcé par G. Pleyers au moment de sa prise de fonction en tant que nouveau président de l’Association Internationale de Sociologie, lors de son XXe Congrès à Melbourne le 1er juillet 2023.

Texte intégral

1La sociologie vise à comprendre les transformations de notre monde. Notre discipline est également affectée et transformée par ces transformations. C’est particulièrement le cas du projet de la sociologie globale, qui doit être revisité.

2J’ai commencé à étudier la sociologie de la mondialisation à la fin des années 1990. Il s’agissait alors d’un sujet central pour la discipline. "La sociologie pour un seul monde" était déjà le thème du congrès mondial de l’Association Internationale de Sociologie (AIS) en 1990. Trente-trois ans plus tard, notre monde est devenu plus global encore. Cependant, nos visions du monde, de la mondialisation, de ce qu’est le « global » et de la sociologie sont profondément différentes aujourd’hui. Dans cette brève allocution, j’aimerais mentionner quatre de ces transformations qui doivent nous mener à repenser le projet de sociologie globale, et ce en quoi elles affectent l’AIS et les associations de sciences sociales au niveau national et régional.

1. De nouveaux outils de communication

3Au cours des trois dernières décennies, l’un des changements les plus spectaculaires est l’utilisation massive de ce qu’on appelait à l’époque « les nouvelles technologies de l’information et de la communication ». Les usages académiques et citoyens d’Internet et du monde digital venaient tout juste d’émerger dans les années 1990, mais la connectivité était déjà considérée comme un élément fondamental d’une ère d’intensification de la mondialisation, comme le soulignait par exemple Manuel Castells (1997). Aujourd’hui, les réseaux sociaux et les technologies numériques font partie intégrante de la vie quotidienne. Ils ont profondément modifié notre façon de communiquer, de nous informer et de vivre ensemble. Ils ont transformé l’espace public, tant dans les pays démocratiques, que dans les régimes illibéraux et autoritaires.

4La communication numérique ouvre de nouveaux défis mais également des opportunités à la sociologie globale. Elle a permis de diffuser et de donner davantage de visibilité à des analyses sociologiques provenant de différentes régions du monde et d’atteindre des publics plus larges parmi les citoyens et les décideurs politiques. Les réunions en ligne sont devenues partie intégrante de notre travail quotidien depuis le début de la pandémie. En 2021, nous avions organisé le premier grand congrès en ligne en sciences sociales en février 2021, auquel plus de 3500 chercheurs ont participé. Aujourd’hui, nos réseaux sociaux contribuent à construire cette communauté internationale de sociologues et les réunions en ligne ont également permis une dynamique plus participative au sein de l’AIS, tant au niveau des comités de recherche que des associations nationales. Nous considérons cependant que ces rencontres en ligne ne remplacent pas les rencontres « en présentiel », leurs dimensions imprévues et informelles : les conversations entre sociologues de tous les continents qui demeurent des espaces importants pour construire ensemble une sociologie globale.

2. Une planète limitée

5La catastrophe climatique et une conscience écologique croissante ont radicalement modifié le sens et l’expérience de notre globalité. Dans les années 1990, le terme « mondialisation » faisait référence à l’expansion du modèle occidental de la « démocratie de marché » dans un monde réunifié après la guerre froide et dont les perspectives de développement semblaient illimitées. Aujourd’hui, les questions centrales de la sociologie globale ont pris une nouvelle forme avec l’effondrement du climat et la destruction accélérée de la nature et ce sont au contraire les limites de la planète qu’il convient de placer au cœur d’une sociologie globale

6« Comment vivre ensemble sur une planète limitée ? » est probablement la question la plus importante à laquelle la sociologie se doit de répondre en ce 21ème siècle, en articulant les enjeux sociaux et écologiques, les pratiques concrètes et les transformations structurelles dans la manière dont s’organisent nos sociétés. L’écologie et les questions environnementales sont bien plus que des objets spécifiques pour la sociologie : elles sont présentes dans tous nos domaines de recherche. Elles transformeront notre discipline et ce que l’on attend de la sociologie et des sociologues. Ce sera un sujet central de l’AIS au cours des quatre prochaines années.

3. La montée de l’autoritarisme plutôt que l’expansion de la démocratie

7Dans les années 1990, la plupart des intellectuels, des décideurs politiques et des acteurs de la société civile partageaient la conviction –ou au moins l’espoir – que l’intensification de la mondialisation et de l’interconnexion permise par les communications numériques impliquerait une expansion de la démocratie et du respect des droits humains. Un quart de siècle plus tard, le thème choisi par Sari Hanafi pour le congrès mondial de sociologie 2023 était « L’autoritarisme résurgent ». Les espoirs de nouvelles vagues de démocratisation qui avaient surgi avec les printemps arabes se sont évanouis. Les régimes illibéraux et autoritaires se sont renforcés sur tous les continents. Ils ont appris à utiliser efficacement les réseaux sociaux et les technologies de communication pour contrôler leur population, orienter les élections et projeter leurs récits et leur modèle de régime à l’échelle mondiale.

8Les sociologues et les spécialistes des sciences sociales ont consacré d’innombrables recherches aux régimes et aux acteurs autoritaires, ainsi qu’aux acteurs et mouvements sociaux qui menacent la démocratie. Très souvent, ces acteurs menacent également les sociologues. La liberté de recherche a été remise en question dans de nombreux pays, que ce soit par un contrôle accru de l’État, des déclarations de ministres qui dénigrent certains courants intellectuels – voire le rôle même de notre discipline – ou la multiplication des menaces émanant d’acteurs d’extrême droite. À notre époque, défendre une sociologie globale exige une attention et un soutien particuliers pour les sociologues qui sont menacés dans le cadre de leurs recherches ou en raison de leurs analyses. Plusieurs collègues ont payé le prix fort pour avoir mené des recherches sur des thèmes cruciaux. Le 25 janvier 2016, Giulio Regeni, jeune sociologue italien et membre du comité 47 « Mouvements sociaux » de l’AIS, a été arrêté et assassiné par la police égyptienne alors qu’il menait son enquête sur les syndicats indépendants au Caire. En 2021, nous avons commencé notre Forum Mondial de Sociologie par un hommage à Marielle Franco, sociologue, élue locale et militante contre les violences policières, qui a été assassinée à Rio de Janeiro le 14 mars 2018. L’une des contributions les plus intéressantes au cours de ce Forum Mondial avait été rédigée dans la prison d’Ankara par Cihan Erdal, doctorant à l’Université Carleton, arrêté alors qu’il effectuait son travail de terrain à Istanbul.

4. Une montée en puissance salutaire des Suds de la planète

9Dans les années 1990, la mondialisation était associée à l’occidentalisation (Barber, 1996), à l’expansion de l’économie de marché, de la culture, du mode de vie et des visions du monde occidental. Au 21ème siècle, la mondialisation renvoie avant tout à la montée en puissance d’acteurs et de pays issus de différentes régions du monde, et ce dans tous les domaines. Les médias se concentrent sur les influences grandissantes d’acteurs ou de pays des Suds sur le plan économique ou géopolitique. C’est aussi en tant que producteurs de connaissances qu’ils sont devenus des acteurs majeurs de notre monde, et peu de disciplines ont été autant affectées par cette montée en puissance du Sud global que la sociologie.

10L’approfondissement des liens et des dialogues entre sociologues de différents continents, la diffusion plus large des travaux novateurs des chercheurs des Suds et les nouvelles perspectives sur l’histoire et la géographie de notre discipline ont transformé ce que nous entendons par « sociologie globale ». Dans les années 1990, la littérature sur la sociologie globale était largement dominée par des chercheurs occidentaux. Rares étaient les concepts ou approches analytiques venues des Suds qui arrivaient à se trouver une place dans la sociologie globale. Le Sud et l’Est de la planète étaient généralement considérés comme des sites de recherche empirique alimentés par des théories et concepts occidentaux. Aujourd’hui, le cœur de la sociologie globale réside dans la visibilité croissante des contributions des chercheurs et des acteurs des Suds de la planète et la remise en question de l’hégémonie du savoir « eurocentré ». Les théories, concepts et analyses des chercheurs et des acteurs des Suds nous ont aidés à comprendre les défis sociaux aussi bien aux Suds qu’aux Nords de la planète. Ils ont transformé notre façon de voir des concepts aussi cruciaux que la modernité, les inégalités ou la justice environnementale. Ils nous ont montré d’autres façons de nous relier à la nature, au monde et à nous-mêmes.

11Une sociologie mondiale ne peut ni rester enracinée dans les universités et les canons occidentaux qui se sont présentés comme universels, ni se limiter à la critique de cette sociologie occidentale. Contrairement à ce que prétendent certains de leurs détracteurs, les perspectives décoloniales, subalternes ou postcoloniales n’axent pas leurs propositions épistémiques sur la négation des contributions de la « sociologie occidentale ». Elles affirment simplement que, comme pour les connaissances produites dans n’importe quelle autre partie du monde, la sociologie européenne et nord-américaine devrait être située dans son temps et son lieu et remettre en question certaines de ses prétentions à l’universalisme (voir par exemple Grosfoguel, 2012).

12Les perspectives décoloniales, postcoloniales et subalternes nous invitent à situer les théories sociales et à revisiter certains des concepts clés de notre discipline dans un dialogue avec les réalités, les concepts et les connaissances enracinés dans différentes parties du monde. Ouvrir des espaces de dialogue entre les chercheurs et les approches de différents continents, et promouvoir une meilleure intégration des épistémologies et des chercheurs des Suds et des minorités opprimées a été l’un des principaux objectifs de l’AIS depuis sa fondation, et plus encore depuis les années 1990 et les projets développés par Immanuel Wallerstein (1996). Mieux inclure les sociologues, les recherches, les analyses et les théories de tous les continents n’est pas seulement une question de démocratisation de la sociologie, c’est aussi l’une des voies les efficaces et stimulantes pour améliorer notre compréhension des réalités et des acteurs sociaux. Nous devons faire bien plus qu’augmenter le nombre de membres venus des régions du Sud global dans l’AIS. Nous devons encourager leur participation active à tous les niveaux et leur pleine implication dans nos publications, nos comités de recherche, nos événements et nos projets, ainsi que soutenir leurs associations nationales.

5. Ouverture et attention aux autres

13La sociologie mondiale n’est pas seulement un projet théorique, un ensemble de débats épistémologiques et quelques défis méthodologiques. C’est aussi une posture qui est à la fois sociologique, culturelle et personnelle. La sociologie globale après – et avec – le tournant décolonial commence par une ouverture aux perspectives fondées sur des visions du monde, des cultures et des milieux sociaux différents. Elle est ancrée dans l’acceptation de s’exposer au risque – et à l’espoir – de perdre certaines de ses certitudes et d’apprendre dans la rencontre avec l’autre (Fornet Betancourt, 2009). Elle est fondée et nourrie par l’engagement – et le plaisir – de lire et de rencontrer des personnes de différentes origines. Elle requiert une ouverture d’esprit nécessaire pour penser nos objets de recherche avec des points de vue différents, et peut-être pour nous comprendre autrement nous-mêmes et notre place dans le monde. Des recherches et des théories provenant de différentes parties du monde, des dialogues tolérants entre des approches et des analyses situées, et une volonté d’apprendre les uns des autres sont des éléments cruciaux d’une sociologie globale renouvelée (Pleyers, 2023).

14Le rôle principal de l’AIS est de créer des espaces qui encouragent ces dialogues interculturels dans lesquels nous pouvons partager nos résultats de recherche et nos perspectives. Pour remplir cette mission, il faut davantage que des intentions, des discours et des analyses. Cette sociologie globale passe par des pratiques d’ouverture, de tolérance et d’attention à l’autre, en particulier dans un environnement international et multiculturel.

15Permettez-moi de partager un exemple concret, dont j’ai beaucoup appris. Il y a quelques mois, j’ai assisté au laboratoire de doctorant·es organisé par l’AIS en Tunisie. L’une des participantes est arrivée exténuée après un long et stressant voyage depuis la Palestine, avec plusieurs interrogatoires compliqués à différentes douanes. Au point qu’elle fut victime d’une crise d’angoisse au cours du premier dîner. Trois autres participantes l’ont discrètement emmenée à une autre table, l’ont écoutée et l’ont soutenue. Voyant la situation, une jeune doctorante a pris l’initiative de réserver une chambre dans un hôtel voisin, s’est occupée de sa collègue palestinienne pendant la soirée et a veillé à ce qu’elle passe une nuit reposante. À neuf heures du matin, toutes deux étaient de retour avec le groupe de jeunes chercheurs pour la séance d’ouverture, prêtes pour une semaine d’apprentissage et d’échanges avec des doctorant·es et des chercheurs de tous les continents. Cela s’est fait de manière si aimable et discrète que je ne l’ai pas remarqué ce soir-là et qu’on ne m’a raconté cette initiative qu’à la veille de mon départ. Ce type d’action et d’attention pour les autres n’est pas un complément d’une sociologie globale et interculturelle. Ces jeunes chercheuses solidaires nous apprennent à tou·tes que l’attention et le soin portés aux autres et cette solidarité en acte sont des éléments cruciaux du développement d’une sociologie globale.

16Ce bel exemple nous montre également qu’une sociologie globale ne se produit pas seulement dans nos grandes réunions et nos congrès mondiaux. Elle s’incarne dans les rencontres interculturelles, les échanges entre sociologues de différents continents, l’ouverture aux perspectives et analyses de différentes régions du monde, et dans les pratiques d’attention aux autres qui nous permettent de partager expériences et connaissances dans un environnement bienveillant. C’est d’autant plus important à une époque marquée par la montée de l’autoritarisme, des nationalismes, des inégalités et de la catastrophe environnementale.

17Alors que le vingtième Congrès mondial de sociologie touche à sa fin, emportons un peu de cet esprit de l’AIS avec nous, et gardons l’objectif de mettre en œuvre cette ouverture au dialogue global et cette attention aux autres dans nos pratiques. Construisons ensemble une sociologie globale renouvelée en commençant là où nous sommes actifs en tant que sociologues, chercheuses ou chercheurs, enseignantes ou enseignants, citoyennes ou citoyens, ou simplement en tant qu’êtres humains.

18Le grand défi de notre époque est l’émergence progressive d’une conscience planétaire qui nous permettra d’affronter ensemble les défis communs de ce 21ème siècle, à commencer par le changement climatique, la crise environnementale, la montée des inégalités et les menaces qui pèsent sur la démocratie. Si nous, sociologues, sommes à la hauteur de cette mission dans nos analyses et nos pratiques, la sociologie contribuera à cette conscience planétaire et prendra sa place dans la résolution des défis de ce siècle.

L’association internationale de sociologie rassemble 83 associations nationales (dont l’AFS) et 67 comités de recherches thématiques. Le prochain Forum Mondial de Sociologie aura lieu à Rabat (Maroc) du 7 au 11 juillet 2025.
https://www.isa-sociology.org/​ @isa-sociology

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Bibliographie

CASTELLS Manuel (1997), L’ère de l’information, Paris, Fayard

FORNET BETANCOURT Raul (2011), La philosophie interculturelle, Paris, L’atelier

GROSFOGUEL Ramon (2011), Decolonizing Post-Colonial Studies and Paradigms of Political-Economy”, Transmodernity, vol. 1, n° 1.

PLEYERS Geoffrey (2023), “La sociologie mondiale comme dialogue mondial renouvelé”, Dialogue global, vol. 13, n° 1 url:https://globaldialogue.isa-sociology.org/uploads/imgen/3347-v13i1-french.pdf

PLEYERS Geoffrey (2024), “For a Global Sociology of Social Movements”, Globalizations, vol. 21, n° 1, p. 183-195.

WALLERSTEIN Immanuel (1996), Open the Social Sciences, Stanford, Stanford University Press.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Geoffrey Pleyers, « Une sociologie globale en pleine transformation  »Socio-logos [En ligne], 20 | 2024, mis en ligne le 17 avril 2024, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/socio-logos/6790 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/socio-logos.6790

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Auteur

Geoffrey Pleyers

Geoffrey Pleyers est chercheur FNRS et professeur de sociologie à l’Université de Louvain. Il a obtenu son doctorat en sociologie à l’EHESS (2006) et a coordonné le RT 21 « Mouvements sociaux » de l’AFS de 2009 à 2015. Ses recherches portent sur les mouvements sociaux, l’engagement des jeunes, la sociologie globale et l’Amérique latine.
Geoffrey.Pleyers[at]uclouvain.be

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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