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La recherche par l'image et le son

Mise en voix de lettres écrites par des tirailleurs dahoméens : enjeux et perspectives

Vocalizing Written Letters by the Dahomean Colonial Infantry: Issues and Perspectives
Puesta en voz de cartas escritas por tiradores de Dahomey: apuestas y perspectivas
Pôr em voz cartas escritas por fuzileiros daomeanos: desafios e perspectivas
Marie Rodet, Cécile Van den Avenne et Djamile Mama Gao

Résumés

Lors d’un projet de recherche-création débuté en 2022, la chercheuse Cécile Van den Avenne et le slameur Djamile Mama Gao ont créé une performance basée sur la lecture de lettres écrites par des tirailleurs dahoméens à leur gouverneur pendant la Première Guerre mondiale. Dans cet entretien, ielles reviennent avec Marie Rodet sur les questionnements qui ont émergé de ce travail et sur l’influence que celui-ci a eue sur leurs pratiques respectives, académiques et artistiques.

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Texte intégral

  • 1 161 250 tirailleurs furent recrutés en Afrique subsaharienne entre 1914 et 1918. Parmi eux, enviro (...)

1En 2022, la sociolinguiste Cécile Van den Avenne et l’artiste Djamile Mama Gao débutent un projet de recherche-création sur un corpus de lettres de tirailleurs dahoméens écrites durant la Première Guerre mondiale. De ce travail est né « Mon cher gouverneur », une performance documentaire, un récit polyphonique qui raconte à partir de points de vue situés, dahoméens, l’engagement d’Africains dans une guerre européenne1.

2À l’automne 2022, ce projet a bénéficié d’un financement de la part du programme CRESS (Création recherche en sciences sociales) de l’EHESS. Ce financement avait deux volets : un mois de terrain au Bénin en octobre 2022 pour la chercheuse Cécile Van den Avenne (travail aux Archives nationales du Bénin ; entretiens et histoire orale ; recherche musicale) ; un mois de résidence en novembre 2022 pour le slameur Djamile Mama Gao au Campus Condorcet d’Aubervilliers (EHESS). Ce mois de résidence a permis de coécrire le récit destiné à être performé. Des restitutions régulières, avec différents publics, étudiants sur le campus Condorcet, scolaires dans des collèges et lycées, ont été organisées et pensées comme partie prenante du processus de création.

3La performance est portée par la volonté de construire une histoire commune, appropriable, de ce moment historique. Elle se présente sous la forme d’un dispositif simple : un acteur-slameur, une chercheuse-récitante, un écran où défilent des images, une bande-son intermittente ; un dispositif nomade destiné à s’adapter à différents contextes de diffusion, d’une salle de classe à une salle de spectacle.

4Cécile Van den Avenne est sociolinguiste et directrice d’études à l’EHESS. Ses recherches portent sur les échanges langagiers en situation de contact colonial en Afrique de l’Ouest, sur les pratiques de l’écrit et les circulations textuelles entre Afrique et Europe. Elle travaille, dans une perspective historique, sur les objets textuels écrits, tous genres confondus – du plus modeste ou du plus populaire aux plus reconnus ou légitimes – et observe ou retrace leur(s) circulation(s), ainsi que les situations de leur réception. Elle a publié De la bouche même des indigènes. Échanges linguistiques en Afrique coloniale (Vendémiaire, 2017).

5D’ascendance togolaise et malienne, Djamile Mama Gao est originaire du village de Sori au Bénin. Après des études au prytanée militaire de Bembèrèkè et une formation de journaliste, il est aujourd’hui slameur, écrivain et performeur. L’approche de cet artiste protéiforme intègre et s’appuie sur plusieurs médiums créatifs : l’écriture, l’oralité, la musique et les arts visuels.

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Extrait 1

Podcast « Mon cher gouverneur », un projet de performance documentaire élaboré autour d’un corpus de lettres de tirailleurs dahoméens envoyées pendant la Première Guerre mondiale. Un récit polyphonique coconstruit et porté par un slameur béninois et une chercheuse française racontant, à partir de points de vue situés africains, l’engagement dans une guerre européenne. Avec Cécile Van den Avenne et Djamile Mama Gao.

© CRESS / EHESS

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Extrait 2

Teaser « Mon cher gouverneur ».

© CRESS / EHESS

Marie Rodet [MR] : Quelle a été votre démarche pour aborder ce sujet ? Pourquoi ce choix de médium ?

Cécile Van den Avenne [CVA] : Je mène une recherche sur un corpus de lettres de tirailleurs dahoméens envoyées pendant la guerre de 1914-1918 à leur gouverneur, lettres qui, pour certaines, répondent à une forme de commande et furent utilisées pour inciter d’autres jeunes gens à s’engager mais qui, également, servent à mettre par écrit des demandes qui vont de la sollicitation personnelle à la revendication plus politique. Dans le cadre de cette recherche, j’ai fait des présentations dans différentes structures... Sur une proposition de l’Institut français de Cotonou, j’ai rencontré Djamile. Il a lu des extraits de lettres, et tout est parti de là. Je n’y aurais pas pensé toute seule, d’autant que les lettres ne sont pas si simples à lire. Entendre ces lettres oralisées par Djamile me les faisait comprendre très différemment, les faisait revivre. Djamile s’est aussi intéressé à cette recherche, donc on a saisi l’opportunité d’un financement pour une résidence de recherche-création. On a développé l’idée de « performance documentaire », entre la performance et la conférence. Elle est vraiment pensée pour la scène, devant un public avec lequel on échange. Nos deux voix se complètent pour venir raconter l’histoire de ces gens qui se sont engagés dans la guerre, mais aussi l’histoire de la recherche en train de se faire.

  • 2 Lycée militaire du primaire au secondaire.

Djamile Mama Gao [DMG] : Ce projet a tout de suite été quelque chose de bousculant pour moi, car j’ai fait le prytanée militaire2 et que je connaissais les « tirailleurs sénégalais », sous cette appellation globalisante, sans nuance. Par curiosité personnelle, j’ai cherché à en savoir plus sur ces tirailleurs sénégalais, en suivant les films de Ousmane Sembène, en lisant des livres dans ce sens-là. Mon point de vue sur la question était très tranché car j’avais longtemps cru que nous avions été utilisés en grande partie dans la guerre d’autrui. Me confronter à la réalité des lettres qui donnent voix à des gens qui n’en avaient pas, m’a interpellé tout de suite. Dans tout ce que j’ai toujours lu, c’est toujours le point de vue de l’autre, et j’avais une sorte de sourde révolte intérieure à me dire : « Mais pourquoi nous, on ne raconte pas l’histoire de notre point de vue ? ». Là, j’avais l’occasion de dire ce qu’ils ressentaient, eux, ce qu’ils vivaient, eux, comment ils percevaient la situation. J’ai trouvé la référence immédiate à cette expérience dans mon parcours de formation militaire où j’avais pris part à des simulations de guerre et entendu des récits très durs racontés par des gens qui avaient perdu la guerre. C’était à la fois une remise en question de mes propres certitudes sur le sujet et un sentiment d’enfin contribuer à redonner voix, de porter la parole de ceux à qui on ne l’a pas suffisamment donnée. Et je peux vous dire que j’ai vraiment, vraiment été secoué par tout ce qu’on a vécu ensemble avec Cécile, autant avec les familles [de tirailleurs] que face à la documentation de terrain ou le livre Ceux de 14, de Genevoix, qui a vraiment trouvé écho en moi.

  • 3 Ceux de 14 est un recueil de récits de guerre de Maurice Genevoix, rassemblés sous un même titre e (...)

[CVA] : Il y a deux choses qui ont été cruciales dans la façon dont on a travaillé. D’une part, une chose que j’ignorais et qui est particulièrement intéressante pour ce corpus-là, c’est que Djamile a une formation initiale militaire qui a ressurgi à l’occasion de ce projet de manière très forte, alors que ce n’est pas forcément une chose que Djamile investit par ailleurs dans sa production artistique. C’était vraiment un hasard, on ne trouve pas forcément des slameurs qui ont une formation militaire. D’autre part, il y a eu un véritable échange autour du livre Ceux de 14 3, un récit à chaud des premiers mois de la guerre par Maurice Genevoix que j’ai trouvé magnifique et que j’ai prêté à Djamile, en lui proposant de le lire. Tout d’un coup, on construisait des ponts entre deux histoires. Djamile s’est approprié les savoirs qu’on a coconstruits, il n’était pas là juste pour donner voix aux tirailleurs en fait, il y a vraiment eu un travail d’invention et d’appropriation.

[MR] : Qu’est-ce qu’engendre ce changement de médium, le passage de l’écrit à l’oralité, en public ? Quel effet sur vos pratiques de chercheuse et votre approche créative ?

[CVA] : Quand j’ai commencé à travailler sur ce projet, je n’aurais jamais pensé que ces lettres étaient lisibles à voix haute. Il y a des formes d’obséquiosité, de langue de bois, de choses qui acquiescent à l’ordre colonial... Djamile a fait un vrai travail d’interprétation, il a trouvé la bonne tonalité pour qu’on puisse les entendre, et moi en l’entendant les lire, j’ai perçu des choses dans les lettres que je n’arrivais pas à percevoir auparavant. Djamile arrive par l’oralité à faire ressortir des formes de revendications, à mettre à distance ces formes d’acquiescement et d’obséquiosité, à trouver le ton juste pour faire apparaître ces aspects. Je me souviens d’une lettre en particulier, avec des répétitions du type « monsieur le gouverneur, monsieur le gouverneur » : en les lisant, Djamile fait monter la tension pour en devenir quasi menaçant. Le ton est très poli, mais Djamile arrive à faire percevoir ce qu’il peut y avoir dans ces répétitions obséquieuses et insistantes. Sans le passage à l’oral et les choix d’interprétation, il est difficile de percevoir tous ces aspects. Ce travail a donc rendu ces lettres audibles, alors qu’elles sont vraiment difficiles. En ça, je trouve ce travail avec Djamile extrêmement fort.

[DMG] : Dans ma méthodologie de travail, dans mon approche artistique, cela a changé quelque chose. Quand je veux travailler sur un sujet, je fais évidemment des recherches, mais peut-être pas avec les mêmes approches, les mêmes intentions, les mêmes structures de questionnement. Voir comment la méthode scientifique organise les intentions, les objectifs, les biais, et surtout les remises en cause a changé ma perspective d’écriture. J’ai eu l’occasion de faire d’autres performances personnelles et je n’aurais pas écrit de cette façon-là car, auparavant, j’ingurgitais les éléments à ma disposition, à gauche, à droite. Je me suis souvent retrouvé, dans l’écriture, à me demander comment Cécile appréhenderait celle-ci, si ça ferait écho auprès d’un public qui aurait une approche critique scientifique. Mon interprétation reste émotionnelle, reste un parti pris, mais est-ce qu’elle ne dépasse pas une certaine limite de pertinence réflexive, de justesse du propos ? On peut être juste dans ses colères gratuites, sans apporter de nuance, d’information, sans enrichir par plus de subtilité. Mais au-delà, le spectacle qu’on a monté n’est pas juste un spectacle de point de vue, la recherche a été quelque chose de déterminant dans sa structuration. Généralement, les gens ne perçoivent pas à quel point, dans un travail artistique, il y a aussi une méthodologie. Le fait de faire un spectacle qui restitue le processus qui l’a précédé, de pouvoir, d’une part, montrer le cheminement, d’amener de manière immersive notre démarche, la crédibilité de notre approche et, d’autre part, de faire percevoir sa part d’arbitraire, c’est faire un spectacle dans le spectacle de la vie. Et ça, c’est quelque chose qui m’a interpellé. J’ai fait un spectacle au Bénin, le 15 mai et, dans mon processus, je me suis retrouvé curieusement à faire voir aux gens comment j’en étais arrivé à avoir ce genre d’information. Dans la structuration de mes spectacles, notre travail commun a eu une influence.

[MR] : Vous parlez beaucoup de porter la voix des autres, de faire revivre ces voix : les voix de qui et dans quel but ?

[CVA] : Notre corpus est très particulier : ce sont des textes de jeunes gens lettrés, de l’élite du petit fonctionnariat local du Dahomey. Ce corpus n’est représentatif que de lui-même, de cette toute petite portion de lettrés, de jeunes gens très insérés dans cette société intermédiaire entre pouvoir colonial et société locale. Ce sont des gens qui écrivaient eux-mêmes, dans le but de faire des réclamations à l’administration (notamment pour que leurs familles perçoivent leur pension par exemple). Ils ont été scolarisés et, pour l’époque, c’était très rare au Bénin, encore plus rare à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest. C’était aussi intéressant de montrer que sous l’appellation « tirailleurs sénégalais » qui est extrêmement englobante, il y a de la diversité sociologique, une petite partie « d’intellectuels » formés à l’école coloniale.

[MR] : Comment avez-vous fait pour lire entre les lignes, essayer de découvrir les intentions, comment dépasser cette forme pour arriver au fond ?

[CVA] : Tout d’abord, je suis linguiste, j’ai passé beaucoup de temps à décortiquer les lettres, à repérer de manière systématique les énoncés qui sont un peu dissonants par rapport à la forme, pour essayer de comprendre dans quel but ces lettres avaient été écrites. Il y a des passages très personnels, par exemple sur les familles de ces tirailleurs. Une analyse fine du discours permet d’aller au-delà de la phraséologie répétitive. Cela m’a permis de donner une forme d’orientation du regard dans ce que j’ai présenté à Djamile et lui, à son tour, l’a interprété, en faisant surgir, en mettant en relief, en saillance oralement ces éléments plus dissonants, où on peut déceler quelque chose de l’ordre de la revendication ou de la menace.

[MR] : Y a-t-il eu des fois où vous n’étiez pas d’accord ?

[CVA] : Il n’y a pas vraiment eu de désaccords sur l’interprétation, mais j’ai poussé Djamile à rester strictement fidèle au texte d’origine, à ne pas réécrire dès qu’il y avait une petite faute de français. J’avais aussi effectué un choix dans les lettres à oraliser, car il y en avait plus d’une centaine. J’avais envie d’entendre une lettre qui était beaucoup plus malhabile dans le phrasé. Djamile n’a d’abord pas voulu la lire et puis il a travaillé dessus et il l’a oralisée, et je me suis dit que ce n’était pas possible, il avait fait une très belle oralisation, mais ça tirait vers le stéréotype du français abrégé du tirailleur.

[DMG] : J’avais bien perçu dans le travail de Cécile la nécessité de montrer le visage des tirailleurs qu’on ne voit pas suffisamment, qu’on ne perçoit pas, de dépasser les stéréotypes. Et donc, quand elle me propose cette lettre, je me dis : « Alors là, ça va pas du tout, mais pas du tout avec ce qu’on espère montrer aux gens. » On voulait éviter de donner l’impression qu’on tournait en ridicule les gens qui étaient concernés par ces lettres, et surtout qu’on dédramatisait la gravité, la tension, la complexité du travail dans lequel on était en train d’évoluer. Je me suis dit que Cécile n’avait pas perçu ce sur quoi j’essayais de l’alerter. La meilleure manière de lui faire comprendre, c’était quand même de travailler dessus. Donc j’ai pris le temps de lire dans ma tête, à haute voix, de revisionner Camp Thiaroye d’Ousmane Sembène pour m’imprégner de ce phrasé-là. Il y a un français qui a été manufacturé, « rapide et usuel », à l’époque coloniale pour être employé par les colons avec une certaine partie des populations locales, notamment les tirailleurs. Lorsque j’ai oralisé, je pense qu’elle a perçu à quel point ça sortait totalement de notre cadre, de la subtilité de notre propos, du besoin de nuance qu’on avait envie d’apporter aux gens, au-delà de ce qu’on a comme préconçu sur l’appellation « tirailleurs ». D’autant plus qu’on a des lettres qui, dans la calligraphie, dans l’esthétique d’écriture, avaient une approche soignée. Il fallait donc soigner aussi le regard qu’on construisait dans ce spectacle sur ces gens-là. Je pense que ce fut notre point de désaccord le plus évident.

[CVA] : Mais en même temps c’était très intéressant, dans le processus de recherche et de travail avec Djamile, qu’on puisse justement s’y frotter. Cela a permis de voir beaucoup plus clairement ce que l’on voulait faire tous les deux. À un moment donné, dans une prochaine performance, on pourrait justement mettre en scène ce point de désaccord.

Lettre d’Ange Da Costa, 12 août 1916

Lettre d’Ange Da Costa, 12 août 1916

Source : Archives nationales d’outre-mer, Aix-en-Provence.

[MR] : Comment approchez-vous le travail sur du matériel colonial, le fait de lui donner plus de voix, par ces intermédiaires, dans un contexte de décolonisation des savoirs ?

[CVA] : Les enjeux sont différents en France et au Bénin. En France, il s’agit de donner accès à la part coloniale de l’histoire de France, d’y réintégrer l’histoire des « tirailleurs sénégalais ». Au Bénin, en revanche, le débat est centré sur la « collaboration », afin de déterminer ce qui était de l’engagement volontaire ou de l’engagement forcé. Ce sont des questions encore vives aujourd’hui, même si les guerres de 1914, de 1939-1940, ou encore la guerre d’Indochine se superposent dans les mémoires des familles des anciens combattants. Jusqu’à présent, on n’a présenté le spectacle qu’en France. On a rencontré des collégiens de troisième à Aubervilliers, qui étudient la guerre de 1914 en France, en abordant le fait que des troupes coloniales y étaient aussi engagées, et peut-être même leur arrière-grand-père, parce que beaucoup étaient d’origine africaine. Il y a des enjeux très forts en France : rendre compte d’une histoire partagée et d’un récit partagé de cette histoire. Les Béninois sont tout à fait prêts à débattre de cette histoire complexe, même s’il n’y a pas consensus, notamment sur la question de l’engagement « volontaire ». Je pensais que c’était une vieille histoire et que ça n’intéresserait personne, mais ce n’est pas une histoire froide.

[DMG] : Au Bénin, il y a un enjeu qui consiste à ouvrir la question sur le plan éducatif, en primaire et à l’université, et sur le plan politique. Dans les milieux universitaires, le nœud du débat, c’est cette question de volontariat ou pas. Sauf que, le fait de s’enfermer dans ce détail-là a pour conséquence que tous les aspects les plus denses du sujet traité se perdent dans la discussion alors qu’il y a matière à questionner d’autres aspects. Donc, un spectacle comme le nôtre arrache la parole à ceux qui débattent de ces détails, qui sont importants, c’est sûr, mais qui ne font pas le tout du sujet et permet de replacer la réflexion au-delà. Cette performance questionne les historiens béninois et/ou ceux de la guerre de 1914 sur le processus, mais aussi sur la manière dont on présente l’histoire, avec ses nuances, ses mises en exergue, ses comparaisons, avec ce que j’appelle les confrontations historiques et les mises en relief de la transversalité des faits. Ça, c’est aussi important pour les plus jeunes, la génération à venir. Parce que, l’enjeu aujourd’hui, dans un contexte béninois, c’est de dépasser la manière dont on reçoit l’histoire, qui n’est que ce qu’on nous a apporté. Un spectacle comme ça, c’est un coup de pied dans la fourmilière pour bousculer cette fixité, questionner ces sujets-là en profondeur, voir notre part d’implication, celles des autres, voir comment on ré-appréhende cette histoire commune aujourd’hui pour la pacifier. On est condamné, ou plutôt appelé, à vivre dans une globalité nuancée, donc il faut savoir comment on collabore avec notre passé sans activer nos fautes, nos erreurs, qui n’ont aucun intérêt à être perpétuées telles quelles pour l’avenir. Ce genre de recherche performance, c’est quelque chose de prospectif. Pour que, dans l’histoire du Bénin, on puisse se dire : « Bon, les faits sont là, qu’est-ce qu’on en fait ? Comment discute-t-on de ces enjeux avec la France dans une posture plus équitable et plus apaisante ? » Une telle performance, c’est aussi la possibilité d’aller débattre de ces questions là où personne n’est prêt à en débattre. Dans des lieux culturels où ça pourrait déranger, comme l’Institut français par exemple (la pièce n’y a pas encore été jouée). Mais en fait, avec cette performance, on leur tend la main pour tendre la main à nos communautés aussi. Aujourd’hui, ce n’est pas se cacher des faits qui fait évoluer les débats, au contraire ! Et c’est pour ça que j’adore le questionnement qu’on ouvre à la fin du spectacle, sur les possibilités de réflexion au-delà de nos crispations, de notre colère, de notre rage, de nos frustrations, de notre passé douloureux, et sur ce qu’on en fait maintenant, pour aller mieux, pour aller plus loin ensemble, ou chacun de son côté si on veut, mais sans perdre du temps sur des plaies, qu’on peut panser et à partir desquelles on peut s’améliorer mutuellement.

[CVA] : Lors des deux moments de restitution du spectacle qu’on a faits, il y a toujours eu débat à la fin. C’est important aussi de pouvoir penser avec le public… Enfin, nous on est face au public, on mouille la chemise, les gens ont des questions, on peut répondre, ça sert à faire circuler les questionnements très différemment, et de manière non figée.

[MR] : Est-ce que les débats après le spectacle ont alimenté des réflexions pour adapter le spectacle, la performance dans le futur ?

[CVA] : On a fait deux restitutions de milieu et de fin de résidence. La performance en elle-même durait peut-être cinquante minutes, mais ensuite on a eu une heure et demie de débat ! Et en fait, c’était un débat de travail, Djamile a vraiment encouragé les gens à l’échange. On a donc eu des réflexions à la fois sur la forme, le fond, le contenu, ce qu’on a pris en compte pour évoluer vers la deuxième forme. La performance n’est jamais gravée définitivement. Si on est face à des publics différents, on va éventuellement moduler ; ce n’est pas exactement la même chose de parler face à des scolaires, face à des universitaires, etc.

[DMG] : L’avantage avec cette forme de présentation du travail, c’est qu’on sort ce sujet du milieu élitiste, du milieu strictement intellectuel, on l’amène à une dimension plus « pop », plus populaire, plus actuelle. Il ne faut pas non plus perdre de vue qu’on met des éléments de référence locale, des chansons, des litanies, des panégyriques, qui tout de suite créent un contexte d’identification et d’interpellation très spécifique. Dans le cadre de représentations au Bénin, c’était l’un de nos objectifs, je pense que ça passerait bien à la radio comme à la télé, en plus de la scène. Cette dématérialisation permettrait à ce sujet d’être amené vers un public plus large.

8Futures performances comme dématérialisation ne manqueront pas de faire émerger d’autres aspects de ces lettres et de mettre en perspective les enjeux contemporains autour de la mémoire des tirailleurs.

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Notes

1 161 250 tirailleurs furent recrutés en Afrique subsaharienne entre 1914 et 1918. Parmi eux, environ 10 000 Dahoméens furent enrôlés. Initialement appelé « Tirailleurs Sénégalais », ce corps d’infanterie créé en 1857 par Napoléon recruta largement en Afrique subsaharienne, au gré des conquêtes coloniales françaises, jusqu’à son abolition aux indépendances, en 1960. Voir « Historique des tirailleurs sénégalais », s. d., Chemins de Mémoire, https://www.cheminsdememoire.gouv.fr/fr/historique-des-tirailleurs-senegalais [dernier accès, avril 2024].

2 Lycée militaire du primaire au secondaire.

3 Ceux de 14 est un recueil de récits de guerre de Maurice Genevoix, rassemblés sous un même titre en 1949 et publié aux Éditions G. Durassié & Cie.

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Table des illustrations

Titre Lettre d’Ange Da Costa, 12 août 1916
Crédits Source : Archives nationales d’outre-mer, Aix-en-Provence.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/slaveries/docannexe/image/10283/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 1,6M
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Pour citer cet article

Référence électronique

Marie Rodet, Cécile Van den Avenne et Djamile Mama Gao, « Mise en voix de lettres écrites par des tirailleurs dahoméens : enjeux et perspectives »Esclavages & Post-esclavages [En ligne], 9 | 2024, mis en ligne le 15 mai 2024, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/slaveries/10283 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11oa1

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Auteurs

Marie Rodet

Reader in the History of Africa, SOAS, University of London (Royaume-Uni)

Articles du même auteur

Cécile Van den Avenne

Directrice d’études à l’EHESS, IMAF, CeRCLEs (France)

Djamile Mama Gao

Slameur, écrivain et performeur

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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