Navigation – Plan du site

AccueilNuméros9La recherche par l'écritArchives et terrainsGuadeloupéennes avant d’être femmes

La recherche par l'écrit
Archives et terrains

Guadeloupéennes avant d’être femmes

Ary Gordien

Texte intégral

Article du journal Lendépandans, 9 mars 1985

Article du journal Lendépandans, 9 mars 1985

© A.P.G

1Cet article anonyme a été publié le 9 mars 1985 dans le journal guadeloupéen Lendépandans, organe de presse du parti indépendantiste Union populaire pour la libération de la Guadeloupe (UPLG) fondé en 1978. Au milieu des années 1980, alors que l’indépendantisme atteint le sommet de son influence politique et culturelle, ce parti est hégémonique au sein des organisations anticolonialistes qui ont façonné l’histoire de l’archipel.

2La visée principale de ce texte et de la photo qui l’accompagne est de valoriser le rôle des femmes dans la lutte de libération nationale de la Guadeloupe. La reconnaissance avant-gardiste de l’imbrication des rapports sociaux de domination que subissent les Guadeloupéennes – dans un contexte historique décrit comme colonial et post-esclavagiste – interroge dans le même temps la place qui est faite au féminisme.

Exhumer une trace de la construction nationale guadeloupéenne

3Je découvre cette archive durant la préparation de ma recherche doctorale portant sur le sentiment d’appartenance guadeloupéen (Gordien 2015). Les militant·es anticolonialistes ont constitué l’un de mes terrains d’étude privilégiés, car leurs revendications autonomistes ou indépendantistes étaient souvent corrélées avec celle de la reconnaissance d’une spécificité culturelle, dans une logique nationaliste (Blérald 1988). Parallèlement aux entretiens, la consultation de Lendépandans me permet de retracer cette histoire anticolonialiste. Je comprends alors que les partis politiques et les syndicats anticolonialistes auxquels je me suis intéressé ont été forgés entre l’immédiat après-guerre et les années 1970.

4Après avoir soutenu le passage du statut de colonie à celui de département d’outre-mer (DOM) en 1946 (Mary 2021a), les communistes de Guadeloupe sont les premiers à remettre partiellement en cause l’assimilation à la France de deux manières : d’une part, en mettant en exergue une spécificité historique et culturelle et, d’autre part, en revendiquant une autonomie non séparatiste. En 1963, s’inspirant des mouvements anticolonialistes africains et asiatiques, des étudiant·es guadeloupéen·nes politisé·es et installé·es dans l’Hexagone créent le Groupe d’organisation nationale de la Guadeloupe (GONG), le premier mouvement indépendantiste (Blérald 1988 ; Mary 2021b).

  • 1 À en juger par les professions des signataires de divers documents publiés dans les pages de l’Len (...)

5Après la répression violente d’une manifestation des ouvriers du bâtiment à laquelle ont pris part les leaders du GONG en mai 1967 à Pointe-à-Pitre, certains d’entre eux fondent, dans la clandestinité, les principales organisations indépendantistes. Les militants marxistes-léninistes-maoïstes, dominants au sein du GONG, cherchent alors à organiser les paysans et les ouvriers avec le projet de rassembler l’ensemble des travailleurs de Guadeloupe (notamment dans les secteurs de la santé et de l’enseignement1) au sein de syndicats afin de prendre le pouvoir et de faire sécession avec la France. La création de l’UPLG a pour but de poursuivre cette lutte sur le plan électoral.

6Quand cet article paraît, l’anticolonialisme, dans son ensemble, l’indépendantisme, en particulier, et plus spécifiquement sa branche nationaliste hégémonique sont bien implantés dans les différents milieux professionnels ciblés. Parallèlement, les danses et les musiques gwo ka, la cuisine de terroir et la langue créole sont revalorisées et définies comme des traditions authentiques, par opposition à la culture élitiste de distinction de la France hexagonale, qui s’impose comme norme. Par le biais de l’héroïsation des acteur·trices des luttes antiesclavagistes, cette forte conscience culturelle et historique s’avère aussi raciale. Dans un contexte où les femmes cadres demeuraient rares au sein de l’entre-soi masculin que constituait ce milieu militant, cet article illustre le traitement anticolonialiste du genre.

Tensions entre anticolonialisme et féminisme

7L’article aborde conjointement l’impact de l’esclavage, du fait colonial et de la domination masculine sur les Guadeloupéennes, dans un langage rappelant quelque peu le féminisme africain-américain (Hooks 1982 ; Lorde 1982 ; Collectif Combahee River & Falquet 2006) et des approches intersectionnelles théorisées par la suite (Hill Collins 1997 ; Crenshaw 2005 [1991]). Son objectif premier est de valoriser le rôle politique des femmes.

8Le rapport de dépendance avec la France est qualifié de colonial et représenté comme la principale forme de domination. La race n’est pas abordée en tant que telle ; il est plutôt question d’esclavage comme matrice d’un rapport de domination raciale et genrée. Dans cette logique, le passé est davantage évoqué pour signaler les continuités avec le présent. Les rapports sociaux de race à l’œuvre dans la Guadeloupe des années 1980 ne sont pas, en effet, décrits. Ce texte ne pointe pas l’intersection des formes de discriminations mais plutôt l’imbrication de dominations passées et présentes. Dans le même temps, une contraction temporelle est opérée pour créer une filiation entre les combattantes antiesclavagistes d’hier et les militantes indépendantistes de la période contemporaine.

  • 2 Je remercie Charlotte Floersheim (qui prépare actuellement une thèse en anthropologie à l’universi (...)

9Au-delà du fait colonial, c’est le sexage singulier imposé en contexte esclavagiste qui est rappelé et évoqué comme le point d’origine de la double domination. Cette analyse militante fait écho au féminisme décolonial contemporain (Lugones 2008), signalant la façon dont la surimposition d’une logique de domination masculine par l’institution coloniale dans un contexte où il en existe déjà une, problématise à plusieurs titres la position des femmes (Nicolas 2017)2.

10En Guadeloupe, une série d’imbrications culturelles a conduit à la mise en contact violente de populations différentes, essentiellement venues d’ailleurs puisque les peuples autochtones ont été, dans l’ensemble, décimés ou déplacés. De ce fait, l’imposition d’un patriarcat eurocentré est forcément allée de pair avec l’appropriation et la réinterprétation au moins partielles par les populations subalternes – africaines ou afrodescendantes pour l’essentiel – de normes genrées et de parenté européennes.

11Les points de convergence apparents entre cet article et les réflexions plus récentes – notamment la prise en compte de l’imbrication de rapports de domination délétères pour les femmes en contexte (post)colonial – font aussi apparaître une différence majeure. Ce texte ne consiste pas en une critique du féminisme eurocentré ou « blanc », il ne se veut pas féministe. Pourquoi ?

Subordonner le féminisme au nationalisme anticolonialiste

  • 3 Cela rappelle d’ailleurs la stratégie des femmes dans les organisations antiracistes politiques ex (...)

12Le propos de cet article consiste, en effet, à faire passer l’indépendantisme avant la lutte féministe3. La reconnaissance du rôle et de la valeur des contributions féminines conforte l’injonction faite aux femmes de s’occuper elles-mêmes de ce qui les concerne spécifiquement tout en s’investissant pleinement dans la lutte de libération nationale. La valorisation du féminin s’avère ambivalente, voire conservatrice sur certains aspects. Malgré la dénonciation de l’exploitation domestique et de l’objectification sexuelle passée et présente, le rôle de mère est idéalisé. L’illustration choisie relègue la femme à son rôle de ménagère et, par extension, à l’espace domestique.

  • 4 Je sais gré à Myriam Cottias d’avoir attiré mon attention sur ce point. Voir Cottias, 2002.

13Le domaine culturel est le premier lieu de résistance anticolonialiste (Chatterjee 2010) et les femmes sont perçues comme les gardiennes de ce temple sacré (Chatterjee 1997). Associées à l’espace domestique, elles sont également considérées comme l’incarnation de la résistance aux impositions culturelles occidentales qualifiées de blanches par métonymie (Islam 2000). Dans cet article, assimilées à une « matrice », les femmes sont représentées comme les garantes de la reproduction du peuple guadeloupéen pour en assurer la subsistance4.

  • 5 Stéphanie Mulot fait un constat analogue chez les communistes guadeloupéen·nes (Mulot 2022).

14Dans une logique analogue, plusieurs entretiens et conversations informelles retranscrites durant mon ethnographie révèlent à quel point les représentations genrées et les relations de parenté en vigueur en Guadeloupe sont politiquement investies5. Tout se passe comme si la dénonciation de ce que certaines conceptions créoles du genre peuvent avoir de délétère pour les femmes, amoindrissait et délégitimait nécessairement l’affirmation anticolonialiste et nationaliste d’une culture propre, distincte de la nation française.

Conclusion

  • 6 Mère idéalisée comme figure sacrificielle et pilier central de la famille, voire de la société cré (...)

15Tout en reflétant la volonté de certaines militantes d’articuler leur engagement pour la défense de la cause des femmes avec l’anticolonialisme, cette archive trahit la domination masculine et l’androcentrisme conduisant à reléguer toute forme de féminisme au second plan. La définition d’une singularité culturelle distincte de la France et le projet indépendantiste auquel elle est liée sont des enjeux jugés politiquement plus importants, y compris par certaines cadres militantes. Ainsi cet article est-il la manifestation d’une tendance générale (propre au nationalisme en général et aux luttes de libérations nationales de la seconde moitié du xxe siècle en particulier) et de tensions propres à la condition post-esclavagiste et post-coloniale guadeloupéenne. Les femmes mises à l’honneur sont paradoxalement minorées. Bien que cette position semble avoir été largement partagée et traduite notamment au moyen de l’archétype de la « femme poto mitan6 », la question se pose de savoir quelles évolutions sont survenues au cours des décennies écoulées. Quelles places les femmes occupent-elles désormais dans les organisations anticolonialistes guadeloupéennes et plus généralement – compte tenu de la perte d’influence de ces organisations – dans la sphère politique ? Des imbrications avec des vagues de féminisme plus contemporaines, marquées par l’intersectionnalité et les approches décoloniales peuvent-elles être reconnues comme pertinentes pour penser des enjeux locaux ?

Haut de page

Bibliographie

Blérald Alain-Philippe, 1988. La Question nationale en Guadeloupe et en Martinique, Paris, L’Harmattan.

Chatterjee Partha, 1997. « The Nationalist Resolution of The Women’s Question », dans Kumkum Sangari & Sudesh Vaid (dir.), Recasting women. Essays in Colonial History, New Dehli : Kali for Women, p. 233-253.

Chatterjee Partha, 2010. Empire and Nation. Selected Essays, New York, Columbia University Press.

Combahee River Collective & Jules Falquet, 2006. « Le Combahee River Collective, pionnier du féminisme Noir. Contextualisation d’une pensée radicale », Les Cahiers du CEDREF. Centre d’enseignement, d’études et de recherches pour les études féministes, no 14, p. 69‑104. Disponible en ligne : doi.org/10.4000/cedref.457 [dernier accès, avril 2024].

Cottias Myriam, 2002. « Mariage et citoyenneté dans les Antilles françaises (xviie-xxe siècles) : de l’esclave à la femme “poto mitan” », dans Lucien-Réné Abénon, Danielle Bégot & Jean-Pierre Sainton (dir.), Construire l’histoire antillaise. Mélanges offerts à Jacques Adélaïde-Merlande, Paris, Éditions du CTHS, p. 319-334.

Crenshaw Kimberlé, 2005. « Cartographies des marges : intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur », Cahiers du Genre, n° 39/2, p. 51‑82.

Dahhan Ryzlène et al., 2020. « Analyser des terrains contemporains à partir du couple notionnel “majoritaires/minoritaires” ». Cahiers du Genre, n° 68/1, p. 145‑171. Disponible en ligne : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3917/cdge.068.0145 [dernier accès, avril 2024].

Gordien Ary, 2015. Nationalisme, race et ethnicité en Guadeloupe. Constructions identitaires ambivalentes en situation de dépendance, thèse de doctorat, université Paris Descartes, Paris.

Hill Collins Patricia, 1997. « Mammies, matriarchs, and other controlling images », dans Carol C. Gould (dir.), Gender. Key Concepts in Critical Theory, Atlantic Highland, Humanities Press International, p. 76‑106.

hooks bell, 1982. Ain’t I a Woman. Black Women and Feminism, Londres, Pluto Press.

Islam Naheed, 2000. « Research as an Act of Betrayal: Researching Race in an Asian Community in Los Angeles », dans France Winddance Twine & Jonathan W. Warren, Racing Research, Researching Race. Methodological Dilemmas in Critical Race Studies, New York/Londres, New York University Press, p. 35‑66.

Lorde Audre, 1982. Zami : A New Spelling of My Name, Berkeley, Crossing press.

Lugones María, 2008. « Colonialidad y Género », Tabula Rasa, no 9, p. 73‑101.

Mary Sylvain, 2021a. Décoloniser les Antilles ? Une histoire de l’État post-colonial (1946-1982), Paris, Sorbonne Université Presses.

Mary Sylvain, 2021b. « “Briser les urnes colonialistes. Conquérir l’indépendance nationale”. Une analyse iconographique de la propagande du Groupe d’organisation nationale de la Guadeloupe (GONG) en 1967 », Esclavages & Post-esclavages. Slaveries & Post-Slaveries, no 4. Disponible en ligne : doi.org/10.4000/slaveries.3788 [dernier accès, avril 2024].

Mulot Stéphanie, 2021. « Peut-on être guadeloupéenne, potomitan et féministe ? », Recherches féministes, n° 34/2, p. 123‑148.

Nicolas Hélène, 2017. « Patriarcat kanak, patriarcat colonial », Mouvements, n° 91/3, p. 114‑121. Disponible en ligne : doi.org/10.3917/mouv.091.0114 [dernier accès, avril 2024].

Haut de page

Notes

1 À en juger par les professions des signataires de divers documents publiés dans les pages de l’Lendépandans, il semblerait – du fait de l’ascension sociale d’une frange croissante de la population afrodescendante et de la tertiarisation de l’économie guadeloupéenne dans la seconde moitié du xxe siècle – qu’il s’agisse là des secteurs les plus pourvoyeurs d’emplois, du moins en milieu anticolonialiste.

2 Je remercie Charlotte Floersheim (qui prépare actuellement une thèse en anthropologie à l’université Aix-Marseille sur l’histoire de la lutte contre le VIH en Guyane du point de vue des diverses populations et des expériences trans) de m’avoir permis de pointer la convergence de nos analyses.

3 Cela rappelle d’ailleurs la stratégie des femmes dans les organisations antiracistes politiques explorées par Pauline Picot (Dahhan et al. 2020 : 165).

4 Je sais gré à Myriam Cottias d’avoir attiré mon attention sur ce point. Voir Cottias, 2002.

5 Stéphanie Mulot fait un constat analogue chez les communistes guadeloupéen·nes (Mulot 2022).

6 Mère idéalisée comme figure sacrificielle et pilier central de la famille, voire de la société créole. Voir Mulot 2021.

Haut de page

Table des illustrations

Titre Article du journal Lendépandans, 9 mars 1985
Crédits © A.P.G
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/slaveries/docannexe/image/10228/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 3,5M
Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Ary Gordien, « Guadeloupéennes avant d’être femmes »Esclavages & Post-esclavages [En ligne], 9 | 2024, mis en ligne le 15 mai 2024, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/slaveries/10228 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11oa0

Haut de page

Auteur

Ary Gordien

Centre national de la recherche scientifique, URMIS (France)

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search