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Dossier
4. Les paradigmes en discours

La notion de paradigme au défi du texte : l’exemple des paradigmes entrecroisés de l’énonciation et du point de vue

Alain Rabatel
p. 175-204

Résumés

Cet article revient d’abord, par-delà le caractère convergent des définitions du paradigme, sur un certain nombre de difficultés relatives à l’opération de substitution, à ses relations avec celle de commutation, et, plus largement, avec la notion de « rapports associatifs », en insistant sur la survalorisation des critères morphologiques et lexicologiques et sur une substituabilité variable selon les critères fonctionnels, selon les genres et les situations de discours, avant de s’interroger de savoir quand et pour qui le concept de paradigme peut faire sens. L’article propose ensuite un détour par la critique épistémologique de la notion de paradigme scientifique afin de montrer que cette critique invite à rechercher des points aveugles dans l’approche saussurienne du paradigme, à l’aune du déplacement de la langue vers la parole, dans des textes ou des discours inscrits dans des genres, des situations, qui prennent en compte la dimension globale du sens, qui considèrent que les rapports associatifs ne naissent pas seulement en fonction du stock de mots qui figurent dans notre mémoire, mais se construisent dans le texte. L’article cherche ensuite, à partir de l’analyse entrecroisée des paradigmes de l’énonciation et du point de vue, à illustrer cette nouvelle approche de la dualité paradigme/syntagme à partir de la problématique du point de vue et de l’énonciation, dans la perspective de cumuls de significations et de continuums.
L’auteur met en avant les termes suivants : paradigme, paradigmatisation, substitution, commutation, énonciation, point de vue.

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Texte intégral

1Je me propose, par-delà le caractère convergent des principales définitions du paradigme, de dégager un certain nombre de difficultés liés à l’opération de substitution, à ses relations avec celle de commutation, et, plus largement, avec la notion de « rapports associatifs » (1). Dans un deuxième temps, sur la base de la critique épistémologique que Morin dresse de la notion de paradigme scientifique, en tant que cadre axiomatique et méthodologique organisant un domaine de recherche, j’essaierai de voir, en quoi ce détour, a priori bien éloigné de la notion de paradigme linguistique, est cependant pertinent pour penser de façon critique les limites ou les points aveugles de notion de paradigme en langue, afin d’en proposer une nouvelle approche, à l’aune du déplacement de la langue vers la parole, dans des textes ou des discours inscrits dans des genres, des situations (2). Enfin, dans un troisième temps, à partir de l’analyse entrecroisée des paradigmes de l’énonciation et du point de vue, j’illustrerai cette nouvelle approche de la dualité paradigme/syntagme à partir de la problématique du point de vue et de l’énonciation (3).

1. Par-delà quelques définitions du paradigme, les enjeux de la notion

2Les relations paradigme/syntagme font partie des dualités fondamentales structurant les langues, et, à ce titre, elles ne sont guère interrogées tant elles bénéficient d’une aura de vérité quasi axiomatique.

1.1. Des définitions des paradigmes moins lisses qu’il y paraît

3De fait, il existe en première approximation un très large accord sur les définitions du paradigme en linguistique :

(1) Ensemble des unités d’un certain type apparaissant dans un même contexte et qui sont de ce fait dans un rapport d’opposition, de substituabilité (P. oppos. à syntagme). (TLFi.)

(2) Ensemble des éléments d’un mot ou d’une phrase susceptibles de commuter, que l’on peut faire varier en les substituant l’un à l’autre dans un contexte donné. Le paradigme des déterminants, les articles, adjectifs possessifs, démonstratifs, indéfinis, etc. (Dictionnaire de l’Académie, 9e édition.)

(3) Ensemble d’unités virtuellement substituables dans un contexte donné — ce contexte pouvant être un morphème, un syntagme ou une phrase. […] Les relations paradigmatiques existent entre des termes qui ne sont pas présents dans l’énoncé. On les appelle parfois relations in absentia (en latin : en absence). (Arrivé, Gadet & Galmiche 1986, p. 467.)

4Cependant, ces trois citations, derrière l’impression de large convergence, laissent apparaître des dissonances, eu égard aux opérations de substitution ou de commutation, qui ne sont proposées comme synonymes que dans la définition (2), tandis que celles de (1) et (3) ne parlent pas (ou évitent soigneusement de parler) de commutation. Il ne faudrait pourtant pas conclure que cela tiendrait au caractère moins spécialisé du Dictionnaire de l’Académie, car cette parasynonymie est parfois alléguée par des acteurs du champ linguistique.

1.2. Substitution et/ou commutation ?

5Même si je défends la thèse qu’il faut distinguer substitution et commutation, il faut néanmoins tenter d’expliquer pourquoi d’aucuns sont parfois amenés à les considérer comme équivalentes. Le paradigme saussurien (Saussure est très explicite sur ce point) repose sur des opérations de substitution, mais non de commutation, en ce sens qu’il oppose les syntagmes (qui ont pour support l’étendue et s’enchainent selon « des rapports fondés sur le caractère linéaire de la langue ») aux paradigmes qui n’ont pas pour support l’étendue mais dont « le siège est dans le cerveau », ce qui entraine qu’un élément se substitue à un autre en occupant sa même place dans la chaîne (Saussure 1972 [1916], pp. 170-171).

  • 1 Sur l’importance fondamentale de la commutation en phonologie, voir Mahmoudian (2016, p. 41).
  • 2 Et rien à voir non plus avec la permutation des sons, comme dans les contrepèteries : voir Rabatel (...)

6La substituabilité repose sur le fait que l’on peut remplacer les éléments qui ne sont pas co-présents dans l’énoncé (c’est pourquoi ils sont dits in absentia), mais reposent sur des homologies de fonction ou de catégorie, en sorte que, d’une unité substituée à l’autre, au même point de la chaine syntagmatique, la syntaxe de l’énoncé reste correcte, comme dans les exemples (13) à (15), infra. Rien à voir avec la commutation1 des sons, par exemple, pour distinguer /maison/ de /raison/, ou / maison/ de /mettons/2, ou avec celle des mots dans (4) et (5) : père et mère commutent, ils changent de place syntaxique et de fonction sémantico-syntaxique, le sujet devenant objet et inversement :

(4) Mon père bat ma mère

(5) Ma mère bat mon père

7En termes saussuriens, il n’y a pas de substitution en un même point de la chaine ; par contre, ce serait le cas si on remplaçait mon père, à la même place et avec la même fonction, en (4), par mon géniteur, par exemple. Il faut avoir cette distinction à l’esprit quand on pense aux exemples de paradigmes (ou aux embryons de typologies de paradigmes) souvent cités dans la littérature. On distingue ainsi des paradigmes flexionnels, avec les déclinaisons (par exemple, en latin, dominus, dominum, domine, domini…) et la conjugaison (je viens, tu viens, il vient…) ou encore les paradigmes des pronoms personnels (je/tu/il…). Il existe également des paradigmes dérivationnels (comme parler, parloir, parole, parleur) et des paradigmes désignationnels pour « un ensemble de syntagmes en coréférence dans un texte » (Neveu 2004, p. 214).

8Or il est évident que si on peut changer de pronom de conjugaison en un même point de la chaîne, cela est déjà moins vrai pour les pronoms personnels, y compris pour les séries atones et toniques, qui ne sont pas des « allomorphes d’un même morphème » : ainsi tu, te, toi, s’ils peuvent être sujets, ne le marquent pas avec les mêmes structures (par exemple présence d’un verbe conjugué ou d’un infinitif, compatibilité ou non avec l’emphase, la coordination, les formes impersonnelles) ni avec les mêmes valeurs sémantiques, comme Leeman (2015, pp. 152-153) l’a montré. Par conséquent il y a une différence entre une substituabilité abstraite et la substituabilité possible dans des énoncés fabriqués, jugés grammaticaux, et davantage encore avec des énoncés attestés parfois bien éloignés des normes et des règles grammaticales. La substitution ne va pas de soi dans tous les paradigmes dérivationnels : elle est sans doute moins simple dans la série paradigmatique de parler que dans une série telle que faire, défaire, refaire, etc., où la dérivation affixale rend la substitution plus aisée. Pour les paradigmes désignationnels, il n’y a pas de réponse générale qu’on puisse donner : on peut remplacer Œdipe par le fils de Jocaste, en (6), et si les termes sont à la même place, ont la même fonction, ils sont substituables. Mais ce n’est pas toujours le cas, comme on le voit, toujours en (6), avec Jocaste et Sa mère :

(6) Œdipe/le fils de Jocaste a couché avec Jocaste. Sa mère est horrifiée de l’inceste.

9Et il en irait de même si l’on commutait enseignement et éducation dans les phrases (7) et (8) : les termes enseignement et éducation entrent certes dans une série paradigmatique, comme le dit Saussure (voir infra, [11]), et néanmoins ils ne sont pas substituables « au même point de la chaîne », à la différence de ce qui se passe en (9) ou en (10) où il est possible de considérer que la première des formes en italique, grasseyée, puisse être remplacée par une des formes en italique qui la suit :

(7) Il est difficile de réformer l’enseignement. Tout ce qui touche à l’éducation doit en général être considéré avec la plus extrême prudence

(8) Il est difficile de réformer l’éducation. Tout ce qui touche à l’enseignement doit en général être considéré avec la plus extrême prudence

(9) Il est difficile de réformer l’enseignement/l’éducation

(10) Apporte/apportons/apportez ton/notre/votre manger.

10Bref, certains paradigmes dérivationnels, flexionnels ou désignationnels peuvent entrer dans des relations de substitution au même point de la chaîne ou pas et il faut donc examiner les choses au cas par cas. Une autre difficulté tient au fait que les mêmes termes, qui appartiennent pourtant à des séries paradigmatiques bien identifiées, peuvent commuter ou entrer dans des relations de substitution, comme on le voit dans les exemples (6) à (10), ce qui peut expliquer que d’aucuns utilisent indifféremment les termes de commutation et de substitution. Cependant, il existe bien une différence de taille : d’une part l’existence d’une opération qui substitue un terme à un équivalent à la même place syntagmatique, d’autre part le fait subséquent que, puisqu’il s’agit d’une même place syntaxique, les éléments ne peuvent pas être in praesentia. Cette double conclusion est cependant moins assurée qu’il y paraît, comme on le verra en 1.4. Mais avant même d’analyser ces difficultés d’ordre syntaxique et discursif, il convient de prendre la mesure de la complexité de ce qui est en jeu sous la notion de « rapport associatif ».

1.3. De la diversité des rapports associatifs

11C’est là un autre aspect qui fait problème, comme le montre l’extrait ci-dessous :

(11) En dehors du discours, les mots offrant quelque chose de commun s’associent dans la mémoire, et il se forme ainsi des groupes au sein desquels règnent des rapports très divers. Ainsi le mot enseignement fera surgir inconsciemment devant l’esprit une foule d’autres mots (enseigner, renseigner, ou bien armement, changement, ou bien éducation, apprentissage) ; par un côté ou un autre, tous ont quelque chose en commun entre eux.
[…]
Le rapport syntagmatique est in praesentia ; il repose sur deux ou plusieurs termes également présents dans la série effective. Au contraire le rapport associatif unit des termes in absentia dans une série mnémonique virtuelle. (Saussure 1972 [1916], p. 171.)

12Ces propos sont complexes parce que la notion de rapport associatif subsume des relations de nature très différente : d’un côté la série enseigner/renseigner forme bien un paradigme associatif verbal, de nature dérivationnelle préfixale, plus immédiat que si on associe ces deux verbes avec le nom enseignement. Il y a également un paradigme pour armement et changement, qui présentent une association nette (trois noms avec le même suffixe –ment), association qui repose sur une forme signifiante, tandis que le dernier paradigme (enseignement/apprentissage) repose sur une association de contenu. Or, ces distinctions ne sont pas sans produire des effets différents relativement à l’opération de substitution au même point de la chaîne. On peut en effet considérer que ces différentes formes de rapports associatifs pèsent sur la substituabilité des composants desdits paradigmes. Cette remarque renforce une des conclusions du paragraphe précédent.

13Rastier insiste très justement sur la notion de substitution et sur les limites d’une conception associative basée sur les morphèmes (affixaux) :

(12) Si l’on en revient maintenant aux principes saussuriens, on y retrouve l’opposition entre relations linguistiques in praesentia, fondées sur la compatibilité, et les relations in absentia, fondées sur l’incompatibilité. Certes, les auteurs du CLG ne retiennent que les relations dites associatives, fondées sur une similarité partielle, mais les exemples donnés ne valent que pour la combinaison de morphèmes au sein du mot, et, par exemple, refaire est en relation associative avec défaire. Mais le propos saussurien semble ici gravement édulcoré : ce qui est constitutif de la relation paradigmatique, c’est précisément l’incompatibilité. En effet, à une place donnée de la chaine syntagmatique, on ne peut avoir que refaire ou défaire. Les expériences des associations au siècle dernier ont d’ailleurs bien montré que la relation d’antonymie est fondamentale et les expériences contemporaines sur le priming ou amorçage n’ont fait que les confirmer.
Ainsi l’absence, comme présence niée (en termes logiques), ou inhibée (en termes psychologiques), reste au fondement de l’activité de langage, car toute énonciation suppose à chaque choix d’un signe l’exclusion des signes du même paradigme qui pourraient occuper la même place : l’inhibition globale conditionne et accompagne l’activation locale.
Bref, la présence pourra être définie comme une sommation d’absences refusées. Dans la théorie des zones anthropiques, la zone distale est une zone de l’entour humain sans substrat perceptif immédiat : elle est établie et configurée par l’activité sémiotique. L’énonciation consiste alors à passer du distal absent au proximal présent, par une inhibition qu’on nomme ordinairement actualisation. En d’autres termes, le choix d’un signe, décrit comme activation, s’accompagne de l’inhibition de son antonyme et des autres signes appartenant à la même classe. (Rastier 2015, pp. 141-142.)

  • 3 Rastier conclut son développement par ce qui suit : « Le processus fondamental de sélection paradig (...)

14De fait, la réduction de la problématique associative mérite d’être soulignée. Partant de là, on aurait pu être en droit de s’attendre à une réflexion sur l’extension de ces rapports associatifs à la phrase, au texte, aux situations, aux genres, aux corpus. Cette extension n’est pas présentée ici, relativement à la question qui nous préoccupe (même s’il est juste de reconnaître que Rastier l’a envisagée en d’autres endroits de son ouvrage et en bien d’autres publications). Non seulement Rastier n’ouvre pas ce chapitre, mais il glose le rapport associatif en accordant une importance extrême à l’antonymie. Or l’antonymie n’explique pas toutes les relations entre les termes suivants, faire, défaire, refaire, rerefaire, parfaire, qui forment pourtant un même paradigme. Les rapports associatifs sont plus larges que les relations antonymiques ; bien des paradigmes peuvent être construits à partir de relations hyper-/hypotextuelles, méronomiques, etc. On peut considérer que relations culioliennes qui concernent les zones du centrage, de l’excentrage, du décentrage pourraient donner naissance à des créations paradigmatiques (voir infra §1.5.), comme sans doute aussi les relations entre contiguïté et similarité, qui opposent non seulement la métonymie à la métaphore, chez Jakobson, mais renvoient aussi à des relations d’ordre paradigmatique ou syntagmatique. On pourrait envisager bien d’autres associations possibles, telles les opérations structurant le carré sémiotique (dans lequel la négation joue un rôle important, je le concède, mais non unique) ; et la liste est loin d’être exhaustive, comme le montreront les exemples (17), (18) et (24) à (28) ci-dessous. Bref, le rôle de l’antonymie n’est pas à remettre en question dans l’amorçage. Mais une chose est le priming, autre chose la constitution de paradigme, et, sur ce plan, Rastier est très réducteur par rapport aux exemples donnés par Saussure, en (11), ou par rapport aux pistes que j’évoque, et la conclusion qu’il en tire, relativement à la phylogenèse de la zone distale3, pèse sur sa mise au point.

1.4. Une substituabilité variable selon les unités, en langue ou en discours

15Une difficulté supplémentaire émerge si l’on considère la nature des éléments substituables. Un mot entier (13), un syntagme (14), voir une phrase peuvent êtres substituables (15) :

(13) Malheureusement/heureusement, il n’a pas pu venir.

(14) le neveu de Pierre/il est passé.

(15) Viens-tu ? Je ne peux pas/non.

  • 4 Cela dit, parler de catégorie peut être dans certains cas considéré comme un concept à gros grain, (...)

16En (13), la substitution porte sur la même place syntaxique et sur la même catégorie (les mêmes unités). En (14), il y a substitution et paradigme basé sur des unités différentes susceptibles d’endosser la fonction syntaxique de sujet. Il existe donc des paradigmes catégoriels4, basés sur des unités identiques (13), et d’autres qui sont fonctionnels, sans être nécessairement catégoriels (14 et 15). Bref, à regarder de près les types de paradigmes proposés, on ne peut que conclure qu’ils ne satisfont pas tous la condition de substitution « en un même point de la chaine ». Cette formule est très imprécise, car elle n’a pas le même sens si on substitue un morphème à un autre, un lexème à un autre ; que dire si on prend en considération non plus la notion de lexème, mais de lexie, avec les lexies complexes, ou encore les substitutions de syntagme ou de phrase, qui sont d’un maniement beaucoup plus délicat que les premières, celles-là mêmes qu’on donne pourtant le plus souvent en exemple… C’est pourquoi la notion de substitution est opaque. Et elle l’est davantage si on essaie de la penser dans le cadre de corpus attestés.

  • 5 Voir le texte de V. Traverso dans ce volume.
  • 6 Intervention au séminaire LanDES, ENS de Lyon, « Réitérations et interaction : corpus médiatiques » (...)
  • 7 Reliée aux savoirs lexicaux, grammaticaux, encyclopédiques (relationnels, sociaux).

17Je prendrai ici l’exemple d’interactions orales (en l’occurrence, oralo-graphiques), mais j’indique d’emblée que l’oral n’est pas le seul à bousculer la notion de substituabilité, comme on le verra avec l’exemple de la substituabilité des modalités des formes de points de vue dans la troisième partie. Blanche Benveniste reprend les mêmes conceptions que celles qui sont exprimées en (1) et (3), dans Approche de la langue parlée en français, tout en faisant remarquer que « la langue parlée laisse voir les étapes de sa confection. On y trouve des entassements d’éléments paradigmatiques et des allers et retours sur l’axe des syntagmes » (1997, p. 17). Cette remarque conduit V. Traverso5 et de Chanay6 (ici même) à mettre en avant le fait que le paradigme n’est pas qu’une série mnémonique potentielle7, c’est aussi une « série effective » : V. Traverso entend sous « série effective » non seulement tout ce qui pourrait se substituer, ou encore ce qui relève de mots commutables dans le cas de la recherche d’un mot (série effective potentielle dans l’ordre du code), mais encore les séries effectives en discours, avec les unités proférées à la suite, comme dans le piétinement : « dans ce camping, euh dans cet hôtel ». Par là, il est intéressant de souligner que c’est le corpus (langue orale, interactions orales) et le regard de la spécialiste de l’oral (Blanche Benveniste) ou des interactions (Traverso, de Chanay) qui modifie la représentation de l’objet. Cependant une telle analyse ne va pas de soi, et tous les « empilements paradigmatiques » ne sont pas à proprement parler des séries, même s’ils interviennent souvent en un même point de la chaine, comme dans l’exemple (16), où l’on voit deux co-locuteurs chercher une formulation qui les satisfasse avant de la transcrire sur le papier dans les tours 549-550. Hésiter entre un mot et un autre, soit parce qu’on cherche la bonne idée à exprimer, soit parce que, ayant trouvé l’idée, on cherche le mot le plus approprié (ces deux recherches étant parfois menées conjointement) ne forme pas à proprement parler des paradigmes, sous quelque forme qu’on les envisage (paradigme dérivationnel, flexionnel, désignationnel, fonctionnel, catégoriel) : et cependant, ces reprises de formulation interviennent souvent aux mêmes endroits de la chaine, comme le montre ce mode de transcription, tandis que d’autres modes de transcription pourraient laisser penser que ces formulations se suivent et sont in praesentia. On est là face à une situation hybride, relativement à la conception saussurienne du paradigme : il y bien substituabilité, mais elle n’est effective qu’in fine, au moment où le locuteur considère son énoncé comme satisfaisant et enchaine sur un autre énoncé.

(in Rabatel 2001a, p. 80)

18Il y a hybridité parce que, dans ce processus on line de production d’un message, la substituabilité s’accompagne d’un mode de présence particulier : le caractère in praesentia n’est pas vraiment ce qu’on pense sous ce nom, lorsqu’on analyse des textes écrits. Bref, la distinction in praesentia vs in absentia a été pensée pour l’analyse de textes écrits, et il n’est pas étonnant qu’elle convienne peu pour l’analyse des interactions orales.

19On mesure mieux, on l’espère, la fragilité de l’arrière-plan de la théorisation saussurienne, ne précisant pas les différents régimes de substituabilité en fonction des diverses formes de paradigmes et s’en tenant à une approche relativement abstraite, basée plutôt sur des exemples décontextualisés, qui sont mis à mal dès qu’on est confronté à la parole vive, celle du discours oral comme celle des textes.

1.5. Pour qui, quand y a-t-il paradigme ?

  • 8 Interventions de Laure Gardelle au séminaire LanDES, Laboratoire ICAR, ENS de Lyon, le 27 février 2 (...)

20L’extension du concept d’ordre paradigmatique peut être abordée à partir d’un questionnement qui porte non plus sur ce qu’est le paradigme, mais sur ses conditions pragmatiques : pour qui et quand émergent des paradigmes pertinents en discours ? Comme le dit Laure Gardelle8, dans

(17) Ne me dérange pas, je travaille/je dors,

21faut-il évoquer, pour le locuteur, sans doute, mais assurément pour le destinataire, une série paradigmatique contextuelle des « verbes d’indisponibilité » ? Cela est apparemment difficilement recevable, et pourtant on voit bien que certaines substitutions sembleraient acceptables :

(17a) Ne me dérange pas, je suis occupé/ je suis en souci, /j’ai mal,

tandis que d’autres sembleraient incongrues :

(17b) ? Ne me dérange pas, il fait beau/ il est huit heures/ le lait a tourné /Rembrandt est le plus grand portraitiste du monde.

22Cela montre que la liste des concepts structurant les paradigmes est une liste ouverte, ou, plus exactement, qu’il existe des paradigmes dont la liste est close (les paradigmes morphologiques) et d’autres dont la liste est ouverte, et de ce fait beaucoup plus difficile à analyser (comme on le verra encore in fine, avec la distinction de deux paradigmes de l’énonciation). D’autant que, si en (17) et (17a), le paradigme reste ancré dans des constituants appartenant aux mêmes catégories, il n’en est pas de même en (17b). Au surplus, en (17a), les structures actantielles et les valences perturbent le critère de la catégorie… Ainsi peut-on répondre : quand ? Quand on discourt : primat de la parole sur la langue.

23Pour qui ? Pour des locuteurs qui actualisent la langue en discours, en situation, dans tel ou tel genre. Ces locuteurs sont à la fois locuteurs et les premiers auditeurs de leur discours. Le qui ? concerne les deux instances d’actualisation du sens, le producteur et le récepteur. Le qui ? renvoie à des locuteurs sensibles à des paradigmes à l’état émergent, ayant une grande connaissance méta- ou épilinguistique de la langue, ayant intériorisé des créations langagières qui ont été lexicalisées, grammaticalisées et qui servent de répertoire aux catégories et normes entrant dans des rapports associatifs quasi réflexes. On a tendance à croire que ces normes, ces règles, ces usages sont des constructions immanentes, en raison de l’inertie globale du système et de la lenteur des évolutions. Mais cela ne doit pas faire oublier le poids des agents dans les évolutions systémiques, même si leur temporalité excède souvent la vie humaine. Au demeurant, ces « tiroirs à paradigme », si j’ose m’exprimer ainsi, sont des tiroirs plus ou moins contraints : les contraintes sont bien sûr fortes pour les « tiroirs morphologiques », beaucoup moins pour les « tiroirs lexicaux ». Quant aux « tiroirs syntaxiques », ils sont certes contraints, mais si l’on prend en compte la diversité des usages, en situation, et pas seulement les traités de grammaire, on pourra considérer leur degré de contrainte (qu’il n’est bien évidemment pas question de contester) de façon plus ou moins rigide, et par conséquent on pourra être amené à considérer comme substituables, sous l’angle du fonctionnement des discours, des structures syntaxiques différentes, mais jouant dans l’économie des discours un même rôle fonctionnel. C’est ce que j’essaierai de montrer infra en § 3.

  • 9 Et donc aussi à la force des phénomènes créatifs, à la pression du discours, à la créativité lexica (...)
  • 10 Interventions au séminaire LanDES, voir supra note 8.

24Il y a donc des paradigmes potentiels, ouverts, et d’autres qui reposent sur des séries effectives, liées aux catégories, à la morphologie. Toutefois, on peut se demander si la logique dominante qui réduit le syntagmatique à des positions fonctionnelles et des homologies catégorielles n’est pas réductrice. Réductionnisme à la morphologie ou au lexique, à la phrase d’une part, alors que la logique textuelle/discursive ouvre vers d’autres paradigmes possibles. Réductionnisme aux formes de contenu, aux signifiés grammaticaux (morphématiques et syntaxiques) qui proposent des cadres contraints et relativement clos à la théorisation de la notion de paradigme, d’autre part, au détriment des principes sémiotiques signifiants qui structurent les textes tout autant que les formes du contenu. Là aussi, les interrogations sur le rôle paradigmatisant des facteurs phoniques et prosodiques vont en ce sens, car chaque texte repose sur une double sémiosis, celle du système de la langue et celle de ses relations internes (voir infra, ex. 21) : dès lors, quelle place pour ces paradigmes d’un nouveau genre, soumis à la réalisation de la parole vive9. En ce cas, on n’abandonne pas le rôle structurant des paradigmes, mais on les considère comme un cadre ouvert, qui ne se contente pas d’autoriser certaines créations, mais encore qui en favorise de nouvelles (un peu sous la forme bien connue du pouvoir créatif des contraintes, dans le domaine de la création verbale) : ainsi de l’exemple cité par L. Gardelle10,

  • 11 Voir un exemple analogue, « Pierre était alité, il s’est afeuiteuillé et il finalement il s’est ach (...)

(18) Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il canicule, il n’y a qu’une chose qui ne change pas dans la première semaine du Tour de France : ça chute. (Le Monde, 6 juillet 201511.)

25N’est-il pas pensable que chaque texte construise sur la base de mises en réseaux syntaxiques, lexicales, prosodiques, des isotopies spécifiques, qui renvoient à la constitution de séries paradigmatiques particulières, générées par ce texte, mais néanmoins reconnaissables, jugées « paradigmatiques » parce qu’elles s’appuient sur des relations qui ne dépendent pas que du seul texte où on les repère, mais reposent aussi sur des possibles de la langue auxquels on n’avait pas jusqu’ici prêté attention, qu’on peut éventuellement reproduire dans d’autres (con-)textes ?

26En définitive, la notion de paradigme est complexe, parce que sous-spécifiée, et paradoxalement réduite à certains types de rapports associatifs. C’est cette réduction que je voudrais à présent expliquer à partir d’une réflexion épistémologique sur les effets négatifs souvent invisibles qui sont au cœur de tout paradigme scientifique, auxquels la notion de paradigme linguistique n’échappe pas.

2. De la critique épistémologique d’E. Morin de la notion de paradigme scientifique à une réflexion renouvelée du concept linguistique de paradigme

27Tout ce qui précède montre que le concept linguistique de paradigme est complexe, en intension, pour ainsi dire, et qu’il est bousculé par de nouveaux corpus, en extension. Partant de là, il m’a semblé utile de m’arrêter sur la notion générale de paradigme, qui correspond à une nouvelle manière de penser des phénomènes, en appui sur un ensemble cohérent de points de doctrine. C’est en ce sens qu’on parle de « changement de paradigme économique avec Keynes », qu’on présente l’écologie comme un nouveau paradigme, etc. De tels paradigmes existent aussi en linguistique, à chaque fois qu’un modèle ambitionne de remplacer d’anciens cadres théoriques, avec les paradigmes sémiotique, structuraliste, générativiste, énonciatif, pragmatique, interactionnel, cognitiviste, etc. Mon objectif est de voir en quoi la critique épistémologique de la notion de paradigme scientifique est susceptible d’éclairer certaines limites de l’approche saussurienne de la dualité paradigme/syntagme.

2.1. La critique de la notion de paradigme chez Edgar Morin

28Dans son ouvrage Les Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Edgar Morin consacre un développement aux « aveuglements paradigmatiques ». Sa critique, radicale, vise la façon même dont les paradigmes se sont constitués, en Occident, en appui sur les modes de raisonnement proposés par Descartes, prégnants non seulement en raison du génie propre de l’auteur, mais encore grâce à la double nature de ses travaux, philosophique et scientifique. Le mode de raisonnement cartésien se caractérise par des disjonctions qui décomposent une unité complexe en sous-ensembles unaires, dans un cadre dualiste antithétique, par exemple les oppositions binaires sujet vs objet, âme vs corps, esprit vs matière, qualité vs quantité, finalité vs causalité, sentiment vs raison, liberté vs déterminisme, existence vs essence (Morin 1999, p. 9). Pour faire entendre les limites du paradigme cartésien, Morin prend l’exemple des relations homme < > nature :

(19) Il y a deux paradigmes opposés concernant la relation homme< >nature. Le premier inclut l’humain dans la nature ; et tout discours obéissant à ce paradigme fait de l’homme un être naturel et reconnait la « nature humaine ». Le second paradigme prescrit la disjonction de ces deux termes et détermine ce qu’il y a de spécifique en l’homme par exclusion de l’idée de nature. Ces deux paradigmes opposés ont en commun d’obéir l’un et l’autre à un paradigme plus profond encore, qui est le paradigme de la simplification, qui, devant toute complexité conceptuelle, prescrit soit la réduction (ici de l’humain au naturel), soit la disjonction (ici entre l’humain et le naturel). L’un et l’autre de ces paradigmes empêchent de concevoir l’unidualité (naturelle < > culturelle, cérébrale < > psychique) de la réalité humaine, et empêchent également de concevoir la relation à la fois d’implication et de séparation entre l’homme et la nature. Seul un paradigme complexe d’implication/distinction/disjonction permettrait une telle conception, mais il n’est pas encore inscrit dans la culture scientifique. (Morin 1999, p. 9.)

29Les opérations de disjonction, réduction, les simplifications auxquelles elles donnent lieu ont pu sembler, des siècles durant, quasi naturelles. On mesure cependant mieux, depuis un siècle environ, et davantage encore avec l’émergence de la crise écologique ou avec l’évolution des travaux sur les relations Homme/animaux, Homme/environnement, qu’il est possible (et même urgent) de repenser la place de l’être humain dans la nature et de promouvoir des modes de pensée qui rendent compte du complexe. Ainsi, tout paradigme devrait-il être interrogé sur les opérations qu’il effectue et celles auxquelles il s’oppose, explicitement ou non.

(20) Le paradigme est caché sous la logique et sélectionne les opérations logiques qui deviennent à la fois prépondérantes, pertinentes et évidentes sous son empire (exclusion-inclusion, disjonction-conjonction, implication-négation). C’est lui qui accorde le privilège de certaines opérations logiques au détriment d’autres, comme la disjonction au détriment de la conjonction ; c’est lui qui donne validité et universalité à la logique qu’il a élue. Par la même il donne aux discours et aux théories qu’il contrôle les caractères de la nécessité et de la vérité. (Ibid.)

30À partir du moment où certains modes de raisonnements, cadres théoriques ou doctrines s’imposent comme des normes, ils empêchent sans y paraître toute distanciation critique sans avoir à le justifier en ne se positionnant pas par rapport à des modes de pensée ou cadres théoriques alternatifs, en reconduisant des hypothèses, des méthodes, des opérations qui ont l’apparence de la scientificité la plus établie (quoi de plus commun que de réduire, décomposer, que le binarisme de la disjonction, comme si une chose devait de toute nécessité être x vs y !) ainsi que des formes de représentation les plus partagées (quoi de plus commun que le dualisme !). Le caractère massif et non discutable de ces pratiques explique que le paradigme « peut à la fois élucider et aveugler, révéler et occulter » (Ibid., p. 10).

2.2. Retour sur le terrain linguistique

31Si l’on prend au sérieux le fait qu’un paradigme « prescrit et proscrit », trouvera-t-on des échos de cette analyse dans le domaine linguistique ? Ce mouvement a été amorcé d’un point de vue historique par les linguistes qui se sont interrogés sur les distorsions de concepts forgés dans une épistémé (reconstruite après coup, par les éditeurs du Cours de linguistique générale puis par certains successeurs de Saussure ou par des courants dominants de la linguistique, notamment le générativisme) privilégiant l’opposition langue/parole, opposition dont on sait, grâce à la découverte de nouveaux textes de Saussure, qu’elle ne correspond pas à la vision rigidifiée qui en a été donnée. Un grand nombre de travaux ont tenté de jeter des passerelles entre morphologie, syntaxe, sémantique, etc., en réinterrogeant les catégories, mais sans déboucher toutefois sur une réflexion critique touchant aux rapports entre paradigme et syntagme, comme on l’a entrevu dans la première partie, avec la survalorisation des paradigmes morphologiques reposant sur un nombre fini d’éléments, ou celle de paradigmes lexicaux reposant sur des données préconstruites, qui ne favorisent guère la réflexion sur l’existence de paradigmes plus ouverts. Je voudrais donc présenter ci-dessous quelques unes des pistes qu’il me semble possible de suivre — et que j’illustrerai ensuite en 3.

2.2.1. Au-delà de la morphologie

32La prise en compte de phénomènes (macro-)syntaxiques, textuels, rhétorico-pragma-énonciatifs modifie profondément les contours du paradigme, en extension, mais sans doute aussi sa définition en compréhension. C’est le cas, e.g., avec la problématique de l’énonciation ou de la modalisation. Par là, il s’avère que le paradigme n’est pas seulement donné, il est aussi construit (même si c’est sur la base de contraintes antérieures), ce qui renvoie d’une part à la difficulté de constituer des unités (Saussure 2002, pp. 26-27), et tout particulièrement pour les unités relatives à la dimension des textes, d’autre part à la question des paradigmes distincts pour le locuteur et le destinataire, avec parfois des différences de paradigmes qui pèsent sur la compréhension des messages, par exemple pour ce qui concerne les paradigmes de la politesse ou de l’argumentation, fortement dépendants des genres, des situations, comme Oprea (2013) l’a magnifiquement montré à propos des formes de politesse bien spécifiques dans les talk show, avec la notion de « polirudesse », et comme je le montrerai en 3.

2.2.2. Au-delà des catégories et du local, le global

  • 12 Morin cite ainsi Pascal : « toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates (...)

33Un deuxième interrogation concerne la notion de paradigme à l’aune des relations entre le local et le global. Là encore, cette réflexion sur la langue fait écho aux propositions de Morin (1999, pp. 15-17) en faveur de la prise en compte non seulement du contexte, mais encore du global qui prime le local, de la complexité12. Un tel programme présuppose une conception du signe linguistique redéfinie, à la lumière de la critique de l’édition du Cours de linguistique générale et de la découverte des nouveaux manuscrits de Saussure, notamment les Écrits de linguistique générale, qui insiste moins sur l’isolement du signe enfermé dans son cercle, réduit aux relations entre signifié et signifiant, et prenne davantage en compte les relations de nature syntagmatique entre l’ensemble des composants du message (Rastier 2015, pp. 64-65). C’est dans cette optique que Rastier propose ce qu’il appelle un modèle plat de l’énonciation, qui prenne en compte l’importance de la syntagmatique.

(21) Vers un modèle plat de l’énonciation. En finir avec un signe isolé, c’est en finir avec la sémiosis « verticale », celle qui relie le signe au concept, et/ou à l’objet, voire le signifiant au signifié. On y parvient en appliquant le principe différentiel à la syntagmatique, d’où une sémiosis « horizontale », qui lie tout signe à ses voisins : elle relève donc d’une linguistique de la parole, c’est-à-dire des textes oraux ou écrits. Les oppositions « en langue » revêtent alors le statut de reconstructions hypothétiques établies à partir des différences observées « dans la parole ». (Ibid., p. 84.)

34Appliquer « le principe différentiel à la syntagmatique », cela veut dire non pas abandonner l’importance du paradigmatique, mais rompre avec une certaine conception du paradigmatique, qui consiste à laisser penser que la langue ne serait que la traduction d’une pensée pré-élaborée (Ibid., p. 85), ou ne serait que contrainte par des préconstruits de toute sorte. Sur ce point, Rastier, fidèle aux dualités saussuriennes (qui n’ont rien à voir avec le dualisme cartésien évoqué supra) propose de conserver ce qui est au cœur du paradigme (et du signe), la conception différentielle de la valeur, en considérant que cette valeur n’est véritablement effective qu’en discours, d’où l’importance conjointe du syntagmatique et du global, car, si le global prime le local, cela signifie que les choix paradigmatiques sont pilotés par la dimension syntagmatique.

35Il est fréquent de parler d’une opposition paradigme vs syntagme : c’est un abus de langage. Il s’agit d’une dualité (au même titre que les relations langue/parole, signifiant/signifié, individuel/collectif, volonté individuelle/passivité sociale, synchronie/diachronie (Ibid., p. 108), qui invitent à considérer les langues sous deux aspects complémentaires). En l’occurrence, la dualité paradigme/syntagme met en relief la notion d’unité, de constituant et, tout autant, celle d’énoncé, de texte, avec leur dynamisme communicationnel, rappelant que la langue est un artefact sous l’emprise de la parole (orale ou écrite, comme Rastier le souligne à juste titre). Ces dualités n’ont rien à voir avec le binarisme jakobsonien des années 1960 :

(22) Les dualités n’opposent pas un terme à un autre, mais un terme au couple qu’il forme avec l’autre. Chacun forme une dualité avec le tout qui le contient. Les dualités déterminent des oppositions participatives entre la partie et le tout […] Elles traduisent la dominance méthodologique d’un point de vue sur l’autre. C’est une concrétisation, dans la sémiosis même, du principe herméneutique que le global détermine le local. (Rastier 2015, p. 109.)

36Il vaudrait donc mieux penser le paradigme à partir du syntagme, et donc aussi considérer que les rapports associatifs ne naissent pas seulement en fonction du stock de mots qui figurent dans notre mémoire, mais se construisent dans le texte, en fonction des possibilités qu’offre (et tout autant ferme) l’organisation syntagmatique. Autrement dit les rapports associatifs sont partiellement influencés par la logique de l’axe syntagmatique — tout comme, Bremond (1966) l’avait montré, les possibles narratifs sont eux-aussi contraints par la logique du récit.

2.2.3. Au-delà du binarisme, le multidimensionnel et les continuums

  • 13 Citant Fisette, il me vient à l’esprit cette formule de Francis Jacques bien intéressante à propos (...)
  • 14 Je n’ai pas la place d’exemplifier ces cas de cumuls, je renvoie à mes analyses du double sens et d (...)

37Le binarisme structural ne fait profondément sens que lorsque les phénomènes considérés sont monovalents. Une telle monovalence est rare, d’autant plus si on considère les formes dans des textes. D’où l’intérêt que présentent les notions de cumul et de continuum, qui sont souvent pourtant considérées avec méfiance. Dans la linguistique structurale, les oppositions sont en principe binaires et exclusives (marqué vs non marqué). Mais même dans le domaine de la phonologie, si l’on prend en compte les variations, si on ne les considère pas comme des « variations de façons de parler, phonostylistiques », alors les oppositions ne sont pas si discrètes que cela et la notion de continuum est au cœur du système (Mahmoudian 2016, pp. 50-54). Dans un tout autre domaine, Fisette rappelle, à propos des trois catégories peirciennes de l’indice, de l’icône, et du symbole, que celles-ci forment un paradigme bien spécifique, qui ne reposent pas sur des relations exclusives (Fisette 2011, pp. 261-262), et que, de la sorte, l’indice ne s’oppose pas à l’icône, il l’enracine dans le monde objectif ; de même le symbole « marque l’accès à la tercéité, donc à la totalité de la triade. Or, écrit Peirce, il n’y a de signe authentique que celui qui a accédé à la tercéité. En ce sens, l’indice et l’icône ne sont que des parties de signe ou plutôt des étapes préliminaires dans le cheminement du signe, ou encore, pour emprunter une de ses expressions, des quasi-signes » (Ibid., p. 264). Or ce type de phénomène est loin de ne concerner que la sémiotique peircienne13. Ainsi, la question du cumul ou de la disjonction est évoquée notamment à propos de l’ambiguïté, considérée par Fuchs (1994, p. 87) comme strictement exclusive, tandis que Landheer accepte l’idée d’ambiguïté par cumul de deux significations possibles et acceptables, bref, imagine que l’ambiguïté puisse être tantôt disjonctive, tantôt conjonctive (Landheer 2002, pp. 25-27). De même, les débats autour des continuums, qui sont fréquents dans les travaux relatifs aux discours rapportés ou représentés présentent d’un côté ses opposants (par exemple Wilmet, dans sa Grammaire critique du français), de l’autre ses partisans (Rosier, Rabatel), ces derniers n’étant d’ailleurs pas opposés à l’existence de zones nettes de disjonctions binaires, mais récusant leur généralisation14.

38Cela étant, je précise que, conformément à ma conception épistémologique, parler d’au-delà d’un certain nombre de façons de voir dominantes n’implique pas qu’il faille abandonner ces conceptions pour d’autres : au-delà ne signifie pas un rejet, mais un refus de considérer qu’il n’y ait qu’une seule façon de penser, et implique un essai de conciliation des hypothèses et des résultats, pour peu, bien évidemment, qu’ils soient complémentaires. C’est pourquoi, compte tenu des difficultés soulevées dans ces deux premières parties, je vais essayer à présent de plaider en faveur d’une extension de la notion de paradigme, articulant phonologie, morphologie et syntaxe et sémantique, au niveau des textes, articulant aussi syntaxe fonctionnelle et énonciation, description et interprétation, afin de montrer que la notion de paradigme n’est pas superposable avec celle des catégories prédéterminées (et bien fragiles) sur lesquelles se fondent la plupart de nos traditions grammaticales.

3. Le paradigme/la paradigmatisation du point de vue et de l’énonciation

39Dans le cadre du séminaire international de Constanza, en 2010, qui m’avait invité à présenter mes travaux, autour de « la construction d’un paradigme », j’avais exposé les liens entre les paradigmes « entrecroisés » de l’énonciation et du point de vue, réunis sous le méta-paradigme de la réflexivité. J’avoue avoir fait ce travail (Rabatel 2011) sans m’interroger sur la notion même de paradigme, mais il n’est jamais trop tard pour (tenter de) bien faire…

  • 15 Voir aussi les « [Notes pour un livre sur la linguistique générale 2] » (Saussure 2002, p. 201) : N (...)

40Certes, le paradigme du point de vue (PDV) que je vais présenter s’inscrit dans la conception saussurienne selon laquelle la problématique du point de vue est constitutive de toute approche linguistique, contrairement à ce qu’une lecture objectiviste naïve du langage a pu laisser penser15 :

(23) On n’est pas dans le vrai en disant : un fait de langage veut être considéré à plusieurs points de vue ; ni même en disant : ce fait de langage sera réellement deux choses différentes selon le point de vue. Car on commence par supposer que le fait de langage est donné hors du point de vue.
Il faut dire : primordialement, il existe des points de vue ; sinon, il est simplement impossible de saisir un fait de langage.
L’identité que nous avons commencé par établir, tantôt au nom de telle considération tantôt au nom de telle autre, entre deux termes eux-mêmes de nature variable, est absolument le seul fait premier, le seul fait simple d’où part l’investigation linguistique. (Saussure 2002, p. 19.)

  • 16 On peut encore définir le point de vue comme « un contenu propositionnel renvoyant à un énonciateur (...)
  • 17 L’empathie — ou empathie secondaire, par opposition aux étapes pré-empathiques (Brunel & Cosnier 20 (...)

41Toutefois, mes travaux sur le PDV concernent surtout la possibilité que se donne un locuteur de changer de position énonciative en se mettant à la place d’un autre (le plus souvent un autre que soi, mais aussi un autre de soi)16. Cette conception conjoint PDV et empathie17, et elle est donc moins large que cette problématique générale rappelée ci-dessus, ce qui est une des conditions pour qu’on puisse parler de paradigme. Il n’est pas dans mon objectif de justifier une nième fois l’existence et les modes de formation de ces PDV, d’autant plus que la place me fait défaut. Je vais donc me contenter d’illustrer rapidement les trois formes de PDV empathiques et j’insisterai surtout sur leur dimension paradigmatique, en demandant au lecteur l’effort (s’il a envie d’en savoir plus) de se reporter à Rabatel (2008). À dessein, je privilégie un exemple dans lequel les trois PDV se suivent dans un texte :

  • 18 Je laisse de côté les questions relatives à l’analyse d’une traduction et leur confrontation avec l (...)

(24) 17, 42 Le philistin regarda et, quand il aperçut David, il le méprisa : c’était un gamin au teint clair et à la jolie figure. 43 « Suis-je un chien pour que tu viennes à moi armé de bâtons ? » (1 Samuel, 17, 42-4318.)

  • 19 Et qui sont d’ailleurs partiellement objectifs en ce sens que si nous avions à nous représenter Dav (...)
  • 20 C’est là le contexte, un combat dans lequel les deux peuples décident de leur liberté en faisant co (...)
  • 21 Je précise que cette reconstruction empathique n’est pas synonyme de sympathie, puisqu’à l’évidence (...)

42Cet extrait fait se succéder trois PDV : commençons par le PDV représenté, en italique, qui émerge nettement par l’opposition d’avec le PDV embryonnaire (souligné), avec lequel il est en fort contraste, du fait de l’opposition entre le premier plan, avec le temps prototypique du passé simple, et l’imparfait, dans le deuxième plan. On est face à un discordanciel énonciatif, propice à l’expression d’un phénomène perçu d’abord globalement et de l’extérieur, pour ainsi dire (« il le méprisa »), tandis que le fragment en italique expanse l’impression première de mépris en détaillant les aspects de David susceptibles de justifier le jugement de Goliath : les deux points et le présentatif (Rabatel 2001b) ouvrent sur un commentaire explicatif, avec sa visée sécante, présentent une perception intériorisée, qui cumule des éléments perceptifs apparemment objectifs19 et des jugements accolés à ces descriptions, et ce, malgré l’absence de jugement explicite. Premier jugement : « c’était un gamin » : le terme est péjoratif et les inférences permettent de comprendre que Goliath s’offusque de voir en face de lui, en tant que champion des juifs20, un jeune adolescent, et non pas un homme mûr, comme lui. Le contraste est encore plus fort du fait de la grande taille de Goliath. Circonstance aggravante, c’est un gamin « au teint clair et à la jolie figure » : ces qualificatifs sont en principe réservés au physique féminin. Ainsi, la description est fortement subjectivisée, et le narrateur tente de reproduire empathiquement le PDV très stéréotypé de Goliath21.

43Le PDV asserté est exprimé dans le fragment grasseyé, qui correspond à du discours direct. Je rappelle juste que pour moi, ces PDV assertés relèvent de commentaires explicites, de jugements que l’on peut référer à une source de parole (un locuteur), à la différence des PDV représentés et embryonnaire dans lesquels les PDV renvoient au PDV d’un énonciateur non locuteur (au sens de Ducrot 1984) : le PDV verbalise dans une montée de la colère toute l’indignation de Goliath, offusqué de n’avoir pas un adversaire digne de son rang. Cette indignation est à son acmé, si l’on pense à la symbolique négative très forte associée au canidé dans la culture du philistin. Partant de là, on peut considérer, par une inférence à reculons, que l’indignation qui explose avec une forte réflexivité dans le PDV asserté, qui explicite ses raisons, est d’ores et déjà annoncée sur un mode mineur dans le PDV représenté. Et l’annonce de cette indignation est également sous-jacente dans le PDV embryonnaire (d’où sa dénomination). Car la première phrase de l’extrait, contrairement à ce que Benveniste a pu dire sur son caractère objectif, lié au passé simple et à la narration en troisième personne, comporte aussi des traces de subjectivité, en ce sens qu’elle écrit les mouvements du philistin en les associant à des pensées et en faisant ressortir leur caractère immédiat, quasi réflexe : le « quand » de la traduction française pourrait certes endosser plusieurs valeurs, mais, si on lui cherche des synonymes pertinents en contexte ; c’est sitôt que, aussitôt que, dès que, à peine qui sont les formes acceptables conformément d’ailleurs à l’original. Bref, le PDV embryonnaire considère certes (encore un cumul) que du point de vue de la narration, la phrase présente dans le premier plan l’enchainement objectif des faits, et que, du point de vue de la narration toujours, le narrateur choisit de raconter selon la perspective du philistin. Et cette première phrase est déjà subjective parce qu’elle fait entendre globalement une réaction immédiate de mépris, qui se déploie dans le PDV représenté avant de s’extérioriser dans le DD puis dans l’action (voir supra, note 23). Ainsi, il y a paradigme énonciatif, ancré sur une conception qui repose sur la disjonction locuteur/énonciateur, pour rendre compte de l’existence de PDV dans des phrases sans parole, comme dit Banfield (1982). Mais cette disjonction permet aussi de penser les cas de conjonction, quand un locuteur/énonciateur formule explicitement, dans un « discours », un jugement qu’il prend en charge (comme pour le PDV asserté). L’avantage est donc de lire, derrière ce qui pourrait passer pour des énoncés objectifs du narrateur, les stratégies par lesquelles le locuteur/énonciateur primaire peut adopter le PDV d’énonciateurs internes, et aussi les degrés de l’expression de leur PDV, selon la forme de PDV, selon la nature des marques. C’est un paradigme de la subjectivité qui n’est pas que celle du je, mais du il (en l’occurrence Goliath), subjectivité qui ne repose pas que sur l’expression de subjectivèmes, parce que même en l’absence de subjectivèmes, il y a bien toujours PDV, comme Saussure le dit.

  • 22 Mais il faut savoir que ces repères sont des approximations, des bornes dont on a besoin… et qu’on (...)

44Il y a donc paradigme de la subjectivité, avec des gradients, des formes pré-réflexives aux formes plus réflexives, question complexe qui est à la croisée d’une part de ces formes et de leurs valeurs différentielles les unes par rapport aux autres, d’autre part de la densification des subjectivèmes, qui peut aboutir à ce qu’une forme considérée a priori comme moins réflexive qu’une autre, par exemple un PDV embryonnaire par rapport à un PDV asserté, ou un psycho-récit (discours narrativisé ou psycho-récit, selon Cohn 1978) par rapport à un discours indirect libre s’avèrent, dans la réalité de tel texte, plus subjectifs en fonction de la quantité de subjectivèmes que peuvent contenir ces PDV embryonnaires ou ces psycho-récits (Rabatel 2008, pp. 440-449). C’est ce qui justifie la notion de continuum, même s’il ne faut pas abandonner la discrétisation, sinon il n’existe plus de repères22.

  • 23 Voir ces propos de Jouvent :
    Je développe l’hypothèse que ce mouvement imprime à notre activité ps (...)

45Allons plus loin : on pourrait objecter que ce paradigme n’en est pas un, ou discuter de l’analyse de tel extrait, ou de la pertinence de telle notion : je me bornerai à présenter quelques objections relatives aux notions, parce qu’elles sont au cœur de la constitution d’un nouveau paradigme linguistico-discursif — dont on trouve d’ailleurs un équivalent dans les travaux des neurosciences qui soulignent le lien entre perception et action à travers la thèse d’une intentionnalité généralisée permettant un retour sur les expériences antérieures, la simulation et la projection dans l’avenir23. On a pu m’objecter que le PDV représenté était du discours indirect libre (Rabatel 2008, p. 416), mais cette objection ne tient guère, si l’on prend en compte les DIL avec verbe de parole (ce sont les formes canoniques), ni même les formes plus rares de DIL avec verbes de pensée : certes, il y a des DIL associés à des perceptions, mais, ici, il y a des perceptions sans qu’elles soient associées sémasiologiquement à des formes exprimant parole et, éventuellement pensée (Rabatel 2008, pp. 425-433). Bref, l’intérêt du concept de PDV représenté est précisément de pouvoir rendre compte de toutes les formes hybrides qu’il était difficile d’analyser comme DIL, alors même qu’on pressentait bien l’existence d’une subjectivité. C’est donc toute la différence entre le PDV représenté supra et une réécriture de ce dernier qui le ramènerait explicitement vers le DIL, avec l’adjonction d’une incise (qui est à la fois verbum dicendi et putandi) et d’un point d’exclamation qui subjectivise davantage en objectivant l’expression d’un jugement, éventuellement en ajoutant à l’initiale un mais qui dramatise la réaction immédiate et indignée :

(25) c’était, se disait-il, un gamin au teint clair et à la jolie figure !

  • 24 Ce second énoncé est un DIL moins canonique que le premier, mais il est néanmoins possible…

(26) (mais) c’est un gamin au teint clair et à la jolie figure !, se dit-il d’emblée24.

  • 25 Cette conception de la subjectivité n’a rien à voir avec l’expression d’un vouloir dire psychologis (...)
  • 26 Ici, fonctionnel renvoie à la fonctionnalité communicative du discours, comme dans la linguistique (...)
  • 27 Bien sûr, vues de près, ces opérations ne sont pas toujours possibles, selon la prise en compte d’a (...)

46On pourrait aussi s’interroger sur la légitimité ou l’intérêt de renommer des discours rapportés des PDV assertés. Cette discussion est fondamentale (Rabatel 2003 et 2008, pp. 349-359, 420-423). Je défends la thèse que tout discours rapporté est une représentation. Certes, ces discours sont bien rapportés par un locuteur/énonciateur primaire (L1/E1), ils sont enchâssés dans son discours. Mais il faut rompre avec l’idée naïve que tout DD serait la transcription fidèle, neutre, objective d’une parole effective prononcée antérieurement, etc., les DD putatifs, hypothétiques, itératifs, les troncations, suppressions, altérations des DD sont là pour montrer que le DD est une reconstruction de L1/E1, qui, certes, à notre époque du moins (car cela n’a pas toujours été le cas) se donne (et passe) pour fidèle. C’est là sa valeur conventionnelle, différenciellement, mais cette valeur est une construction linguistique, soumise à des intentions pragmatiques qui sont celles du locuteur primaire. Et ce qui vaut pour le DD vaut a fortiori pour le DI, le DIL, et d’autres formes hybrides. Il y a donc de l’intérêt, d’un point de vue pragma-énonciatif, à redéfinir les discours rapportés comme des discours représentés, à élargir la catégorie (ou le paradigme des discours rapportés) : le mouvement a été brillamment amorcé par Authier-Revuz (1995) avec les reformulations (du côté des DI), les îlots textuels, mentions, modalisations autonymiques en dire second, etc. Je poursuis cet élargissement en montrant qu’il concerne aussi des perceptions, dans le second plan, lorsqu’elles sont présentées de l’intérieur d’un sujet modal/sujet de conscience, et aussi en montrant que l’élargissement gagne à intégrer les verbes de perception du premier plan (« méprisa »), les verbes de mouvement, dès lors que l’analyse rend compte de l’intentionnalité des procès du point de vue des énonciateurs seconds, en s’ouvrant vers l’infra-verbalisation, le discours intérieur, les autocitations, bref, en ouvrant en considérant que la polyphonie (des voix) gagne à s’élargir au dialogisme, tout en considérant que le dialogisme ne se réduit pas aux autres que soi, mais intègre le continent des autres de soi, cette forme d’altérité en soi de nature cognitive25. Cette paradigmatisation permet de rendre compte d’apparentements stimulants au plan de l’analyse comme au plan de la production de texte, notamment de l’écriture ou des réécritures. En effet, il existe des parentés (et cependant des différences) entre PDV représenté et DIL, voire DDL libre, entre PDV embryonnaire et discours narrativisé (ces derniers reposant tous deux sur des formes de visée globale, mentionnant un acte de parole, de perception ou de mouvement de l’extérieur, tout en soulignant leur valeur intentionnelle, rapportée à un énonciateur second), etc. Il y a plus. Jusqu’à présent, j’ai justifié cette paradigmatisation d’un point de vue sémantique essentiellement. D’autres arguments phrastiques, textuels plaident en sa faveur, notamment le fait que la phrase et le texte procèdent par phases de premier/second plans (Combettes 1992), les premiers servant à la trame actionnelle, événementielle, les seconds aux explications, commentaires (y compris les explications sous forme d’analepses), le tout étant fortement dépendant des choix de ce que l’on met dans le premier plan et dans le second, compte tenu des avantages de ce qu’on pose comme étant taken for granted, garanti, indiscutable, etc. On pourrait ajouter un autre argument : c’est qu’en réalité, comme pour les productions orales, les formulations proposées, qui sont in praesentia, peuvent être considérées comme substituables au même point de la chaine, parce qu’elles jouent le même rôle fonctionnel26, un peu comme lorsque le discours aligne des épithètes, des circonstanciels, qui peuvent en principe27 être commutés, supprimés voire substitués. On pourrait à la limite remplacer le PDV représenté par un PDV asserté :

(27) Le philistin regarda et, quand il aperçut David, il le méprisa : c’était un gamin au teint clair et à la jolie figure.

(28) ? Le philistin regarda et, quand il aperçut David, il le méprisa : « Suis-je un chien pour que tu viennes à moi armé de bâtons ? »

  • 28 Il faut bien reconnaître que la notion de substituabilité laisse entière la question des différence (...)

47L’exemple (28) n’est certes guère convaincant, parce que le rapport entre le mépris et l’indignation (basée sur le mépris) n’est pas explicité : mais, fonctionnellement, du moins, et abstraction faite de ces difficultés sémantiques28, on voit bien la substituabilité potentielle de ces deux modalités de PDV. On pourrait objecter que si ces deux formes sont substituables, c’est parce que ce sont des formes de second plan, et que par conséquent le PDV asserté n’est pas substituable au même titre que les deux autres. L’objection est intéressante, et partiellement valable. Mais elle ne tient pas si l’on prend en compte la remarque précédente relative au choix, toujours possible, de faire passer un élément du premier plan dans le second plan, et inversement. Même des énoncés qui semblent de toute évidence devoir appartenir au premier plan (« un coup de feu claqua ») peuvent être formulés dans un deuxième plan, comme Simenon l’a génialement montré (« un coup de feu claquait »). Par conséquent le locuteur primaire peut choisir de ne faire écho dans son mouvement empathique qu’à une des formes de PDV, à deux, aux trois, etc. De tels paradigmes sont cruciaux, d’un point de vue cognitif et interprétatif, ils orientent les interprétations, et en amont activent telle ou telle hypothèse. Et ils le sont tout autant du point de vue de la production des discours.

  • 29 Mais même à ce niveau, la pression du discours est telle qu’elle explique comment certaines formes (...)

48Bref, la remarque de Saussure selon laquelle c’est le sujet (locuteur ou destinataire) qui constitue l’objet est on ne peut plus vérifiée dans le cas du paradigme, dès lors qu’on s’attache à une conception large de ce dernier, dépassant le cadre des paradigmes morphologiques de la déclinaison ou de la conjugaison, dans lesquels il semble que les locuteurs n’ont aucune part29… À l’évidence, les exemples précédents forment des ensembles ouverts, et partant, ils sont difficilement modélisables. Mais peut-on demander à des unités de l’ordre du texte d’être modélisables comme le sont des ensembles finis ? On trouve un écho de ce problème chez Benveniste, si l’on pense à la façon dont il distingue ce qui relève d’un appareil formel de l’énonciation, avec des paradigmes morphologiques fermés (les pronoms personnels et autres déictiques, personnels, les adverbes spatio-temporels, les tiroirs verbaux) et tout de reste :

  1. les séries paradigmatiques pronominales — pronoms de premier et de deuxième rangs, possessifs afférents — ; les indices d’ostension — pronoms, déterminants et adverbes à base démonstrative — ; les marques temporelles égocentrées — verbales et adverbiales — ;

  2. les phénomènes de prise en charge énonciative latente par le biais des subjectivèmes de toute sorte, relevant de la modalisation — modalités phrastiques et modalisateurs adverbiaux (Benveniste 1970, pp. 83-85).

  • 30 Voir, sur ces grammaires, les interventions de S. Rémi-Giraud (« Paradigmes et cadres théoriques, p (...)

49Cela explique la co-existence de différentes manières de construire/» modéliser » le paradigme énonciatif (Philippe 2002 ; Rabatel 2005, 2010a ; Ono 2007). Mais, assurément, si les déictiques forment un paradigme de la subjectité (subjecthood), il n’en reste pas moins légitime de considérer le deuxième ensemble, ouvert, comme un paradigme complémentaire, celui de la subjectivité (subjectivity). Ce paradigme, comme le paradigme des PDV, est à la croisée de l’organisation de la mise en discours, dans des textes, et de l’interprétation de ces mêmes textes, qu’il s’agisse de celle qu’effectuent les lecteurs ou de celle, plus savante et métalinguistique, que proposent les linguistes. Sur ce plan, la démarche s’appuie moins sur le seul niveau morpho-syntaxique pour l’analyse de la construction hiérarchique de la phrase (niveau et palier privilégiés par la Grammaire méthodique du français de Riegel, Pellat et Rioul) que sur la dimension énonciative, dimension énonciative qui est tout à fait compatible avec le palier phrastique, à travers l’importance accordée à la relation sujet/prédicat et au déroulement temporel de la phrase, à l’ordre des mots dans le cadre de la dynamique communicative (comme dans la Grammaire de la phrase française de Le Goffic), dimension énonciative qui peut, selon les conceptions qu’on en a, intégrer la dimension transphrastique, le palier du texte et s’ouvrir aux problématiques interprétatives30.

  • 31 Mais d’autres opérations sont aussi possibles, comme les exemples (24) et (25) le laissent pressent (...)

50En définitive, le petit texte de l’exemple (24), puis ses variations, permettent de vérifier que, du mot à la phrase, de la phrase au texte et au discours, on retrouve un certain nombre d’opérations (notamment des substitutions31), qui, d’un palier à l’autre, ne portent plus nécessairement sur les mêmes phénomènes, ni le même empan, ni les mêmes enjeux. Autrement dit, des opérations similaires sont à l’œuvre — non plus soumises à une conception fermée, morphologique, du paradigme, ni au seul lexique —, mais faisant droit aux choix structurants du syntagmatique, à une sémiose du global. Le paradigmatique est ainsi reformaté – à partir d’une syntagmatique concevant les énoncés les maillons d’une chaîne textuelle, dans un cadre transphrastique –, rassemblant des éléments syntaxiquement différents, mais que rapproche leur aptitude à provoquer des effets interprétatifs similaires, sur la base d’une homologie fonctionnelle, au plan du texte.

  • 32 Je risque le néologisme esthéticolectal en pensant aux analyses de Séchehaye. En 1933, ce dernier m (...)

51Dans ce cadre, les paradigmes sont ouverts sur des virtualités de la langue comme sur celles qu’offrent les mises en relations effectuées par la parole vive en discours, avec des rapports associatifs inédits, produits par le texte lui-même. Conformément au choix de penser les relations langue/discours en terme de dualité, on dira que les nouveaux paradigmes que j’évoque relèvent certes des possibles du système, de la structure, mais aussi et surtout de l’émergence de normes, lexicales, morphosyntaxiques, textuelles, génériques : ces dernières fonctionnent comme un « ensemble formalisé de relations traditionnelles » (Coseriu 2001, pp. 246-247) ; elles font évoluer le système, et notamment l’architecture de normes en co-présence à un certain état du système, dans tous les domaines, grâce à des innovations personnelles, idiolectales ainsi qu’à des innovations socialisées plus diffuses, sociolectales, idéolectales ou « esthéticolectales »32.

52On ne sera donc pas étonné d’avoir vu émerger ici la notion de paradigmatisation, propre à rendre compte à la fois des paradigmes interprétatifs et des paradigmes qui servent à produire des énoncés dans le cadre des échanges oraux ou des textes stabilisés, mais qui résultent aussi du mouvement de la parole pensante dont le sens s’élabore dans le dialogue muet de soi avec soi comme dans l’interprétation dialogante que les lecteurs entretiennent avec les textes et, éventuellement, avec leurs producteurs. Le lecteur n’aura sans doute pas manqué de faire le lien avec un paradigme lexical célèbre en linguistique, celui qui rassemble des processus de création (la lexicalisation, la dictionnarisation, la grammaticalisation, la pragmaticalisation…) qui passent d’un état de création(s) individuelle(s) à un état résultatif dans lequel les créations sont objectivées et considérées comme systémiques. Il en est de même pour la paradigmatisation, qui commence toujours par des pratiques innovantes (singulières et collectives), observées et répertoriées par des linguistes attentifs à l’innovation et à la différenciation, éventuellement formalisées, puis entérinées par la communauté des linguistes et (éventuellement encore) diffusées dans la sphère des apprentissages.

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Notes

1 Sur l’importance fondamentale de la commutation en phonologie, voir Mahmoudian (2016, p. 41).

2 Et rien à voir non plus avec la permutation des sons, comme dans les contrepèteries : voir Rabatel (2015a, pp. 32-33). En effet, dans les contrepèteries in praesentia, c’est-à-dire dans lesquelles la permutation est effective, comme dans « Il n’y a qu’un antistrophe entre une femme folle à la messe et molle à la fesse » (Rabelais), les graphèmes, et, surtout, les phonèmes [f] et [m] permutent, à la différence du déplacement (ou commutation) dans le calembour, comme lorsque le même Rabelais parle du « service du vin » auquel sacrifiait Frère Jean des Entommeures (plutôt qu’au « service divin »). Bien évidemment, la permutation est aussi de mise dans les contrepèteries in absentia, mais c’est au lecteur de la réaliser, s’il repère la contrepèterie, comme dans « Le duc est fort minable », qui cache par permutation l’allusion à un eunuque formidable (et, sans doute, formidablement membré…). Cette opération est d’autant plus difficile qu’elle peut, comme c’est le cas ci-dessus, jouer avec les frontières des mots. Cela dit, si la permutation est un trait dominant des contrepèteries, il existe néanmoins, plus rarement, des contrepèteries avec déplacement/commutation (Ibid., pp. 44-48), qui jouent sur les frontières entre les deux figures… et qui rappellent au lecteur que la distinction entre les opérations de permutation et de commutation est parfois malaisée.

3 Rastier conclut son développement par ce qui suit : « Le processus fondamental de sélection paradigmatique est caractéristique des langues humaines, par opposition aux langages animaux. Il est associé à la conquête de l’absence par notre espèce, ce qu’on pourrait appeler la phylogenèse de la zone distale. Son substrat philologique semble lié au développement exceptionnel chez l’homme du cortex préfrontal, qui notamment traite la perception des objets. » (Rastier 2015, p. 143.)

4 Cela dit, parler de catégorie peut être dans certains cas considéré comme un concept à gros grain, comme on le voit avec les adverbes de constituant, de phrase (portant sur l’énoncé ou sur l’énonciation), ou encore avec ceux que Nølke (1983) nomme les adverbiaux paradigmatisants.

5 Voir le texte de V. Traverso dans ce volume.

6 Intervention au séminaire LanDES, ENS de Lyon, « Réitérations et interaction : corpus médiatiques », 24 avril 2015.

7 Reliée aux savoirs lexicaux, grammaticaux, encyclopédiques (relationnels, sociaux).

8 Interventions de Laure Gardelle au séminaire LanDES, Laboratoire ICAR, ENS de Lyon, le 27 février 2015 et le 16 novembre 2015.

9 Et donc aussi à la force des phénomènes créatifs, à la pression du discours, à la créativité lexicale, qui peut ensuite passer par la lexicalisation ou la grammaticalisation des formes, comme l’envisage ici-même P. Basso-Fossali.

10 Interventions au séminaire LanDES, voir supra note 8.

11 Voir un exemple analogue, « Pierre était alité, il s’est afeuiteuillé et il finalement il s’est achaisé », Mahmoudian notant que les syntagmes verbaux inventés sont « tout à fait compréhensible[s] dans des contextes contraignants » (Mahmoudian 2016, p. 119).

12 Morin cite ainsi Pascal : « toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaitre les parties sans connaitre le tout, non plus que de connaitre le tout sans connaitre particulièrement les parties ». De même : « ni la contradiction n’est marque de fausseté, ni l’incontradiction n’est marque de vérité », respectivement pp. 527 et 523 de l’édition des Œuvres complètes de Pascal, Éditions du Seuil, 1963.

13 Citant Fisette, il me vient à l’esprit cette formule de Francis Jacques bien intéressante à propos de la notion de paradigme scientifique : « La guerre des dieux à notre époque est une lutte de paradigmes ». Son propos opposait Saussure à Peirce à travers l’opposition de deux concepts fondamentaux, la différence, pour Saussure, la référence pour Peirce (Jacques 2002, p. 6). Il est certain qu’on touche là à une question centrale, qu’évoque aussi Rastier (2015, pp. 61, 72-74, 146), avec la thèse que Saussure rompt radicalement avec toute approche ontologique, et donc avec le concept de référence. Mais sur ce point, Rastier semble jeter le bébé avec l’eau du bain. Une chose est la référence, autre chose la construction linguistique du référent, ce que j’appelle la référenciation. Cette dernière concerne le choix des expressions référentielles, ou, plus largement, la construction des univers du discours, indépendamment de la question des rapports entre ces univers et la réalité extralinguistique. Cette opération relève de part en part de choix énonciatifs, donc des points de vue que les énonciateurs ont sur les objets. Si j’emploie le terme de référenciation, c’est par réaction contre le réductionnisme de l’énonciation au je/ici/maintenant et pour rappeler que l’énonciateur est partout, par seulement dans les marques indexicales. Mais j’articule le plus souvent la référenciation avec l’énonciation (au point que c’est pour moi la même chose, comme le recto et le verso d’une feuille de papier), pour rappeler aussi que la référenciation ne s’entend pas en un sens platement et objectivistement référentialiste. Cela étant, plaider pour une conception énonciative de la référence, interne à la langue, n’implique pas qu’il faille abandonner toute articulation entre ce qui se dit dans et par le discours et l’extralinguistique, d’où mon refus des conceptions anti-référentialistes du sens telles celle de Carel (2012).

14 Je n’ai pas la place d’exemplifier ces cas de cumuls, je renvoie à mes analyses du double sens et des cumuls de PDV dans Rabatel (2011, pp. 12-13) et Rabatel (2015b).

15 Voir aussi les « [Notes pour un livre sur la linguistique générale 2] » (Saussure 2002, p. 201) : NB : les crochets indiquent que le titre a été donné par les éditeurs des Écrits de linguistique générale, S. Bouquet et R. Engler.

16 On peut encore définir le point de vue comme « un contenu propositionnel renvoyant à un énonciateur auquel le locuteur “s’assimile” ou au contraire dont il se distancie » (Rabatel 2005). Quant à la distinction entre autres que soi et autres de soi, elle permet de rendre compte du dialogisme interdiscursif et interlocutif (autre(s) que soi) et du dialogisme intralocutif (autre(s) de soi), en mettant en avant la complexité de l’altérité, chez les autres (que soi) et en soi, avec les divers autres de soi, en appui sur le jeu des points de vue : voir Rabatel (2015d, pp. 344-345).

17 L’empathie — ou empathie secondaire, par opposition aux étapes pré-empathiques (Brunel & Cosnier 2012) — se définit habituellement par l’aptitude à se mettre à la place des autres. Elle a donc une dimension imaginative, projective, fondamentale, de nature essentiellement cognitive, mais qui n’exclut pas une dimension affective, émotionnelle (voir Berthoz [2004], Tisseron [2010]). Si l’on déploie ce que signifie « se mettre à la place des autres » — en prenant la notion de place soit au sens spatial, soit en un sens plus abstrait, notionnel —, on dira qu’on peut imaginer ce que les autres perçoivent (avec leurs sens), ressentent (selon leurs affects, émotions, sentiments), pensent, disent (avec toutes les formes de discours représentés), font. En réalité, la formulation précédente est trop platement descriptive, il faudrait y intégrer une dimension modale qui consiste à s’interroger sur ce qu’un autre peut, veut, doit, sait (et de même à la forme négative) percevoir, ressentir, penser, dire ou faire. Ces phénomènes psychologiques peuvent être analysés en linguistique, ce que je me suis particulièrement attaché à faire en analysant l’expression linguistique des perceptions, des affects, émotions et sentiments, des pensées et des paroles, des actions, selon des continuums allant du sensible à l’intelligible et au praxique, et, surtout, en distinguant ces divers PDV selon leur source énonciative, l’énonciateur primaire ou des énonciateurs seconds (voir infra l’analyse de l’exemple 24). Un des points communs entre empathie et PDV repose sur l’aptitude au décentrement et ce que j’appelle la mobilité empathique, c’est-à-dire l’aptitude à changer non seulement de sources du PDV en se mettant à la place d’un autre, mais aussi celle qui consiste, tout en restant soi-même, à être capable de changer de perspective, par exemple en réfléchissant à une situation en l’analysant d’un point de vue économique, financier, politique, social, culturel ; en réfléchissant à un concept d’un point de vue théorique (et en convoquant diverses approches théoriques), d’un point de vue pratique (et en se mettant à la place d’usagers très différents), éventuellement en prenant en compte ses propres évolutions théoriques ou pratiques, etc. Voir Rabatel (2008, 2014b et 2016, pp. 143-145). Voir aussi, infra, note 23, les simulations qu’évoque Jouvent et, supra note 16, la distinction entre autre(s) que soi et autre(s) de soi.

18 Je laisse de côté les questions relatives à l’analyse d’une traduction et leur confrontation avec les versions originelles : voir Rabatel (2007, p. 16).

19 Et qui sont d’ailleurs partiellement objectifs en ce sens que si nous avions à nous représenter David, ou à mettre en scène l’épisode, de fait David devrait être jeune, avoir l’air juvénile, un teint clair, être gracieux voire gracile.

20 C’est là le contexte, un combat dans lequel les deux peuples décident de leur liberté en faisant combattre chacun leur meilleur champion.

21 Je précise que cette reconstruction empathique n’est pas synonyme de sympathie, puisqu’à l’évidence, ceux qui connaissent l’épisode de près savent bien que le récit/le narrateur empathisent globalement sur David (et sont en consonance sympathique avec lui) : mais ici, il y a un relai d’empathisation provisoire sur la façon de penser de l’adversaire.

22 Mais il faut savoir que ces repères sont des approximations, des bornes dont on a besoin… et qu’on joue souvent, en discours, à déplacer…

23 Voir ces propos de Jouvent :
Je développe l’hypothèse que ce mouvement imprime à notre activité psychique une tendance à faire de la réalité physique du monde une création de l’esprit, à transformer l’événement en intention. J’y vois une source majeure de l’imaginaire. Utiliser la réalité comme matériel : la changer en projet qu’on s’approprie comme une création de notre esprit. S’il pleut et que je dis : « Ça tombe bien, je voulais aller au cinéma », je transforme un événement qui s’impose à moi en quelque chose qui m’appartient, comme si je l’avais souhaité, anticipé, presque décidé. (Jouvent 2009, pp. 13-14.)
Il ne faut pas confondre les mouvements de simulation instinctifs des neurones miroirs (Rizzolatti & Sinigaglia 2006), qui posent un lien non intentionnel entre perception et action, avec des mouvements de simulation plus élaborés, comme ceux qu’évoque Jouvent ci-après, qui vont jusqu’à englober les relations de simulation empathique et qui établissent une intentionnalité réflexive :
Lorsqu’un animal a froid, il ne peut que se blottir, hérisser sa fourrure et se mettre à l’abri. Nous autres humains, dans les mêmes circonstances, nous avons une multitude d’alternatives.
Je peux, en éprouvant physiquement le froid : dire que j’ai froid, et même y trouver un certain soulagement, voire du réconfort, ou bien déclarer que j’aime ce froid qui me stimule. Je peux décider, même assailli par le froid, que ce que j’éprouve s’appelle « chaud », ou « tiède ». Je peux me moquer de mon tempérament frileux, ou à l’inverse m’enorgueillir de ma résistance.
À la sensation première de froid, je peux associer des souvenirs :
– agréables : ça me rappelle l’hiver chez mes grands-parents pendant les fêtes de Noël ;
– ou au contraire traumatiques : « C’est un jour comme celui-ci que mon père a eu son accident. »
Je peux anticiper en disant que, dès mon chemin terminé, je boirai un grand bol de chocolat chaud. Je peux ajouter que la prochaine fois je me couvrirai plus chaudement.
Cet habillage psychique du réel, je peux en faire un jeu à deux. Si mon ami est à mes côtés, je peux lui dire : « il ne fait pas chaud aujourd’hui », « Tu as l’air gelé », ou « Moi, je ne sens pas le froid » en souriant. Je peux me mettre à sa place : « J’imagine, toi qui n’aimes pas le froid, ce que tu peux ressentir ». Je peux dire, en prenant un air sérieux : « J’ai trop chaud ».
Dans ce jeu avec la réalité physique du monde, je ne dispose pas que du langage et des images mentales : toutes ces maximes, je peux les connoter d’un geste, mimer que je grelotte, en accordant ou non mes paroles à mes gestes, mimer l’autre… Je peux faire un mouvement, une moue, imitant un tiers, ou bien m’imaginer que je suis l’autre en train de faire ce mouvement, cette moue. Je peux jouer un personnage, imiter ses travers, je peux décliner une multitude de rôles. (Jouvent 2009, pp. 12-13.)
Ce lien perception/action, via l’intention, passe dans le langage par l’expression de pensées ou de paroles auto- ou hétéro-adressées (comme c’est le cas de celles que Goliath adresse à David), avant de prendre forme dans l’action, ici, le combat. Il va sans dire que je cite Jouvent sans vouloir laisser entendre que la langue ne ferait que traduire des réalités d’ordre neural ou psychologique. Il me semble utile de connaître ces travaux qui relèvent d’un nouveau naturalisme, matérialiste ; mais c’est ensuite au linguiste d’analyser comment se marquent dans les langues particulières et dans les discours les liens entre perception, cognition, émotion et action.

24 Ce second énoncé est un DIL moins canonique que le premier, mais il est néanmoins possible…

25 Cette conception de la subjectivité n’a rien à voir avec l’expression d’un vouloir dire psychologisant extérieur à la langue, puisque c’est la matérialité même du discours qui crée ces empilements de voix et de PDV : voir Rabatel (2014b et 2015c).

26 Ici, fonctionnel renvoie à la fonctionnalité communicative du discours, comme dans la linguistique pragoise : de fait, le choix de ce qui est mis au premier ou au deuxième plans du texte, comme de ce qui est mis en position thématique ou rhématique repose sur une marge de liberté que se donnent les locuteurs, par delà certaines contraintes externes et internes.

27 Bien sûr, vues de près, ces opérations ne sont pas toujours possibles, selon la prise en compte d’autres paramètres, ce qui fragilise l’existence des classes paradigmatiques basées sur les catégories, comme le montrent les travaux effectués en lexique-grammaire notamment ; voir aussi note 24.

28 Il faut bien reconnaître que la notion de substituabilité laisse entière la question des différences sémantiques ; et de même, semble considérer que des termes de la même catégorie peuvent se substituer l’un à l’autre : mais cela dépend fortement des valences, des constructions possibles.

29 Mais même à ce niveau, la pression du discours est telle qu’elle explique comment certaines formes irrégulières sont revues, alignées sur les formes régulières par analogie pour obtenir un paradigme plus « cohérent », ce qui confirme le rôle des locuteurs/destinataires dans les modifications/évolutions des paradigmes.

30 Voir, sur ces grammaires, les interventions de S. Rémi-Giraud (« Paradigmes et cadres théoriques, paradigmes et grammaires ») et de N. Rossi-Gensane (« Quelques remarques sur les constructions des sortes Il y avait une femme qui parlait anglais et Il y avait une femme, elle parlait anglais), Séminaire LanDES, Laboratoire ICAR, ENS de Lyon, 24 novembre 2014.

31 Mais d’autres opérations sont aussi possibles, comme les exemples (24) et (25) le laissent pressentir, notamment tout ce qui a trait à l’ordre des mots et aux opérations de commutation, de déplacement : sur ce point, il y aurait beaucoup à dire, mais je ne développe pas, faute de place, je me permets de renvoyer à Rabatel (2008, 2009), Fontvieille & Thonnerieux (2009). Et l’on pourrait intégrer aussi des opérations de permutation, qui peuvent caractériser les personnages, à travers certaines caractéristiques idiolectales, ou des modes d’organisation textuelle, comme dans les écritures à contraintes ou encore pour produire des effets de renversement, etc.

32 Je risque le néologisme esthéticolectal en pensant aux analyses de Séchehaye. En 1933, ce dernier mettait en avant le rôle du « facteur individuel », notamment à travers les innovations des artistes. Et il soulignait que ce phénomène ne se produisait pas au détriment du « facteur collectif », dans la mesure où les créateurs sont eux-aussi soumis au système et à « la loi de l’intercompréhension » (Séchehaye 1963, pp. 92-96) ; voir aussi Rabatel (2010b, pp. 333-334). L’esthéticolectal concerne le domaine des innovations collectives, dans les genres, les écoles, des communautés de pratiques relativement fermées, qui ne sont pas nécessairement centrées autour de pratiques artistiques, car je ne réduis pas l’esthétique à l’expérience artistique, même si l’art est un domaine privilégié où l’esthétique trouve à se déployer (Schaeffer 2015), avec des domaines d’études institutionnalisés, concernant la stylistique des auteurs et celle des genres.

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Table des illustrations

Crédits (in Rabatel 2001a, p. 80)
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Pour citer cet article

Référence papier

Alain Rabatel, « La notion de paradigme au défi du texte : l’exemple des paradigmes entrecroisés de l’énonciation et du point de vue »Signata, 8 | 2017, 175-204.

Référence électronique

Alain Rabatel, « La notion de paradigme au défi du texte : l’exemple des paradigmes entrecroisés de l’énonciation et du point de vue »Signata [En ligne], 8 | 2017, mis en ligne le 01 janvier 2018, consulté le 25 mars 2025. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/signata/1402 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/signata.1402

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Auteur

Alain Rabatel

Alain Rabatel est Professeur de Sciences du Langage à l’Université de Lyon 1, membre de l’UMR ICAR (Université de Lyon 2). Spécialiste d’énonciation, de linguistique textuelle et d’analyse des discours, il est l’auteur de 5 ouvrages, de plus de 160 articles et il a (co)dirigé une vingtaine d’ouvrages ou de no de revues. Alain Rabatel s’est d’abord fait connaître pour ses travaux sur les points de vue, l’empathie et la polyphonie dans les récits (Une histoire du point de vue, CELTED/Klincksieck, 1997 ; La Construction textuelle du point de vue, Delachaux et Niestlé, 1998). Il s’est ensuite intéressé aux liens entre argumentation indirecte, effacement énonciatif et points de vue (Argumenter en racontant, Deboeck-Duculot, 2004, Homo Narrans. Pour une analyse énonciative et interactionnelle du récit (2 vol. ), Lambert-Lucas, 2008). Il travaille aussi sur les figures à partir de la notion de points de vue en confrontation (Langue française 160, Le français moderne 79-1). A. Rabatel a également publié de nombreux articles sur les discours religieux et médiatiques, autour des questions de responsabilité et de prise en charge énonciative, ainsi que sur des corpus d’interactions orales en contexte didactique, dégageant diverses postures de co-, sur- et sous-énonciation, à la charnière des problématiques cognitives, énonciatives et interactionnelles. Voir également : http://icar.univ-lyon2.fr/membres/arabatel.

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