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« Pour une éthique processuelle » : entretien avec Claudine Burton-Jeangros, professeure à l’Université de Genève

Interrogée par Margaux Boué, Laurine Thizy et Pierre Bataille (pour Socio-logos)
Claudine Burton-Jeangros, Margaux Boué, Laurine Thizy et Pierre Bataille

Texte intégral

1Claudine Burton-Jeangros est professeure ordinaire de sociologie au département de sociologie de l’Université de Genève. Ses travaux en sociologie de la santé (sur des objets comme le VIH, les maladies infectieuses, la vaccination, les dépistages, etc.) montrent comment différent·es acteur·ices s’approprient la catégorie de « risque » sanitaire et questionnent les inégalités sociales de santé. Ses recherches l’ont amenée à se spécialiser progressivement dans la réflexion éthique en sciences sociales. Elle est notamment à l’origine de la constitution d’un « groupe de travail » (GT) dédié à « l’éthique de la recherche en sociologie » au sein de l’Association internationale des sociologues de langue. La thématique de l’éthique de la recherche étant au cœur des réflexions menées au sein du Comité exécutif de l’AFS depuis de nombreuses années, le comité de rédaction de Socio-Logos a voulu s’associer à deux des coordinatrices de ce dossier sur l’éthique en terrains sensibles (Margaux Boué et Laurine Thizy) pour participer à cette rencontre visant à faire partager, le temps d’un entretien, les fruits de la longue expérience de Claudine Burton-Jeangros quant aux questions pratiques et épistémologiques que soulève la mise en place de procédures institutionnelles de prise en charge de l’éthique des recherches en sciences sociales.

MB : Pour commencer cet entretien, j’aimerais bien revenir sur votre trajectoire scientifique. Qu'est-ce qui vous a amenée à vous intéresser, dans votre parcours universitaire, à ces questionnements éthiques ?

C'est lié à mon domaine de spécialisation, qui est celui de la sociologie de la santé. Dès lors qu'on travaille avec des patient·es, avec des médecins… Chez eux, chez elles, la question de l'encadrement éthique de la recherche est établie depuis plus longtemps : il y a des comités, des codes d'éthique et des questionnements ad hoc. D’assez longue date donc, j'ai été confrontée au fait de devoir passer par des instances éthiques pour faire évaluer les projets, notamment pour accéder à des patient·es dans des services hospitaliers ou pour atteindre des populations ayant des diagnostics spécifiques, à la différence de beaucoup de mes collègues. Quand on travaille dans d'autres champs de la sociologie, ce ne sont pas des questions qui se posent et c'est pour ça que, dans ma faculté, j'ai assez rapidement été identifiée comme la « garante éthique ». J’étais celle qui avait plus d'expérience que tout le monde, parce que j'avais été amenée, à travers les projets, à faire des dépôts, à discuter avec des médecins. C'est comme ça qu’au sein de ma faculté en sciences de la société, j'ai rapidement été mobilisée sur ces questions-là.

PB : Est-ce que vous pourriez nous donner un peu plus d'éléments de contexte, donner des exemples : sur quoi portaient vos recherches, quel type de médecin, quel type d'intégration est-ce que vous avez eu avec ces institutions-là, quels questionnements cela vous a posé vous personnellement ?

Les premiers projets, c'était par exemple mener des recherches dans des services pour personnes défavorisées… En particulier, certain·es étudiant·es ont fait des stages dans des services de santé et il a fallu dès lors obtenir une évaluation éthique du projet avant que la récolte de données puisse se faire. Il faut informer les patient·es qu'on fait de l'observation, on fait signer des formulaires de consentement avant de les interviewer. Il y a eu également des doctorant·es qui ont travaillé autour de la question de l'obésité des enfants, avec des recrutements à travers des milieux professionnels. C'était aussi en réponse à la demande des professionnel·les de santé qui ont pour habitude que toutes les études menées au sein de l'hôpital ou en lien avec les services de santé aient été validées par un comité d'éthique. Un autre exemple, c'est une doctorante qui a travaillé sur les femmes infectées par le VIH, qui a recruté ses enquêtées à travers les médecins dans différents hôpitaux. Là, évidemment, c'est la première condition posée par les professionnel·les, d'avoir obtenu la validation. En Suisse, une loi fédérale relative à la recherche sur l'être humain est entrée en vigueur en 20141. Ça a changé aussi les pratiques. Avant, l'éthique médicale était locale, elle se faisait à travers des commissions locales rattachées aux hôpitaux. Depuis la loi fédérale, on a des commissions cantonales d'éthique de la recherche (CCER) qui fonctionnent selon un modèle homogène à l'échelle suisse. Cette loi considère que toutes les données qui relèvent de la santé concernent la recherche relative à l'être humain. Mais la santé, ça veut dire beaucoup de choses. Est-ce que c'est le bien-être ? Est-ce que c'est l'état de santé auto-évalué ? Est-ce que c'est un diagnostic d'une maladie spécifique ? Donc encore aujourd'hui, plus de dix ans après, il y a toujours des discussions sur le périmètre de la loi afin de savoir quels projets en relèvent ou non. Mais ce que j'ai vraiment appris au cours de cette période, c'est que dès lors qu'on collabore avec des services de santé, les projets relèvent de cette loi relative à la recherche sur l'être humain. Parce qu’eux vont l'utiliser comme garde-fou pour garantir l’anticipation des enjeux éthiques par les chercheur·euses de sciences sociales.

PB : Le schéma que vous décrivez, c'est un positionnement qui est presque réactif, dans le sens où les questions éthiques viennent en fait suite à une confrontation.

Oui, on nous les a imposées. On me les a imposées dans mes projets, parce qu'elles étaient établies dans ces domaines-là. Après, s'est posée la question de longue date de l'inadéquation des modèles de l'éthique médicale à nos projets de sciences sociales, et de comment on essaye de développer des approches plus en phase avec la recherche qualitative. L'enjeu est souvent là. Les méthodes plus ethnographiques sont souvent mal reçues, mal évaluées par ces commissions d'éthique médicale très positivistes, qui s'inscrivent dans un modèle de la recherche quantitative standardisée, avec des hypothèses, avec des preuves établies grâce à des données très objectives, etc. Et c'est tout le malaise, ensuite, pour arriver à faire valoir des démarches de recherche qualitative. D’après mon expérience, tous les projets que j'ai soumis dans ces commissions médicales ont été approuvés, avec parfois beaucoup d'allers-retours, beaucoup de frustration chez les chercheur·euses de sciences sociales. Mais ils ont toujours fini par être acceptés. Cependant, ça formate. J'ai vu aussi à quel point les formulaires de l'éthique biomédicale ont une manière particulière de penser la recherche. Et on s'y conforme pour pouvoir obtenir leur validation. Ça, ça a tendance à réorienter certaines questions de recherche, ou en tout cas des manières de penser le rapport au terrain, notamment chez les doctorant·es.

MB : Est-ce que vous auriez des exemples précis ?

Typiquement, les formulaires de la commission cantonale d'éthique de la recherche (CCER) ont recours à un vocabulaire particulier. Il faut formuler des hypothèses, expliciter des endpoints, des outcomes. En plus d’un vocabulaire médical, il faut aussi émettre des critères d'inclusion et d'exclusion des membres de la population. Donc c'est vraiment une certaine idée de la recherche, qui est aussi très fortement représentée parmi les personnes qui évaluent les demandes. Et les questionnements qui reviennent après aux chercheur·euses pour des précisions, des clarifications relèvent pour beaucoup d’incompréhensions sur nos manières de faire de la recherche. Typiquement : pourquoi votre échantillon n'est pas représentatif ? pourquoi est-il si petit ? Alors après, ça pose toute la question de la frontière très floue entre l'éthique et la méthodologie. C'est un des enjeux dans les discussions qu'on a eues autour de l'éthique. Les questions d'éthique relèvent des standards éthiques, des relations avec les personnes qui participent, mais elles ne doivent pas se porter sur le design méthodologique ni remettre en cause le fait qu'on ait choisi par exemple de faire de l'observation participante ou des entretiens avec un petit échantillon. Mais cette confusion-là, elle reste très difficile à lever. L’un des arguments sur lesquels ça reste flou, c'est que les principes d'éthique biomédicale disent qu'une recherche éthique, c’est un équilibrage entre la méthodologie et l’apport de connaissance : un design de recherche va être jugé adéquat lorsqu’il va effectivement apporter des connaissances qu'on peut juger utiles, importantes. Et pour certain·es évaluateur·ices, une recherche qualitative ne répond pas à ces critères-là. Donc il y a un souci aussi d'éduquer les membres des commissions d'éthique hors sciences sociales, pour faire valoir la valeur et la pertinence de la recherche qualitative, et la recherche en sciences sociales.

LT : Ces commissions, de qui sont-elles composées ? Est-ce que ce sont d’ancien·nes médecins ?

C'est beaucoup des médecins, des psychologues. Je crois que maintenant à Genève, il y a un·e représentant·e des patient·es, mais il y a surtout des chercheur·euses affilié·es au monde de la recherche biomédicale. Et ça reste une marque de ces commissions-là.

PB : Ce que vous décrivez, c’est une espèce de lutte liée au niveau de connaissance que la recherche est censée apporter. Si le niveau de connaissance est estimé élevé, certaines questions éthiques vont être un peu mises en sourdine. Inversement, si le niveau de connaissance n’est pas bien identifié, les raisons éthiques vont passer par-dessus.

Si on pense que le projet n'est pas un bon projet, un projet qui ne mérite pas d'être soutenu, c'est facile quelque part. Les arguments éthiques, ça peut être un argument… On peut poser des tas de questions, on peut mettre des embûches dans l'accès aux patient·es, dans la manière dont on va pouvoir les recruter, dans la manière de présenter le projet. Ça peut réduire les chances que le projet puisse se mettre en œuvre. Mais je ne dirais pas que c'est fait explicitement de cette manière-là. C'est plus fondamentalement cette incompréhension des commissions médicales envers la recherche en sciences sociales. Ça reste un enjeu important, qui nécessite un travail du côté de la présidence de ces commissions. Ayant travaillé avec les commissions de ma région depuis assez longtemps, il y a du chemin qui se fait. Mais c'est vraiment du travail collectif. Il a fallu faire nos preuves, montrer qu'on apportait des connaissances importantes et qu'on savait comment gérer les enjeux éthiques. Ça a pris du temps. Au début, il y avait quand même un certain nombre de réactions de méfiance.

LT : Et est-ce qu'il a été question, dans la composition de ces commissions, d'intégrer justement des chercheur·euses en sciences sociales qui ont une meilleure connaissance de la méthode ethnographique ?

C'est une des questions qui est posée. En même temps, il ne faut pas négliger le fait que si on devient membre d'une telle commission, c'est un travail gigantesque. C'est un travail de milice2. Donc les collègues de sciences sociales ne se pressent pas forcément à la porte de cette commission-là, en sachant que si on y va, ça va être un temps de travail conséquent. Et puis c'est une minorité, les projets de sciences sociales dans les commissions médicales. À Genève, nous avons plutôt essayé d'orienter nos efforts sur des instances en sciences sociales, à l'échelle locale ou à l'échelle internationale avec le Groupe de travail (GT) 30 « Ethique de la recherche en sociologie » de l’Association internationale des sociologues de langue française (AISLF), pour faire un contrepoids et évaluer des projets plus proches de nos disciplines3. Parce qu'après, sinon, on va évaluer les projets des médecins, les projets des psychologues… c’est-à-dire des projets pour lesquels on n'est pas compétent·es non plus. Ça devient de grosses machines bureaucratiques, ces commissions d'éthique. Il ne faut pas négliger le fait que ça se formalise de plus en plus.

PB : Vous avez été membre de la commission universitaire d'éthique de la recherche au niveau de l'université et ensuite aussi au niveau de la faculté ?

  • 4 Dans le contexte universitaire suisse, le terme « corps intermédiaire » fait référence à un groupe (...)

C'est dans l'autre sens : la faculté a été précurseure et en 2014, j'étais la garante éthique à moi toute seule parce que les demandes sont arrivées de l'extérieur. C'est comme ça que l'éthique se met en place, c'est parce que certains financements, européens typiquement, demandaient que le projet ait été évalué par une instance éthique. Les collègues ont commencé aussi à voir que les revues scientifiques leur demandaient si leur projet avait été évalué par une commission d'éthique. Comme il y avait des demandes encore assez éparses au sein de ma faculté et que j'avais cette connaissance à travers les projets de sociologie de la santé, on m'a demandé d'être la référente éthique. J'ai accepté de le faire, et un jour, j’ai été en désaccord avec une collègue sur la manière de procéder sur le plan éthique. À ce moment-là, j'ai dit que je ne pouvais pas être toute seule, qu’il fallait qu'on mette en place une commission d'éthique dans ma faculté, qui représente les différentes disciplines et qui permette d'être un collectif qui réfléchit ensemble. C'était intéressant parce qu'à ce moment-là tout le monde a dit mais « moi j'y connais rien en éthique donc je veux pas faire partie d'une commission d'éthique ». Le fait est qu'on apprend en faisant. On apprend justement en se frottant à différentes instances, en voyant quelles sont les questions qui sont posées. Donc on a mis en place cette commission qui représentait non seulement les professeur·es mais aussi le corps intermédiaire4, le personnel administratif et technique. C’était donc très participatif et cette commission a évalué les projets des chercheur·euses à la demande : celles et ceux qui pensaient avoir besoin d'une évaluation venaient chez nous. Ça a duré peut-être cinq ans, jusqu'à ce qu'au niveau central, l'université décide que non, on ne pouvait pas "bricoler" comme ça dans les facultés à la demande. Il fallait désormais que tous les projets soient évalués par une instance centrale d'éthique de la recherche. La commission universitaire (CUREG) s'est mise en place en 2019, et a éliminé les commissions facultaires. Au sein de ma faculté, nous étions défavorables à ça en disant « on évalue le mieux les projets quand on est au plus proche de nos disciplines ». Justement, c'était un de nos arguments de dire « il faut que ça soit des gens de sciences sociales qui évaluent les projets de sciences sociales ». La commission universitaire au niveau central nous a dit « non, non, non pas du tout, il y a des conflits d'intérêt ». Il fallait donc ramener l'évaluation à un niveau plus large avec de nouveau ce modèle de la neutralité, de l'objectivité, du positivisme. Il fallait avoir des standards éthiques très précis, sur lesquels tout le monde est d'accord et sur lesquels on peut trancher sur le fait qu'un projet est éthiquement acceptable ou pas. Donc on a perdu ce combat-là. Mais on a été réintégré·es. Je fais aujourd'hui encore partie de la commission centrale de l'université, dans laquelle nous sommes une quarantaine : c'est une grosse machine. Là-dedans, j'évalue quelques projets dans l'année, mais des projets de sciences sociales plutôt, ou de psychologie.

MB : Comment ces projets de recherche en SHS parviennent jusqu’à vous, comment savoir quels projets relèvent de la commission et quels sont ceux qui n’en relèvent pas ? Est-ce que vous pouvez aussi nous parler du processus d’évaluation un peu plus en détail ?

La règle, aujourd'hui, c'est que tous les projets à partir du doctorat doivent être soumis à cette commission d'éthique universitaire, pour autant qu'ils récoltent des données auprès de personnes. Il y a un formulaire pour valider le fait qu'on relève de la commission ou pas, et tous les projets de sciences sociales, évidemment, cochent les cases. Alors on entre dans un processus d'évaluation avec un formulaire qu'on doit documenter, dans lequel est venue s'ajouter la question de la gestion des données. C'est l'éthique sur le terrain dans les interactions avec les participant·es à la recherche. Mais on est aussi très surveillé·es quant aux outils avec lesquels les données sont récoltées : est-ce qu'on n'utilise pas nos téléphones portables mais bien des outils dédiés ; comment on sauvegarde nos données ; où est-ce qu'on les sauvegarde ; comment on sépare les données personnelles des données audio et des données retranscrites ; qu'est-ce qu'on en fait à la fin d'un projet ; combien de temps on garde nos données ; qui y a accès, etc. Il y a un périmètre qui s'est élargi, avec maintenant le service juridique de l'université qui est aussi très présent dans tout ça, avec un data protection officer, un « officier de la protection des données ».

MB : Justement, en termes de protection des données, quelles sont les exigences ?

On est dans une situation assez hallucinante dans le canton de Genève, avec une loi sur la protection des données qui n'est pas pensée pour la recherche. En fait, quand on récolte des données personnelles sensibles, c'est le Conseil d'État du canton qui doit valider les projets. Donc le Conseil d'État, c'est l'instance exécutive du canton, ce qui fait perdre un temps épouvantable et qui n'est pas du tout pertinent parce qu'ils n'ont pas la compétence. Ça montre comment l'éthique est arrivée, s'est immiscée dans nos pratiques de recherche, dans un cadre législatif, dans un cadre normatif qui n'est pas adéquat. Maintenant, cette loi cantonale est en train d'être révisée donc ça va changer. Mais c'est un travail des cinq dernières années pour arriver à mettre tout ça en adéquation, pour qu'on puisse passer par la commission d'éthique de l'université sans que ça prenne trois ou six mois parce que le Conseil d'État doit se prononcer. Sachant qu’en Suisse, tout est très local, très cantonal, on n'est pas du tout dans un format centralisé à la française. Donc ce qui se passe à Genève est encore différent de ce qui se passe dans le canton de Vaud, à côté de chez nous. Les complications, c'est quand nos chercheur·euses font des terrains ailleurs qu'en Suisse, ailleurs qu'à Genève : une doctorante qui fait du terrain aux Philippines, est-ce que le Conseil d’État genevois doit statuer sur son projet ? Ça pose des questions qui sont compliquées.

MB : Est-ce qu'aujourd'hui, il y a des formations un peu plus standardisées qu’auparavant pour ces 40 personnes qui ont rejoint la commission centralisée de l'université ? Ou est-ce que c'est toujours quelque chose qui se fait « sur le tas » ?

Ce que la commission de l'université (CUREG) a fait, c'est qu'une fois par mois il y a une rencontre de la commission dans laquelle on aborde différents sujets, avec des invité·es pour traiter par exemple des relations avec certains pays, de la question du consentement oral, de l'observation délibérée ou clandestine, de la gestion des données aussi : quels logiciels on peut utiliser, quels instruments on peut utiliser, etc. Il y a un effort de formation qui est fait à travers cette réunion mensuelle des membres de la commission, à laquelle tout le monde ne participe pas, mais qui montre aussi une éthique en train de se faire. On a des intervenant·es, puis on discute et on dit « du point de vue de la sociologie, ça, ça ne tient pas », ou « voilà quels sont les enjeux que ça pose pour nous ». Les psychologues amènent leur perspective, il y a un travail collectif d'élaboration de normes. Progressivement, on discute des bonnes pratiques. J'avais été sollicitée il y a quelque temps sur la question de la récolte de données, ce qu'on appelle les statistiques ethniques, comment on récolte des données sur l'origine ethno-raciale des personnes : quelles sont les pratiques, quels sont les usages, qu'est-ce qu'on fait dans d'autres pays, etc. Ça a fait l'objet d'une discussion au sein de la commission, et ensuite d'une note. La commission laisse des traces de ces débats, sur le site de la CUREG à l'université de Genève, avec des FAQ – des Frequently Asked Questions – dans lesquelles on décrit les questions qui ont été débattues, pour informer les chercheur·euses qui vont déposer leurs projets auprès de la commission5. Par exemple, aujourd'hui, on peut déposer un projet en disant qu’on va obtenir un consentement oral seulement. On n'a pas besoin d'un consentement écrit. Ça, c'est issu d'une négociation de plusieurs mois entre les membres de la commission, avec au départ une vision très restrictive du type « il faut forcément une signature ». Puis, sous l'influence des chercheur·euses de sciences sociales, notamment de cas concrets d'études, on a montré qu’il y a des situations dans lesquelles c'est contre-productif et qu’il faut qu'on puisse se contenter du consentement oral. Donc c'est vraiment un travail d'élaboration qui n'est pas inintéressant finalement, il y a des débats, il y a parfois des conflits, des tensions, mais il y a des choses qui bougent quand même.

LT : Au sein de cette commission justement de 30-40 personnes, vous disiez qu’il y a des sociologues, des psychologues, mais il y a aussi des personnes issues d'autres disciplines ?

En principe, toutes les facultés sont représentées : les sciences économiques, la faculté de traduction et d'interprétation, la théologie même. L'idée, c'est qu'il y ait un·e représentant·e de chacune des disciplines. La médecine est là aussi, même si ses projets passent plutôt par la commission cantonale qui relève de la loi fédérale. Ce qui prévaut, c'est la loi fédérale, mais les projets de recherche qui ne relèveraient pas du niveau fédéral arrivent à la commission de l'université. Là où la loi de 2014 est un peu en flottement, c’est sur la définition de ce qui relève ou non de ses compétences. Si un projet, par exemple, est mené à l'hôpital auprès de patient·es, ça relève de la loi fédérale : dans ce cas, on demande à la commission cantonale (CCER) et on ne passe pas du tout par l'université (CUREG). Ce n'est que si on ne dépend pas de la loi fédérale qu'on passe par la commission universitaire. Donc déjà, ça, il faut faire comprendre aux chercheurs et chercheuses quels sont les bons embranchements, autour de cette question de « qu'est-ce qui relève du domaine de la santé ou pas ? ». Et comme c'est assez flou, la commission cantonale a eu tendance à resserrer son périmètre, pour avoir moins de travail, en sachant qu'il y a une commission universitaire qui va gérer les autres projets – parce que c'est un travail qui est conséquent aussi.

LT : Et pour les chercheur·ses, il existe une formation à ces démarches ?

En termes de formation, on met en place des modules d'école doctorale consacrés à l'éthique de la recherche et à la gestion des données. J'en ai fait quelques-uns avec des collègues de l'Université de Lausanne, Marta Roca i Escoda et Pablo Diaz. On fait ça tous les deux ans à l'échelle de la Suisse romande. On a en général une quinzaine de doctorant·es, qui sont soit tout au début de leur projet de thèse, soit à la fin. Pendant deux jours on échange, on discute sur les enjeux éthiques. Pour celles et ceux qui sont au début, il faut passer par une commission d'éthique, et l’enjeu est de comprendre à quoi il faut faire attention. En fin de thèse, l’enjeu est plutôt le décalage entre ce qui avait été pensé et présenté dans la demande de validation éthique, et ce qu’il s'est passé au cours de leur recherche. À la fin, les étudiant·es viennent plutôt pour débriefer, pour dire « voilà j'avais prévu ça, mais il s'est passé ça, est-ce que c'est éthique ? Est-ce qu'on va me taper sur les doigts ? Est-ce qu'on va me réprimander ? ». Il y a un important souci de bien faire et de ne pas être soumis à des critiques sur le plan de l'éthique de la recherche. C'est pour ça que c'est important, ce travail auprès des doctorant·es.

PB : On a beaucoup parlé du caractère un peu restrictif, un peu limitant de tout ce processus. D’après votre expérience, est-ce que c’est aussi une occasion de développer des façons de faire qui étaient peut-être un peu inconscientes avant, et de pratiquer la recherche autrement ?

Je pense qu'il y a des aspects positifs aussi. Les discussions, notamment au sein de l'université, où il y a débat, permettent de rendre plus transversales certaines questions auxquelles on est toutes et tous confronté·es, mais que les chercheur·ses ont souvent géré dans la solitude. Il y a des questions éthiques difficiles, et on ne sait pas nécessairement comment les traiter. Donc avoir des instances où les mettre en discussion, c'est utile, notamment pour les jeunes collègues. Je pense que ça les prépare, ça les fait réfléchir à des choses auxquelles ils et elles n'auraient pas pensé avant d'aller sur le terrain. Je pense qu’il y a longtemps eu un peu de naïveté, sur le fait qu'on arrivait, tout se passait bien, on était tranquille et on n’avait pas à se poser de questions. Sauf qu’il y a beaucoup d’inconfort, il y a beaucoup de questions difficiles. Et les avoir anticipées, avoir préparé quelques outils, quelques ressources avant d’aller sur le terrain, c’est utile. Aujourd’hui, j’ai un peu révisé mon jugement, qui était très négatif au départ, quand les comités étaient très corsetés dans un modèle biomédical. Je pense maintenant que c’est utile, aussi pour nous protéger, parce que c'est ça, l'autre enjeu aujourd'hui. On nous demande de rendre des comptes. Y compris les participant·es à la recherche, qui tout à coup viennent dire « mais attention là, comment vous avez travaillé, est-ce que c'est légitime ? ». Le monde a changé et notre rôle de chercheurs, de chercheuses dans l'univers social, dans la société civile, est différent. La recherche a besoin de montrer qu'elle prend ces questions au sérieux, notamment la protection de données. D'un autre côté, bien sûr, c'est une manière de bureaucratiser et de formaliser la recherche. Tout l’enjeu est de trouver le juste milieu.

LT : Je reviens à la formation, parce qu’on a parlé des jeunes collègues, en début de thèse, mais qu’en est-il d’une façon plus générale ?

  • 6 BURTON-JEANGROS Claudine (dir.) (2017), L’éthique (en) pratique : la recherche en sciences sociales(...)

Ce qu'on constate, c'est que les gens sont peu formés. Ça, c'est l'autre enjeu sur lequel on voulait travailler avec le GT30, ce groupe de l’AISLF. La question, c'est de former les chercheurs et chercheuses dans les universités, parce que l'éthique de la recherche n’est pas intuitive, d'autant plus quand les normes deviennent de plus en plus nombreuses. À Genève, dans les cours de master notamment, on introduit ces questions-là auprès des étudiant·es, mais pas autant qu’on le voudrait. Ça crée aussi de la résistance dans les plans d'études, parce qu'on n'a pas le temps, parce qu’il faut faire sa place par rapport à d'autres enjeux. Mais il y a un besoin, et aujourd'hui je constate un déficit de la part de beaucoup de collègues, qui est générationnel aussi. Les anciennes générations ont pu longtemps éviter ces questions-là. Les plus jeunes sont beaucoup plus exposé·es, mais il y a des manques de connaissances et de pratiques à développer. Quand on a établi la commission facultaire (entre 2014 et 2019), c'était un de nos grands objectifs : on est là pour échanger, pour répondre à des demandes ponctuelles, pour faire des journées d'échange autour des questions d'éthique, qui intéressent finalement beaucoup de gens, et qui permettent d'être mieux armé·e après, quand on se retrouve confronté·e à la commission qui dit ça, ça et ça6. On sait bien que ce sont des négociations, des compromis, de l'argumentation aussi sur « qu'est-ce qui est vraiment important », sur « qu'est-ce qu'on ne veut pas lâcher ». Et l’enjeu, c’est de savoir comment aborder ces questions-là, et d'être équipé·e, tout simplement. Moi, ce que je pense aujourd'hui de l'éthique, c'est qu'il en faut un peu mais pas trop. Dès qu'on met en place des instances, on voit des mécanismes de formalisation et d'expansion…

LT : Justement, cette formalisation, est-ce que ce n’est pas le problème ?

C'est comme l'évaluation des articles : quand on évalue sur le plan éthique les projets des autres, on cherche toujours la petite bête quelque part, on cherche toujours le truc qui pourrait ne pas fonctionner. On anticipe tellement de choses, oui ça peut-être utile, mais il ne faut pas non plus complètement fermer et freiner. Il y a des grands principes auxquels il faut être attentif, il faut se poser les bonnes questions. Nous, ce qu'on essaie beaucoup de dire, c’est que ce n'est pas juste une validation d'un projet au début, ce n’est pas, voilà, vous avez fait vos formulaires, vous nous avez dit que vous alliez sauvegarder vos données comme ça, puis c'est bon. C'est plutôt de dire : les questions, elles se reposent six mois après, quand on est sur le terrain, deux ans après, quand on écrit. Et c'est à ce moment-là qu'on a aussi besoin de pouvoir discuter et échanger. Et donc l'idée, c'est d'avoir cette éthique processuelle, cette éthique en train de se faire, qui évolue au fil des projets, et pour laquelle on doit trouver des lieux d'échange et des personnes avec lesquelles aborder ces questions. Les questions d'éthique n'ont pas de réponses tranchées : c'est, à chaque fois, des lieux d'argumentation, de négociation, et puis de jurisprudence. On a dit oui à telle chose, donc maintenant on s'appuie sur cette règle-là. Mais tout ça, c'est la mise en pratique des règles. Et ça, moi je trouve ça passionnant, cette idée de ne pas dire « on vous donne une validation éthique au début, et ensuite débrouillez-vous, faites ce que vous voulez, et on contrôle rien, et vous êtes livré·e à vous-même ».

MB : Je reviens à la Commission cantonale : est-ce qu'il y a ce même travail de contrôle ?

Non. Non, parce que dans ce modèle, la validation se fait une fois au début. Et après, une fois validé le questionnaire, le recrutement des participant·es, c’est « circulez ». Cependant, cette commission cantonale (CCER) se donne quand même le droit de retourner voir comment les personnes ont travaillé, effectivement. Mais elle ne va à aucun moment leur poser des questions comme : « Est-ce que vous avez rencontré des nouvelles questions ? Comment vous y avez répondu ? » Et au niveau de la Commission de l'Université de Genève (CUREG) non plus, cette éthique processuelle n'est pas prévue.

En revanche, nous avons instauré un travail de ce type dans la faculté des sciences de la société, au niveau des étudiant·es de master. On a préparé des capsules vidéo de formation aux enjeux d'éthique de la recherche et élaboré un document d'auto-analyse de ces enjeux7. On a donc mis en place une procédure ad hoc, où les encadrant·es de travaux de master en sciences sociales abordent les questions éthiques avant d'aller sur le terrain. Et on demande à l'étudiant·e de documenter aussi les enjeux éthiques après le terrain, dans une nouvelle discussion avec la personne qui l'encadre, pour voir comment les questions ont évolué, qu'est-ce qu'on a appris, qu'est-ce qu'on a dû ajuster, qu'est-ce qu'on a fait évoluer dans sa manière de travailler. Et ça, c’est du matériau intéressant pour comprendre quelles sont les questions qui émergent du terrain, qu'est-ce qu'on peut en faire, comment on peut aussi développer des bonnes pratiques, en échangeant sur les problèmes rencontrés. Récemment, une étudiante de master avait fait des entretiens qualitatifs, et puis une des personnes qu'elle avait interviewées a voulu relire les extraits d'entretien qui étaient dans le mémoire, et les réécrire. Et l'étudiante était très embêtée par rapport à ça. Donc ça, par exemple, c'est important d’en discuter avec les étudiant·es : qu'est-ce qu'on dit aux interviewé·es, est-ce qu'on leur donne la possibilité de corriger les extraits d'entretien ou pas ? On peut avoir des arguments pour, des arguments contre, mais il faut réfléchir aux enjeux de ce que l'on propose, d'autant plus aujourd'hui que les travaux sont de plus en plus souvent disponibles en ligne, donc les interviewé·es peuvent aller voir ce qu'on a fait de leur parole. Cette transparence et cette circulation des données, ça pose aussi de nouvelles questions qui interpellent les chercheurs et les chercheuses. Donc voilà, au niveau des étudiant·es de master, on essaye de travailler sur cette éthique processuelle, pour éviter qu’ils et elles soient complètement démuni·es et perdu·es. Les réponses sont rarement tranchées : il faut accepter l'inconfort. C'est ça, un de mes messages, aux jeunes chercheurs et chercheuses. C'est de dire que la recherche est une activité sociale, qui influence le monde dans lequel on mène nos travaux, qui amène des réactions, qui fait émerger des choses dans lesquelles on va être partie prenante. Et parfois, ce n'est pas confortable, on n'est pas à l'aise. Donc, il faut être préparé·e à ça, pour ne pas tomber des nues au moment où tout à coup les interviewé·es vous interpellent, et finalement contestent votre rôle.

PB : On en a parlé à plusieurs reprises, mais on va maintenant revenir sur la question du GT30 « éthique de la recherche » de l’AISLF. Ce groupe de travail éthique existe depuis 2019 : est-ce que vous pourriez nous raconter comment ce projet-là s'est mis en place ?

J’ai invité Jean-Michel Chaumont8 à Genève, en 2017-2018, quand on était encore dans le format de la commission facultaire d'éthique de la recherche, dans le cadre d'une de nos journées de réflexion sur l'éthique de la recherche. Avec Jean-Michel, on avait les mêmes constats : d'un côté, nos institutions veulent à tout prix standardiser, homogénéiser, faire passer tous les projets par une évaluation éthique. De l’autre, les chercheur·ses de sciences sociales demandent à réfléchir aux enjeux, mais de manière processuelle. Ils et elles veulent faire reconnaître la valeur de la recherche qualitative et des précautions éthiques, et aussi arrêter d'être pris·es pour des incompétent·es dans le domaine. L'idée est de dire « ce n'est pas parce qu'on n'a pas de commissions d'éthique comme en médecine qu'on ne sait pas ce qu'on fait. Mais réfléchissons collectivement ». Après ça, on a organisé une réunion à Louvain-La-Neuve, chez Jean-Michel Chaumont, en 2019, à l'échelle francophone. On est allé·es chercher des collègues en France, au Canada, au Québec, en Afrique aussi, pour élargir le périmètre. Et puis, on a discuté deux jours autour de nos questionnements. L’enjeu était de sortir du modèle de la critique et de la colère, sur le mode « on ne nous écoute pas, ils n'ont rien compris, ça ne va pas ». Un sociologue canadien, Will Van den Hoonaard9, a beaucoup écrit là-dessus, plusieurs ouvrages. Et oui, on peut se plaindre, mais ce n'est pas suffisant. Il faut qu'on arrive à développer un modèle alternatif et à faire valoir notre point de vue, plutôt que d’être dans la seule contestation. C'est là, en 2019, qu'on s'est dit « on va créer le GT30 ». On avait rédigé un appel à contribution pour la conférence de Tunis10, qui a été repoussée [en raison de la pandémie de Covid-19]. On a fait une session en 2021 en ligne, ce qui a quand même entravé la bonne construction du collectif. Enfin, même si la période de la pandémie n'a pas été très bonne, le GT30 s'est régulièrement vu. Et puis au printemps de cette année, début 2023, on a fait un colloque à Genève sur l'enseignement de l'éthique de la recherche, dans lequel on voulait réfléchir à comment, dans nos différentes institutions, on peut essayer de promouvoir l'éthique. Parce que c'est en formant les nouvelles générations, et les anciennes aussi, qu'on va pouvoir être crédibles et développer des pratiques qui ne sont pas seulement celles de quelques spécialistes de l'éthique, mais qui soient partagées plus collectivement. Donc on a eu ce colloque, en ligne de nouveau, cette fois aussi pour des raisons environnementales. Mais comme nos contraintes institutionnelles sont différentes, c’est difficile d’identifier des leviers possibles pour introduire des choses pérennes et transversales. Et puis plus récemment, on a lancé un nouvel appel à contribution pour la conférence qui aura lieu à Ottawa en juillet 202411, où on espère se rencontrer enfin et pouvoir échanger. C'est comme ça que s'est constitué ce groupe, à partir de quelques personnes qui se battaient dans leurs universités : Jean-Michel à Louvain-la-Neuve, les collègues au Québec, Éric Gagnon12 et Jean-Marc Larouche13 notamment, moi à Genève… On a essayé de mettre nos efforts ensemble. On n'avance pas très vite, mais on reste convaincu·es de l'importance d'échanger et d'offrir des lieux d'échange et de discussions, pour les doctorant·es notamment. On veut éviter cette image de l'éthique comme une « police de la recherche », entre guillemets. Le modèle que nous voulons promouvoir consiste à dire que les questions d'éthique de la recherche sont importantes, donc il faut développer de bonnes pratiques, être compétent·es. Parce que c’est aussi la crédibilité et la légitimité de nos recherches et de nos disciplines qui sont en jeu ! Donc développons de bonnes pratiques collectives, partagées internationalement, pour avoir aussi des instances de validation éthique à l'image de ce que l'on veut promouvoir. C'est un peu ça le travail de fond ; on fait avec le cadre normatif tel qu'il est, mais on essaye de le faire un peu bouger, en s'associant à l'échelle francophone. Et ça fonctionne.

LT : Et vous sentez que le fait de pouvoir se réclamer un peu de cette coalition internationale, ça a eu un écho chez des tutelles européennes ou nationales ?

Je ne suis pas sûre qu'elle soit encore suffisamment visible et connue. Je parle des activités quand j'en ai l'occasion, mais je n'ai pas l'impression que ce soit déjà un lobby ou un groupe de pression évident. La Commission européenne, c'est très strict, et les chercheur·es essayent de faire au mieux dans ce cadre. Mais entre les deux, il y a ces groupes de niveau intermédiaire, qui essayent de développer une autre manière de penser l'éthique, de la valoriser, de dire aux chercheur·es « n'ayez pas peur de déposer votre projet, vous allez obtenir une approbation, vous serez d'autant plus solide ensuite pour aller sur le terrain. Quand vous irez négocier avec des partenaires de terrain, ça donnera une légitimité à votre projet, ça voudra dire qu'on vous a fait confiance, que vous savez quels sont les enjeux, que vous savez bien vous y prendre ». C'est à ce niveau intermédiaire qu'on essaye de continuer à travailler. Alors, on n'a pas encore fait de révolution majeure, mais il y a quand même une progression, à l'échelle locale, depuis cinq ans.

PB : On a abordé le cas suisse avec vous. Mais on comprend que ces questions sont ancrées dans des contextes nationaux, voire régionaux. Selon votre expérience, quels sont les points sur lesquels vous pouvez vous retrouver avec des personnes qui évoluent dans d'autres contextes ? Au contraire, sur quels points c'est tellement différent que vous n'avez pas eu grand-chose à échanger ?

Les questions sont souvent assez transversales. Les questions d'information et de consentement des participant·es, par exemple, sont souvent un enjeu central. On a donc travaillé à partir des formulaires d'information et de consentement en médecine, mais en les ajustant. Parce qu'on ne peut pas écrire des fiches d'information de dix pages puis demander aux gens de signer en trente secondes. Il faut trouver les moyens de respecter le principe de l'information, on doit dire aux gens ce qu'on fait, leur donner des informations s'ils veulent nous recontacter. Mais sans vouloir non plus se protéger à tout prix. D’ailleurs, c'est là aussi un enjeu. Les institutions, l'université notamment, ont ce souci de protéger leur réputation. Quand l’université met en place tous ces dispositifs-là, c'est aussi pour donner l'image qu'elle prend les choses au sérieux. Elle engage sa réputation. La manière dont nos institutions nous traitent, comment elles envisagent la question du formulaire d’information et de consentement, ce qu’elles nous demandent en termes de gestion des données, quels moyens elles nous donnent aussi pour avoir des espaces protégés, etc. ce sont des choses dont on parle ensemble. Parce que les institutions ne sont pas forcément prêtes non plus. Par exemple, chez nous, les règles usuelles, c'est d’avoir une liste papier des informations personnelles qui doivent être gardées sous clé dans le bureau de l'investigateur principal. Encore faut-il que l'investigateur principal ait un bureau dans lequel il y ait un tiroir qui peut être fermé à clé. Et quand l'investigateur change d'institution, les formulaires de consentement signés, où on est-ce qu’on les stocke ? S'ils sont dans une armoire quelque part, quand les chercheur·ses bougent, est-ce que les institutions sont prêtes à donner des espaces de stockage pour ce matériel extrêmement sensible ? Il y a des problèmes concrets, on n'est pas seulement dans des grands principes. C'est ça, les éléments sur lesquels on partage, c'est la vie de nos projets, des cas auxquels on a été confronté·es... Après, il peut y avoir des règles locales. Mais dans beaucoup de projets, on a le financement dans un pays, le chercheur dans un autre, puis des terrains encore ailleurs. Donc, à ce moment-là, qui est légitime pour se prononcer sur le caractère éthique de la démarche de recherche ou pas ? Les commissions, lorsqu’elles affrontent des situations concrètes, ont parfois du mal dans un premier temps. Puis elles établissent des bonnes pratiques qu’elles essayent de reproduire jusqu'à ce qu'elles les transforment, les fassent évoluer, etc. Parfois, on découvre aussi dans les discussions à quel point les doctorant·es peuvent être laché·es par leur directeur ou directrice de thèse qui ne les équipe pas beaucoup, qui les envoie faire du terrain dans des lieux très compliqués. Ça, c'est aussi un enjeu éthique, de manque d'encadrement et de connaissance des encadrant·es. C'est pour ça que, quand je dis qu’on doit former les jeunes, on doit aussi former nos collègues parce qu'elles et eux aussi ont des déficits et ne se rendent pas compte des situations potentiellement problématiques dans lesquelles leurs doctorant·es peuvent se retrouver.

LT : Vous avez des heures qui sont allouées à toutes ces questions éthiques ? Parce que, comme vous le présentez, c'est un travail colossal.

Non, et c'est aussi un enjeu. Ce sont des choses auxquelles on s'intéresse et puis qu'on accepte de faire, mais qui viennent s'ajouter à la charge d'enseignement, aux projets de recherche. C'est pour ça qu’il n'y a pas plus de chercheur·es de sciences sociales dans la commission cantonale qui relève de la loi fédérale. Je pense que les membres de la commission seraient ravi·es d'avoir plus de collègues en sciences sociales. Mais ce sont des heures et des heures de travail et on essaie quand même encore de faire un peu de recherche...

MB : Vous savez si dans d'autres disciplines, il y a des heures qui sont allouées ?

Je ne sais pas. Je pense que ça serait comptabilisé comme tâche administrative. Après il y a quand même des collègues dans le bureau de la Commission universitaire à Genève (CUREG) où ils et elles sont 4-5 et se rencontrent toutes les semaines, etc. Pour elles et eux, en tout cas dans certaines facultés, c'est reconnu comme une partie de leur cahier des charges. Mais pas encore dans la mienne. Après ça se négocie : il faut aussi faire du travail de lobby pour que ça soit reconnu.

PB : De mémoire, dans le GT30, vous aviez invité l’Association française de sociologie (AFS) mais il n'y avait pas d'autres sociologues français·es. Comment est-ce que vous l'analysez ? Parce que ça paraît surprenant. Il y a des pays qui y sont très bien représentés, le Québec par exemple.

J'ai quand même le sentiment qu'en France, il y a une résistance à l'encadrement éthique assez prononcée. J'ai vu des réactions dans ce sens à différentes reprises : cela semble vraiment perçu comme une mainmise sur la liberté académique. Parce que si on commence à définir quels sont les sujets sensibles, ça définit quelle recherche est légitime ou pas, au nom de l'éthique. Le besoin de revendiquer fortement notre liberté académique est très présent. On avait un peu travaillé sur ces questions-là. On avait fait un bulletin de la Société suisse de sociologie (SGS/SSS), il y a 15 ans au moins, où on avait évalué la situation en Allemagne, en France, au Québec14. Et il y a des pays dans lesquels il y a une tradition plus implantée. Les sociologues américain·es ont eu leur code éthique très rapidement. Les institutions avaient leur commission d'évaluation éthique, etc. Les Anglais·es ont suivi, les Canadien·nes, très influencé·es par les Américain·es, aussi. Et puis il y avait des terrains, des no-man's land : la Suisse, la France. Je pense que la discussion part aussi des personnes qui sont prêtes à s'emparer de ces questions-là, puis à les faire travailler. En France aujourd'hui, j'entends les collègues dire « oui, il a fallu passer par la commission de l'INSERM ». C’est souvent dans des domaines de sociologie de la santé. Les collègues qui ont des projets européens doivent aussi rendre des comptes. Je suis d'ailleurs la référente éthique du projet Gendhi15 sur les inégalités de santé et de genre, les coordinateur·rices sont venu·es me solliciter. C'est intéressant, parce que ça permet de voir quels sont les enjeux et comment on arrive à naviguer entre des injonctions, des demandes, des pratiques. Il y a eu une résistance en France que j'ai sentie plus forte qu'ailleurs, mais ces changements sont en cours. Il y a eu des colloques aussi. L'année passée, j’ai participé à un colloque de jeunes chercheur·euses16 sur les enjeux éthiques par exemple. Il y a plusieurs initiatives aussi. Dans Gendhi justement, il y a un groupe de chercheuses qui veut faire une journée d'éthique de la recherche l'été prochain. Donc ça vient, parce que ça devient incontournable. Mais il ne faut pas se laisser imposer. Je pense qu'il y a eu une position un peu de retrait et de critique, qui un certain temps était plutôt contre-productive, en disant on se met les œillères, on ne veut pas savoir. Ces questions, elles vont nous arriver dessus, donc il faut s’en emparer et les faire évoluer à notre avantage, faire en sorte que notre voix soit clairement prise en compte.

MB : Aux États-Unis, il y a une judiciarisation des relations qui est beaucoup plus importante qu'en France. Et c'est aussi peut-être une des raisons pour lesquelles ça a été très balisé de ce côté-là ?

  • 17 ALDRIN Philippe, FOURNIER Pierre, GEISSER Vincent & MIRMAN Yves (2022), L’enquête en danger : vers (...)

Ça va ensemble. Parce que si on a une population très prompte à déposer des plaintes ou des acteur·ices sociaux·ales qui ne sont pas d'accord, il est davantage nécessaire de se protéger. Et il ne faut pas tomber dans ce travers-là non plus. Il y a eu des publications en France sur ces questions-là17. Il faut aussi que les universités, les institutions, soient prêtes à protéger leurs chercheur·ses contre la société civile, contre les tribunaux. Parce qu'on sait qu'il y a eu des cas de jeunes chercheur·ses auxquel·les on a demandé de donner leurs données de recherche en ayant travaillé sur des pratiques relevant de la justice. Et là, il faut que les institutions soient aussi prêtes à prendre leur défense, en disant qu’on ne peut pas les prendre en otage. Il y a eu quelques cas emblématiques. Ça, c'est une des questions aussi qu'on essaye d'aborder dans mon université : pousser les institutions à prendre leur responsabilité.

LT : Vous avez un exemple justement de ces cas emblématiques, où il y a eu un enjeu de confiscation des données par l'État ?

Oui. En Suisse Romande, comme ailleurs, il y a eu un cas d'un chercheur qui n'a pas du tout été protégé par son institution. Alors peut-être aussi que lorsqu’on a des objets de recherche particulièrement sensibles, il faut l'anticiper et s'assurer que sa direction, sa tutelle soient prêtes à mouiller la chemise à un moment donné. Ça peut être le rôle des commissions éthiques. L’enjeu c’est qu’au fil du temps, entre le moment où on commence un projet et puis cinq ans plus tard, il s'est passé beaucoup de choses et on ne peut pas anticiper tous les problèmes. C'est pour ça qu'il doit aussi y avoir une responsabilité collective des institutions, qui doivent être conscientes de ces dangers-là. Il faudrait que des chercheur·ses puissent spécifiquement les sensibiliser au fait que l’on peut faire de la recherche, récolter des données, décrire une réalité sociale, entrer en relation avec des acteur·rices mais sans être ensuite sollicités dans le cadre de la justice ou d'autres enjeux.

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Notes

1 Voir le texte de la loi votée en 2011 ici : https://www.fedlex.admin.ch/eli/cc/2013/617/fr.

2 En Suisse, le système de milice repose sur l'idée que les citoyens doivent assumer des fonctions publiques à titre bénévole et extraprofessionnel, au bénéfice de la communauté.

3 Pour une présentation du GT 30, voir https://www.aislf.org/squelettes/crgt/crgt30.php?num_crgt=GT30.

4 Dans le contexte universitaire suisse, le terme « corps intermédiaire » fait référence à un groupe d'enseignant·es ou de chercheur·euses qui font le lien entre les étudiant·es et les professeur·es titulaires dans les universités. Les membres du corps intermédiaire peuvent avoir un statut d'enseignant·e ou de chercheur·euse auxiliaire, assistant·e, maître·esse assistant·e ou encore professeur·e associé·e.

5 Voir le site ici : https://cureg.unige.ch/.

6 BURTON-JEANGROS Claudine (dir.) (2017), L’éthique (en) pratique : la recherche en sciences sociales, Genève, Université de Genève (Sociograph - Sociological Research Studies, 34)

7 Documents accessibles à l’adresse suivante : https://www.unige.ch/sciences-societe/faculte/organisation/commissions-de-la-faculte/commission-dethique/

8 Professeur à l’Université Catholique de Louvain et titulaire de la chaire Edgard Hoover, Jean-Michel Chaumont est un spécialiste de l’analyse des processus de transmission des mémoires traumatiques. En raison de son intérêt pour ce terrain éminemment sensible, il a développé depuis de nombreuses années, des réflexions autour de l’éthique dans les recherches en sciences sociales. Pour une synthèse de ses travaux, voir Survivre à tout prix? Essai sur l'honneur, la résistance et le salut de nos âmes, paru aux éditions La Découverte en 2017.

9 VAN DEN HOONAARD Will C. (2011), Seduction of Ethics: Transforming the Social Sciences, Univ. of Toronto. VAN DEN HOONAARD Will C., & HAMILTON A. (dir.) (2016), The Ethics Rupture: Exploring Alternatives to Formal Research-Ethics Review, University of Toronto Press.

10 https://congres2024.aislf.org/pages/23-aac.php?aac=GT30

11 https://congres2024.aislf.org/pages/00-welcome.php

12 Professeur associé au département de sociologie de l’Université de Laval, spécialiste de la sociologie de la santé, du soin et du vieillissement (GAGNON Éric (2021), Les signes du monde, Montréal, Liber).

13 Professeur associé au département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal, dont les travaux portent sur les rapports entre religion, éthique et société. En rapport avec les sujets abordés dans cet entretien, voir LAROUCHE Jean-Michel (2019), « Les sciences sociales et l’éthique en recherche en contexte canadien. Régulation imposée ou approche réflexive? », Revue d’anthropologie des connaissances, n° 13, p. 13-2, url : https://0-www-cairn-info.catalogue.libraries.london.ac.uk/revue-anthropologie-des-connaissances-2019-2-page-479.htm.

14 Éthique de la pratique sociologique (2007), Bulletin de la société suisse de sociologie url : https://www.sgs-sss.ch/wp-content/uploads/2016/04/Bulletin_132.pdf

15 https://gendhi.eu

16 https://ethiqueterrainssensibles.wordpress.com/

17 ALDRIN Philippe, FOURNIER Pierre, GEISSER Vincent & MIRMAN Yves (2022), L’enquête en danger : vers un nouveau régime de surveillance dans les sciences sociales, Sociologia, Malakoff : Armand Colin et LAURENS Sylvain & NEYRAT Frédéric (dir.) (2010), Enquêter, de quel droit : Menaces sur l’enquête en sciences sociales, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Claudine Burton-Jeangros, Margaux Boué, Laurine Thizy et Pierre Bataille, « « Pour une éthique processuelle » : entretien avec Claudine Burton-Jeangros, professeure à l’Université de Genève »Socio-logos [En ligne], 20 | 2024, mis en ligne le 17 avril 2024, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/socio-logos/6708 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/socio-logos.6708

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Auteurs

Claudine Burton-Jeangros

Claudine Burton-Jeangros est professeure ordinaire de sociologie au département de sociologie de l’Université de Genève. Ses travaux en sociologie de la santé (sur des objets comme le VIH, les maladies infectieuses, la vaccination, les dépistages, etc.) montrent comment différent·es acteur·ices s’approprient la catégorie de « risque » sanitaire et questionnent les inégalités sociales de santé. Ses recherches l’ont amenée à se spécialiser progressivement dans la réflexion éthique en sciences sociales. Elle est notamment à l’origine de la constitution d’un « groupe de travail » (GT) dédié à « l’éthique de la recherche en sociologie » au sein de l’Association internationale des sociologues de langue.

Margaux Boué

Doctorante en sociologie, Université Lyon 2, Centre Max Weber (CMW). Contact : margauxboue[at]gmail.com

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Laurine Thizy

Docteure en sociologie, Université Paris 8, Centre de Recherches Sociologiques et Politiques de Paris (Cresppa, CSU). Contact : laurine.thizy[at]gmail.com

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Pierre Bataille

Pour le comité de rédaction de Socio-logos. Contact : pierre.bataille[at]univ-grenoble-alpes.fr

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