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La recherche par l'écrit
Notes de lecture

Flávio dos Santos Gomes, Jaime Lauriano, Lilia Moritz Schwarcz, Enciclopédia Negra

Fernanda Oliveira
Référence(s) :

Flávio dos Santos Gomes, Jaime Lauriano, Lilia Moritz Schwarcz, Enciclopédia Negra, São Paulo, Companhia das Letras, 2021, 720 p., ISBN : 9788535934007, R$ 119,90.

Texte intégral

Permita que eu fale
Não as minhas cicatrizes
Se isso é sobre vivência
Me resumir a sobrevivência
É roubar o pouco de bom que vivi

Permettez-moi de parler
Pas mes cicatrices
S’il s’agit de vivre
Me résumer à ma survie
C’est voler le peu de bien que j’ai vécu
Extrait de Amarelo (Emicida, Belchior, Pabllo Vittar et Majur, 2019)

1L’extrait de la chanson Amarelo (Jaune en français) synthétise pour partie le contenu de l’Enciclopédia Negra, publiée en 2021, en portugais, par l’historien Flávio Gomes, l’artiste visuel Jaime Lauriano et l’anthropologue Lilia Schwarcz. Cet ouvrage volumineux présente au public, tout au long de ses 720 pages, plus de 550 biographies de personnes noires ayant vécu dans le territoire du Brésil, de la période coloniale au présent. Ce n’est pas sans surprise, puisqu’au Brésil 56,1 % de la population est composée de Noirs, c’est-à-dire que, selon le système de recensement, ce sont des personnes qui s’identifient elles-mêmes comme étant des Pretas (« Noires ») ou Pardas (« Brunes »). Cependant, le pays, qui a été le dernier à abolir l’esclavage dans les Amériques, présente encore une production intellectuelle traversée par un racisme épistémique qui contribue à rendre invisibles les expériences noires et les relègue parfois à un oubli absolu. Ainsi, l’Enciclopédia paraît dans un contexte où il existe une demande urgente de visibilité d’une production qui assume le compromis de traiter les vies des personnes noires au-delà des formes de résistance face au racisme, en présentant des expériences de liberté et en mettant l’accent sur des trajectoires et des biographies abordées par l’historiographie brésilienne, mais jusque-là peu connues du grand public.

2Le livre relève le défi de rompre avec le silence, commun dans la société brésilienne et dans les manuels scolaires, quant à l’importance des personnages noirs dans l’histoire brésilienne. Il rassemble une large production universitaire jusqu’alors dispersée sur les trajectoires individuelles, le rôle de premier plan intellectuel, culturel, associatif des sujets noirs et leur leadership dans les domaines les plus différents, les origines ethniques des Africains et Africaines, les résistances au temps de l’esclavage et de la liberté, et des études significatives portant sur la période post-abolitionniste. Soucieux de transmettre des représentations visuelles, il présente également des illustrations de personnages remarquables. Il articule ainsi histoire, art et éducation à rebours de la manière dont l’histoire afro-brésilienne est présentée communément.

3Le résultat allie une perspective plurielle allant des sciences humaines aux arts visuels. Ainsi, les biographies sont présentées à partir d’une analyse historique, anthropologique, littéraire, archéologique, sociologique et artistique (les arts visuels). Pour ce faire, les auteurs remontent à l’histoire officielle et classique et, en profond dialogue avec la scène culturelle brésilienne, ils problématisent l’histoire du Brésil afin de la raconter une nouvelle fois sans écarter les personnes qui jusque-là ont été uniquement au centre d’études assez spécifiques.

4Menée depuis 2014, cette recherche audacieuse révèle la pertinence de son analyse confirmée par les importantes trajectoires professionnelles des auteurs ainsi que de ceux qui ont contribué à la rédaction des entrées de l’encyclopédie. Cette étude rassemble une équipe de chercheurs qui se sont largement consacrés à la recherche scientifique. Un des points forts de leurs travaux est notamment le Dicionário da Escravidão e Liberdade, publié en 2018 par deux des auteurs de l’Enciclopédia : Flávio Gomes et Lilia Schwarcz.

5L’œuvre suit la tradition des encyclopédies et dictionnaires historiques qui remontent aux Lumières et que l’on trouve encore de nos jours, à l’exemple du livre Fala, crioulo, d’Haroldo Costa. Comme Costa, les auteurs de l’Enciclopédia Negra rajoutent, parmi les biographies, des individus connus et inconnus du public.

6Les entrées de l’Enciclopédia Negra sont précédées d’une introduction et accompagnées de représentations visuelles d’un certain nombre de personnages, créées par des artistes contemporains. Le volume inclut une bibliographie et un index très complets.

7Le fil conducteur des 417 entrées de l’encyclopédie est constitué par les reconfigurations à l’œuvre au sein de la diaspora noire dans l’Atlantique et de celles issues des descendants d’Africains de la génération qui a vécu la période post-abolitionniste dans les terres brésiliennes. Même si l’esclavage est considéré, l’analyse ne se limite pas à cette seule période. On y trouve une temporalité de longue durée. Ainsi, les auteurs soulignent la circulation des idées, des valeurs, des coutumes et des pratiques noires traditionnelles en général. Dans cette perspective, les actions de chaque individu ou groupe d’individus autour des luttes politiques pour la citoyenneté, pour les droits civils, pour l’égalité raciale et au sein des mouvements antiracistes sont présentées.

8Avec une équipe d’experts, dûment mentionnés à la fin de chaque entrée, l’ouvrage a pu rendre visible l’importante production des intellectuels noirs. Cela tient directement à deux moments importants dans le cadre de la législation au Brésil : la promulgation de la loi 10.639 en 2003 et la loi 12.711 en 2012. La première a modifié le texte de la Lei de Diretrizes e Bases da Educação Brasileira en y ajoutant le caractère obligatoire de l’enseignement de l’histoire et de la culture afro-brésilienne au sein de l’enseignement scolaire. Cette obligation légale a directement produit des effets sur la formation des professeurs de l’enseignement supérieur. La deuxième loi a, quant à elle, modifié profondément le profil des étudiants dans les universités publiques puisqu’elle a imposé que 50 % des places soient réservées à ceux issus de lycées et de collèges publics, en ajoutant à cela des critères raciaux et de classe pour l’inclusion des Noirs et des Amérindiens, ainsi que des personnes présentant un handicap. Dès lors, durant une décennie, des individus qui, jusque-là, se battaient contre d’énormes obstacles pour accéder à l’enseignement supérieur public et gratuit, ont fait appel à la dénommée Lei de Cotas, modifiant ainsi non seulement la physionomie des étudiants, mais surtout les perspectives de recherche. C’est une partie de ce public, parmi lequel se trouvent des professeurs qui ont récemment intégré des postes de cadres dans les institutions du pays, qui revendique le droit à l’histoire et à la mémoire auquel l’Enciclopédia répond avec brio.

9Ce droit à l’histoire et à la mémoire, ainsi que l’engagement pour une éducation antiraciste, revendiqué surtout par des intellectuels activistes, est présent dans chacune des entrées. Par exemple, l’entrée « Catarina, Josefa e Vitória », qui présente les données biographiques de trois femmes d’origine africaine, esclaves dans le sud du pays, donne à connaître des individus encore très peu présents dans les recherches. De fait, l’espace géographique concerné est connu dans l’historiographie traditionnelle comme ayant eu très peu de populations noires, ou, tout au plus, comme un territoire où l’esclavage n’a pas joué un rôle fondamental. Cette entrée apporte des connaissances qui mettent à mal ces présupposés, tout en montrant, par ailleurs, comment l’étude des pratiques de clientélisme et de népotisme contribue à approfondir les études sur la famille, l’autonomie et la liberté. À l’instar des autres entrées, « Catarina, Josefa e Vitória » dialogue avec d’autres recherches, systématiquement référencées dans la section « Sources », et d’autres entrées, mentionnées dans la section « Voir aussi ».

10Si les noms de famille de Catarina, Josefa et Vitória n’ont pas survécu jusqu’à nos jours, il n’en est pas de même avec Páscoa Vieira, qui donne le titre à l’entrée homonyme. Sur la base des recherches menées par Charlotte de Castelnau-L’Estoile et Rita de Cássia Santos Silva, il est possible de connaître la trajectoire atlantique de cette dernière ainsi que sa relation intime avec le christianisme et d’observer des connexions entre les trois continents : l’Afrique, à travers la ville de Massangano où elle est née et où elle a été réduite en esclavage ; l’Amérique, où elle a été vendue et a vécu une partie de sa vie, principalement à Salvador de Bahia dans les dernières décennies du xviiie siècle ; et l’Europe, où accusée de bigamie, elle est jugée et risque l’emprisonnement dans la ville portugaise de Castro Marim.

11Outre l’effort pour nommer correctement les personnes biographiées, l’accent est aussi mis sur l’expérience de la liberté une fois l’abolition décrétée, sans laisser de côté les reconfigurations sociales et économiques d’une société récemment issue de l’esclavage. On en trouve un exemple dans l’entrée « José de Souza Marques ». Né en 1894, il a partagé sa vie avec les générations ayant subi l’esclavage. Il a dû faire face aux interdictions imposées et aux nombreux obstacles pour accéder à l’éducation formelle. Cependant, il a réussi et il a fait de l’acte d’éduquer un chemin pour lui-même et pour les autres personnes à travers la création d’un établissement d’enseignement à Rio de Janeiro, tout en menant une carrière politique.

12Tout comme l’attention portée aux noms, aux expériences, aux pratiques et aux actions de ces individus connus et inconnus, les auteurs cherchent aussi à permettre une (ré)imagination de leurs corporéités, qui traduit une gamme de complexités et de pluralités de manières d’être. Pour cela, il a été fait appel à 36 artistes visuels qui ont réalisé 32 portraits.

13Pour conclure, les mérites de l’Enciclopédia Negra sont nombreux. Traitant de différents et nombreux sujets, elle expose la pluralité et la multiplicité des expériences noires qui vont bien au-delà de la résistance et qui étaient jusque-là oubliées ou connues du seul public des chercheurs. Ces dernières sont observées et présentées à travers une opération historiographique rigoureuse et judicieuse. L’ouvrage, au-delà de tous ses mérites, dialogue tant avec les chercheurs qu’avec le grand public qui s’intéresse à l’histoire du Brésil.

14La qualité et la pertinence de l’Enciclopédia ont été reconnues en 2022 par l’un des principaux prix au Brésil, le Jabuti, où elle a reçu la plus haute distinction dans la catégorie non-fiction des sciences sociales.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Fernanda Oliveira, « Flávio dos Santos Gomes, Jaime Lauriano, Lilia Moritz Schwarcz, Enciclopédia Negra  »Esclavages & Post-esclavages [En ligne], 9 | 2024, mis en ligne le 15 mai 2024, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/slaveries/10168 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11o9z

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Auteur

Fernanda Oliveira

Université Fédérale de Rio Grande do Sul (Brésil)

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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