Navigation – Plan du site

AccueilNuméros20Le travail émotionnel dans les re...

Le travail émotionnel dans les recherches sur les violences de genre. Regards croisés sur un impensé au sein du monde académique

Emotional labour in research on gender violence. Perspectives on an unthought-of issue in the academic world
Margaux Boué, Magali Mazuy, Pauline Mullner et Lucie Wicky

Résumés

À partir d'un regard croisé entre doctorantes et leur directrice de thèse, les autrices proposent une réflexion théorique et empirique sur la question éthique du travail émotionnel que sous-tendent les recherches sur les violences de genre. Celles-ci ont des coûts qui font partie intégrante de chacune des étapes mises en œuvre dans la recherche. Or, ce travail émotionnel est très peu pensé et a fortiori pris en charge par les institutions. Après avoir défini le travail émotionnel, l’article s'intéresse aux différents coûts portés par les chercheur∙es à chaque étape de l’enquête. Il montre ensuite que le travail émotionnel amène les autrices à redéfinir les rapports interpersonnels, lesquels prennent une place d’autant plus importante quand les dispositifs académiques sont (quasi) inexistants. À partir des expériences de recherche et d’encadrement des autrices, de leurs réflexions personnelles comme collectives, l’article donne à penser ce travail émotionnel, contribue à le rendre visible, propose des pistes de supports, outils et dispositifs institutionnalisés qui pourraient être mis en place. In fine, l’article conclut avec l’idée que malgré ses différents coûts, le travail émotionnel est heuristique et implique des dimensions politiques fortes qui contribuent à la production de savoirs.

Haut de page

Entrées d’index

Haut de page

Texte intégral

Introduction

1Lorsque l’on s’intéresse à la question de la gestion des émotions éprouvées par les chercheur∙es en sciences sociales, une double difficulté émerge. D’une part, les sociologues sont socialisé∙es à éprouver ou réprimer certaines émotions et surtout à ne pas les montrer. La tradition sociologique a longtemps employé le terme de « neutralité » pour exprimer la distance nécessaire à l’analyse, faisant office de condition de scientificité. Par la suite, de nombreux travaux ont montré « l’impossible neutralité » des travaux sociologiques (Pfefferkorn, 2014), en particulier ceux des féministes qui adoptent une posture empathique sur le terrain et un point de vue situé dans l’analyse (Harding, 1987 ; Haraway, 2007 ; Clair, 2016). Pourtant, il n’y a pas de prise en compte formalisée des émotions éprouvées par les chercheur∙es dans la pratique.

2D’autre part, la tradition ethnographique a produit une vision fantasmée du terrain. L’accès et l’expérience de terrain doivent être initiatiques, demandent une imprégnation (Olivier de Sardan, 1995) quel qu’en soit le prix : une enquête qualitative ne peut être menée qu’en intégrant pleinement le terrain. La posture d’abandon de soi, « d’aventurier » ou d’aventurière (op. cit.), serait gage d’une recherche légitime et de qualité, même si une « juste » ou « bonne » distance reste nécessaire – avec toute la normativité qu’induisent ces notions. Or, si cette implication physique et subjective est un atout scientifique et méthodologique certain (Lamarche, 2015), l’imprégnation a aussi des effets ou des « coûts » pour les chercheur·es (Favret-Saada, 1990 ; Havard-Duclos, 2007), en particulier autour des émotions ressenties et exprimées. Parce que la charge émotionnelle constituerait un « anathème à la science » (Renzetti, 1992, p. 22), cette posture positiviste de la pratique de terrain ne tient compte ni des effets émotionnels des enquêtes sur les chercheur∙es, ni des rapports de domination selon les positions sociales de chacun·e.

3À travers cet article, nous souhaitons rendre visible et interroger les effets du travail émotionnel (Hochschild, 2003) effectué par les chercheur·es. En effet, son occultation entrave la compréhension des processus d’enquête et d’analyse des données. Elle dissimule les dimensions logistiques, économiques et symboliques pourtant importantes et diversifiées que ce travail sous-tend. L’invisibilisation des émotions empêche de prendre la pleine mesure des difficultés rencontrées tout au long de la recherche : dans la réalisation de l’enquête de terrain, mais aussi aux étapes de traitement du matériau. Les réponses à ces difficultés consisteraient en une prise de distance, par l’analyse et l’écriture, mais ces dernières ne sont toutefois pas toujours opérantes. Elles peuvent d’ailleurs rendre compte de luttes politiques entre professionnel·les du monde académique (groupes sociaux eux-mêmes traversés par des rapports de genre, d’âge, de race et de classe), pour « affirmer la légitimité de leurs règles d’encadrement et de leurs règles de sentiments » (Hochschild, 2003, p. 41). En effet, la gestion du travail émotionnel n’est pas distincte des « règles de sentiments », définies comme « un ensemble de normes et de prescriptions tant culturelles, sociales qu’institutionnelles qui indiquent aux individus comment ils/elles doivent ressentir et exprimer leurs émotions dans une situation donnée » (Grimard et al., 2022, p. 2). Tous ces enjeux restent pourtant peu analysés, restitués, discutés en sciences sociales, entre pair·es et plus encore au niveau institutionnel. Nous choisissons ici de réfléchir au travail émotionnel et à ses différentes dimensions, à partir de nos expériences professionnelles (encadré 1).

  • 1 L’un des moyens de le faire peut être de réaliser des recherches co-produites avec les personnes co (...)

4Nos recherches, sur les violences de genre, ne partagent pas uniquement une proximité thématique, elles se rejoignent dans l’approche féministe que nous avons choisi d’adopter (Clair, 2016). Notre approche articule réflexions méthodologiques, éthiques, épistémologiques et politiques. Ainsi, la posture féministe comporte a minima cinq grands éléments qui s’articulent : (1) le standpoint (point de vue situé) qui désigne la reconnaissance de la position sociale depuis laquelle le/la chercheur∙e parle (Harding, 1987) ; (2) l’analyse des rapports sociaux (genre, classe, race, sexualité, âge, les normes validistes, etc.) (Crenshaw, 1989), à la fois dans l’enquête mais aussi dans l’analyse des données récoltées ; (3) l’empathie et le souci de l’impact des recherches sur les personnes enquêtées, tout en leur donnant une voix qui leur est souvent refusée (Fricker, 2007 ; Tronto, 2012) ; (4) la réflexivité sur ce qui est produit, autrement dit ce que produit notre point de vue situé sur nos résultats, ce que nos résultats et leur diffusion peuvent avoir comme conséquences sur les personnes interrogées mais aussi dans la société (Haraway, 1988) ; (5) ce dernier critère rejoint celui du changement social (Ollivier, Tremblay, 2000) : toute recherche féministe est engagée socialement et comporte une ambition de participer au changement social1 (Chetcuti-Osorovitz, 2021). Travailler sur les violences avec une perspective féministe nous a rendues particulièrement vigilantes à la violence de l’enquête et à ses effets. En ce sens, si l’approche féministe incite à tenir compte des effets émotionnels des recherches sur les enquêté∙es (sur les violences, voir par exemple Campbell et al., 2010), elle doit aussi être attentive à ce que font les enquêtes aux les chercheur∙es.

5Ainsi, travailler en terrains sensibles, notamment sur les violences de genre, développe une acuité rapide de compréhension des divers enjeux que ces enquêtes soulèvent permettant des anticipations et des accompagnements plus adaptés : quels sont les enjeux éthiques et juridiques, notamment en termes de protection des victimes de violences et des chercheuses ? À partir de ces expériences croisées de doctorantes et de leur encadrante, l’article propose d’explorer les effets de telles enquêtes, l’importance du travail émotionnel qu’elles impliquent et sa gestion par les chercheur∙es. Nous présenterons des solutions mises en place et bricolées, en l’absence de prise en charge institutionnelle concrète et montrerons l’importance de penser collectivement les dispositifs et leur efficacité. Plusieurs propositions seront ainsi formulées, qui donneront à voir les enjeux méthodologiques, théoriques, éthiques, juridiques et pratiques que cette prise en charge implique.

Encadré 1 : Thématiques et méthodologies des recherches mobilisées

L’enquête Virage
Réalisée en 2015, l’enquête Virage est une grande enquête quantitative sur les violences de genre en France hexagonale (puis dans les Outre-Mer2). Elle fait suite à l’enquête Enveff réalisée en 2000 (Brown et al., 2020). La réalisation de l’enquête a mobilisé des années de travail académique, de la constitution du projet scientifique et du protocole méthodologique à la mise en œuvre et au traitement de l’enquête, jusqu’à la valorisation des résultats.

La recherche doctorale sur les violences sexuelles subies par les hommes
Cette thèse interroge l’expérience et les parcours d’hommes ayant vécu des violences sexuelles au cours de la vie (principalement dans l’enfance et l’adolescence). Elle s’inscrit dans une conceptualisation des violences comme étant le produit des rapports de genre et d’âge. L’enquête articule l’analyse quantitative des données de l’enquête Virage, de l’enquête CSF (Bajos, Bozon, 2008) et est composée d’entretiens biographiques conduits auprès de cinquante hommes déclarant avoir subi des violences sexuelles dans Virage (post-enquête qualitative). Réalisés entre 2018 et 2021, les entretiens ont été menés par téléphone, afin de préserver l'intégrité physique et émotionnelle des participant∙es et de garantir un anonymat fort, particulièrement propice au recueil de récits intimes et sur les violences.

La recherche doctorale sur les parcours de femmes ayant vécu des violences conjugales
Cette thèse étudie les parcours conjugaux, relationnels et affectifs de femmes ayant vécu des violences conjugales par le passé. Elle s’intéresse aux répercussions des violences conjugales sur la vie privée des femmes et a pour but d’analyser comment et sous quelles conditions les expériences de violences conjugales peuvent faire l’objet d’une remise en question des normes de conjugalité, de genre et de sexualité. Cette recherche mêle les données de l’enquête Virage et des entretiens biographiques réalisés principalement par téléphone auprès de 37 femmes ayant vécu des situations de violences conjugales et séparées du conjoint violent, avec qui elles ont eu des enfants. Les femmes interrogées ont été recrutées entre 2019 et 2023 dans le cadre de la post-enquête Virage et sur les réseaux sociaux.

La recherche doctorale sur les représentations et le traitement de la violence masculine
Cette thèse interroge les représentations et le traitement de la violence masculine par les professionnel·les en charge de sanctionner et de soigner les auteurs de violences conjugales qui parviennent jusqu’en structures de prise en charge spécialisée. Elle vise à saisir les effets concrets de l’articulation des savoirs du droit, du travail social, de la psychologie dans la prise en charge des auteurs de violence, à l’aune d’une perspective féministe (Brown et al., 2020). Le matériau rassemble 80 entretiens avec des procureur·es et/ou substitut·es des procureur·es, juges d’application des peines, conseiller/ères pénitentiaires d’insertion et de probation, psychologues et travailleur/euses sociaux/ales, ainsi que 120 heures d’observations en stages de responsabilisation pour auteurs de violences, comités de pilotage réunissant les différentes institutions concernées (tribunaux judiciaires, SPIP, police/gendarmerie, etc.), formations des professionnel·les à l’accompagnement des auteurs de violences, audiences correctionnelles.

Les travaux autour des féminicides conjugaux
Ces travaux sont multiples : participation à une étude européenne qui a donné lieu à un rapport (EIGE, 20233) ; organisation d’une journée d’études (Delage et al., 2022) ; travaux sur les tentatives de féminicides et le suicide forcé (production d’une note de recherche dans le cadre du Grenelle 2019).

Encadrement de travaux de Master, de Doctorat
L’encadrement des recherches doctorales mobilisées infra, et de mémoires de Master sur les violences ou en terrains sensibles sous-tend, au-delà du travail académique classique de direction, un suivi rapproché des différents terrains de recherche, eu égard aux enjeux éthiques, académiques, juridiques, émotionnels.

1. Un travail émotionnel exacerbé par les recherches sur les violences de genre

1.1. Implication, vigilance et inquiétude dans les enquêtes

6La posture féministe en terrains sensibles, c’est-à-dire dans des terrains qui soulèvent souffrances et enjeux socio-politiques forts (Bouillon et al., 2006), suppose un positionnement clair, aux niveaux scientifique et politique, afin de produire du savoir sur la violence tout en veillant à ne pas la reproduire. Il s’agit aussi de mettre en œuvre une « sociologie de l’émancipation » (Chetcuti-Osorovitz, 2021, p. 15) qui sous-tend notamment de donner à voir les expériences et les récits des personnes concernées. Enquêter sur les violences de genre suppose un processus réflexif particulier : penser, déconstruire et analyser les plus subtils rouages de leurs mécanismes. L’exposition aux violences de genre traversant tous les milieux, une similarité d’expériences avec les enquêté·es est fréquente, tout comme le partage du sentiment d’injustice et de colère. Produire du savoir sur les violences suppose enfin de tisser un lien de confiance suffisamment fort pour faire émerger les éléments intimes des vécus, parfois même de « faire corps » avec les récits, malgré, ou avec les émotions qu’ils suscitent. Ainsi, cela engage une forme d’empathie avec les personnes enquêté·es, d’autant plus lorsque sont évoqués les éléments les plus difficiles de leur parcours.

  • 4 voir l’article de Pierre-Guillaume Prigent dans ce numéro.

7Les situations de vulnérabilité des personnes interrogées peuvent être difficiles à évoquer et leur mise en mots peut mettre en difficulté ces dernières. Pour les chercheur∙es adoptant une approche féministe, cette préoccupation de « ne pas nuire » s’accompagne souvent d’autres mesures, avant tout mises en place pour leur dimension éthique, malgré les coûts supplémentaires engendrés. Par exemple, durant l’entretien, l’empathie éprouvée et les émotions à maîtriser ou contrôler produisent une certaine fatigue, peuvent mener à un épuisement émotionnel. Face aux récits de violences, d’injustices, de discriminations, et face à la détresse des individus, au besoin d’écoute de récits habituellement passés sous silence ou discrédités, l’intensité des interactions entre chercheur∙es et personnes enquêtées est particulièrement forte. Il peut s’agir aussi de maintenir le contact au-delà de l’entretien, de repousser les limites de l’enquête pour réinterroger les personnes en vue d’en mesurer les effets. Quelles que soient les stratégies mises en place, de telles positions décuplent notre implication et notre engagement sur le terrain et peuvent générer de l’inquiétude, d’autant que nous faisons parfois face à des demandes d’aide, de soutien et d’accompagnement4 , au-delà de la recherche et de ses enjeux directs. Le terrain peut, de manière encore plus forte que sur un terrain classique, envahir le quotidien des chercheur∙es.

8Ces coûts supplémentaires peuvent être présents à toutes les étapes de la recherche et ne concernent pas uniquement la phase de collecte du matériau. Par exemple, lors de la transcription des entretiens, nous avons toutes éprouvé d’importantes difficultés sur nos terrains respectifs : ce travail est long, solitaire, isolant. Il peut être source d’angoisse à cette étape particulière de la recherche, tant lorsqu’il s’agit d’écouter des récits de violences ou nos propres réactions à des attitudes ou propos stéréotypés adoptant une vision traditionnelle des normes de genre. Dans un extrait du journal de terrain de l’enquête sur les violences sexuelles subies par les hommes, le travail émotionnel s’observe « en train de se faire ». Cela nécessite de performer empathie et émotions et soulève des difficultés.

9Prenons l’exemple d’un entretien avec Claude, 52 ans. Durant tout l’entretien, elle sent la désirabilité des réponses, qui prennent la forme d’une mise en valeur de soi. Il fait d’abord le récit des multiples violences sexuelles qu’il a subies étant jeune (entre 10 et 12 ans, d’un inconnu, de son oncle et d’un ami de sa mère). Dans son discours, il performe une mise à distance des événements qui facilite le travail émotionnel que l’enquêtrice doit fournir puisqu’il aurait « enfoui » les violences, qu’il « gérait », et monte en généralité pour parler de l’anormalité des violences commises sur « les enfants ». D’après lui, la gestion de ses expériences devient difficile à partir de ses 29 ans, alors qu’il est lui-même accusé de violences sexuelles sur sa nièce, accusations qui lui valent 6 mois de prison avec sursis et 10 000 € d’amende. Là, son discours change complètement : il accuse sa nièce de mensonges et son ancienne belle-sœur « qui a monté la gamine contre [lui] ». La rhétorique mise en place est typique de celle des agresseurs : il nie, se considère comme victime d’un complot. Plus loin, lorsque l’enquêtrice l’interroge sur sa dernière relation conjugale, qui a duré plus de 30 ans, son discours est également très proche de ceux des auteurs de violences conjugales : il se dit victime de violences psychologiques de la part de son ex-femme mais au fil des questions, finit par déclarer avoir commis des actes de menaces et de violences (qu’il ne nomme pas comme telles) à son encontre, qui ont conduit cette dernière à faire intervenir les gendarmes au domicile conjugal. À la fin de l’échange, l’enquêtrice est satisfaite du travail émotionnel fourni : elle a réussi à contrôler les émotions de colère et de dégoût qui l'envahissent pendant les 2 heures d’entretien. Mais ces émotions reviennent de manière exacerbée au moment de la transcription de l’entretien. La chercheuse est très en colère face au récit, mais aussi en raison de l’absence de réaction dont elle a fait preuve (nécessaire dans le cadre de l’entretien), face à ce discours et à celui, très traditionnel, sur les rôles et stéréotypes de genre. Par cette mise à distance de ses émotions et son absence de réaction au moment de l’entretien, elle a le sentiment d’avoir conforté Claude dans son discours et ressent un fort « dégoût de soi » (Boumaza, 2001). Elle rencontre alors beaucoup de difficultés à terminer la transcription et à chaque fois qu’elle s’y confronte, ces émotions refont surface. Dans cette situation, le jeu de profondeur – c’est-à-dire l’adaptation et la mise en conformité de ses émotions à la situation (Hochschild, 2017) – est très difficile. En conséquence, faute de temps et face à la difficulté qu’il soulève, l’entretien n’a jusqu’ici pas été traité. Ainsi, la confrontation aux récits (indépendamment ou non du degré de gravité de la situation décrite), la réécoute de nos (non)-réactions, l’analyse des effets des violences décrites et de leur dimension systémique et, enfin, du continuum des violences (Kelly, 2019) sont particulièrement ardues.

10A contrario, dans la même enquête sur les violences sexuelles, s’observe parfois une « communauté de perception » des rôles de genre, à l’instar de ce que Le Renard (2011) évoque concernant la « connivence de genre ». Par exemple, Jordan, 31 ans, étudiant au moment de l’entretien, mobilise un discours très détaché des rôles traditionnels de genre. Ce détachement, qui se rapproche de la position de l’enquêtrice, facilite la réécoute de l’entretien et sa transcription, tout comme son analyse. En l'occurrence, Jordan est un enquêté qui s’identifie comme gay, qui a suivi des études en sciences politiques et a fréquenté des espaces féministes au cours de son cursus. Cela l’a aidé à qualifier la violence qu’il a subie et participe à lui faire tenir un discours particulièrement critique des normes de genre et de sexualité.

11Dans les recherches quantitatives de grande ampleur sur les normes et comportements sexuels ou sur les violences de genre, les effets des recherches ont été largement pensés pour les enquêteurs/rices (Levinson, 2008 ; Markou, Bourgeat, 2020). Un accompagnement a été mis en place pendant la phase de collecte : suivi psychologique et/ou supervision régulière (Jaspard, 2003 ; Brown et al., 2020). À l’inverse, les chercheur∙es qui ont conçu et réalisé tout le travail d’élaboration et de traitement de ces enquêtes n’ont pas bénéficié de tels dispositifs – comme si elles/ils n’étaient pas directement concerné∙es. Pourtant, la littérature montre que les enquêtes auprès de personnes exposées aux violences augmentent le risque de « traumatisme secondaire » chez les chercheur∙es (secondary trauma, Williamson et al., 2020, p. 55), désignant la « contamination » des chercheur∙es par les récits traumatiques des enquêté∙es et leurs effets. Une exposition indirecte à des expériences traumatiques peut en effet avoir des conséquences bouleversantes et douloureuses sur les chercheur∙es et leur travail (McCann, Pearlman, 1990 ; Bernard, 2008) et peuvent renvoyer à des expériences vécues par les chercheur∙es eux/elles-mêmes (Clair, 2016). Certain∙es doivent alors faire face à des difficultés au-delà du travail de recherche, et sont exposé·es à une fatigue tant émotionnelle que physique qui peut induire : stress ; hypervigilance ; épuisement ; formes de retrait social ; troubles de l’humeur...

12Par exemple, dans l’enquête sur les parcours de femmes ayant vécu des violences conjugales, le coût émotionnel de l’empathie et de l’inquiétude s’est fait particulièrement ressentir lors de la réalisation du terrain. L’entretien avec Laurence, 51 ans, a eu lieu par téléphone le 12 février 2022. Dès la prise de contact, elle semble très intéressée par la recherche et souhaite être informée des futures publications et avoir accès aux résultats. Lors de cet entretien (qui a duré trois heures), elle raconte à l’enquêtrice son histoire sans difficulté apparente, répond à toutes les questions de manière enthousiaste, sans laisser paraître une quelconque gêne. L’enquêtrice sent qu’elle s’applique à l’exercice et fournit de nombreux détails. Elles prévoient de se rappeler pour continuer et terminer l’entretien. Cependant, l’enquêtrice la rappelle à plusieurs reprises dans les semaines qui suivent mais Laurence ne répond plus.onsidérant son implication et son enthousiasme face à la recherche, son silence est difficile à interpréter par l’enquêtrice. Finalement, un nouveau rappel à la mi-juin, soit 4 mois plus tard, finit par aboutir. Elle décroche, s’excuse de ne pas avoir rappelé plus tôt puis informe la chercheuse qu’elle est actuellement occupée par des procédures judiciaires avec son ex-conjoint. Elle passe au tribunal deux semaines plus tard et a été très mobilisée au cours des derniers mois par la préparation de l’audience. Elle explique que la période a été très difficile à gérer pour elle et justifie ainsi son silence. Elle mentionne s’être fait « aider » au cours de la période récente et suggère avoir débuté un suivi psychologique et/ou la prise d’un traitement médicamenteux. Elle informe l’enquêtrice qu’elle souhaite toujours participer à la recherche et qu’elle sera disponible courant juillet pour le deuxième entretien. L’enquêtrice est contente de lui avoir parlé, mais est aussi inquiète pour elle, notamment concernant l’issue du jugement. Elle attend la date de son côté, stressée. Le jour du jugement, elle espère avoir des (bonnes) nouvelles et rapporte des difficultés de concentration. Lorsqu’elle essaye de la rappeler après le jugement, elle appréhende la décision de justice. Elle est un peu angoissée, et le silence de Laurence accentue l’inquiétude. Elle ne parvient pas à la joindre et la rappelle plusieurs fois durant les mois qui suivent. La dernière tentative a lieu environ un an après le dernier échange, en vain. Elle n’a jamais réussi à lui reparler depuis et réalise que sa motivation à avoir de ses nouvelles est liée d'une part à son souhait de terminer l’entretien mais aussi à l’inquiétude. Sans cette dernière, elle aurait probablement renoncé beaucoup plus vite à terminer cet entretien. La particularité des situations des femmes interrogées par l’enquêtrice rend parfois complexe la phase de réalisation des entretiens : ils sont assez fréquemment reportés et étendus sur de longues périodes en fonction des contraintes qui pèsent sur les femmes ayant vécu et vivant encore pour certaines des violences post-séparation. Les procédures judiciaires, le stress et les difficultés de santé rapportées par certaines femmes interrogées sont parfois difficiles à gérer pour l’enquêtrice. Elle ressent à plusieurs reprises le besoin de « faire une pause » de terrain, car elle sature et ne se sent pas capable de gérer émotionnellement les histoires de vie de nouvelles participantes. Durant ces périodes de saturation, le stress et l’épuisement sont particulièrement saillants, alors même qu’elle dort plus qu’habituellement.

1.2. Des effets sur les chercheur∙es insuffisamment anticipés

13Ces difficultés très présentes dans les enquêtes en terrains sensibles (Dickson-Swift et al., 2008 ; Hennequin, 2012) sont exacerbées dans les recherches sur les violences de genre. Même s’il existe un continuum des effets émotionnels entre tous les terrains, la particularité épistémologique de nos objets de recherche et de notre approche surexposent à des difficultés. Comme précisé plus haut, l’un des premiers principes de notre posture féministe est le « standpoint » (Harding, 1987). Ce point de vue situé nous conduit à analyser les positions depuis lesquelles nous travaillons et les enjeux des rapports de pouvoir à l’œuvre. Il nous amène de fait à appréhender la situation des victimes en fonction de leurs positions et à mettre en œuvre une empathie aiguisée et une attention particulière aux émotions. Ces dynamiques permettent aussi de créer un lien de confiance suffisant pour faire émerger des récits intimes sur ces rapports de domination, tout en étant à la hauteur des enjeux de protection des personnes que ces terrains soulèvent.

14Cette particularité des enquêtes sur les violences de genre tient également au fait que ces dernières font face à des pratiques de silenciation largement diffusées (Dotson, 2011). L’imposition du silence sur les violences de genre s’étend des victimes aux chercheur∙es et aux impacts émotionnels que suscitent les enquêtes sur ces objets. Les violences sont fréquemment euphémisées, à la fois sur le terrain et en dehors, dans le monde académique et dans la société civile. Par exemple, dans l’enquête sur les violences conjugales, plusieurs femmes interrogées ont eu recours à des procédés visant à euphémiser ou sous-entendre des violences, de manière figurée et atténuée. Certaines femmes expliquent, pour décrire certains épisodes de violences physiques ou sexuelles, que « ça n’allait pas », que « ce n’était pas génial » ou que « [tel épisode] était compliqué » pour décrire des viols, tentatives de viol ou de féminicide. Les réactions de l’enquêtrice sont testées par les enquêtées face aux récits de violences. Lorsque ces derniers n’émergent pas, elle doit faire preuve de patience et trouver des techniques pour construire une relation de confiance, permettant leur mise en mots. Elle doit aussi parfois entendre en creux les violences qui ne sont parfois jamais nommées directement dans les entretiens.

15Il en va de même dans l’enquête sur les violences sexuelles subies par les hommes. Lorsque celles-ci ont lieu dans la prime enfance, avant 10 ou 11 ans, les hommes ont tendance à parler d’« abus » ou d’« agression » plutôt que de parler de « viols » ou de « violence ». S'observe ainsi, pour pallier les effets que pourrait avoir une énonciation claire des actes vécus, une forme d'euphémisation des violences en entretien, permettant aux hommes de prendre de la distance avec leur expérience et le potentiel impact émotionnel qu’elle suppose. Ces pratiques s’inscrivent directement dans les stratégies d'occultation, d’euphémisation et de silenciation des violences (Romito, 2006 ; Dotson, 2011).

  • 5 En France, la première enquête nationale sur le sujet, l’ENVEFF, a été réalisée en 2000.

16Ces expériences éprouvées par les enquêtées sont partagées par les chercheuses ; l’évocation des résultats de recherche, avec les mots adéquats, est souvent impossible avec des collègues non-spécialistes de ces questions. La violence des termes et le refus de les entendre en sont, à notre sens, la raison. Ainsi, ces pratiques sont directement liées à la thématique de recherche, à la place qu’elle occupe et à sa légitimité à la fois dans le monde universitaire et au sein de la société civile. Sous l’impulsion des mouvements féministes de ces dernières décennies, les violences de genre gagnent en visibilité. Il est désormais largement perçu comme étant plus légitime de les traiter de manière scientifique. Cependant, leur plus grande présence dans le monde académique reste récente5 et d’assise vulnérable. Face à nos objets, nous sommes nombreux·ses à ne pas trouver, dans nos institutions, suffisamment d’espaces de partage pour ces réflexions, et souvent éprouvons même une sorte de silenciation et d’euphémisation des violences (Cuny, 2020), voire de discrédit, notamment par des collègues masculins et/ou non spécialistes de la question des violences ou des rapports de genre.

17Ce manque de soutien ressenti et partagé a pu engendrer des moments de fatigue émotionnelle et de lassitude, nous amenant à produire un travail supplémentaire pour les réguler. Ces résistances peuvent alors impacter nos travaux, leur développement et leur diffusion. De plus, par la dimension sensible de la thématique et l’impossibilité de savoir par avance dans quelle mesure les résultats et analyses feront écho aux expériences individuelles des chercheuses, la présentation de nos résultats lors d’événements scientifiques nécessite de prendre des précautions contre la violence des récits et analyses présentés. Il peut s’agir de prévoir des messages d’avertissement (Trigger Warnings) ou l’affectation de personnes ressources dans les comités d’organisation de ces événements en cas de difficultés émotionnelles et/ou physiques rencontrées par l’auditoire. La sensibilité de l’objet nous impose la prudence au moment de la diffusion des résultats pour contrer le risque de silenciation, de résistances, tout en limitant le sentiment d’inconfort, la production de nouvelles violences et en garantissant la sécurité de l’auditoire. Or, cela peut conduire à des formes d’entre soi, renforçant les frontières entre thématiques et/ou disciplines.

18Toutefois, ces espaces peuvent aussi constituer des lieux précieux de discussion collective des enjeux éthiques et émotionnels de nos recherches, de diffusion des récits des personnes concernées. Ils ne sont d’ailleurs pas nécessairement nationaux : les échanges et mobilités pour prendre connaissance d’autres recherches et d’autres pratiques de recherches permettent de prendre de la distance et de créer de nouveaux espaces de partage des analyses et difficultés. Par exemple, nos mobilités ou expériences universitaires en Angleterre, au Canada, au Mexique, au Portugal au sein d’une équipe de chercheur·es spécialistes des violences de genre, ont permis de constater les proximités comme les écarts dans les pratiques de recherche en fonction des contextes nationaux. Les pratiques en Angleterre et au Canada s’effectuent plus souvent sur projet qu’en France et sont de tradition scientifique plus proche des préoccupations de la société civile (en attestent notamment les conclusions d’articles scientifiques qui émettent des préconisations pour changer les pratiques sociales). La rencontre, les discussions avec les responsables de l’enquête mexicaine et la présentation de l’enquête Virage aux collègues d’Amérique latine ont permis de confronter les méthodologies. Celles-ci sont à la fois similaires et spécifiques, du fait des contextes nationaux politiques et législatifs différenciés et du fait que la production d’enquêtes quantitatives sur les violences envers les femmes en France est bien moins dotée qu’elle ne l’est au Mexique. Les frontières disciplinaires sont également situées nationalement. Ces expériences ont permis de créer des espaces sécurisants pour échanger autour des résultats de recherche. L’organisation de colloques internationaux autour de ces questions, comme celui qui est à l’origine de ce numéro, permet également ces mises en perspectives.

19Enfin, ces difficultés sont fortes pour les chercheur∙es statutaires, mais le sont plus encore pour celles et ceux qui sont isolé∙es et/ou précaires. C’est notamment le cas des étudiant∙es en doctorat, et plus encore en master. La découverte de l’objet se heurte à une solitude accentuée par le temps restreint de la recherche, l’absence totale de moyens pour la mener à bien (par exemple l’absence de formation à l’écoute des violences) et pour faire face à ses effets. Le manque de formation des différents personnels du monde académique aux violences de genre et le manque de dispositifs d’accompagnement, au sein de nos institutions, rendent l’encadrement de ce type de recherches inégal, voire non protecteur. Par ailleurs, elle accentue la charge de travail émotionnel fourni par les encadrant∙es et la solitude dans l’encadrement de ces travaux, peu de collègues étant également formé∙es. Les personnes ressources, avec qui échanger de manière rapide, directe et efficace n’étant le plus souvent pas à proximité, le sentiment de solitude génère une forme d’isolement. En effet, les espaces institutionnels permettant de partager l’expérience de l’encadrement de thèses sur les violences sont pour ainsi dire absents et les échanges avec les collègues non-spécialistes apportent peu de relais et de soutien face à ces questions.

1.3. Le travail émotionnel : gestion, perception, prescription

  • 6 Le care regroupe à la fois les notions de soin, de sollicitude, de responsabilité ou encore de souc (...)
  • 7 L’exploitation de données quantitatives ne protège pas nécessairement des effets émotionnels. L’ana (...)

20Les problématiques soulevées ci-dessus nous amènent à réfléchir à ce que produisent les recherches sur les violences de genre. Face à nos différentes expériences de recherche, nous avons dû fournir un travail émotionnel à la fois important et continu. Le travail émotionnel, qui désigne la « manière de gérer ses émotions pour se donner une apparence physique correspondant à ce qui est attendu socialement » (Hochschild, 2017, p. 27), a surtout été mobilisé dans les travaux sur le care6, notamment sur les métiers du soin, où la gestion des émotions est appréhendée comme une compétence professionnelle à part entière (Cresson, Castra, 2008 ; Mercadier, 2008 ; Miceli, 2016 ; Cardoso, 2017). Par exemple, dans les interactions au cours de l’enquête, les sociologues effectuent un travail d’adaptation des émotions et de leurs manifestations pour les rendre conformes aux attentes professionnelles tout en s’adaptant à l’interaction sociale afin de ne pas rompre la relation d’enquête. Par ailleurs, ces ajustements peuvent consister en un « travail d’affichage », ou au contraire en un « jeu en profondeur », venant modifier le regard sur la situation éprouvée pour parvenir à modifier les émotions mêmes (Goffman, 2002 ; Hochschild, 2003). Durant un entretien, par exemple, le ou la chercheur∙e se voit soumis∙e à la double exigence de réagir en direct face au récit, d’adapter son comportement en conséquence pour ne pas bousculer la personne enquêtée tout en limitant son implication dans l’interaction pour obtenir un récit « authentique ». Cette exigence de façade est moins intense dans le cas d’entretiens menés à distance (Lévy-Guillain et al., 2022 ; Milon, 2022) ou dans le cas des analyses statistiques7. Quoi qu’il en soit, à différentes étapes de la recherche, nous réprimons ou au contraire encourageons certaines attitudes et émotions pour répondre aux attentes des personnes enquêtées, et devons parfois les modifier en profondeur pour entrer en relation de réciprocité ; pour parvenir à une réelle démarche compréhensive. Mais, ce travail émotionnel est également à fournir pour éviter colère, burn-out ou dépression. Ce travail d’équilibriste entraîne attention et vigilance permanentes.

  • 8 Cependant, une certaine reconnaissance des émotions sur le terrain apparaît (Tuffa, 2012 ; Villani (...)

21En sciences sociales, la mise sous silence des émotions que nous avons pu observer constitue une règle de la pratique professionnelle8. La posture légitime est celle de la neutralité, conférant à l’empathie, à l’expression d’émotions voire de difficultés, une illégitimité. Parce qu’elles seraient le reflet d’un savoir non scientifique, les émotions sont souvent ignorées, parfois évoquées, mais rarement analysées dans les productions scientifiques (Clair, 2022). Or, la prescription d’un comportement émotionnel constitue une forme de contrôle social, « visant la domination des "émotifs" (femmes, enfants, malades mentaux, "sauvages") par les "raisonnables" (hommes, blancs, civilisés) » (Lutz, 1988 cité par Bernard, 2008). Cette culture normative des émotions dans la pratique sociologique constitue donc un héritage androcentré, classiste et colonialiste. À l’instar de l’ignorance de la race (Sullivan, Tuana, 2007), l’ignorance des émotions et ses effets dans la production sociologique sert les intérêts de ceux qui revendiquent le monopole du « juste » savoir disciplinaire : distancié, désincarné, neutre, apolitique et non situé. Au contraire, les recherches sur le travail émotionnel et plus largement sur le care, ont permis de développer une éthique féministe du prendre soin à contre-pied des idéologies néolibérale et patriarcale, qui entretiennent le mythe d’un individu libre, autonome, responsable, qui serait guidé par la rationalité et l’objectivité (Tronto, 2012 ; Lahire, 2013). La prise en compte du travail émotionnel revêt donc un fort potentiel heuristique : quand la démarche scientifique hégémonique est fondée sur la distinction même entre émotions et raison, l’approche féministe du travail émotionnel permet au contraire de révéler leur articulation cruciale, et de montrer en quoi les émotions sont éminemment sociales et politiques (Meyerson, 1998 ; Hochschild, 2017 ; Grimard et al., 2022).

22Alors que la pratique sociologique ne confère pas d’espaces pour analyser les effets émotionnels de nos enquêtes, « l’élaboration intersubjective » mène pourtant à une « capacité réflexive collective » (Debarge, 2013) particulièrement heuristique, pouvant produire résultats et méthodologies novatrices (Villani et al., 2014). En retour, les émotions influencent la réflexivité et infusent la manière de se percevoir, de percevoir les autres et le monde qui nous entoure (Burkitt, 2012), dans les sphères professionnelles comme personnelles (Williamson et al., 2020).

2. Prendre en charge le travail émotionnel : des bricolages nécessaires mais insuffisants

2.1. Un travail émotionnel en continu ?

23Le travail émotionnel à fournir dans ces recherches implique un rapport distendu au temps et aux étapes ordinaires de la recherche, qui ne peut jamais être complètement anticipé. Prendre le temps d'enquêter, de faire émerger et de recevoir les récits, de traiter le matériau, que l’on va souvent mettre à distance avant d’y revenir, reconnaître la « juste colère » (Lapalus, 2022) que l'on éprouve pendant la recherche et la transformer en moteur de production scientifique est long. Cela nécessite aussi de poser des « limites » avec le terrain.

24Par exemple, dans l’enquête sur la représentation et les traitements de la violence masculine, la chercheuse fait face à des émotions qui finissent par lui signifier le signal d’alarme pour arrêter le terrain. Les stages de responsabilisation pour la prévention et la lutte contre les violences sexistes au sein du couple sont souvent l’occasion pour les participants de s’indigner ensemble de leur présence, se sentant victimes d’une justice qui serait devenue partiale et féministe, victimes d’une « vagynocratie » ambiante (notes de terrain, décembre 2022). Ce sont alors des moments d’agitation, où sont rapportées de fausses informations, comme le fait par exemple qu’une majorité d’hommes incarcérés pour violences conjugales seraient en réalité innocents, ou que les « vraies femmes battues ne portent pas plainte » (extrait du journal de terrain, juillet 2022). Ces instants provoquent chez la chercheuse des réactions physiques désagréables et incontrôlables (accélération du rythme cardiaque ; bouffées de chaleur ; tremblement des mains, qui deviennent moites) que seule l’intervention semble apaiser. Face à ces émotions qui débordent, il lui est donc arrivé plusieurs fois de prendre la parole, parfois de manière vive et en interpellant directement les participants, cassant par-là la posture d’observatrice non-participante annoncée à la fois aux animateur/rices et aux participants des stages en début de séances. Un dernier incident lui fera toutefois prendre conscience de l’impératif de cesser les observations en stage. Un des participants dit ne pas comprendre la qualification de violence émise sur la manière dont il a jeté la valise de son épouse par la fenêtre de leur chambre. En lui coupant la parole, l’enquêtrice lui rappelle les éléments qu’il a livrés quelques heures plus tôt :

« Votre femme n’est pas en France depuis longtemps, elle n’a pas de travail. Potentiellement, elle ne maîtrise pas la langue autant que vous et n’a peut-être pas de ressources, financières, amicales, familiales. Ce qui est violent, c’est pas de jeter la valise en tant que tel, c’est qu’en faisant ça vous lui faites comprendre qu’elle peut rien faire, que vous avez la main sur les choses, qu’elle n’a nulle part où aller. Qu’est-ce que vous voulez qu’elle fasse ? ! »

25L’homme reste interdit, et les secondes de silence qui suivent permettent de laisser place à l’activité suivante. Étant trop proche du sentiment de colère, éprouvant également une perte de patience, et une perte d’intérêt (Uhalde, 2016) à écouter les justifications récurrentes des auteurs de violence (signe également d’un terrain qui arrive à saturation), la chercheuse et les directrices de thèse décident de mettre un coup d’arrêt aux observations en stage pour la prémunir d’une éventuelle surcharge émotionnelle. Par ailleurs, l’intervention de la sociologue « expose toujours à des prises de partie pour les acteurs, au regard de leurs enjeux immédiats » (Uhalde, 2016, p. 13). Il s’agit donc également de ne pas positionner les animateur/rices dans des situations délicates où ils/elles devraient potentiellement prendre parti, et où leur capacité d’action et de contrôle pourrait être diminuées au sein de leur propre champ d’intervention par un effet de surprise, dû à une intervention non anticipée.

26Cependant, savoir et pouvoir poser des limites est souvent conditionné par les moyens alloués à la recherche : avoir un téléphone professionnel, des lieux et des espaces de supervision, des protocoles d’accompagnement de la recherche, pouvoir mettre à distance les transcriptions plus difficiles (comme dans le cas de l’enquête sur les violences sexuelles subies par les hommes cité plus haut) sont des critères indispensables pour que la recherche « n’affecte » pas trop les chercheur·es (Favret-Saada, 1990). Cependant, la mise à distance des entretiens difficiles par exemple se fait souvent en réalité en déléguant ce travail à un prestataire extérieur. Ce dernier ne sera pas nécessairement préparé à entendre ce type de récits, ce qui interroge sur la délégation du sale boulot (Hughes, 1996), sans savoir quel écho aura ce travail sur les personnes qui le prendront en charge, ni quelles sont leurs conditions de travail et d’encadrement. Mais tout cela suppose des dispositifs institutionnels particuliers (budgets spécifiques, interlocuteurs formés et suffisamment rémunérés). La plupart du temps, ces dispositifs n’existent pas et sont à inventer, souvent par un bricolage individuel. Ce sont donc partiellement les conditions institutionnelles et certainement nos objets qui ont rendu possible un partage fluide entre nous. Mais, il ne faut pas non plus exclure la dimension genrée : le genre joue sur les émotions, et surtout, sur leur exploitation (Villani et al., 2014). Dire nos difficultés, échanger sur nos ressentis a été possible par la constitution d’un collectif sécurisant entre chercheuses, qui partagent l’expérience de la minorité de genre et celle de l’exposition à la violence. Reste à savoir si une telle expérience, de tels échanges auraient été possibles si notre collectif était également constitué d’hommes. La norme androcentrée de la neutralité (Clair, 2016), tout comme les enjeux en termes de masculinités que les émotions induisent (Connell, 2014), nous permettent d’en douter. Contrairement aux hommes, les femmes sont liées par l’exposition au continuum des violences de genre.

27En outre, à l’instar du travail scientifique ordinaire, mais plus encore en terrains sensibles, la nécessité de préserver des espaces de mise à distance, d’interruption ou de détournement du travail émotionnel est indispensable, par des sociabilités amicales, de loisirs, par le repos9. Le truchement par l’art peut également constituer un soutien et une forme d’inspiration intellectuelle, en se détachant de la dureté de nos terrains10.

28De la même manière, la gestion du travail émotionnel dans les tâches d’encadrement de ces recherches engendre une forte charge mentale et émotionnelle, nécessite des bricolages sur le tas, en l’absence de protocoles établis ou de services de supports existants, pour espérer parvenir à des suivis tenant compte des nombreux enjeux développés dans cet article. Débriefing rapproché des entretiens, anticipation de la difficulté d’un terrain, recherche de solutions pour aider aux retranscriptions, tentative d’allègement de la charge émotionnelle qui va leur incomber sont le lot de l’encadrante. Ce travail et l’importante charge mentale qu’il induit sont décuplés par le sentiment de responsabilité face aux personnes enquêtées et face aux étudiant∙es, par le faible soutien institutionnel et par les dilemmes éthiques en continu que tous ces terrains soulèvent. Doit-on proposer aux étudiant∙es d’arrêter un terrain, de le réorganiser, de faire une pause ? Comment leur apporter un soutien efficace, face à leur recherche et à ce qu’elle produit sur elles/eux ? Comment anticiper un éventuel traumatisme secondaire ? Faut-il accepter le risque d’exposer les étudiant∙es pour produire de nouvelles connaissances ? Ou au contraire, cette expérience doctorale et l’expérience du collectif seront-elles des socialisations qui permettront de contrer les effets de la violence, de mieux se défendre ? Quel est alors le rôle de l’encadrante ? Il s’agit ainsi de trouver un accompagnement dont la pertinence est sans cesse remise en question : c’est un jeu d’équilibriste entre sentiment de responsabilité et confiance en leurs propres capacités de mise à distance.

29Les angoisses et la charge mentale viennent parfois troubler la distance dans l’encadrement, par une inquiétude quasi-continue. Entre la volonté de ne pas laisser les étudiant∙es seul∙es face aux récits livrés par les personnes enquêtées et l’utopie d’un accompagnement doctoral qui résoudrait leurs propres dilemmes éthiques, la crainte constante de la résonance d’un terrain avec leur parcours propre et la solitude face à ces questionnements, le travail émotionnel est omniprésent. Il faut donc bricoler avec les budgets, inventer et encourager les espaces collectifs qui permettent à minima de ne pas laisser les doctorantes seules face à leur terrain et leur charge de travail émotionnel. La connivence de genre, de l’objet de recherche, du langage des violences créent une forme d’horizontalité, qui n’efface pas pour autant les statuts professionnels différenciés et la position privilégiée de l’encadrante, notamment en termes de sécurité professionnelle, financière, statutaire et la socialisation, plus ancienne, à la réception de récits de violence.

  • 11 Tribune écrite par un collectif de chercheuses, parue dans Le Monde le 7 avril 2020 : Violences con (...)

30Si l’importance de donner à voir les récits de personnes concernées donne un sens et une éthique à la réalisation et l’encadrement de travaux et crée de l’horizontalité dans les relations encadrantes et encadrées, être en position d’encadrante, en plus des recherches propres, rend le continuum de la colère et la charge mentale omniprésents et un décuplement du travail émotionnel à fournir. La crise sanitaire et l’isolement du fait des confinements, ou tout événement en addition aux recherches peuvent exacerber cette charge mentale tant pour les personnes concernées par les violences que pour celles qui enquêtent auprès d’elles. La rédaction collective d’une tribune11, la mise en place d’un collectif de masterantes et de doctorantes (qui a initié le colloque dont sont issus les articles de ce numéro) ont constitué des outils utiles.

2.2. Penser le travail émotionnel en sciences sociales : le pouvoir du collectif

31Malgré les difficultés inhérentes à nos thématiques, notre posture féministe apporte également un soutien non négligeable, par la solidarité qu’elle sous-tend entre les chercheuses, par une communauté d’expériences et par l’horizontalité des liens qui se tissent, dans le temps long de la recherche. Le collectif est ainsi un moteur indispensable, et devient dès lors une « communauté émotionnelle », lieu privilégié des partages d’expériences professionnelles difficiles (Bonnet, 2016). L’attention aux rapports de pouvoir incitée par l’approche féministe nous a rendues vigilantes à ce que l’on ne reproduise pas, entre nous, des violences à travers nos positionnalités respectives.

  • 12 De nombreuses initiatives en ce sens s’organisent en France. Par exemple, le Centre Maurice Halbwac (...)

32Débriefer le terrain entre doctorantes, entre doctorantes et encadrantes, faire circuler les récits, les traiter analytiquement tout en partageant les diverses émotions qu’ils provoquent crée une solidarité et une sororité qui cimentent et transforment les liens ordinaires entre collègues, entre encadrante et doctorantes, ainsi qu’une connivence intellectuelle, scientifique, émotionnelle. Ces échanges font partie des rares espaces où les tactiques d’occultation de la violence masculine (Romito, 2006), comme l’euphémisation, sont facilement reconnues et appréhendées et où la restitution de récits peut être réalisée de manière crue, directe, utilisant les mots précis des actes vécus par les personnes enquêtées. Ils peuvent prendre place dans le lieu habituel de travail, mais nous avons remarqué qu’ils sont particulièrement encouragés hors de ces espaces (rendez-vous extérieur dans un lieu neutre, lors de résidence de travail et/ou d’écriture, etc.)12.

33La grille de lecture féministe, éthique, solidaire, permet de créer du collectif, qui apparaît indispensable : appels réguliers, échanges formels et informels, soutien face aux effets de l’enquête, aux émotions qu’elle suscite, à l’absence de ressources institutionnelles protocolisées. Le partage des expériences entre pair∙es (habitué·es à recevoir ce type de récits) est crucial, il est à la fois soutenant et créateur de réflexivité ; il permet de se décharger du récit mais aussi d’entrer dans les étapes de l’analyse.

34Ce type de recherche crée un sens politique en ayant pour horizon le changement social. Il est l’un des moteurs lorsque l’on s’y engage. Les travaux, du terrain à la publication, puis lors de la diffusion des résultats, visibilisent les situations et les récits des personnes concernées. La recherche fait sens (politiquement), pour les chercheur·es, mais aussi pour les enquêté·es. La plupart du temps, les retours sont positifs : satisfaction, soulagement par les personnes enquêtées d’avoir été entendues, écoutées, notamment si elles n’en avaient jamais parlé avant ou si leur parole avait fait l’objet de discrédit. En effet, l’entretien constitue aussi un espace exceptionnel de mise en mots et d’écoute bienveillante, lesquels étant très rares pour les personnes enquêtées et qu’elles ne retrouveront sans doute nulle part ailleurs (Campbell, Adams, 2009). À l’annonce de nos sujets (aux personnes enquêtées et à d’autres), nous sommes souvent remerciées pour les travaux réalisés.

35Toutefois, ni le bricolage d’outils individuels et/ou la constitution de collectifs, ni le lien privilégié qui s’établit avec l’encadrante, ni la possibilité de donner un sens politique à nos travaux ne sauraient être suffisants pour faire face au travail émotionnel suscité par les recherches en terrains sensibles. Il est du devoir des employeur·es d’assurer la protection du personnel, de lui garantir des conditions de travail en adéquation avec les coûts émotionnels endurés : « les universités et les centres de recherche ont un devoir de soin envers les chercheur·es et participant·es » (Dickson-Swift et al., 2009, p. 3, notre traduction).

2.3. Tendre vers une éthique du care dans les institutions de recherche

36La manière dont la politique de la recherche s’organise a des impacts considérables sur la façon dont nous menons nos travaux et dont nous les éprouvons. Le travail émotionnel généré par et dans nos terrains sensibles vient être amplifié, ou au contraire atténué, par la gestion institutionnelle de la recherche même. Les différentes organisations qui financent et encadrent nos travaux doivent prendre ces problématiques en considération et proposer des outils de soutien à disposition des (jeunes) chercheur·es, particulièrement, en adoptant une politique du prendre soin par défaut.

  • 13 Par exemple, les chercheur·es peuvent prévoir la réalisation de certains entretiens par téléphone o (...)

37Pour tendre vers une éthique du care dans les institutions de recherche, plusieurs mesures ont déjà été explorées et chiffrées : certaines évaluent à 2 % du budget global de tout projet de recherche la prise en compte du soin des chercheur·es (Williamson et al., 2020). D’abord, l’intégration de notre bien-être et de notre intégrité apparaît prioritaire – sans pour autant délaisser celle des personnes enquêtées. Dès la conception des protocoles d’enquête, une attention particulière doit pouvoir être portée à une méthodologie articulée autour des coûts émotionnels anticipés13. Ces protocoles peuvent également prévoir la mise à disposition de conditions matérielles de recherche sécurisantes : espaces dédiés aux entretiens, obtention systématique de fonds pour les transcriptions jugées difficiles y compris via le recours à de nouvelles technologies, plutôt qu’à un personnel insuffisamment expérimenté/rémunéré, etc. Peuvent être également mis en place des temps de supervision dédiés : groupes d’analyse de la pratique et/ou suivis individuels. Par exemple, en septembre 2020, plusieurs doctorantes ont mis en place un groupe d’analyse de la pratique de recherche au sein de l’Institut de Recherche Interdisciplinaire sur les enjeux Sociaux (EHESS/Inserm), reconduit en 2021 et cette fois co-financé par le Centre Maurice Halbwachs (EHESS). Ce dispositif institutionnel a fait l’objet de débats pour son financement : son originalité (quand bien même ce type de groupes est très fréquent dans d’autres domaines professionnels) et l’« audace » de la demande (Clair, 2022) étaient pointées. Le groupe, composé de huit doctorant∙es travaillant en terrains sensibles, constituait un espace collectif de discussions des difficultés et des solutions pour faire face au terrain (et à l’ensemble de la recherche, incluant la transcription ou l’écriture). Il s’organisait en plusieurs séances au cours de l’année (généralement une fois par mois), supervisées par une psychologue spécialisée dans les violences et le psycho-trauma, et dont le contenu était confidentiel. Ce groupe visait à créer un espace collectif bienveillant permettant à la fois d’évoquer et de discuter de situations de terrain et des difficultés qu’elles suscitent, mais aussi d’élaborer une réflexion collective sur la pratique de recherche et faciliter la réflexivité (collective) face au terrain. Il constituait aussi une occasion de pointer les aspects positifs des recherches menées et de leurs impacts. De nombreux∙ses doctorant∙es hors de ces laboratoires participants ont fait appel à ses membres pour l’intégrer, s’en inspirer ou demander des conseils pour une réplique dans leurs lieux de recherche. Cette initiative mériterait une publicisation et une pérennisation, à travers des financements alloués, afin de mieux soutenir les jeunes générations de chercheur·es.

38De même, la formation des jeunes chercheur·es ne peut être négligée : nous devons être formé·es, non seulement sur les dangers émotionnels et sur la prévention des risques, mais de manière plus large sur les nombreuses autres tâches scientifiques et universitaires qui nous incombent et qui pèsent sur le travail émotionnel. Le rôle des comités d’éthique, voués à prendre une place de plus en plus conséquente dans les recherches en sciences sociales, doit notamment prendre au sérieux les risques d’exposition physique et/ou de traumatisme secondaire des chercheur·es (Dickson-Swift et al., 2009 ; Williamson et al., 2020) en les accompagnant et en proposant des solutions pour y faire face.

39Par ailleurs, alors même que les doctorant·es représentent des ressources considérables pour les laboratoires de recherches et pour le développement des sciences (Lagny, 2014), les conditions matérielles proposées par les institutions mettent souvent à mal les jeunes chercheur·es, par exemple avec des financements de thèse presque toujours inférieurs à la durée réelle, ou en ne procurant pas des conditions matérielles à la hauteur des contraintes qu’elles exigent. Or, des conditions de travail dignes et protectrices sont indispensables pour engager une recherche en sécurité.

40L’idée que la souffrance, l’incertitude professionnelle, la précarité, font partie intégrante de l’expérience doctorale renvoie à la question de qui organise les règles de sentiments et de comment celles-ci s’organisent dans la recherche. En considérant la souffrance des jeunes chercheur·es comme relevant du domaine privé, individuel, les chercheur·es et leur travail peuvent être mis·es à mal par les institutions de recherche. En occultant le travail émotionnel et l’importance de ce qu’il produit d’un point de vue scientifique, reposant presque uniquement sur les encadrant∙es, cette dynamique s’inscrit dans une logique patriarcale. Elle est décuplée dans les études sur les violences de genre, thématique longtemps invisibilisée et principalement étudiée par des femmes et des minorités de genre. Ainsi, les politiques publiques et la manière dont elles organisent les règles de la recherche publique et privée apparaissent d’autant plus déterminantes.

Conclusion

41Les difficultés éprouvées par les chercheur∙es qui travaillent en terrains sensibles, en particulier sur les violences de genre – maisplus généralement beaucoup d’autres terrains (Favret-Saada, 1977 ; Weber, 1989 ; Pinçon et Pinçon-Charlot, 2007 ; Naudier, Simonet, 2011), révèlent le travail émotionnel à fournir tout au long de la recherche. Longtemps invisibilisé du fait d’une culture disciplinaire hégémonique revendiquant la « neutralité », il apparaît pourtant aujourd’hui être un précieux moteur de réflexivité. Les coûts pour les chercheur·es travaillant sur ces objets sont nombreux : vigilance permanente face aux effets de l’enquête sur toutes les parties prenantes ; manque de sensibilisation du personnel académique et de reconnaissance du travail émotionnel ; risques de traumatismes secondaires ; maîtrise des émotions aux différentes phases de la recherche ; manque d’espaces de partage et de collaboration ; exposition à des résistances scientifiques diverses...

42Ces coûts sont d’autant plus forts pour les jeunes chercheur·es, pour les chercheur·es les plus isolé·es et précaires. Par manque de connaissances et de ressources à ce sujet, les jeunes chercheur·es ne sont pas toujours en mesure d’anticiper les coûts émotionnels que ces difficultés vont engendrer, et ne sont pas non plus encouragé·es à les prendre en compte, à les restituer, à les analyser. Pourtant, le travail émotionnel contribue à dévoiler la fabrique sociale et politique des sentiments. C’est notamment grâce à une épistémologie située, féministe, que ce travail a pu se mettre en place. Cependant, elle peine à être pleinement intégrée au sein des savoirs hégémoniques disciplinaires. Pour contourner les difficultés de nos recherches, nous trouvons dans la relation avec l’encadrante et dans le collectif de précieux espaces de collaboration, de soutien, d’échange. Pourtant, ces leviers reposent sur une autoformation des encadrant·es sur ces thématiques, sur une réceptivité et un intérêt particulier à ces questions, qui apparaissent trop importantes pour être laissées à la discrétion des sensibilités de chacun·e. Cela peut occasionner par ailleurs une charge mentale omniprésente et un décuplement du travail émotionnel pour les encadrant·es, tout particulièrement.

43Les intérêts scientifiques et politiques des recherches en terrains sensibles, dont font partie les violences de genre, la communauté d’expérience, la diffusion de savoirs et de récits produits et/ou relayés par les chercheur∙es ne devraient pas être mis à mal par des pratiques institutionnelles qui ne tiennent pas compte des risques encourus et du travail émotionnel produit. Il est difficile de se concentrer sur les analyses lorsque le terrain est sensible, si l’on doit en même temps s’inquiéter de sa sécurité professionnelle. Si les conséquences des recherches sur les personnes enquêtées sont depuis longtemps interrogées et considérées comme des enjeux éthiques de la pratique de recherche, il doit en aller de même pour les personnes qui enquêtent. La légitimation des enquêtes sur les violences de genre doit s’accompagner d’une reconnaissance et d’une institutionnalisation de la prise en charge du travail émotionnel. Si ce dernier incite à penser à l’intégrité des chercheur∙es, il révèle également des enjeux éthiques dans la pratique de recherche : la « démarche réflexive sur les valeurs et les finalités de la recherche scientifique » (Coutellec, 2019) doit en tenir compte. Les stratégies d’adaptation, individuelles et collectives en construction ne sont donc pas suffisantes pour pallier les effets de telles recherches et demeurent insatisfaisantes face aux enjeux auxquels sont confronté·es les jeunes chercheur∙es. La formation, la création d’espaces dédiés ou encore les moyens pour un soutien individuel incombent aux institutions. La culture institutionnelle doit proposer des solutions pérennes, en dotant financièrement les écoles doctorales pour mettre en place une prise en charge et un accompagnement à la hauteur des enjeux scientifiques et en termes de carrières.

Haut de page

Bibliographie

Bajos Nathalie et Michel Bozon (dir.) (2008), Enquête sur la sexualité en France. Pratiques, genre et santé, Paris, Découverte.

Bernard Julien (2008), « Bonne distance et empathie dans le travail émotionnel des pompes funèbres. L’analyse des interactions en milieu professionnel », Journal des anthropologues, n° 114-115, p. 109‑128.

Bonnet Thomas (2016), « Apprentissages émotionnels. Le poids des collectifs de travail », La Nouvelle Revue du Travail, n° 9, [en ligne] url : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nrt/2911.

Bouillon Florence, Marion Fresia, et Virginie Tallio (dir.) (2006), Terrains sensibles. Expériences actuelles de l’anthropologie, Paris, EHESS.

Boumaza Magalie (2001), « L’expérience d’une jeune chercheuse en “milieu extrême” : une enquête au Front National », Regards Sociologiques, n° 22, p. 105‑121.

Brown Elizabeth, Alice Debauche, Christelle Hamel, et Magali Mazuy (dir.) (2020), Violences et rapports de genre. Enquête sur les violences de genre en France, Paris, Éditions Ined.

Burkitt Ian (2012), « Emotional Reflexivity: Feeling, Emotion and Imagination in Reflexive Dialogues », Sociology, 46, n° 3, p. 458‑472.

Campbell Rebecca, Adrienne E. Adams, Sharon M. Wasco, Courtney E. Ahrens, et Tracy Sefl, (2010), « “What Has It Been Like for You to Talk With Me Today?”: The Impact of Participating in Interview Research on Rape Survivors », Violence Against Women, 16, n° 1, p. 60‑83.

Campbell Rebecca et Adrienne E. Adams (2009), « Why Do Rape Survivors Volunteer for Face-to-Face Interviews? A Meta-Study of Victims’ Reasons For and Concerns About Research Participation », Journal of Interpersonal Violence, 24, n° 3, p. 395‑405.

Cardoso Auréline (2017), « “C’est comme si on avait de la colère pour elles”. Féminisme et émotions dans le travail d’accompagnement des femmes victimes de violences conjugales », Terrains et travaux, n° 30, p. 31‑53.

Chetcuti-Osorovitz Natacha (2021), Femmes en prison et violences de genre, Paris, La Dispute.

Clair Isabelle (2016), « Faire du terrain en féministe », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 213, p. 66‑83.

Clair Isabelle (2022), « Nos objets et nous-mêmes : connaissance biographique et réflexivité méthodologique », Sociologie, 13, n° 3, [en ligne] url : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sociologie/10578.

Connell Raewyn (2014), Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie, Paris, Éditions Amsterdam.

Coutellec Léo (2019), « Penser l’indissociabilité de l’éthique de la recherche, de l’intégrité scientifique et de la responsabilité sociale des sciences », Revue d’anthropologie des connaissances, 12, n° 2, p. 395‑405.

Crenshaw Kimberle (1989), « Demarginalizing the Intersection of Race and Sex: A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics », University of Chicago legal forum, 1989, n° 1, p. 139–168.

Cresson Geneviève et Michel Castra (2008), « Émotions et sentiments dans le ttravail de soin professionnel et profane », dans Fernandez Fabrice, Samuel Lézé, et Hélène Marche (dir.), Le langage social des émotions, Paris, Economica, p. 52‑75.

Cuny Cécile (2020), « Violences sexuelles sur un terrain d’enquête », Nouvelles Questions Féministes, 39, n° 2, p. 90‑106.

Debarge Yasmine (2013), « Contenir et gérer les émotions : le dispositif “espace de rencontre” », Recherches familiales, 1, n° 10, p. 7‑15.

Delage Pauline (2017), Violences conjugales. Du combat féministe à la cause publique, Paris, Presses de Sciences Po.

Delage Pauline, Delphine Lacombe, Marylène Lieber, Solenne Jouanneau, et Magali Mazuy (2022), « De la violence létale contre les femmes à la violence féminicide. Genèses et mobilisations », Cahiers du Genre, 2, n° 73, p. 5‑31.

Dickson-Swift Virginia, Erica L. James, Sandra Kippen, et Pranee Liamputtong (2008), « Risk to Researchers in Qualitative Research on Sensitive Topics: Issues and Strategies », Qualitative Health Research, 18, n° 1, p. 133‑144.

Dickson-Swift Virginia, Erica L. James, Sandra Kippen, et Pranee Liamputtong (2009), « Researching sensitive topics: qualitative research as emotion work », Qualitative Research, 9, n° 1, p. 61‑79.

Dotson Kristie (2011), « Tracking Epistemic Violence, Tracking Practices of Silencing », Hypatia, 26, n° 2, p. 236‑257.

Fassin Eric (2003), « À propos de “Les violences envers les femmes en France. Une enquête nationale” », Mouvements, 30, n° 5, p. 170‑172.

Fassin Eric (2007), « Une enquête qui dérange », dans Jaspard Maryse et Natacha Chetcuti (dir.), Violences envers les femmes : trois pas en avant deux pas en arrière, Paris, Éditions L’Harmattan, p. 287‑297.

Favret-Saada Jeanne (1977), Les mots, la mort, les sorts. La sorcellerie dans le Bocage, Paris, Gallimard.

Favret-Saada Jeanne (1990), « Être affecté », Gradhiva : revue d’histoire et d’archives de l’anthropologie, 8, n° 1, p. 3‑9.

Fisher Berenice et Tronto Joan C. (1990), « Toward a feminist theory of care », dans Abel Emily K. et Margaret K. Nelson (dir.), Circles of Care: Work and Identity in Women’s Lives, New York, State University of New York Press, p. 36‑54.

Fricker Miranda (2007), Epistemic Injustice: Power and the ethics of knowing, Oxford University Press.

Gilligan Carol (1993), In a Different Voice. Psychological Theory and Women’s Development, Cambridge, Mass, Harvard University Press.

Goffman Erving (2002), « La “distance au rôle” en salle d’opération », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 143, n° 3, p. 80‑87.

Grimard Caroline, Isabelle Le Pain, Dahlia Namian, et Katharine Larose-Hébert (2022), « Le travail émotionnel sous la loupe : des pistes de réflexion et d’application variées », Service Social, 68, n° 1, p. 1‑6.

Haraway Donna (1988), « Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective », Feminist Studies, 14, n° 3, p. 575.

Haraway Donna (2007), « Savoirs situés : la question de la science dans le féminisme et le privilège de la perspective partielle », dans Allard Laurence, Delphine Gardey, et Nathalie Magnan (éd.), Manifeste cyborg et autres essais. Sciences, fictions, féminismes, traduit par Petit Denis, Paris, Exils, p. 107‑142.

Harding Sandra G. (dir.) (1987), Feminism and Methodology: Social Science Issues, Bloomington, Indiana University Press.

Havard-Duclos Bénédicte (2007), « Les coûts subjectifs de l’enquête ethnographique. Enquêter comme militante dans l’association Droit Au Logement (DAL) à la fin des années 1990 », SociologieS, [en ligne] url : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sociologies/182.

Hennequin Émilie (dir.) (2012), La recherche à l’épreuve des terrains sensibles. Approches en sciences sociales, Paris, l’Harmattan, coll. « Logiques sociales ».

Hochschild Arlie Russell (2003), « Travail émotionnel, règles de sentiments et structure sociale », Travailler, vol. 9, n° 1, p. 19‑49.

Hochschild Ariane Russel (2017), Le prix des sentiments. Au cœur du travail émotionnel, Paris.

Hughes Everett Cherrington (1996), Le regard sociologique. Essais choisis, Paris, École des hautes études en science sociales, coll.« Recherches d’histoire et de sciences sociales », n˚ 70.

Iacub Marcela et Le Bras Hervé (2003), « Homo mulieri lupus ? A propos d’une enquête sur les violences envers les femmes », Les Temps modernes, 2, n° 623, p. 112‑134.

Ibos Caroline (2019), « Éthiques et politiques du care. Cartographie d’une catégorie critique », Clio, n° 49, p. 181‑219.

Ibos Caroline, Aurélie Damamme, Pascale Molinier, et Patricia Paperman (2019), Vers une société du care. Une politique de l’attention, Paris, Le Cavalier Bleu.

Jaspard Maryse (dir.) (2003), Les violences envers les femmes en France : une enquête nationale, Paris, La Documentation française, coll. « Droits des femmes ».

Jaspard Maryse et l’équipe ENVEFF (2003), « Violences vécues, fantasmes et simulacres. Comment analyser les violences envers les femmes », Nouvelles Questions Féministes, vol. 22, n° 3, p. 72‑81.

Kelly Liz (2019), « Le continuum de la violence sexuelle », Cahiers du Genre, traduit par Marion Tillous, vol. 66, n° 1, p. 17.

Koninck Maria et Solange Cantin (2004), « La critique de l’Enveff signée par Marcela Iacub et Hervé Le Bras ou l’arroseur arrosé », Nouvelles Questions Féministes, vol. 23, n° 1, p. 72‑82.

Lagny Isabelle, (2014), « La souffrance des jeunes chercheurs », La Pensée, vol. 4, n° 380, p. 73‑87.

Lahire Bernard, (2013), Dans les plis singuliers du social : individus, institutions, socialisations, Paris, La Découverte.

Lamarche Karine (2015), « L’apport heuristique d’une implication incontournable », Civilisations, n° 64, p. 35‑44.

Lapalus Marylène (2022), « Faire justice en temps de féminicide. De la dette de vie à la résistance vindicatoire », Cahiers du Genre, 2, n° 73, p. 61‑84.

Le Renard Saba A. (2011), « Partager des contraintes de genre avec les enquêtées. Quelques réflexions à partir du cas saoudien », Genèses, 4, n° 81, p. 128‑141.

Levinson Sharman (2008), « La place et l’expérience des enquêteurs dans une enquête sensible », dans Bajos Nathalie et Michel Bozon (dir.), Enquête sur la sexualité en France. Pratiques, genre et santé, Paris, La Découverte, p. 97‑113.

Lévy-Guillain Rébecca, Alix Sponton, et Lucie Wicky (2022), « L’intime au bout du fil. Enjeux méthodologiques de l’entretien biographique à distance », Revue française de sociologie, 63, n° 2, p. 311‑332.

Markou Efi et Emilie Bourgeat (2020), « Enquêteurs et enquêtrices au quotidien : conditions de travail, interactions et pratiques », dans Brown Elizabeth, Alice Debauche, Christelle Hamel, et Magali Mazuy (dir.), Violences et rapports de genre. Enquête sur les violences de genre en France, Paris, Éditions Ined, p. 127‑145.

McCann Lisa I. et Laurie Anne Pearlman (1990), « Vicarious traumatization: A framework for understanding the psychological effects of working with victims », Journal of Traumatic Stress, vol. 3, n° 1, p. 131‑149.

Mercadier Catherine (2008), « Le travail émotionnel des soignants, la face cachée du soin », Soins cadres, n° 65, p. 19‑22.

Meyerson Debra E. (1998), « Feeling stressed and burned out. A feminist reading and re-visioning of stress-based emotions within medicine and organization science », Organization Science, vol. 9, n° 1, p. 103‑118.

Miceli Pamela (2016), « L’attention aux émotions dans la prise en charge familiale de la maladie d’Alzheimer », Gérontologie et société, vol. 38, n° 150, p. 59‑72.

Milon Catherine (2022), « Ce(lles) que la visioconférence rend visible(s). Une enquête par entretiens auprès de femmes en parcours bariatrique », Socio-anthropologie, n° 45, p. 179‑195.

Naudier Delphine et Maud Simonet (2011), Des sociologues sans qualités ? Pratiques de recherche et engagements, Paris, La Découverte.

Olivier de Sardan Jean-Pierre (1995), « La politique du terrain. Sur la production des données en anthropologie », Enquête, n° 1, p. 71‑109.

Ollivier Michèle et Manon Tremblay (2000), Questionnements féministes et méthodologie de la recherche, Paris, l’Harmattan.

Paperman Patricia et Sandra Laugier (dir.) (2011), Le souci des autres. Éthique et politique du care, Paris, Éditions de L’École des Hautes Études en Sciences Sociales.

Pfefferkorn Roland (2014), « L’impossible neutralité axiologique. Wertfreiheit et engagement dans les sciences sociales », Raison présente, vol. 191, n° 3, p. 85‑96.

Pinçon Michel, Monique Pinçon-Charlot (2007), Sociologie de la bourgeoisie, Paris, La Découverte, coll. « Collection Repères Sociologie ».

Renzetti Claire M. (1992), Violent Betrayal: Partner Abuse in Lesbian Relationships, Thousand Oaks,Sage Publications.

Romito Patrizia (2006), Un silence de mortes. La violence masculine occultée, Paris, Éditions Syllepse.

Sullivan Shannon et Nancy Tuana (dir.) (2007), Race and Epistemologies of Ignorance, Albany, N.Y, State University of New York Press.

Tcholakova Albena (2020), « Composer avec les émotions : réfugiés et chercheuse dans la relation d’enquête », Recherches qualitatives, vol. 39, n° 2, p. 171‑192.

Tronto Joan (2012), Le risque ou le care ?, Paris, Presses Universitaires de France.

Tuffa Elsa (2012), « Le chercheur entre « distance » et « sensibilité ». La posture clinique au service du chercheur sur les terrains sensibles », dans Hennequin Émilie (éd.), La recherche à l’épreuve des terrains sensibles. Approches en sciences sociales, Paris, l’Harmattan, p. 207‑233.

Uhalde Marc (2016), « Les dilemmes de la posture d’intervention sociologique : une grille d’analyse », Sociologies pratiques, vol. 2, n° 1, p. 7‑20.

Villani Michela, Francesca Poglia Mileti, Laura Mellini, Brikela Sulstarova, et Pascal Singy (2014), « Les émotions au travail (scientifique) : enjeux éthiques et stratégies méthodologiques d’une enquête en terrain intime », Genre, sexualité et société, n° 12, [en ligne] url : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gss/3333

Weber Florence (1989), Le travail à-côté. Etude d’ethnographie ouvrière, Paris, Editions de l’Ecole des hautes études en sciences sociales.

Williamson Emma, Alison Gregory, Hilary Abrahams, Nadia Aghtaie, Sarah-Jane Walker, et Marianne Hester (2020), « Secondary Trauma: Emotional Safety in Sensitive Research », Journal of Academic Ethics, 18, p. 55‑70.

Haut de page

Notes

1 L’un des moyens de le faire peut être de réaliser des recherches co-produites avec les personnes concernées, mais aucune d’entre nous n’a mobilisé cette approche.

2 Voir : https://viragedom.site.ined.fr/ (consulté le 22.01.2023)

3 Voir : https://eige.europa.eu/publications/improving-legal-responses-counter-femicide-european-union-perspectives-victims-and-professionals, consulté le 13.02.2023.

4 voir l’article de Pierre-Guillaume Prigent dans ce numéro.

5 En France, la première enquête nationale sur le sujet, l’ENVEFF, a été réalisée en 2000.

6 Le care regroupe à la fois les notions de soin, de sollicitude, de responsabilité ou encore de souci d’autrui et de l’environnement (Ibos et al., 2019 ; Ibos, 2019). Il s’agit des activités « que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre monde de telle sorte que nous puissions vivre aussi bien que possible » (Fisher, Joan C., 1990 ; Tronto, 2012). Ces activités et les personnes en charge de les réaliser ont été marginalisées, invisibilisées et dévalorisées et, à l’inverse, il existe une « irresponsabilité privilégiée » des classes dominantes (Tronto, 2012) que les éthiques du care entendent révéler. Ces dernières s’inscrivent dans un contexte plus large de développement des épistémologies féministes, et notamment des savoirs situés (Haraway, 1988 ; Gilligan, 1993 ; Paperman, Laugier, 2011 ; Ibos et al., 2019 ; Ibos, 2019). Nous ne l’entendons donc pas dans une seule conception du soin appartenant à la sphère privée (soignante/soigné ; mère/enfant...) : elle s’étend plus largement, notamment au niveau politique (Tronto, 2012). L’enjeu est dès lors « une juste répartition du "fardeau" des activités de care et des personnes qui en sont chargées » (Ibos, 2019, p. 186), ainsi que la revalorisation de ces activités.

7 L’exploitation de données quantitatives ne protège pas nécessairement des effets émotionnels. L’analyse de bases de données peut opérationnaliser une certaine distance, mais produit également des effets qui nécessitent de mettre un travail émotionnel en place, dans le « jeu de profondeur » (Hochschild, 2003, p. 29), c’est-à-dire en essayant d’adapter ses émotions à la situation d’analyse, face à l’ordinateur. Par exemple, la production des résultats quantitatifs à partir d’enquêtes nationales donnant à voir l’ampleur des violences, les contextes, les âges aux violences (particulièrement jeunes et/ou tout au long de la vie), le continuum des violences a été particulièrement éprouvante. Les résistances face à la diffusion des résultats prennent la forme d’une silenciation ; alors que le chiffre semble faire preuve, il est régulièrement remis en question (Fassin, 2003 ; 2007 ; Iacub, Le Bras, 2003 ; Jaspard, l’équipe ENVEFF, 2003 ; Koninck, Cantin, 2004 ; Delage, 2017).

8 Cependant, une certaine reconnaissance des émotions sur le terrain apparaît (Tuffa, 2012 ; Villani et al., 2014 ; par exemple Tcholakova, 2020).

9 Toutefois, la gestion de récits de proches ou de personnes de l’entourage professionnel, familial, amical qui peuvent potentiellement nous solliciter du fait de notre expertise, peut elle-même nous surexposer à un travail émotionnel supplémentaire et entraver le repos.

10 Voir par exemple l’exposition de C. Gharbi sur les féminicides Preuves d'amour (camillegharbi.com) et le travail artistique d’Ai Wei Wei sur l’éthique de la mémoire (URL : https://www.francetvinfo.fr/culture/arts-expos/ai-weiwei-expose-a-mexico-les-portraits-en-lego-d-etudiants-disparus_3399191.html, consulté le 12.02.2023).

11 Tribune écrite par un collectif de chercheuses, parue dans Le Monde le 7 avril 2020 : Violences conjugales : « Pour sauver des vies, un SMS ne suffira pas ». URL : https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/07/violences-conjugales-pour-sauver-des-vies-un-sms-ne-suffira-pas_6035841_3232.html

12 De nombreuses initiatives en ce sens s’organisent en France. Par exemple, le Centre Maurice Halbwachs organise tous les deux ans les « Journées du CMH » dans une autre région que celle d’Ile-de-France. Elles sont l’occasion de créer des échanges entre les chercheur·es et doctorant·es du laboratoire et de partager des résultats de recherche qui peuvent intéresser l'ensemble des membres. Aussi, dans le cadre de l’analyse d’une enquête quantitative financée par l’Ined dont les données ont été fraîchement mises à disposition, l’équipe de chercheur·es qui le traitent a organisé deux jours dans un lieu hors de Paris pour discuter et partager les premiers résultats de l’enquête. Des initiatives de résidences d’écriture sont aussi mises en place, souvent entre doctorant·es (c’est le cas notamment des doctorant·es du Centre d’études des mouvements sociaux en 2022).

13 Par exemple, les chercheur·es peuvent prévoir la réalisation de certains entretiens par téléphone ou en visioconférence, afin de faciliter un travail des émotions en surface (Hochschild, 2017).

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Margaux Boué, Magali Mazuy, Pauline Mullner et Lucie Wicky, « Le travail émotionnel dans les recherches sur les violences de genre. Regards croisés sur un impensé au sein du monde académique »Socio-logos [En ligne], 20 | 2024, mis en ligne le 17 avril 2024, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/socio-logos/6778 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/socio-logos.6778

Haut de page

Auteurs

Margaux Boué

Doctorante en sociologie, Université Lyon 2, Centre Max Weber (CMW). Contact : margauxboue[at]gmail.com

Articles du même auteur

Magali Mazuy

Chargée de recherche à l’Ined et chercheuse associée au Centre Max Weber (CMW). Contact : mazuy[at]ined.fr

Pauline Mullner

Doctorante en sociologie, Université Paris Cité, Centre de Recherche sur les liens sociaux (Cerlis), Ined. Contact : pauline.mullner[at]gmail.com

Articles du même auteur

Lucie Wicky

Doctorante en sociologie, EHESS, Centre Maurice Halbwachs (CMH), Ined, EUR GSST. Contact : lucie[at]wicky.fr

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Search OpenEdition Search

You will be redirected to OpenEdition Search