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La recherche par l'écrit
Notes de lecture

Delphine Peiretti-Courtis, Corps noirs et médecins blancs. La fabrique du préjugé racial, xixe-xxe siècles

Nicolas Martin-Breteau
Référence(s) :

Delphine Peiretti-Courtis, Corps noirs et médecins blancs. La fabrique du préjugé racial, xixe-xxe siècles, Paris, La Découverte, 2021, 354 p., ISBN : 9782348045011, 22 €.

Texte intégral

1L’ouvrage de Delphine Peiretti-Courtis se présente comme une généalogie de la persistance des préjugés raciaux visant les personnes noires (p. 11-18) au moyen d’une étude de la construction du savoir médical dans l’Empire colonial français entre la fin du xviiie siècle et le milieu du xxe siècle. Corps noirs et médecins blancs s’inscrit à la frontière du champ de l’histoire coloniale et impériale, d’une part, et de l’histoire des sciences et des idées, d’autre part. Au moment de la parution du livre, l’autrice était agrégée et docteure en histoire, enseignante à l’université d’Aix-Marseille.

2Cette étude approfondie et détaillée se concentre sur la période de croissance, d’apogée puis de déclin de deux réalités historiques connexes et interdépendantes : l’Empire colonial français et le racisme scientifique. L’objectif de l’autrice est double. Il s’agit d’abord de documenter l’émergence des théories raciales portant sur les populations considérées comme noires en Afrique à l’intérieur des sciences médicales françaises, puis leur développement jusqu’au premier xxe siècle, et leur disparition après 1945. Ce premier axe d’étude permet ensuite d’éclairer la façon dont le discours médical français a soutenu les processus de racisation des corps de groupes entiers de population catégorisés comme noirs, par l’intermédiaire d’une altérisation et d’une infériorisation de leurs caractéristiques supposées.

3Avec près de 50 pages de notes, l’ouvrage présente un travail archivistique aussi méticuleux que rigoureux. L’autrice semble avoir étudié l’ensemble des écrits de l’époque portant sur son objet d’enquête, de sorte qu’on ne voit pas quel type de source pourrait encore être excavé pour éventuellement remettre en question les conclusions de cette impressionnante synthèse. Des archives de toute nature, plus ou moins connues, sont mobilisées : encyclopédies, dictionnaires, traités, études, essais, articles, notices, histoires naturelles, relations de voyage, guides coloniaux, bulletins, revues, gazettes, cahiers, journaux, manuels, conférences, rapports de missions coloniales, etc. Richement illustré, l’ensemble fait pénétrer dans une sorte de musée des horreurs scientifiques, dont l’énumération, avec ses effets d’accumulation, n’est pas sans provoquer des haut-le-cœur (p. 63, 115, 270, etc.).

4Corps noirs et médecins blancs comprend 278 pages de texte, divisées en trois parties chronologiques qui suivent chacune le mode de pensée des médecins : l’étude médicale des « corps noirs » permettrait de comprendre les « cultures africaines ». La première partie, qui s’étend de 1780 à 1860 (mais qui mobilise parfois des écrits bien antérieurs), est consacrée à la construction des stéréotypes raciaux. L’ouvrage rappelle les débats classiques sur la couleur et la nature de la peau noire considérées comme les caractéristiques premières de toute classification raciale des peuples africains. Ces travaux sont précisés par des sciences nouvelles, comme la craniologie, la physiognomonie et la phrénologie, dont les résultats sur la forme des crânes, des visages et, partant, de l’intelligence sont censés d’autant mieux soutenir les classifications raciales qu’elles valident l’écart censément incommensurable entre la supériorité des corps blancs et l’animalité des corps noirs (p. 54-55). Ce discours déshumanisant permet de révéler la supposée sauvagerie des cultures africaines, parfois considérées comme vertueuses, le plus souvent comme dépravées, et toujours comme absolument différentes et inférieures, notamment dans leurs caractérisations morales et sexuelles (p. 99-100). La fameuse dissection de Saartjie Baartman par Georges Cuvier vers 1815 apparaît ici à juste titre comme un épisode révélateur de modes de pensée et de pratiques alors ordinaires (p. 42-43, 82-86).

5La deuxième partie, qui s’étend de 1860 à 1910, examine l’accroissement et la diversification des préjugés raciaux à la faveur, là encore, de nouvelles sciences, telle l’anthropométrie, armées de concepts et d’outils innovants, comme la table chromatique, l’indice nasal, l’index céphalique, le compas d’épaisseur micrométrique (p. 106-111, 114). Ces études cherchent non plus seulement à décrire la forme générale des corps, mais à les mesurer précisément afin d’établir scientifiquement les compétences et les déficiences, la beauté et la monstruosité des corps, de l’intellect et des mœurs « noires ». Avec les figures parentes mais rivales des « médecins de brousse » et des « raciologues de cabinet » (p. 94-95), cette période voit l’émergence et la diffusion d’une science raciologique cohérente, auxiliaire active de l’entreprise coloniale qui se matérialise dans les pavillons de l’Exposition coloniale de Paris en 1889.

6Enfin, entre 1910 et 1960, la troisième partie s’attache à montrer le développement des études culturalistes qui, en interprétant les différences entre populations humaines comme le « résultat d’influences acquises », permettent de « penser l’altérité autrement » (p. 210, 209). Pourtant, pour une large part de la profession médicale, l’innéité des facteurs raciaux demeure un élément explicatif fondamental jusqu’aux années 1950, comme semble d’abord le prouver la génétique (p. 220-230). Les discours apparemment laudateurs sur la maternité naturelle des femmes noires ou la virilité combattante des soldats noirs (évaluée par un « coefficient de robustesse », p. 261), prolongent l’ethnocentrisme européen qui, toujours, interprète la différence en infériorité (p. 143, 248, 254). Malgré la condamnation du racisme portée après 1945 par les organisations internationales comme l’ONU et ses agences comme l’Unesco, la diffusion des savoirs médicaux au moyen des manuels scolaires et de la publicité de masse notamment, a ancré pour longtemps les préjugés négrophobes dans la société française.

  • 1 Sur la période précédant et recouvrant en partie les bornes chronologiques de l’ouvrage, voir Clau (...)
  • 2 Carole Reynaud-Paligot, La République raciale. Paradigme racial et idéologie républicaine, 1860-19 (...)

7Le travail de Delphine Pereitti-Courtis s’inscrit dans la vaste littérature consacrée à la légitimation politique et scientifique de l’entreprise coloniale française. Plutôt qu’un éclairage sur telle ou telle période charnière, l’intérêt de l’enquête est d’abord son cadre chronologique étendu qui permet de révéler la cohérence de l’apparition et de la consolidation d’un savoir médical racialisé en France1. Sur les deux siècles considérés, on ne repère pas de césure manifeste entre l’Ancien Régime et la Révolution, entre la monarchie, l’Empire et la République, mais, au contraire, la progressive sophistication d’un discours racial, devenu commun dans les champs scientifique et politique, et qui atteignit son apogée sous la IIIe République. L’autrice confirme et prolonge les conclusions de Carole Reynaud-Paligot sur la « république raciale », c’est-à-dire le lien étroit entre discours racial et idéologie républicaine, également exploré par les travaux d’Elsa Dorlin, Olivier Le Cour Grandmaison ou plus récemment Stéphanie Soubrier2. Comme les autres discours à prétention scientifique de l’époque, la médecine articule une rationalisation du monde convaincante pour les populations européennes. L’ouvrage fait ainsi apparaître la puissance du savoir médical dans la légitimation de l’entreprise coloniale. Les multiples sociétés savantes créées dans la période produisent une large part des structures de pensée qui soutiennent la politique coloniale française. La puissance de ces discours fut telle que les préjugés qu’ils ont diffusés sur les personnes noires (hypersexualité, primitivité, endurance physique, résistance à la douleur, etc.) perdurent aujourd’hui. Les archives disponibles sur cette histoire ayant quasiment toutes été produites par les dominants, reste la question, assez classique, de savoir comment les personnes visées par ces discours et ces pratiques ont pu y résister.

  • 3 Voir, par exemple, David Arnold, Colonizing the Body. State Medicine and Epidemic Disease in Ninet (...)
  • 4 Voir Aurélia Michel, Un monde en nègre et blanc. Enquête historique sur l'ordre racial, Paris, Le (...)
  • 5 Voir Alice L. Conklin, Exposer l’humanité. Race, ethnologie et empire en France (1850-1950), Paris (...)

8Le caractère apparemment exhaustif de l’enquête fait à la fois sa force et sa faiblesse. En effet, cela tend à faire du propos un catalogue riche mais descriptif des grands thèmes de la littérature médicale française sur les « races africaines ». D’une part, parce qu’il est centré sur la France, l’ouvrage discute relativement peu les travaux historiques consacrés à d’autres aires impériales, notamment dans l’historiographie de langue anglaise, très dynamique sur ces thèmes, y compris sur l’Empire colonial français3. Il aurait été intéressant de situer précisément le discours médical français à l’intérieur de l’entreprise européenne globale de colonisation et de racisation du monde4. D’autre part, même si le lien entre discours médical et entreprise coloniale est évoqué à plusieurs reprises, le livre présente la formulation discursive plutôt que les mécanismes institutionnels (commandes publiques, pratiques politiques, réseaux scientifiques, etc.) de la construction du savoir raciologique5.

9Ce dernier point s’explique par le parti pris d’une histoire intellectuelle. L’enquête est en effet gouvernée par le concept psychologique de préjugé, présent dans le sous-titre du livre et dans celui de l’introduction (« L’ère du préjugé racial est-elle achevée ? »). Son cadre discursif tend à négliger le soubassement matériel de la construction du discours historique sur la race comme rapport social de domination, dont l’émergence, l’apogée et le déclin s’expliquent d’abord par l’histoire des empires coloniaux. Dès lors, l’ouvrage discute très peu la dynamique économique (la centralité de l’esclavage par exemple) et le rôle de l’État dans le développement du savoir médical sur la race. Pourtant, le « retour aux origines de la construction des préjugés raciaux sur les corps noirs » (p. 5) proposé par le livre implique également un retour aux origines matérielles de cette histoire.

  • 6 Rana A. Hogarth, Medicalizing Blackness. Making Racial Difference in the Atlantic World, 1780-1840(...)

10Modifier ainsi le cadre interprétatif permettrait de nuancer l’affirmation selon laquelle « la science a créé la pensée raciale que la politique a ensuite diffusée » (p. 6). L’historienne Rana Hogarth, par exemple, a insisté de façon convaincante sur le double mouvement qui relie stratégies scientifiques et stratégies politiques : aux États-Unis, la médecine a mis en forme les logiques racistes de l’esclavage tandis que l’esclavage a eu recours à la médecine pour légitimer son existence6. Dans cette logique, la prolifération proprement fanatique des discours médicaux sur les corps noirs est d’abord explicable par les crises successives traversées par les sociétés impériales (mouvements abolitionnistes et abolitions de l’esclavage, guerres coloniales et mobilisations anticoloniales, Shoah et décolonisations), obligées d’instituer en permanence de nouveaux dispositifs idéologiques de hiérarchisation et de domination raciales. L’un des paradoxes qui gouvernent le propos – ce n’est pas parce qu’on connaît mieux une réalité qu’on a moins de préjugés sur elle – s’explique ainsi par le jeu des intérêts qui fondent le savoir médical de l’époque comme un pouvoir politique.

11Aussi, plutôt que faire des médecins les « auteurs » des théories scientifiques qu’ils « souhaitent défendre » (p. 33), puis qu’ils diffusent dans le débat politique et la culture populaire (p. 58), il est probablement plus juste de dire que leurs discours ont été rendus possibles par, et ont rendu possible en retour, le déploiement d’une formation historique particulière, amenant à étudier le corpus archivistique rassemblé moins comme un ensemble de théories scientifiques autonomes que comme un régime de pratiques institutionnelles destinées à maîtriser des corps colonisés. Il devient alors discutable de dire que le discours médical de l’époque est né de la « rencontre avec l’altérité africaine » (p. 19), puisque cette altérité ne préexistait pas à ce qui fut une mise en opposition méthodique de corps considérés comme noirs d’un côté et de corps considérés comme blancs de l’autre. Les processus de racisation sont des processus d’altérisation qui, en créant l’altérité, mettent à distance le semblable pour mieux légitimer sa domination.

12Malgré ces réserves, Corps noirs et médecins blancs est un livre important pour l’histoire de l’impérialisme colonial français et l’histoire du savoir médical. En présentant de façon remarquable la contingence historique des représentations et des pratiques sociales sur la race, l’ouvrage participe pleinement à l’effort de « déconstruction » (p. 10) qu’il se donne à lui-même en vue de détruire les préjugés raciaux.

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Notes

1 Sur la période précédant et recouvrant en partie les bornes chronologiques de l’ouvrage, voir Claude-Olivier Doron, L’Homme altéré. Races et dégénérescence (xviie-xixe siècles), Ceyzérieu, Champ Vallon, 2016.

2 Carole Reynaud-Paligot, La République raciale. Paradigme racial et idéologie républicaine, 1860-1930, Paris, Presses universitaires de France, 2006 ; Elsa Dorlin, La Matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la nation française, Paris, La Découverte, 2006 ; Olivier Le Cour Grandmaison, La République impériale. Politique et racisme d’État, Paris, Fayard, 2009 ; Stéphanie Soubrier, Races guerrières. Enquête sur une catégorie impériale, 1850-1918, Paris, CNRS éditions, 2023.

3 Voir, par exemple, David Arnold, Colonizing the Body. State Medicine and Epidemic Disease in Nineteenth-Century India, Berkeley, University of California Press, 1993, et l’expression stimulante d’Atlantic world medical complex proposée par Londa Schiebinger dans Secret Cures of Slaves. People, Plants, and Medicine in the Eighteenth-Century Atlantic World (Stanford, Stanford University Press, 2017).

4 Voir Aurélia Michel, Un monde en nègre et blanc. Enquête historique sur l'ordre racial, Paris, Le Seuil, coll. « Points », 2020.

5 Voir Alice L. Conklin, Exposer l’humanité. Race, ethnologie et empire en France (1850-1950), Paris, Muséum national d’histoire naturelle, 2015.

6 Rana A. Hogarth, Medicalizing Blackness. Making Racial Difference in the Atlantic World, 1780-1840, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 2017.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Nicolas Martin-Breteau, « Delphine Peiretti-Courtis, Corps noirs et médecins blancs. La fabrique du préjugé racial, xixe-xxe siècles »Esclavages & Post-esclavages [En ligne], 9 | 2024, mis en ligne le 15 mai 2024, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/slaveries/10208 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11oa6

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Auteur

Nicolas Martin-Breteau

Université de Lille, CERAPS (France)

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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