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Sous l’empathie, le rappel à l’Ordre. Itinéraire réflexif d’une recherche sur les mis en cause pour violences sexuelles

Beneath Empathy, the Call to Order. A Reflexive Path of a Research into Individuals Accused of Sexual Violence
Mallaury Bolanos

Résumés

Cet article propose de restituer l’itinéraire réflexif d’une recherche sur les mis en cause pour violences sexistes et/ou sexuelles, à partir d’une situation d’enquête précise. Il s’agira, d’une part, de mettre en lumière la singularité des enjeux propres à la réalisation d’un entretien auprès d’un homme accusé de cyberharcèlement sexiste et de harcèlement sexuel et, d’autre part, de montrer en quoi ces enjeux peuvent être généralisés quel que soit l’objet de la recherche ou le terrain arpenté.

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Texte intégral

Je remercie toutes les personnes qui ont accepté de relire cet article, elles et ils se reconnaîtront. Un merci tout particulier à Lucie Wicky, cette réflexion aurait difficilement vu le jour sans les espace-temps que nous créons ensemble.

  • 1 S’il est fortement médiatisé en 2017, le mouvement MeToo existe depuis 2007 aux États-Unis. Il s’ag (...)

1Dans le sillage de l’affaire Harvey Weinstein et du mouvement international de dénonciation des violences masculines #MeToo1 en octobre 2017, des révélations de (cyber)harcèlement, d’agressions et de viols ont touché de nombreux secteurs professionnels en France. Qu’elles aient été judiciarisées ou non, elles ont bénéficié d’une couverture médiatique inédite et ont parfois conduit au licenciement du ou des mis en cause. Parmi ces affaires de violences sexistes et/ou sexuelles, plusieurs ont concerné le milieu journalistique parisien et régional (Beaulieu, 2023).

  • 2 L’identité des personnes ayant participé à l’enquête est anonymisée.

2C’est dans ce contexte particulier que je me suis intéressée au harcèlement sexiste et/ou sexuel dans les relations professionnelles entre journalistes, à l’occasion d’un mémoire de master en sociologie. L’enquête s’est déroulée de septembre 2019 à avril 2020 et a principalement consisté à réaliser des entretiens semi-directifs auprès de seize hommes et de dix femmes journalistes. Deux des journalistes interrogé·es l’ont été dans le cadre d’accusations portées contre eux environ un an avant l’enquête. Depuis octobre 2020, je poursuis mes recherches sur les mises en accusation pour violences sexistes et/ou sexuelles au travail en thèse, avec une attention singulière portée aux stratégies de défense des mis en cause. J’y développe des réflexions relatives à mon rapport à l’objet et à mon positionnement sur le terrain qui ont largement bénéficié des analyses amorcées en master. Dans le sillage de ces réflexions, cet article vise à restituer l’itinéraire réflexif qui fût le mien depuis ma décision d’enquêter auprès de personnes accusées de violences sexistes et/ou sexuelles. À partir de l’analyse d’une situation d’entretien avec Lucas2, un journaliste mis en cause, j’entends proposer des pistes de réflexion épistémologique concernant l’appréhension d’interlocuteur·ices socialement dominant·es, oppressif·ves, voire pouvant être « détestables » aux yeux de l’enquêteur·ice (Avanza, 2008).

  • 3 Voir à ce propos les réflexions proposées par un numéro de la revue Annales de géographie coordonné (...)

Précisions sur la démarche de recherche

Il convient de préciser que les travaux de recherche précités – en master, puis en doctorat de sociologie – s’inscrivent dans une épistémologie féministe. Prenant au sérieux les rapports de pouvoir en lien avec la production de savoir (Ackerly, True, 2010), ils sont motivés par la mise en exergue du « mode d’emploi » de l’oppression masculine, à partir de l’analyse des discours et des pratiques des oppresseurs (Dagenais, 1988 ; Dagenais, Devreux, 1998 ; Thiers-Vidal, 2010). Autrement dit, ils visent à « donner à voir les rouages du système hétéropatriarcal d’oppression », ce qui peut « participer à en saper la légitimité, à les changer, voire à les faire disparaître » (Leport, 2002). Il s’agissait donc à la fois de faire du terrain en féministe (Clair, 2016b) tout en enquêtant la majeure partie du temps contre mon terrain.
Ancrer mes recherches dans l’épistémologie féministe m’a amenée à produire une réflexion sur la place que devait y occuper la parole des victimes de violences sexistes et/ou sexuelles. Si les dynamiques de visibilisation et de silenciation sont particulièrement à l’œuvre dans les affaires de violences – en défaveur de la parole des victimes –, choisir de ne pas interroger de victimes dans un travail sur les discours et les pratiques (de défense) des mis en causes n’a pas été un choix évident. J’ai néanmoins pris ce parti pour plusieurs raisons. Premièrement, s’il est peu discuté dans la littérature antérieure, il existe un risque de sur-étude par les sciences sociales des personnes vulnérabilisées par l’expérience de la violence3. Deuxièmement, solliciter les témoignages de victimes est d’autant plus périlleux dans ma recherche puisqu’il s’agirait de les mobiliser pour mettre en perspective la version des faits des accusés et de leurs avocat·es. Ce qui d’une part reproduirait un procédé propre à l’enquête judiciaire soumise au principe du contradictoire – qui ne s’applique bien entendu pas aux chercheur·es ; et d’autre part exacerberait la dimension extractiviste et instrumentale du rapport de l’enquêtrice à son matériau – en l’espèce, l’expérience de la violence subie. Troisièmement, s’il peut être pertinent de saisir cette expérience avec les outils des sciences sociales, encore faut-il le faire de façon éthique. Il faut ainsi élaborer un protocole d’enquête qui garantit la protection des personnes interrogées et qui annihile – autant que faire se peut – les potentielles conséquences délétères de l’enquête sur leurs vies. Cela nécessite un temps de réflexion et de mise en œuvre non négligeable, qui se trouve difficilement dans le cours d’une enquête centrée sur l’expérience des mis en cause pour violences. Cela étant, il est tout à fait possible d’accéder aux témoignages de victimes rendus publics – par voie de presse ou dans des ouvrages par exemple –, ainsi qu’à travers la littérature antérieure traitant des violences de genre au prisme du parcours des victimes – sur laquelle je m’appuie très largement pour mener à bien mon travail.

  • 4 Magali Boumaza se définit elle-même comme une femme issue d’un couple mixte, musulmane et militante (...)

3En sciences sociales, adopter une posture compréhensive ou empathique envers les sujets de son enquête, en entretien ou lors d’observations, est bien souvent érigé en condition sine qua non du recueil de matériau. Concrètement, il s’agit de « tenter de se situer en pensée à la place que l’enquêté[·e] occupe dans l’espace social ». Ce qui peut être pensé comme un « exercice spirituel », vise à obtenir, « par l’oubli de soi », « une véritable conversion du regard que nous portons sur les autres dans les circonstances ordinaires de la vie » (Bourdieu, 1993). Cet exercice constitue une pratique professionnelle légitime et contraignante, que mes pairs m’ont vivement incitée à respecter au risque de passer à côté de mon objet de recherche. Ces incitations se basaient sur l’idée qu’il serait « difficile de pratiquer une bonne ethnographie au sein d'un groupe qui ne susciterait qu'antipathie ou angoisse, ou dont les activités n'inspireraient que dédain ou ennui » (Olivier de Sardan, 2000). Or, adopter une posture empathique sur son terrain ne va pas de soi. La plus ou moins grande sympathie que suscitent les sujets d’enquête chez le/la chercheur·e favorise ou, au contraire, entrave un tel travail émotionnel – compris comme « l'acte par lequel on essaie de changer le degré ou la qualité d’une émotion ou d’un sentiment » (Hochschild, 2003). La majorité des réflexions méthodologiques produites en sciences sociales sur les sujets d’enquête antipathiques a concerné des organisations politiques et militantes d’extrême-droite. Celles engagées par Daniel Bizeul à partir de son enquête au Front National peinent à dépasser des considérations d’ordre moral, l’amenant à défendre un « humanisme radical » (Bizeul, 2007). Les réflexions de Magali Boumaza – qui travaille également sur le Front National – rendent davantage compte des considérations que peut avoir un·e chercheur·e directement concerné·e par les oppressions qui structurent son terrain4. Mettant à distance la norme de neutralité axiologique, elle revient sur le « dégoût de soi » généré par son engagement dans des relations d’enquête problématiques voire violentes (Boumaza, 2001). Elle aborde succinctement la question de l’empathie, la renvoyant à « l’échange d’impressions ‘humaines’«  qu’elle estime bienvenues au sein de relations d’enquête oppressives. L’exercice réflexif que propose Véra Nikolski interroge plus spécifiquement son rapport stratégique à l’empathie comme un outil heuristique afin de comprendre les ressorts de l’engagement de militant·es extrémistes russes. Selon elle, une des conditions de possibilité de son empathie pour des sujets qui lui sont pourtant répugnant·es, réside dans l’exotisme de son objet dû à sa position d’extériorité vis-à-vis du contexte politique étudié (une française d’origine russe en Russie). Dès lors, cet objet échappe à l’expérience politique directe de la chercheure, qui ne risque pas la « contamination émotionnelle » (Nikolski, 2011).

4Or, mon objet de recherche n’a rien d’exotique pour moi, la réalité des violences sexistes et sexuelles appartient à mon expérience directe au regard à la fois de mon expérience vécue de femme au sein du système hétéropatriarcal et de ma trajectoire en tant que militante féministe (Clair, 2022). Ce double antagonisme – expérientiel et politisé – avec les hommes accusés de violences sexistes et sexuelles fait de ces derniers des sujets d’enquête a priori détestables à mes yeux. Comment donc expliquer le sentiment d’empathie ressenti pour Lucas et son expérience de la mise en accusation durant notre entretien ? Que s’est-il produit dans la situation et la relation d’enquête pour que je finisse par adopter le point de vue de Lucas malgré mon positionnement et mes outils de sociologue féministe – avant de le mettre à distance dans l’analyse, grâce aux outils féministes ?

5Pour répondre à ces questionnements, il convient de retracer l’itinéraire réflexif qui m’a autorisée à remettre de la distance avec le récit de Lucas. Il s’agit dès lors de revenir sur les différentes opérations de recherche qui consistent à adopter une posture compréhensive et empathique dans l’interaction, puis à rompre avec cette posture pour objectiver les discours et les pratiques pris·es pour objet. Ce faisant, je veille à ne pas oblitérer le travail émotionnel fourni dans l’interaction avec Lucas, qui demeure un enjeu central de cette situation d’enquête. Je soutiens à ce propos que si la notion d’« empathie » m’a permis de qualifier mon expérience immédiate, elle cesse d’être satisfaisante dès lors qu’il s’agit d’objectiver les rapports de pouvoir qui structurent cette relation.

6La situation d’enquête au cœur de cet article est explicitée dans la première partie de l’article. J’y saisis l’interaction à un niveau expérientiel, avant d’en proposer une véritable analyse réflexive dans une seconde partie. Cette dernière vise à objectiver les conditions de possibilité de ce que j’identifie comme une « conversion du regard » de la chercheure sur l’expérience de l’accusation vécue par Lucas. Après avoir évacué une lecture de cette conversion au prisme de l’érotisation de la relation (Clair, 2016a), je montre le rôle qu’a véritablement joué la sexualité dans l’entretien. Il convient ensuite de se pencher sur les jeux de culpabilité et de vulnérabilité qui ont caractérisé mon entretien avec Lucas. Je reviens enfin sur la mise à l’épreuve de mon cadre d’interprétation féministe, et propose une analyse des dynamiques à l’œuvre dans cette relation d’enquête, là encore à partir des épistémologies féministes.

Éprouver le terrain, franchir le mur d’empathie

Quelques détails sur la prise de contact et la présentation de l’enquête

  • 5 Fondée en 2014, « Prenons la Une » est une association de journalistes qui lutte pour l’égalité pro (...)
  • 6 En me renseignant sur son affaire dans la presse, suite à l’atelier et en amont de l’entretien, j’a (...)
  • 7 Contrairement à Nathan, Lucas n’a jamais été innocenté par ses accusatrices. À ma connaissance, au (...)
  • 8 Il s’agit du vingt-troisième entretien que je réalise auprès de journalistes professionnel·les sur (...)

7Dans le cours de l’année 2019, le milieu journalistique français a été fortement déstabilisé par une série de scandales en matière de harcèlement sexiste et sexuel en son sein, obligeant ses professionnel·les à prendre la thématique au sérieux. En a notamment témoigné l’organisation d’un atelier sur ces questions à l’occasion d’un grand événement annuel de la profession, le festival Médias en Seine, auquel j’ai assisté dans le cadre de mon enquête, en octobre 2019. Après les différentes interventions de cet atelier – notamment celle d’une cofondatrice de l’association professionnelle « Prenons la Une »5, un homme s’est approché de la tribune et s’est présenté comme un journaliste injustement licencié suite à des accusations (non-judiciarisées) de cyberharcèlement sexiste. Nathan a ainsi interpellé l’audience – une trentaine de personnes – sur les conséquences sur sa vie personnelle et professionnelle de ce qu’il estimait être une fausse accusation à son encontre. Sa prise de parole et l’atelier terminés, je lui ai fait part de mon enquête en cours sur le harcèlement sexiste et sexuel dans le journalisme et de l’intérêt de son expérience pour ma recherche. Il a accepté ma sollicitation et l’entretien s’est déroulé quelques jours plus tard en terrasse de café, sans encombre6. Ce dernier m’a volontiers communiqué l’adresse mail d’un confère, lui aussi licencié suite à une accusation dans une affaire de cyberharcèlement sexiste, mais également accusé de harcèlement sexuel par une consœur7. J’ai donc sollicité Lucas par mail dans la même semaine. J’ai alors pris soin de mettre en avant mon statut d’étudiante en sociologie afin de paraître « inoffensive » et d’annoncer mon intérêt scientifique pour les rapports de genre dans le journalisme. J’ai aussi précisé que je mesurais la délicatesse de ma demande au vu de sa toute récente mise en accusation publique, massivement relayée dans les médias. J’ai veillé à souligner le caractère sociologique et non-journalistique de mon travail, garant de sa faible diffusion et du respect de son anonymat. J’ai particulièrement insisté sur ce point en expliquant que je posais les mêmes questions standardisées à chacune des personnes interrogées, indépendamment d’une éventuelle accusation pour violences, et qu’il pourrait, s’il le souhaitait, évoquer sa propre affaire. Dès la prise de contact, j’ai ainsi tenté de lui présenter l’entretien comme un « espace-temps bienveillant » (Wadbled, 2018) pour le mettre en confiance afin qu’il me livre son récit le plus librement possible. Lucas a répondu favorablement à ma demande. La veille de notre entretien, il a pris le temps de me confirmer notre rendez-vous par mail, tout en me signalant la publication d’un article de presse qui mettait en cause le traitement médiatique de son accusation. L’entretien8 a ensuite eu lieu en terrasse de café qu’il a lui-même choisie – relativement peu fréquentée au moment de notre échange – pour une durée de deux heures environ. J’ai pu l’enregistrer avec son accord préalable. La grille standardisée amorçait l’entretien sur les traditionnelles questions sociodémographiques, puis s’ensuivaient des questions sur sa trajectoire universitaire et professionnelle et enfin sur ses pratiques routinières de travail. S’il a pu aborder sporadiquement le sujet de sa mise en accusation lors de cette première partie de l’entretien, Lucas a néanmoins répondu à toutes mes questions avant que je ne lui propose de me parler plus directement de sa mise en accusation.

La mise en récit d’une accusation « douloureuse » et « injuste » par le sujet d’enquête…

8Dans les paragraphes suivants, j’ai sciemment pris le parti de restituer des extraits « bruts » du discours que Lucas a tenu, soit sans en proposer immédiatement une analyse critique – ce que je m’appliquerai à faire en seconde partie de ce texte. Si procéder ainsi n’allait pas de soi, il semblait toutefois nécessaire de le faire afin de donner de la chair à mon propos.

  • 9 Le souci d’anonymisation du sujet de l’enquête me contraint à ne pas restituer cette chronologie da (...)

9Dans le récit de sa mise en accusation Lucas a retracé avec précision la chronologie des événements9 et a explicité les émotions qui les ont accompagnés. Ce faisant, il a employé le registre de l’épreuve et a entamé son récit en me confiant la grande détresse dans laquelle il s’est trouvé lorsqu’il a pris connaissance des accusations portées contre lui : « C'est quelque chose qui m'a énormément touché, impacté, sans surprise hein. […] C'est un truc auquel je ne m'attendais absolument pas ». Il m’a raconté comment il a été « trainé dans la boue » et est revenu sur les « milliers d’insultes, d’injures et de menaces de mort » qu’il a pu recevoir suite à la publicisation de l’affaire. Lucas a eu des mots très durs lorsqu’il a évoqué les premières réactions des mis en cause (dont il fait partie) qui correspondaient à des excuses publiques : « Là on s'enterre complètement. Parce que là il faut savoir qu'on n'est pas conseillés, on n'a pas d'avocat, on n'a pas de conseiller de com, encore aujourd'hui d'ailleurs, et on creuse notre tombe avec ça ». Sur le même registre, il s’est exprimé sur son licenciement en ces termes : « Et arrive le lundi, donc là, l'affaire a gonflé, gonflé, gonflé pendant tout le weekend. Il y a eu les mots d'excuse, les premiers articles avec marqué ‘Me Too’ dans le titre […] Et donc le lundi matin, [ma rédaction] ouvre le bal, mise à pied pour moi, à titre conservatoire, le temps d'ouvrir une enquête qui déterminera blablabla. […] Et c'est la journée de la succession des mises à pied [...] Et là, là il y a une sorte de trou noir en fait. C'est-à-dire que j'ai le souvenir à peu près quand même de la suite des événements, mais c'est dans un état de flottement... Le téléphone n'arrête pas de sonner. Mon nom est cité dans les médias avec des faits gravissimes dont je suis complètement étranger. Il y a des allégations, des amalgames qui sont faits, qui sont absolument honteux et qui auraient dû mériter des plaintes en diffamation ». Il a ainsi soutenu le caractère infondé de ce licenciement, jugé injuste selon lui car reposant sur des accusations qu’il a dénoncées comme mensongères. À ce propos, il a pu parler de « témoignages déformés, caricaturés » et d’« accusations délirantes », reprochant aux femmes l’accusant d’avoir « réécrit l’histoire » au prisme d’« une espèce de délire victimaire ». Enfin, il s’est plus longuement étendu sur le profil de l’une d’entre elles en ces termes : « C'est une personne qui est malade, au sens clinique du terme. C'est à dire ce n’est pas péjoratif ce que je dis, c'est vraiment au sens malade. [...] et c'est quelqu'un au passage dont la parole n'a pas été remise en question. Elle a été très souvent interviewée, mais le problème c'est que si demain elle écrase quelqu'un dans la rue, ou elle poignarde quelqu'un dans la rue, un expert psy de la Cour la déclarera pénalement irresponsable. On est sur ce degré de… C'est pour ça que je ne lui en veux pas quelque part, c'est quelqu'un qui souffre, qui est malade ». Je l’ai ensuite interrogé sur sa situation professionnelle au moment de notre entretien, celui-ci ayant lieu un an après les accusations. Il m’a alors affirmé la peine qu’il a à se remettre de cet événement : « Pour l'instant je suis vraiment dans une phase où je me considère à mi-chemin entre l'arrêt maladie et le congé sabbatique », parlant à ce propos d’un « lent travail de reconstruction ».

… et sa réception par l’enquêtrice

10De mon côté, pendant que Lucas me livrait son récit, j’étais assise face à lui, calme, à l’écoute et surprise qu’il s’étende autant sur l’affaire. Après les premières questions, je suis finalement très peu intervenue pour ne pas l’interrompre. J’ai acquiescé à chacune de ses phrases, j’ai levé les sourcils et plissé les yeux en prenant soin d’accompagner ses propos. Au-delà d’une écoute active, j’ai cherché à lui témoigner mon empathie. Lorsqu’il eut fini de restituer son affaire, j’ai recommencé à lui poser des questions de façon spontanée en réaction aux propos qu’il venait de tenir. Sans la grille de questions standardisée, les échanges ont davantage pris la coloration d’une conversation informelle qui s’est progressivement apparentée à un débat. C’est à ce moment de l’entretien que j’ai fini par lui confesser mon appartenance à la communauté militante féministe pour lui raconter en partie ma propre réaction à l’affaire telle que j’avais pu la lire dans la presse un an plus tôt dans le cours de ma vie ordinaire : « M. : Moi je me souviens que ce qui m'avait choquée dans cette histoire, bon je suis une nana et par ailleurs militante féministe donc… Mais c'était le fait que oui, ce qui me dérange, enfin ce que je ne comprends pas c'est la distinction qu'on fait entre les mecs bien et les ‘porcs’ par exemple. – Lucas : Ouais ! – M. : Enfin comme si tous les mecs ne participaient pas à ça en fait et ne bénéficiaient pas de ce genre de comportements. – Lucas : Ouais bah c'est l'aspect bouc émissaire dont je parlais tout à l'heure, et c'est l'aspect, sacrifice sur l'autel voilà. – M. : Et où là je trouve que ça été très bien-pensant, de dire ‘bon bah voilà, on les met à pied et on renouvelle les trucs’ enfin bref… ce que vous avez dit. » Si mes propos ont maladroitement retraduit mon appréhension des violences sexuelles comme un continuum (Kelly, 1987) et un moyen de contrôle social des hommes sur les femmes et les minorités de genre (Hanmer, 1977) dont il existe une responsabilité collective au regard de la dimension systémique des violences, il n’en demeure pas moins que ce verbatim offre un exemple de point sur lequel une forme d’accord était possible. Outre la critique de la prise en charge des accusations par les employeurs de Lucas, d’autres points d’accord – peu nombreux au demeurant – ont par exemple concerné la légitimité des études sur le genre à analyser ce type d’affaires, ou encore une retraduction vulgarisée de la théorie du point de vue situé (Harding, 1987) : « Lucas : […] Les blagues, en plus l'humour français c'est une particularité mais… – M. : Oui c'est une particularité mais c'est souvent les mêmes qui rigolent quoi, enfin… Mais après je conçois complètement, j'en ai encore parlé hier avec des amis en terrasse, je conçois qu'en tant que mec blanc hétéro machin c'est un truc que vous n’avez jamais ressenti parce que ça ne vous est jamais arrivé en fait. – Lucas : Ouais, ouais ! ».

11Je fais ici l’hypothèse que ce que j’ai d’abord appréhendé dans une première phase d’analyse réflexive, comme le franchissement de ce qu’A. R. Hochschild appelle le « mur d’empathie » (Avanza, 2018), a tout à voir avec la mise en récit de l’accusation sur le registre de l’épreuve articulée à la tournure informelle qu’a ensuite pris l’entretien. Engagée dans une forme de joutes verbales cordiales avec Lucas, j’ai progressivement perdu de vue l’objectif premier qui était celui de recueillir du matériau. J’ai cherché à lui faire reconnaître la légitimité de l’expérience de violence de ses accusatrices sans pour autant nier la violence des accusations : « M. : Et je pense que l'emballement médiatique et la manière dont les femmes qui se disent victimes ont saisi l'affaire et tout ça, je pense que c'est des années d'accumulation de colère et d'affects terribles… Mais ça ne justifie rien évidemment. ». Après lui avoir conseillé des livres susceptibles de nourrir sa réflexion sur cette affaire – dont la thèse de Léo Thiers-Vidal que je chéris particulièrement, j’ai tout de même quitté la terrasse de café perplexe et déstabilisée d’en venir à me demander « si nous, les féministes, n’allions pas trop loin ? » Ce n’est qu’après avoir pu débriefer avec des amies et collègues sociologues, que je suis parvenue à réinstaurer de la distance avec le récit de Lucas.

12Mais à quelles conditions franchit-on le « mur d’empathie » ? De nouveau, que recouvre ce mot-écran dans cette relation d’enquête singulière ? La deuxième partie de cet article ne se situe plus au niveau de l’engagement immédiat de la chercheure dans l’interaction et la relation avec le sujet de l’enquête, mais vise au contraire à objectiver les conditions de possibilité dudit glissement. Pour ce faire, je propose d’appréhender ce dernier comme une conversion (temporaire) du regard (Bourdieu, 1993) permise par l’alignement de mon cadre d’interprétation (féministe) avec celui de Lucas (Snow, Benford, 1988).

Les conditions de possibilité d’une étonnante conversion du regard

Un entretien désexualisé centré sur la sexualité du sujet d’enquête

13Bien que particulière, la relation d’enquête n’en est pas moins une relation sociale (Clair, 2016a) et demeure perméable aux rapports sociaux que sont le genre, la sexualité, la classe sociale, la race ou encore l’âge. La relation d’enquête entretenue avec Lucas met en présence un homme d’une trentaine d’années, blanc, déclaré hétérosexuel, disposant d’un fort capital culturel, ainsi qu’une femme d’une vingtaine d’années, blanche, présumée hétérosexuelle (par l’enquêté) et universitaire. L’identification et l’analyse des rapports sociaux qui structurent cette relation permettent de dégager deux niveaux de réflexion quant aux conditions de possibilité d’une conversion du regard. Le premier niveau porte sur la sexualité telle qu’elle peut émerger dans une relation d’enquête compte tenu de ce que la sociologue Isabelle Clair nomme la « dramaturgie sexuelle cachée de la relation d’enquête » (Clair, 2016a). L’appréhension de la relation d’enquête comme une rencontre romantique et/ou sexuelle par certains hommes journalistes s’est concrétisée lors de précédentes situations d’enquête, m’obligeant à gérer des rapports de séduction et à tenter de réaffirmer le caractère professionnel et scientifique de ma démarche. Ce décalage entre les attentes des sujets d’enquête et les miennes a sans doute été exacerbé, d’une part, par l’ethos professionnel des journalistes interrogés, qui se veulent décontractés et accessibles et peu enclins à performer un formalisme qu’ils jugent souvent conservateur. D’autre part, leur demandant de me livrer des récits sur leur vie amoureuse et sexuelle, il était délicat de lutter contre la coloration intime que prenaient les entretiens. Malgré des conditions similaires pour la plupart des entretiens – en terrasse de café –, il en fût tout autrement avec Lucas. Contrairement à la quasi-totalité des journalistes interrogés pour cette recherche, il n’a jamais proposé le tutoiement, il n’a jamais cherché à établir un contact physique, puis m’a laissée régler l’addition. Il a conservé une attitude distante et sérieuse tout au long de l’entretien. Aussi, dans cet entretien précis, la sexualité susceptible de s’immiscer dans la relation d’enquête n’était pas un enjeu et n’a pas constitué en tant que telle une condition de possibilité de la conversion de mon regard.

14Si les échanges avec Lucas étaient particulièrement peu sexualisés, sa sexualité était pourtant un enjeu central au vu du contexte de mise en accusation pour violences sexistes et sexuelles au travail. Lucas avait tout intérêt à performer une masculinité « non-problématique », soit égalitaire et non-violente, à plus forte raison dans son rapport à la sexualité. Aussi, un deuxième niveau de réflexion interprète cette désexualisation de l’entretien comme ayant contribué à distancier Lucas de la figure repoussoir de l’« agresseur sexuel » et ce en dépit des accusations portées contre lui. Cette distanciation était d’autant plus susceptible d’agir que ses propriétés sociales l’autorisent à échapper aux stéréotypes sur les auteurs de violences envers les femmes. La reconfiguration d’une masculinité hégémonique néolibérale (Connell, 2010) repose notamment sur la relégation des violences envers les femmes aux hommes racisés et/ou issus des classes populaires. Du fait de sa position dominante dans l’espace social – à l’intersection des rapports de genre, de race et de classe –, Lucas bénéficie d’une forme d’immunité ou de « présomption d’innocence » produite en creux par les processus de racialisation et de pathologisation des agresseurs sexuels (Debauche, 2011). Or, à partir de ma propre position d’universitaire blanche, je suis aussi pétrie de ces stéréotypes. Le caractère « répugnant » ou « détestable » de ce que représentait Lucas à mes yeux a donc pu être au moins partiellement dilué dans la désexualisation de l’entretien et ce qu’elle a rejoué de ces processus et ces stéréotypes. Dans le même temps, il semblerait que cela ait contribué à ce que je « baisse ma garde » et à ce que je me permette de perdre de vue les « logiques académiques » dans la conduite d’un entretien semi-directif.

Dénouer les nœuds de culpabilité et de vulnérabilité

15Pour étudier plus avant ce qu’il s’est joué dans l’entretien avec Lucas, il faut prendre au sérieux les différents enjeux de culpabilité et de vulnérabilité qui l’ont traversé et ce qu’ils ont produit. L’enjeu de culpabilité qui apparaît de manière la plus évidente découle de la mise en accusation de Lucas pour des faits de (cyber)harcèlement sexiste et de harcèlement sexuel. Si elle n’intéresse pas directement mon enquête, il n’en demeure pas moins que la question de sa culpabilité est au cœur de notre interaction. Sollicité parce qu’il a été accusé de violences, Lucas avait en effet tout intérêt à rétablir sa version des faits en entretien. Cela d’autant plus que s’il a été licencié aux suites d’accusations publiques, il n’a jamais été déclaré coupable ni condamné par la justice pénale. Seulement, comme il n’y a pas eu de procès, il n’a jamais été innocenté non plus. Dès lors, cet entretien sociologique constituait pour lui un espace propice à l’expression d’une grande vulnérabilité sur le registre de la victimation, ce que je qualifie dans l’analyse a posteriori de « rhétoriques de justification et de défense » vis-à-vis des faits de violences qui lui étaient reprochés. Si son récit est d’une toute autre nature que les discours militants des frontistes auxquels M. Boumaza a fait face sur son terrain, la version des faits que Lucas m’a présentée en entretien semblait également bien rôdée. De fait, ce n’était pas la première fois qu’il la restituait au cours de l’année écoulée, ce dernier ayant évoqué par ailleurs le travail fourni pour la rétablir et la diffuser : « tout le travail que je m'échine à faire là depuis des mois de recontextualisation, de remise en contexte, et d'explications ».

16Face à la teneur des propos du sujet de l’enquête, il était difficile pour moi – en tant qu’enquêtrice – de ne pas ressentir une forme de culpabilité. D’une part, ce sentiment est favorisé par le cynisme au fondement de la démarche sociologique (Schwartz, 1990), qui semble davantage évident à débusquer lorsque l’enquête porte sur des espaces socialement dominés (Memmi, 1999). Si cette dernière acception ne s’applique pas en l’espèce compte tenu de la position sociale dominante de Lucas, l’exhorter à me restituer une expérience qu’il a définie comme douloureuse – et qui a eu des conséquences objectivement dommageables sur sa vie – me plaçait tout de même dans une position de dette particulière envers lui. Au-delà de la dynamique du don et du contre-don, l’économie générale du dispositif d’enquête apparentait cet entretien à un piège. L’instrumentalisation méthodologique d’une posture compréhensive et empathique face à son vécu visait initialement à récolter le matériau convoité, soit à parvenir à mes fins. Enquêteure, j’étais à l’initiative d’une interaction dont j’étais la seule à connaître les motivations réelles, que mon cadre théorique féministe expliciterait a posteriori et qui se traduiraient en dernière instance dans les phases d’analyse et d’écriture – puisqu’in fine, c’est moi qui tiendrais le stylo. À ce titre, la garantie de ma bienveillance et de la suspension de tout jugement durant l’entretien – et par la suite – pouvait être lue comme une fausse promesse ou une ruse (Bizeul, 2007). En amont de l’entretien, j’ai volontairement dissimulé mon positionnement féministe à Lucas, consciente qu’une telle révélation sonnerait le glas de la relation d’enquête.

17Ce sentiment de culpabilité a contribué à conforter l’exigence d’adopter une posture empathique en fournissant un travail de disponibilité émotionnelle et d’écoute bienveillante. Ce travail de care, s’il était d’abord réfléchi et instrumentalisé, n’en a pas moins activé une disposition genrée intériorisée au cours de ma socialisation de femme dans un système hétéropatriarcal. Au regard de l’hétéronormativité caractéristique de la situation d’entretien avec Lucas, il est possible de déceler une mise en vulnérabilité du statut de chercheure. La précarité de ce dernier a principalement été étudiée sous l’angle de l’érotisation puisque « dans un espace hétéronormé, ‘les femmes sont le sexe’ (Guillaumin, 1977, p. 52-53) » (Clair, 2016a). Or, la situation d’enquête avec Lucas fait apparaître le risque que la posture empathique de l’enquêtrice envers un enquêté – un homme cisgenre a fortiori hétérosexuel – fait courir sur son statut professionnel. Le risque que la précieuse attention de l’enquêtrice se détourne de ses objectifs propres pour « prendre soin » de son interlocuteur, qui plus est lorsque ce dernier lui fait part d’une expérience qu’il décrit comme douloureuse.

18Cette mise en vulnérabilité du statut de chercheure s’est traduite de façon tout à fait concrète sur le terrain. Il est possible de distinguer assez nettement trois phases (non-anticipée) dans le déroulement de l’entretien avec Lucas. La première a consisté en une série de questions standardisées. Celle-ci était d’autant plus maîtrisée qu’elle portait strictement sur la trajectoire et la carrière professionnelle de Lucas. La deuxième phase a vu se déployer le récit-monologue de Lucas sur sa mise en accusation et l’affaire qu’elle a entraînée. Enfin, la troisième phase – qui m’intéresse davantage dans la dernière partie de ce texte – m’a engagée dans une conversation informelle sur le mode du débat ou des joutes verbales avec Lucas. Il semblerait que beaucoup de choses se soient joué dans ces derniers échanges informels et agonistiques – bien que cordiaux. Sans l’avoir conscientisé, il n’était alors plus question pour moi de contrôler le bon déroulement (technique) de l’entretien, mais bien de tenter de défendre les causes féministes et à travers elles, ma propre expérience (Boumaza, 2001).

La mise à l’épreuve du cadre féministe ou le rappel à l’Ordre

19Si cette conversion du regard a suscité mon étonnement – et celui d’une bonne partie de mon entourage amical, militant et professionnel auquel j’ai relaté la situation –, c’est parce qu’elle est advenue malgré un positionnement féministe relativement solide. Contrairement à d’autres enquêtes où la grille de lecture féministe émerge du terrain ou dans l’analyse (Whittingdale, 2021), le cadre féministe a précédé mon enquête et façonné ma posture d’enquêtrice aussi bien que la construction de mon objet de recherche. Par « cadre féministe » j’invoque le combinatoire d’éléments à la fois expérientiels et théoriques que sont ma formation universitaire en études sur le genre et sur la sexualité, ma trajectoire militante dans des collectifs féministes et, plus largement, ma subjectivation politique féministe façonnée par mon expérience de l’oppression et par l’acquisition de savoirs à ce propos. Or, quelque chose dans l’interaction avec Lucas a fait vaciller ce cadre d’interprétation au profit du sien. La théorie de l’alignement des cadres qu’a notamment développée David A. Snow (Jouanneau, 2012) offre une grille d’analyse particulièrement pertinente pour tenter de comprendre et de rendre intelligible ce qu’il s’est produit dans l’interaction avec Lucas. Elle permet en effet de saisir « le processus au travers duquel les entrepreneurs de mobilisation parviennent ou non à obtenir que les cadres personnels d’interprétation des individus qu’ils espèrent mobiliser s’alignent sur les leurs (Snow, Benford, 1988, p. 198) » (Jouanneau, 2012). Dans la mesure où l’entretien a représenté pour lui un espace de justification et de défense face à sa mise en accusation, Lucas peut ici être considéré comme un « entrepreneur de mobilisation » pour sa cause, espérant me convaincre de sa version des faits contre celle des femmes qui l’ont accusé. Si je ne développerai pas plus avant la question de la conscience masculine de domination dans cet article, les travaux de L. Thiers-Vidal me permettent néanmoins de théoriser l’entreprise de défense de Lucas comme un produit de sa connaissance du système de genre dont il bénéficie via sa socialisation d’homme cisgenre blanc et hétérosexuel, soit depuis une position sociale oppressive (Thiers-Vidal, 2002). En d’autres termes, que l’entreprise de défense soit consciente ou non, L. Thiers-Vidal propose de l’appréhender comme une véritable « expertise masculine », épistémique et politique, correspondant à un savoir pratique au service de la maximisation des bénéfices tirés de la domination (Thiers-Vidal, 2010).

20Dans la troisième phase de notre entretien, je n’ai plus de grille de questions destinée à cadrer les échanges, à guider Lucas vers mes intérêts de recherche et à anticiper un tant soit peu ses réponses et mes réactions. Pleinement engagée dans les échanges, je ne suis plus dans une réflexivité réflexe (Bourdieu, 1993) me permettant de cultiver un rapport instrumental à l’interaction et d’établir une distance immédiate avec les rhétoriques de mon interlocuteur. À ce stade donc, le dispositif empirique à même d’instaurer un rapport de pouvoir en ma faveur (Clair, 2022) dans une relation d’enquête où le sujet interrogé est socialement dominant, était relativement caduc. Compte tenu de la précarité du statut de chercheure et du relâchement du dispositif de l’entretien, ce dernier a davantage pris la forme d’une interaction agonistique ordinaire dans laquelle je me suis trouvée réduite à ma condition de femme, contrainte de s’y défendre. Si on ne peut pas parler d’un renversement du rapport de force dans l’entretien – celui-ci n’ayant jamais été à mon avantage –, les rhétoriques de Lucas ont néanmoins agi comme un rappel à l’ordre de genre (Condon, Lieber, Maillochon, 2005). S’il est si efficace c’est qu’il peut compter sur l’intériorisation de l’ordre de genre hétéropatriarcal par l’enquêtrice, ainsi que sur les éléments développés tout au long de cette seconde partie.

21Il était en outre d’autant plus probable que le cadre féministe vacille et cède la place au cadre d’interprétation de Lucas, qu’en système hétéropatriarcal, il est un cadre contre-hégémonique. Le cadre de Lucas, qui s’est traduit dans ses rhétoriques de justification et de défense, bénéficie en revanche d’une position hégémonique. Cette norme invisible – le point de vue dominant – ne s’arrête pas aux portes de l’espace académique. Plusieurs travaux s’y sont intéressés, dénonçant l’androcentrisme des savoirs universitaires (Clair, 2016b). Tant dans le milieu académique que dans l’interaction avec Lucas, un soupçon de militantisme découle de cette position contre-hégémonique du cadre féministe. Par conséquent, il m’a fallu, d’une part, veiller à échapper au stigmate de la féministe durant l’entretien en me montrant calme et mesurée – ce qui était aussi conditionné par un certain sentiment d’insécurité. Ce stigmate pesait d’autant plus qu’il est, d’autre part, présent de façon plus générale dans le milieu de la recherche. L’adoption d’un cadre théorique féministe et l’usage d’outils méthodologiques féministes continuent de contrarier les normes professionnelles de neutralité axiologique et d’objectivité du/de la chercheur·e (Puig de la Bellacasa, 2003) – a fortiori lorsqu’il/elle a une position minoritaire (de genre, sexuelle et/ou raciale).

22Pourtant, c’est bien le fait d’en revenir à ce cadre féministe qui m’a permis d’analyser le récit de Lucas et de prendre la distance nécessaire avec le registre de l’épreuve et la présentation de soi victimaire qu’il a développé. Analyser les propos de Lucas avec une grille de lecture féministe permet en effet d’identifier des rhétoriques d’euphémisation des violences envers les femmes, de victimisation de l’homme accusé par un renversement de la charge agressive (Dupuis-Déri, 2012), d’hystérisation ou de psycho-pathologisation de la colère des femmes, a fortiori lorsqu’elles dénoncent des faits de violences (Molinier, 2015 ; Pache, 2019). Ces procédés de banalisation ou de négation des violences sexuelles s’observent aussi bien dans l’enceinte des commissariats (Pérona, 2018) et des tribunaux (Brown, 2018 ; Le Goaziou, 2020 ; Le Magueresse, 2020), que dans les différentes sphères de la vie ordinaire (Cromer, Lemaire, 2007 ; Lieber, 2008). Autant de rhétoriques que d’autres travaux ont contribué à inscrire dans le courant masculiniste dans la mesure où elles visent « à produire et reproduire des pratiques d’oppression envers les femmes […] et ce à partir de la masculinité, la position vécue de domination selon l’axe de genre » (Thiers-Vidal, 2013). Ce faisant, elles participent à entraver la lutte contre les violences sexistes et sexuelles.

Conclusion

  • 10 Pour Dorothée Dussy, « l’écriture des sciences sociales est une des modalités d’expression et de tr (...)

23Cet article rappelle que « la palette de sentiments éprouvés sur le terrain est éminemment complexe » (Joël, 2015). Si certains provoquent honte et incompréhension, il appartient au·à la sociologue d’en faire le point de départ d’une réflexion épistémologique. L’analyse réflexive de mon interaction avec Lucas m’a permis de mettre en perspective la série routinisée des opérations de recherche réalisées en ethnographie, à partir d’un terrain sensible où l’enquêtrice avance contre des sujets socialement dominants et a priori hostiles à sa démarche. La singularité de cette expérience a résidé dans l’étonnement suscité par la difficulté de prendre du recul vis-à-vis des propos – des rhétoriques antiféministes et masculinistes – tenus par un sujet d’enquête qui m’était pourtant détestable. S’il n’est pas rare, voire souhaitable dans une approche compréhensive, d’adopter (ne serait-ce que temporairement) le point de vue de ses interlocuteur·ices, les conséquences de la conversion du regard de l’enquêteur·ice – sur la production des savoirs mais aussi sur sa propre personne – ne sont pas tout à fait les mêmes d’un objet de recherche ou d’un terrain à l’autre, selon les rapports de pouvoir en présence. En matière de violences sexistes et/ou sexuelles, le risque pour l’enquêteur·ice d’être « réaspiré·e » ou « ramené·e » par et dans le point de vue dominant – prétendument neutre et universel – dit quelque chose du statut de ces accusations dans le contexte français. Le rappel à l’Ordre de Lucas et son efficacité montrent bien qu’il est encore difficile de rendre les dénonciations pour violences sexistes et sexuelles audibles, la parole des victimes crue. Ainsi, la mise à l’épreuve de mon cadre d’interprétation féministe par le terrain révèle tout autant la fragilité des positionnements critiques et contre-hégémoniques, que la nécessité de les mobiliser. Les savoirs forgés par les sciences sociales doivent permettre de s’émanciper des rhétoriques oppressives et de rendre compte des moyens de l’oppression en se gardant bien de les reproduire (Dussy, 202110).

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Notes

1 S’il est fortement médiatisé en 2017, le mouvement MeToo existe depuis 2007 aux États-Unis. Il s’agit de l’initiative d’une activiste noire, fondatrice d’une association d’aide aux femmes défavorisées victimes de harcèlement ou d’agressions sexuelles, Tarana Burke.

2 L’identité des personnes ayant participé à l’enquête est anonymisée.

3 Voir à ce propos les réflexions proposées par un numéro de la revue Annales de géographie coordonné par Florent Chossière, Pierre Desvaux et Alex Mahoudeau sur les enjeux de la surétude en sciences sociales (2021).

4 Magali Boumaza se définit elle-même comme une femme issue d’un couple mixte, musulmane et militante contre l’extrême droite.

5 Fondée en 2014, « Prenons la Une » est une association de journalistes qui lutte pour l’égalité professionnelle et qui engage également des actions spécifiques contre les violences sexistes et sexuelles.

6 En me renseignant sur son affaire dans la presse, suite à l’atelier et en amont de l’entretien, j’apprends que ce dernier a en effet été innocenté par les accusatrices elles-mêmes.

7 Contrairement à Nathan, Lucas n’a jamais été innocenté par ses accusatrices. À ma connaissance, au moins l’une d’elle a déposé plainte pour harcèlement sexuel.

8 Il s’agit du vingt-troisième entretien que je réalise auprès de journalistes professionnel·les sur un total de vingt-six, dont seize auprès d’hommes et dix auprès de femmes.

9 Le souci d’anonymisation du sujet de l’enquête me contraint à ne pas restituer cette chronologie dans la mesure où cela rendrait l’affaire dont il est question trop identifiable.

10 Pour Dorothée Dussy, « l’écriture des sciences sociales est une des modalités d’expression et de transmission de l’ordre dominant, c’est-à-dire masculin et patriarcal ».

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Pour citer cet article

Référence électronique

Mallaury Bolanos, « Sous l’empathie, le rappel à l’Ordre. Itinéraire réflexif d’une recherche sur les mis en cause pour violences sexuelles »Socio-logos [En ligne], 20 | 2024, mis en ligne le 17 avril 2024, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/socio-logos/6670 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/socio-logos.6670

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Auteur

Mallaury Bolanos

Doctorante en sociologie, EHESS, Centre Maurice Halbwachs (CMH), EUR GSST. Contact : mallaury.bolanos[at]ehess.fr

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Droits d’auteur

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