Navigation – Plan du site

AccueilNuméros9Éditorial

Éditorial

Myriam Cottias, Céline Flory, Ary Gordien et Antonio de Almeida Mendes
Traduction(s) :
Editorial [en]

Texte intégral

1Honneur et respect ! Nous voulons ouvrir ce nouveau numéro de la revue Esclavages & Post-Esclavages par nos hommages à David Richardson, Jean-Pierre Sainton et Natalie Zemon Davis qui ont accompagné les travaux des chercheuses et chercheurs travaillant sur ces thématiques. Bien qu’ils ne se soient jamais rencontrés, ce qui les unit dans nos souvenirs et notre mémoire, ce sont à la fois des recherches novatrices et exigeantes et un fort engagement tant intellectuel, politique qu’humaniste.

2David Richardson (1946-2023) fait partie d’une remarquable génération d’historiens et d’historiennes dont les recherches ont conduit à une révision radicale de l’histoire de l’Atlantique et de la traite atlantique des Africains et des Africaines. Spécialiste d’histoire économique, il a initié, dès les années 1990, avec David Eltis, Stanley Engerman et Seymour Drescher, une réflexion novatrice sur le quantitatif, et notamment sur le nombre et les flux de personnes déportées d’Afrique vers les Amériques. Le site slavevoyages.org qu’ils ont constitué, s’est imposé comme une référence incontournable pour l’étude de l’esclavage atlantique avec des données portant sur 36 071 voyages transatlantiques, ayant déporté environ 12,5 millions de personnes. Il continue à être la principale référence pour avoir une vision spatialisée et précise de la traite tout comme l’Atlas of the Transatlantic Slave Trade (2009) publié avec David Eltis, ainsi qu’un autre ouvrage Extending the Frontiers : Essays on the New Transatlantic Slave Trade Database (2008). Pour David Richardson, les « chiffres » sont tout sauf abstraits, ils sont au cœur de sa réflexion sur l’horreur du système négrier : établir le nombre précis des esclaves, leur origine, leur genre, les ports d’embarquement en Afrique, la nationalité des navires permet de sortir la traite transatlantique du schéma du commerce triangulaire pour penser son importance et son impact à l’échelle globale des continents et de l’humanité. On lui doit aussi une participation au Cambridge World History of Slavery (2010-2021) et l’ouvrage, le dernier, publié en 2022 Principles and Agents : the British Slave Trade and its Abolition.

3Soucieux de la transmission des connaissances et de la nécessité de soutenir la recherche sur la traite et l’esclavage, il crée, en 2006, le Wilberforce Institute. L’année suivante, à l’occasion du bicentenaire de l’abolition de la traite par l’Angleterre, il coorganise un important colloque auquel participent les membres du CIRESC tout juste créé. L’inauguration des cérémonies du bicentenaire est conduite par John Kufuor, alors président du Ghana et placée sous le haut patronage de l’archevêque Desmond Tutu. S’y expriment alors des soucis humanistes constitués, entre autres, par la nécessité de penser les réparations et de lutter contre l’esclavage contemporain, tant pour les chercheuses et les chercheurs que pour les activistes, au nom de l’histoire et de la mémoire de l’esclavage colonial racialisé. Dès 2007, le Wilberforce Institute qu’il dirige, est un des partenaires du projet EURESCL (www.eurescl.eu) et ces liens se prolongent par la suite. Avec son décès, le CIRESC perd un ami et un partenaire de recherche incroyablement généreux.

4Jean-Pierre Sainton (1955-2023) est aussi un partenaire du CIRESC dès son origine. Professeur d’histoire contemporaine à l’université des Antilles, il a à cœur de construire les « territoires de l’histoire des Antilles » en travaillant plus particulièrement sur la période du post-esclavage. Il soulignait d’ailleurs que l’historiographie s’était trop attachée à la période de l’esclavage sans penser les structures qui lui succédaient. Au cours de sa carrière, il s’est interrogé avec minutie sur ces continuités et ces ruptures. L’engagement profond et l’antillanité chevillée au corps se sont manifestés, pour lui, sous deux formes très cohérentes. La première est politique et syndicale, dans le soutien d’un projet nationaliste pour la Guadeloupe dans un premier temps, puis dans ses responsabilités comme Président de l’Association de la Caraïbe et dans la réalisation du département pluridisciplinaire de Lettres et sciences humaines de l’université des Antilles à Saint-Claude dont il fut le premier directeur. La seconde est scientifique et touche à son œuvre de recherche : Les Nègres en politique : couleur, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe au tournant du siècle (2002), Mé 67 : mémoire d’un événement écrit avec Raymond Gama (2011), La Décolonisation improbable : cultures politiques et conjonctures en Guadeloupe et en Martinique (1943-1967) (2012), Rosan Girard. Chronique d’une vie politique en Guadeloupe (2021) ou encore les deux importants ouvrages de synthèse réalisés en collectif intitulés Histoire et Civilisation de la Caraïbe (2012 et 2015).

5Le chemin qu’il creusait avec rigueur était celui d’une histoire pensée depuis la Caraïbe contre une certaine historiographie empreinte de colonialisme. Il insistait sur le fait que l’histoire des Antilles était inscrite dans l’histoire mondiale. Dans sa dernière étude, malheureusement inachevée, sur l’habitation du Galion en Martinique (1848-milieu du xxe siècle), il s’attachait, en utilisant les outils de la microhistoire, à analyser les modalités de construction d’une socialité post-esclavagiste avec la mise en place de systèmes relationnels formalisés et informels. Nous espérons que ce travail pourra être publié car nous étions nombreux et nombreuses à l’attendre.

6Natalie Zemon Davis (1928-2023) n’était pas une historienne de l’esclavage mais pourtant ses objets d’études et sa façon inventive de les traiter ont construit des ponts paradigmatiques entre ces deux champs. Ses grandes thématiques de recherche (les populations pauvres, les révoltes populaires et la violence) et son engagement profond dans la dénonciation des inégalités, des souffrances et des cruautés l’ont conduite à s’intéresser aux modalités de résistance et de révoltes des populations et à leurs expressions. Ainsi, dans son ouvrage Slaves on the Screen paru en 2006, elle analyse cinq films pour montrer dans quelle mesure ils peuvent dire l’histoire de l’esclavage mais aussi parfois s’en éloigner largement en raison de conceptions non étayées scientifiquement. La question de l’esclavage se retrouve aussi dans son ouvrage Léon l’Africain. Un voyageur entre deux mondes (2006) et son livre récent Leo Africanus Discovers Comedy : Theatre and Poetry Across the Mediterranean (2021). Leo Africanus ou al-Hasan Muhammad al-Wazzan al-Fasi, musulman né à Granada, élevé à Fez, voyageur érudit, connu pour sa Cosmographie et Description de l’Afrique (1526/1550), fut capturé par un corsaire, enlevé à Naples et ensuite à Rome pour être vendu comme esclave et « offert » au pape Leon X en 1518. Converti au catholicisme, il est affranchi et devient le protégé de la cour papale en passant neuf ans en Europe avant de repartir en Afrique. Les récits qu’il tire de ses expériences tels qu’ils sont analysés par Natalie Zemon Davis, montrent à la fois la possibilité du dialogue entre des mondes opposés mais aussi l’incorporation individuelle du partage entre deux cultures et deux religions.

  • 1 En 2002, elle dirige avec Arlette Farge le troisième volume de L’Histoire des femmes en Occident ((...)

7Par son désir de redonner la parole à ceux et celles que les historien·nes n’avaient pas alors assez entendu·es, Natalie Zemon Davis a aussi contribué à ouvrir le champ d’études sur les femmes et le genre en replaçant notamment les femmes au centre de l’histoire et de son récit1. Genre, race, religion et esclavage se retrouvent dans son ouvrage Juive, catholique, protestante. Trois femmes en marge au xviie siècle (1997) qui retrace l’histoire de l’une d’entre elles, Maria Sibylla Merian, peintre et naturaliste allemande vivant à Paramaribo entre 1699 et 1701. Quoique son œuvre fût immense – en 2013, le président Barack Obama lui remet la prestigieuse National Humanities Medal – arrêtons-nous à cette référence, à ce champ de recherche sur le genre car il touche précisément à la thématique de ce numéro 9 « Le genre dans les sociétés esclavagistes et post-esclavagistes » coordonné par Sarah Zimmerman et Nathan Marvin.

  • 2 Marisa J. Fuentes, Dispossessed Lives : Enslaved Women, Violence, and the Archive, Philadelphie, U (...)
  • 3 Ranajit Guha, « The Prose of Counter-Insurgency », dans Ranajit Guha & Gayatri Spivak (dir.), Suba (...)

8Le silence sur l’histoire des femmes et du genre reste assourdissant à une échelle globale ; les études féministes l’ont démontré. Le rapport de pouvoir à l’œuvre dans la constitution des archives et dans la façon dont elles sont travaillées révèle autre chose en contexte esclavagiste et colonial. Si, comme le soulignent Sarah Zimmerman (professeure à la Western Washington University) et Nathan Marvin (assistant professor à l’université d’Arkansas, Little Rock), en citant Marisa Fuentes, il s’agit de décortiquer cet « archival power to narrate the experiences or recover the voices of enslaved people and their descendants2 », la question du genre racialisé permet de lire à rebours les sources coloniales de manière à tenir à distance la rhétorique du pouvoir3 Une analyse intersectionnelle prenant en compte genre, pouvoir, race et statut en contexte colonial permet de souligner les rapports de pouvoir à l’œuvre sur des populations dont les mémoires culturelles sont différentes de celles des colonisateurs-trices. Face à l’expérience de la domination européenne imposant ses catégories et ses modèles de genre, les réponses ont été différentes selon les espaces de l’Atlantique à l’Afrique, de l’océan Indien au Moyen-Orient. Les sociétés colonisées n’ont pas été seulement des réceptacles de normes imposées, elles ont aussi produit des définitions de genre endogènes, avec des conceptions du genre et de la sexualité très fixes ou plastiques comme l’ont indiqué les travaux des anthropologues. On pense notamment au « mariage entre femmes » que documente Edward Evan Evans-Pritchard chez les Nuer du Sud-Soudan, aux conceptions contrastées du lien entre sexe et personnalité que Margaret Mead observe dans différentes populations de Nouvelle-Guinée et au traitement très différent que les mères Mossi côtoyées par Françoise Héritier au Burkina Faso réservent à leurs nourrissons en fonction de leur sexe. Les coordinateur·trices du dossier ouvrent une piste dans leur introduction pour réinterroger ces catégories du féminin et du masculin au travers de l’utilisation de la notion résolument postmoderne de queer remettant complètement en cause toute fixité en matière d’identification genrée et de catégorisation des sexualités. L’approche queer pourrait en cela permettre d’échapper aux identifications coloniales sexualisées : « Ultimately, prioritizing gender in the study of marginalized peoples, whether enslaved and/or queer, requires contending with epistemological authority in colonial archives. » Telle est la proposition formulée dans ce numéro.

9À la suite de ce dossier thématique, la rubrique varia est riche de deux articles qui reflètent le large périmètre qu’entend couvrir la revue Esclavages & Post-Esclavages afin de donner des éléments de connaissance sur les différents systèmes d’esclavages. Le premier varia écrit par Karwan Fatah-Black (Leiden University), Camilla de Koning (University of Manchester) et Ramona Negrón (Leiden University) porte sur la question de la manumission au xviiie siècle en montrant comment ce mécanisme de libération a construit un système de dépendances, au Surinam comme dans l’ensemble des sociétés atlantiques. Le second, rédigé par Yaruipam Muivah (EHESS) porte, là aussi, sur la transformation de la relation esclavagiste dans la région de Lushai, dans les montagnes de l’Himalaya, par les autorités coloniales anglaises. L’enjeu se révèle sémantique : comment, afin de se conformer à une politique abolitionniste, les termes d’« esclave » ou d’« esclavage » disparaissent-ils alors que les relations de domination perdurent ? Ce sont des questions qui se posent actuellement de façon récurrente.

10La rubrique « Archives et terrains » comprend elle aussi deux textes et décrypte deux types de documents. D’une part, Klara Boyer-Rossol (CIRESC) s’appuie sur une source de nature ethnographique (où toute l’interrogation sur les rapports de force à l’œuvre dans des textes descriptifs se pose) et montre comment l’enquête qu’elle mène a permis de dévoiler une collection exceptionnelle de notes manuscrites d’Eugène de Froberville rassemblées en plus de 11 carnets sur plus de 300 Est-Africains à Bourbon (La Réunion) et à Maurice entre 1845 et 1847. D’autre part, l’article d’Ary Gordien (CNRS-URMIS) part d’une photographie et d’un article publié dans Lendépandans, organe de presse de l’Union populaire pour la libération de la Guadeloupe (UPLG). Il analyse avec minutie les tensions entre genre et politique d’un mouvement nationaliste, indépendantiste, qui n’arrive pas à dépasser les représentations binaires des femmes en leur imposant un rôle traditionnel de « mère » et de femmes devant préserver leur « respectabilité ». L’écrit et son interprétation performante sont au cœur de l’interview menée par Marie Rodet de la sociolinguiste Cécile Van den Avenne et du slameur Djamile Mama Gao. La performance qu’ils ont créée est l’expression très concrète de la possibilité de dialogue entre une chercheuse et un artiste. Autour d’un corpus de lettres écrites par des tirailleurs du Dahomey (actuel Bénin) à leur gouverneur pendant la Première Guerre mondiale, leur dialogue montre comment se construit l’échange entre des personnes qui ont des pratiques et des objectifs différents, divergents, parfois.

11Ce numéro riche s’achève avec un entretien pour la section « Créations » entre Rafael Palacios, chorégraphe et directeur de la compagnie de danse contemporaine afro-colombienne Sankofa, Ana María Gómez (Universidad del Valle) et Maica Gugolati (IMAF) mêlant engagement politique et travail chorégraphique tant collectif, participatif que communautaire afin de construire une proposition de danse contemporaine afro-diasporique.

Haut de page

Notes

1 En 2002, elle dirige avec Arlette Farge le troisième volume de L’Histoire des femmes en Occident (xvie-xviiie), Paris, Perrin, 2002.

2 Marisa J. Fuentes, Dispossessed Lives : Enslaved Women, Violence, and the Archive, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2016, p. 78.

3 Ranajit Guha, « The Prose of Counter-Insurgency », dans Ranajit Guha & Gayatri Spivak (dir.), Subaltern studies, Oxford, Oxford University Press, 1988, p. 37-44.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Myriam Cottias, Céline Flory, Ary Gordien et Antonio de Almeida Mendes, « Éditorial »Esclavages & Post-esclavages [En ligne], 9 | 2024, mis en ligne le 15 mai 2024, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/slaveries/10258 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11o9n

Haut de page

Auteurs

Myriam Cottias

Centre national de la recherche scientifique, LC2S, CIRESC (France)

Articles du même auteur

Céline Flory

Centre national de la recherche scientifique, UMR 8168 Mondes Américains, UAR 2502 CIRESC (France)

Articles du même auteur

Ary Gordien

Centre national de la recherche scientifique, URMIS (France)

Articles du même auteur

Antonio de Almeida Mendes

Université de Nantes, CRHIA (France)

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search