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La recherche par l'écrit
Notes de lecture

Sarah Abel, Permanent Markers. Race, Ancestry, and the Body after the Genome

Claude-Olivier Doron
Référence(s) :

Sarah Abel, Permanent Markers. Race, Ancestry, and the Body after the Genome, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 2022, 272 p., ISBN : 9781469665153, 29,95 $.

Texte intégral

1Fondé sur une riche enquête menée entre le Brésil et les États-Unis, l’ouvrage de Sarah Abel s’intéresse à la manière dont le développement de la génomique et, en particulier des entreprises réalisant des tests d’ascendance génétique depuis le milieu des années 2000, reconfigure, modifie ou, au contraire, prolonge et renforce des identités individuelles et collectives pensées en termes de race, d’ethnicité et d’ascendance. Il se situe, de ce point de vue, dans un ample courant de recherches qui a vu se multiplier les études en sciences sociales sur le sujet dans divers pays. Même s’il s’agit avant tout d’une enquête originale, l’ouvrage offre donc déjà l’intérêt de donner à un lecteur non averti un panorama commode et agréable à lire de certains thèmes abordés dans cette littérature. Il croise les travaux qui étudient comment les généalogies génétiques s’inscrivent en continuité de la quête des racines (roots) engagée aux États-Unis par les Afro-Américains et d’autres minorités depuis les années 1970 et, plus largement, du mouvement de démocratisation et de transformation des pratiques généalogiques, bien analysé par François Weil. Il évoque surtout, rejoignant ici, entre autres, les recherches de Catherine Bliss, Alondra Nelson, Duana Fullwilley ou Katharina Schramm, la façon dont la génomique a été mobilisée dans une logique de justice restauratrice, notamment pour fournir aux descendants d’esclaves un moyen de renouer avec leurs ascendances et avec une mémoire effacée par le « grand passage » et les violences de l’esclavage. Il rejoint aussi les divers travaux qui ont examiné dans quelle mesure les récits fournis par la génomique sont fortement imprégnés d’imaginaires liés à des histoires nationales divergentes, le cas du Brésil servant ici de contrepoint fertile aux États-Unis. Enfin, Abel réussit le tour de force de présenter les diverses techniques utilisées dans le cadre des tests d’ascendance génétique (études d’haplotypes, analyses d’admixture, Ancestry Informative Markers, analyse en composantes principales, etc.) et certains de leurs biais de manière élégante et pédagogique, en les liant à chaque fois à des enjeux concrets, illustrés par différents programmes ou compagnies proposant ces tests (African Ancestry, CANDELA, AncestryDNA, etc.), même si, assurément, quelqu’un d’intéressé spécifiquement par les limites épistémologiques de ces tests (et de la génétique des populations en général) restera quelque peu sur sa faim.

2La grande richesse de l’ouvrage tient à son souci de croiser différentes approches et de multiplier les terrains à travers une comparaison systématique entre le Brésil et les États-Unis. Son premier chapitre part de la réception contrastée, dans ces deux pays, de shows télévisés ayant mobilisé, en 2006-2007, des tests d’ascendance génétique personnalisés pour interroger le passé de deux nations marquées par l’esclavage. C’est l’occasion, pour Abel, de montrer comment les tests ADN viennent s’inscrire dans des « génomythes » plus larges, qui renvoient à des imaginaires particuliers de l’histoire de la question raciale dans chaque pays, mais qui prennent aussi des sens divergents selon le contexte précis où ils interviennent. Ainsi, tandis qu’aux États-Unis, ces shows se situaient dans la continuité de la quête des racines portée par l’ethnic turn des années 1970 (et peut-être aussi, faudrait-il ajouter, dans un marché florissant lié à la revalorisation de ces racines) et ont été en même temps perçus comme un moyen de remettre en cause le mythe d’une « ligne de couleur » étanche, en montrant que la nation américaine était plus mélangée qu’elle ne l’imagine, au Brésil, au contraire, les tests sont venus s’insérer dans un moment de tensions très particulier. Le génomythe brésilien dominant, qui présente le pays comme une société métissée où les relations raciales seraient plus cordiales qu’aux États-Unis, y faisait depuis quelques décennies l’objet de critiques de plus en plus virulentes, l’accusant de masquer des violences et inégalités raciales structurelles et de promouvoir un idéal de blanchiment aux dépens des identités afro-descendante ou indigène. Ces critiques avaient abouti, entre autres, à l’adoption en 2003-2004 de quotas pour l’entrée dans les universités, suscitant d’âpres débats opposant ceux qui défendaient ces quotas au nom de la lutte contre les discriminations raciales et ceux qui estimaient qu’ils importaient une logique racialiste binaire qui ne correspondait pas à la réalité brésilienne. Dans ce cadre, les shows qui, dans une logique antiraciste traditionnelle, utilisaient des tests d’ancestralité pour montrer que les identités raciales fondées sur la couleur et le phénotype ne correspondaient pas à la réalité des ascendances mesurée par la génomique, lesquelles étaient par ailleurs fortement mélangées, furent l’objet de controverses.

3Le deuxième chapitre envisage les manières dont le savoir génomique mobilisé par les entreprises de généalogie génétique est produit et interprété par les scientifiques. Abel s’intéresse moins au problème de la rigueur scientifique des techniques mobilisées (ce qu’on peut parfois regretter) qu’à la façon dont certains scientifiques, engagés dans leur production, négocient leur valeur, délimitent ce qui relève ou non de la science, et le font souvent en lien avec des enjeux politiques. Ces enjeux portent sur le risque d’essentialisation des catégories ethnoraciales mobilisées ou sur la pertinence qu’il y a à mettre en avant des différences interpopulationnelles au niveau du génome ou, au contraire, à souligner l’importance des mélanges. L’autrice suit les débats, parmi les scientifiques afro-américains, autour des techniques mises en œuvre par l’entreprise African Ancestry (étude d’haplotypes rattachant un individu à des ethnies africaines actuelles, délivrance de certificats d’ancestralité, etc.) et les tentatives de développer d’autres formes de présentation des tests plus attentives à la nature statistique des savoirs mobilisés, à la fluidité des groupes et la multiplicité des origines. Elle examine en outre les discussions qui, du côté brésilien, ont accompagné la mise en place du projet CANDELA, un consortium mobilisant plusieurs universités latino-américaines pour cartographier la diversité génétique humaine dans différents pays et les effets des mélanges (admixture) sur la structure des populations. Pour recruter des volontaires, ce projet proposa des tests individuels d’ascendance, dans des pays où les compagnies privées d’ascendance génétique n’étaient guère implantées. Abel analyse les différentes postures des scientifiques engagés dans ce projet vis-à-vis des enjeux politiques posés par la mise en avant de la diversité génétique.

4Le troisième chapitre porte plus particulièrement sur la compagnie AncestryDNA et la méthode avec laquelle elle a construit ses catégories pour fournir à ses clients des informations personnalisées sur leurs diverses affiliations ethniques. On entre ici dans la fabrique des ethnies génétiques, Abel décrivant à la fois les opérations statistiques, les procédures de sélection et de délimitation des groupes qui ont permis de définir un panel de références. L’autrice revient aussi sur la façon dont ces catégories ont été, en retour, discutées et critiquées par les clients de la compagnie et s’interroge, en s’appuyant sur les résultats de ses propres tests, sur le sens des informations fournies en termes d’objectivité et de rapport à l’histoire, ces informations étant variables, arbitraires et effaçant l’historicité des groupes auxquels elles réfèrent. En ce sens, ce chapitre sert de transition avec ce qui fait le cœur des deux derniers chapitres, qui proposent une étude qualitative sur les modalités très variables dont les clients de ces tests se les approprient, leur donnent sens et négocient les résultats qu’ils fournissent en matière d’ascendance génétique avec d’autres composantes de leurs identités. Le chapitre quatre s’appuie sur une centaine d’entretiens menés au Brésil et aux États-Unis pour étudier les façons dont les clients de ces tests sont amenés (ou non) à réinterpréter le sens des étiquettes ethniques et raciales et quels poids ils attribuent à l’ADN vis-à-vis d’autres marqueurs, comme la couleur, d’autres facteurs somatiques, ou des sentiments culturels d’appartenance. L’une des difficultés de ce type d’analyses qualitatives (outre leur forte dépendance aux profils des interviewés) est qu’elles aboutissent à des résultats assez aporétiques – la valeur accordée aux informations génétiques, les stratégies pour renégocier ou non son identité, etc., dépendent de chacun – et qu’il est difficile d’en tirer des conclusions générales. Elles font néanmoins apparaître quelques thèmes comme la difficile mise en avant de la multiracialité aux États-Unis ou la manière dont, le plus souvent, les clients des tests tendent à relativiser la valeur de l’information génétique pour mettre en avant d’autres marqueurs plus visibles. La conclusion semble être que l’ascendance génétique est une donnée parmi d’autres d’une identité ethnoraciale que les individus bricolent en fonction d’une diversité de paramètres. On peut néanmoins se demander si c’est bien au niveau d’études qualitatives de cet ordre qu’on peut conclure qu’il y a « peu de signes que les tests ADN contribuent à la généticisation des modes d’identification raciale ». Une chose est de mettre en avant le fait que les individus jouent avec ce paramètre parmi d’autres, une autre de prêter attention au fait que l’ascendance génomique s’est imposée comme un « passage obligé » – à grand renfort de marketing et de shows divers – pour penser son identité ethnoraciale dans différents pays, ce qui n’empêche pas les individus de la manipuler et de la relativiser. Le dernier chapitre montre d’ailleurs combien il faut être prudent sur ce point. Les usages des tests d’ascendance génétique y sont, cette fois, analysés dans le prolongement d’une quête généalogique bien précise, celle que les Afro-descendants, aux États-Unis comme au Brésil, peuvent mener pour tenter d’identifier leurs ethnies d’origine en Afrique, et de renouer un lien ancestral rompu par le traumatisme de l’esclavage. L’idée sous-jacente, qu’on retrouve dans la conclusion, est qu’on a affaire ici à une quête généalogique d’un ordre particulier, où il ne s’agit pas fondamentalement de remonter l’arbre de ses ancêtres mais bien d’affronter des traumas liés à l’esclavage et au déracinement (mais aussi, par exemple, aux violences des relations sexuelles imposées à ses ancêtres féminins, dont l’ascendance européenne porte souvent la trace), traumas qui marquent les corps et les ascendances, et d’essayer de restaurer des liens avec ce passé traumatique. Ces liens sont d’ailleurs souvent ambivalents, car l’histoire est ici terriblement compliquée, comme en témoignent les exemples de personnes se trouvant affiliées à des groupes, en Afrique de l’Ouest, dont elles découvrent a posteriori qu’ils ont pu contribuer à la traite de leurs ancêtres (Abel en donne un cas particulièrement intéressant). Ces personnes s’efforcent d’organiser des cérémonies de pardon et de réconciliation, dans le cadre plus large des voyages de retour vers le foyer ancestral promu par les compagnies de tests. Ces situations ambivalentes se retrouvent, plus largement, dans les diverses réactions, allant du déni au rejet ou à la culpabilité, de ceux qui découvrent dans leur passé les marques des violences héritées de l’esclavage.

5On a scrupule à évoquer quelques manques dans un livre qui couvre déjà une si riche matière. Le premier est plus un appel à des recherches ultérieures. En effet, le dernier chapitre de l’ouvrage, qui évoque les déplacements en Afrique des personnes ayant accompli ces tests et les relations sociales qu’ils tentent d’y nouer sur place souligne en creux une lacune considérable dans les nombreux travaux sur les tests d’ancestralité chez les Afro-descendants : l’absence quasi totale (les travaux de Schramm font exception) de prise en compte des voix des Africains eux-mêmes et de la manière dont, dans les divers pays concernés par ces voyages de retour, les communautés envisagent la venue de ceux qui se présentent comme leurs lointains descendants, leurs revendications et leurs affirmations en termes d’identité ainsi, d’ailleurs, que les relations sociales et économiques qui accompagnent leurs séjours. Le risque est bien, sinon, de laisser une fois de plus l’Afrique, présentée pourtant comme le cœur des identités en jeu, à l’écart de l’analyse. La dimension économique est, par ailleurs, la grande absente de l’ouvrage de Sarah Abel – à part quelques rares mentions concernant la capitalisation des entreprises de généalogie et leurs partenariats avec des entreprises pharmaceutiques – ce qui nous semble plus regrettable : les entreprises d’ascendance génétique sont avant tout des acteurs économiques, qui ont des stratégies visant à acquérir des parts de marché (et même, dans beaucoup de pays, à créer des marchés inexistants, avec un lobbying et un marketing agressifs) et une bonne part des services qu’elles proposent, des promesses qu’elles vendent, doivent être envisagés sous cet aspect. Plus largement, on perçoit en creux, à divers moments, que le paysage que Sarah Abel décrit mobilise de nombreux acteurs (médias, laboratoires, entreprises privées, mais aussi entrepreneurs de soi qui font de la diversité et de l’ethnicité une marque) qui renvoient à ce que les travaux de Halter et des Comaroff ont bien décrit comme la constitution d’un « marché de l’ethnicité » (et, faudrait-il ajouter, des ascendances), marché qu’il faut d’ailleurs replacer aussi, dans le cas qui nous intéresse, dans le cadre d’une économie des promesses technoscientifiques et du captage et de la revente des données. S’il est évidemment réducteur de ramener l’ensemble des enjeux soulevés par la généalogie génétique à cette seule dimension, il aurait sans doute été utile de la mettre plus en avant.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Claude-Olivier Doron, « Sarah Abel, Permanent Markers. Race, Ancestry, and the Body after the Genome »Esclavages & Post-esclavages [En ligne], 9 | 2024, mis en ligne le 15 mai 2024, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/slaveries/9857 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11oa4

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Auteur

Claude-Olivier Doron

Université Paris Cité-SPHERE, HPS (France)

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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