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Prix des jeunes auteurices

Marteler à coups de peinture. Une analyse des mutations du travail forestier public

Premier prix
Marking by painting: An analysis of changes in public forestry work
Charlotte Glinel

Résumés

Cet article met en lumière une activité centrale du travail des gardes forestiers français : le martelage. En forêt publique, ces agents à l’interface entre l’État et les opérateurs privés mettent en œuvre la gestion forestière intensifiée qui découle du cadre d’action publique climatique à travers cette activité qui consiste à désigner les arbres à couper ou à conserver. Ils doivent composer avec les incertitudes induites par les changements climatiques dans les forêts qui dépérissent, et avec un contexte de suppression de postes et de réorganisations successives des collectifs de travail. Jusque-là réalisé au marteau, le martelage est depuis une vingtaine d’années de plus en plus réalisé à la peinture et outillé par des appareils numériques de recueil de données. À travers le cas étudié, je propose dans cet article de développer une sociologie du travail écologique pour montrer comment la mise en œuvre de l’action publique forestière s’incarne dans un travail d’exploitation guidé par l’expertise ancrée d’agents de terrain et par la force performative des objets qu’ils manipulent. Leurs gestes matérialisent tant l’emprise de l’État sur le territoire forestier que la valorisation économique de ce dernier.

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Notes de la rédaction

Premier manuscrit reçu le 30 septembre 2023 ; article accepté le 28 mars 2024.
 

Notes de l’auteur

Cet article a bénéficié des relectures des collègues de l’École d’été de l’IFRIS, de l’équipe ForeSTS du CSI, du séminaire article du CSO, puis des membres du jury du Prix des jeunes auteurices et d’Anne Bertrand, que je souhaite remercier pour la richesse des échanges. Un merci particulier à Jérôme Aust, Maxime Besenval, Sylvain Brunier, Emilio Frignati, Martin Giraudeau, Jean-Noël Jouzel et Céline Pessis. Enfin, mes remerciements s’adressent aux forestières et forestiers rencontré·es pour leur accueil. L’enquête a été soutenue par le Programme Jeune Recherche du LIEPP (2020-2021).
 
 
 
 
 
 

Texte intégral

« Dire que la forêt française va mal, ça devient une banalité. […] On est obligé de faire dans l’incertitude, faut bien comprendre que ça demande une remise en cause complète pour les forestiers ! » (Jean-Christophe, ingénieur forestier, avril 2023).
 
« À l’ONF, on veut être le prêt-à-porter de la protection de l’écologie. Et en définitive, on coupe, on coupe et on sort des milliers de mètres cubes de la forêt. On nous demande de couper de plus en plus, et d’un autre côté de protéger de plus en plus : c’est incompatible ! […] Et nous sur le terrain, on essaie de ménager la chèvre et le chou » (Michel, garde forestier, mars 2021).
 

  • 1 Il faut y ajouter les plus de huit millions d’hectares de forêts ultramarines, majoritairement situ (...)
  • 2 Ces objectifs sont aujourd’hui reconsidérés par les institutions qui les ont quantifiés, comme le m (...)
  • 3 En 2022, près de 66 000 hectares de forêts ont été en proie aux flammes en France (Effis, 2022). Le (...)

1Gérées par les travailleurs de l’Office national des forêts (ONF), les forêts publiques, communales et domaniales représentent le quart de la surface nationale forestière qui elle-même couvre le tiers du territoire hexagonal1. Si les politiques forestières des vingt dernières années ont adopté des principes de protection environnementale, elles se sont surtout intégrées aux politiques climatiques en légitimant l’augmentation des récoltes de bois2. Au-delà du cadrage climatique, elles s’appuient sur les transformations des écosystèmes forestiers et de l’organisation du travail, notamment en forêt publique. Or, les forêts font face à des attaques abiotiques (tempêtes, incendies) et biotiques favorisées par le réchauffement climatique3. Ce sont des gardes forestiers comme Michel qui, tout en constatant le dépérissement des forêts qu’ils gèrent, doivent composer avec les injonctions d’augmentation de récolte, en choisissant concrètement les arbres à couper et ceux à conserver. En effet, les forêts ne sont pas de simples « espaces naturels ». Il s’agit d’espaces façonnés non seulement par la longue tradition des ingénieurs des Eaux et Forêts (Kalaora et Savoye, 1986), les activités bureaucratiques (Charbonneau et Padioleau, 1980) ou les modélisations économiques et scientifiques (Doganova, 2024), mais surtout par une division du travail de gestion et d’exploitation complexe, au cœur de laquelle les gardes forestiers jouent un rôle central.

  • 4 Le terme « garde forestier » hérité de l’administration des Eaux et Forêts, officiellement abandonn (...)
  • 5 Un triage est un ensemble de parcelles forestières publiques, communales et domaniales, géré par un (...)
  • 6 Les Entrepreneurs de travaux forestiers (ETF) sont des sylviculteurs, bûcherons, ou conducteurs d’e (...)

2Appelés aujourd’hui « techniciens forestiers territoriaux » (TFT)4, ces agents publics, fonctionnaires et contractuels, étaient 2702 en 2019. Ils assurent la mise en œuvre de la gestion forestière sur un territoire d’une moyenne de 1759 hectares appelé « triage »5. À l’image du travail des administrateurs « de guichet » (Lipsky, 1980), celui des techniciens forestiers ne consiste pas en une application passive de réglementations. Intermédiaires entre l’État, les élus locaux, les usagers et les opérateurs économiques (Kaufman, 1960), ils effectuent des tâches de police environnementale, de protection et d’exploitation médiées par leur socialisation professionnelle et leurs choix techniques. Comme les postiers, malgré l’autonomie qu’ils retirent de leurs positions géographiques marginales, ils doivent faire face aux réformes de l’État qui ont des effets directs sur leur travail (Cartier, 2003 ; Jounin, 2021). À l’instar d’autres administrations devenues des EPIC, l’ONF a porté des réformes budgétaires et organisationnelles successives qui se traduisent par la suppression massive de postes (plus d’un tiers depuis 1999, passant d’un peu plus de 12000 à 8200 postes en 2021) et par la réorganisation du travail (recours majoritaire à des personnels contractuels, agrandissement des unités de gestion, adoption de techniques issues du monde de l’entreprise). Ces réformes ont nourri la mobilisation des syndicats forestiers et leur alliance avec des collectifs écologistes afin de proposer une définition alternative de l’organisation du travail et de la foresterie (Glinel, 2023a). C’est que, par contraste avec les autres travailleurs publics du bas de l’échelle, ils ne catégorisent et ne modèlent pas le parcours de concitoyens, mais celui d’écosystèmes appartenant à des entités publiques. À mi-chemin entre les professionnels de la conservation de la nature (Granjou, 2013) et les bûcherons ou entrepreneurs de travaux forestiers (Schepens, 2008 ; Gros, 2014)6, les gardes forestiers sont impliqués dans l’exploitation des forêts en plus de leur observation et de leur protection. Ils sont pour cela particulièrement sensibles aux bouleversements que connaissent les forêts et qui mettent à l’épreuve l’exercice de leur profession. On peut qualifier cette dernière de « métier du vivant » dans la mesure où ces professionnels travaillent en interaction avec des écosystèmes sur lesquels leurs activités ont des effets directs.

3Une sociologie du travail écologique émerge peu à peu en France (Cukier et al., 2023) dans la lignée des environmental labour studies qui rassemblent des chercheuses et chercheurs marxistes et décoloniaux du Sud et du Nord globaux (Räthzel et al., 2021). Ces travaux s’intéressent encore majoritairement aux thématiques environnementales à travers le syndicalisme et les enjeux de santé (Bécot et al., 2021). La matérialité du travail est abordée au prisme de l’exploitation des corps, en mettant de côté celle des espaces. Pour étudier les transformations des écosystèmes par le travail, le courant d’écologie politique en géographie (Bakker et Bridge, 2006), les approches écoféministes (Pruvost, 2021) et l’histoire environnementale du travail (Barca, 2014) montrent la nécessité d’une analyse conjointe de la domination de la nature et de celle des travailleuses et travailleurs. C’est néanmoins du côté des études des techniques proches de l’anthropologie de la nature que l’on trouve des approches microsociologiques attentives aux interactions entre le travail humain et les activités d’entités autres qu’humaines (Mouret et Lainé, 2023). Je propose de m’inscrire dans cette sociologie du travail écologique pour analyser la mise en œuvre de l’action publique environnementale. Je mets ainsi au cœur de l’analyse le travail comme activité (Bidet et al., 2006), avec une attention pour les objets techniques des travailleurs (Dodier, 1995) et les « scripts » d’action publique dont ceux-ci sont porteurs (Akrich, 2006).

4Dans le monde forestier, un geste technique cristallise les tensions quant aux injonctions d’augmentation de récolte et des réformes managériales : le martelage. Maillon central de l’exploitation forestière, il consiste en la désignation des arbres à couper ou à conserver. Les arbres récoltés permettent aux autres arbres de se développer en bénéficiant de davantage de lumière, d’eau et d’espace. Invisible aux profanes, cette tâche professionnelle centrale pour les gardes forestiers mobilise une expertise sur le vivant et des connaissances théoriques afin d’évaluer les arbres d’un coup d’œil (Guidoni-Stoltz, 2020) et de modeler des forêts adaptées aux changements climatiques des prochaines décennies. Jusque-là réalisé au marteau, ce travail est depuis une vingtaine d’années de plus en plus réalisé à la peinture et outillé par des appareils numériques de recueil de données, jusqu’à se retrouver parfois délégué aux exploitants de la coupe. Ces mutations discrètes font débat au sein de la foresterie publique à un moment où le réchauffement climatique, en tant que force tangible et en tant qu’il est devenu cadre d’action publique (Aykut, 2020), contraint les agents de terrain à réviser leurs pratiques professionnelles, comme l’indique Jean-Christophe cité en exergue. La manipulation du marteau ou de la peinture, socialement ancrée mais aussi dépendante des caractéristiques matérielles de l’objet, s’encastre dans des arènes professionnelle, technique et politique conflictuelles. Les débats quant à l’usage de ces instruments mettent en évidence les choix productifs et professionnels auxquels ils renvoient, mais aussi les politiques publiques dont ils permettent une opérationnalisation discrète (Lascoumes et Le Galès, 2004). Ils se distinguent des instruments à l’architecture complexe analysés par la sociologie de l’action publique environnementale, que ceux-ci soient bureaucratiques, cartographiques (Magnin, 2021) ou scientifiques (Guimont et Petitimbert, 2017), qui tendent à simplifier les qualifications du vivant. Cet article défend l’intérêt d’étudier également les objets techniques ordinaires manipulés par des agents de terrain au contact direct de l’environnement pour le transformer, voire l’exploiter. Dans le contexte d’incertitude suscité par la crise climatique, alors que la foresterie française se trouve en pleine recomposition, le martelage représente un objet idéal pour saisir l’État forestier en action.

5Du marteau à la peinture, du calepin au smartphone : comment les transformations d’un geste technique, par la substitution des objets mobilisés, nous informent-elles sur les mutations d’une profession de service public et, partant, sur la mise en œuvre de l’action publique environnementale ? Je montrerai que les changements d’outils instrumentent les orientations productivistes de la politique forestière ainsi que la réorganisation du travail : ils inscrivent ainsi le martelage dans une exploitation mécanisée et davantage déléguée aux acteurs privés. À travers la sociologie du travail des gardes forestiers et de leurs objets techniques, cet article dessine une sociologie de l’État forestier (Buttoud, 1983) au tournant de l’Anthropocène, attentive à la matérialité des forêts et à l’organisation professionnelle. Dans un premier temps, l’article expose en quoi le martelage constitue un geste technique au cœur de l’expertise située des gardes forestiers, et centrale à l’exploitation des forêts. La deuxième partie montre comment ils manipulent cette expertise pour assurer leur autonomie professionnelle, en se positionnant à la fois comme traducteurs de l’action publique forestière et porte-paroles des forêts. La troisième partie montre comment les mutations technologiques du martelage mettent en relief la force performative du geste dans la mise en œuvre de l’action publique forestière.

  • 7 Dans les forêts méditerranéennes, les hausses de températures enregistrées et prévues sont les plus (...)

6Cet article s’appuie sur une enquête menée auprès de gestionnaires forestiers de l’ONF, principalement dans deux régions forestières contrastées : les forêts vosgiennes et les forêts méditerranéennes7. Entre l’automne 2019 et l’hiver 2022, j’ai suivi dans leur quotidien des gardes forestiers, ingénieurs et personnels administratifs, et observé des tâches aussi diverses que des réunions, des journées de martelage, d’inventaire, de travail de bureau, de police environnementale, de formation, de rencontres d’élus et de réceptions de chantier. À l’appui de ces observations, j’ai réalisé des entretiens semi-directifs (dont 26 avec des techniciens forestiers publics) et analysé un corpus de sources écrites privées, institutionnelles, réglementaires et techniques. Ces matériaux s’inscrivent dans une enquête multi-niveau tenant compte des échelles européenne, nationale et régionale, menée auprès de forestiers publics et privés, de personnels administratifs et auprès de collectifs militants et syndicaux (ethnographie, 91 entretiens semi-directifs, analyse de sources écrites).

1. L’expertise située d’agents de l’État : clef de l’exploitation et de la conservation des arbres

7Le martelage constitue un geste technique « valuatif » (Vatin, 2009) : dans un même mouvement, il consiste en l’évaluation de l’état de chaque arbre dans son milieu, un choix normatif sur ce qu’il doit devenir, et la performance de ce choix en marquant l’arbre pour le préserver ou l’abattre, le valoriser. Acte qui scelle l’autorité de l’État en forêt publique, il est aussi au cœur de la juridiction professionnelle des gardes forestiers (Abbott, 1988).

1.1. Le martelage au cœur de la gestion forestière et au cœur du métier

8La gestion des parcelles forestières est une affaire de temps long au regard du contexte agricole, par exemple. La durée de vie des arbres dans les forêts exploitées peut varier d’une trentaine d’années à plusieurs siècles, selon leur destinée (bois d’énergie, d’industrie, d’œuvre, de conservation…) et la sylviculture engagée. En forêt publique, les massifs forestiers sont évalués en général tous les vingt ans par l’ONF qui définit un plan d’aménagement (figure 1). Celui-ci répond aux directives régionales et nationales d’aménagement, en accord avec les politiques forestières en vigueur. Il est réalisé en une année par un aménagiste qui est technicien ou ingénieur. Celui-ci décrit les peuplements avec l’aide des techniciens qui ont en charge la forêt ; il analyse les données, puis il propose un plan de gestion pour les vingt années suivantes, qui comprend notamment la prévision de travaux et de coupes en donnant des objectifs de récolte à l’échelle des parcelles selon des règles sylvicoles et un calendrier précis. Une fois approuvé par ses différents supérieurs hiérarchiques et les autorités réglementaires compétentes — la mairie ou les services de l’État selon qu’il s’agit de forêts communales ou domaniales —, le plan d’aménagement devient le document de référence de la gestion menée par le garde forestier. Alors que ce dernier a été associé aux étapes d’élaboration du plan, il endosse désormais la responsabilité de sa mise en œuvre. Chaque année un état d’assiette est établi : il liste les coupes à venir selon les instructions de l’aménagement, l’observation du terrain et celle du marché.

Figure 1. Séquençage de la gestion d’une forêt publique

Figure 1. Séquençage de la gestion d’une forêt publique
  • 8 Les abatteuses sont des engins forestiers motorisés massifs (entre 10 et 25 tonnes) et puissants qu (...)

9En principe, les ETF, bûcherons ou chauffeurs d’abatteuses8 qui exploitent le bois ne peuvent couper que les arbres qui ont été désignés et marqués par des agents de l’ONF. L’inverse serait considéré comme du vol de bois. La marque est issue des quatre coups de marteau infligés à l’arbre qui déterminent sa destinée économique (biodiversité, bois d’œuvre, bois énergie ou d’industrie) et celle de la forêt qui l’entoure (ses relations écosystémiques, son paysage). Dans un premier temps, le technicien dégage un morceau d’écorce à l’aide du tranchant du marteau par un mouvement vertical (le flâchis), puis il y appose le sceau du marteau avec les initiales « AF » pour « administration forestière », à hauteur de buste afin qu’il puisse être vu des collègues puis des bûcherons qui viendront exploiter la parcelle. Dans un troisième temps, le technicien renouvelle l’opération de l’autre côté de l’arbre, au pied ou « au collet » (figure 2). Ce deuxième signe permet, après la coupe, le récolement des souches, une activité quasiment disparue qui consiste à vérifier que les arbres abattus ne sont que des arbres martelés par les techniciens ou par leurs pairs. La forme de ce marquage est dépendante de la forme d’exploitation choisie. Si le bois est « vendu bord de route », exploité directement par l’ONF, il n’est pas nécessairement marqué au pied, alors qu’il l’est davantage s’il est vendu sur pied, auquel cas l’exploitation est déléguée à des exploitants privés. Le marquage de l’arbre incarne ainsi un maillon central de l’exploitation forestière, à l’interface entre les choix collectifs d’aménagement sylvicoles à l’échelle de la parcelle, dépendants des orientations de l’action publique, et l’opération concrète de coupe et de vente de bois en aval.

Figure 2. Séquence de martelage d’un arbre, au corps puis au pied

Figure 2. Séquence de martelage d’un arbre, au corps puis au pied

Photo de l’autrice, Vosges, mars 2021.

10Au centre de la gestion forestière, le martelage est régulièrement cité comme « cœur du métier » (Éric, garde forestier vosgien). L’identité professionnelle des gardes forestiers se nourrit d’un lien intrinsèque à leur triage, territoire sur lequel ils exercent un ensemble d’activités dans une relative autonomie et dont ils connaissent l’histoire. Leur présence sur le terrain est particulièrement valorisée, comme l’indique Marc, garde forestier méditerranéen : « si j’ai choisi ce métier, c’est pour être en forêt, pas pour passer mon temps derrière un écran ». En effet, les forestiers rencontrés présentent leur choix de métier comme une volonté de travailler « dans » et « pour » la « nature », sans pour autant revendiquer un engagement militant. Les techniciens issus de classes populaires exposent une enfance « à courir les champs » (Michel, 60 ans), les techniciens plus jeunes, issus des classes moyennes, évoquent des activités « des bobos de maintenant » telles que l’escalade ou la randonnée, et la volonté de « faire dans l’environnement » (Simon, 45 ans). Valorisée, la présence sur le terrain alimente une expertise ancrée et expérientielle. Celle-ci passe par des actes quotidiens de valuation dont font partie l’inventaire et le martelage des arbres. Dans le cadre du temps limité qu’ils peuvent accorder au travail de terrain — du fait de la suppression des postes, de l’augmentation des surfaces à gérer et de la tertiarisation du travail —, les opérations de martelage représentent des moments privilégiés. Toutefois, l’activité est plus ou moins fréquente dans leur emploi du temps, selon les régions et la valeur marchande du bois exploité. Alors qu’il est assuré en moyenne deux fois par semaine dans les régions d’exploitation traditionnelle telles que les Vosges, le martelage ne représente que quelques journées par an pour Simon, technicien forestier en forêt méditerranéenne. Ce dernier se propose en renfort auprès de collègues isolés en montagne, à plusieurs heures de route de son lieu de travail, et chez qui il dort : « face aux beaux sapins, on [est] trop contents ! […] C’est comme des vacances ».

11L’expertise des gardes forestiers est reconnue depuis une trentaine d’années par les cadres de l’ONF. Jusque dans les années 1980, les supérieurs hiérarchiques, « ingénieurs-travaux » ou « techniciens », participaient à toutes les opérations de martelage d’un même groupe technique, selon l’héritage de l’administration des Eaux et Forêts. Les gardes forestiers ne faisaient souvent que marteler les arbres indiqués par leurs superviseurs. Les années 1990 sont allées de pair avec une technicisation du métier : les nouvelles recrues doivent être en possession d’un brevet de technicien supérieur agricole en « gestion forestière », et au tournant des années 2000 les agents sont passés collectivement de la catégorie C à la catégorie B pour obtenir le statut de « techniciens ». Fruit d’une longue conquête d’autonomie, la pleine maîtrise du martelage, de sa décision à son exécution, en fait le cœur de la juridiction des gardes forestiers. Activité valorisée par les forestiers rencontrés pour son inscription en forêt, le martelage s’apparente au « vrai boulot » défini par Alexandra Bidet (2010, p. 116) : la « part de son activité qu’[un travailleur] souhaite vivement conserver ».

1.2. L’expression collective d’une expertise sur le vivant

  • 9 L’UT regroupe les triages (aujourd’hui une dizaine) gérés par les différents techniciens forestiers (...)

12Activité collective, le martelage réunit tous les membres d’une unité territoriale (UT)9. Au début de la journée, les gardes forestiers d’une UT se donnent rendez-vous aux abords des parcelles à marteler sur un point facile d’accès en voiture. Le garde forestier qui gère les parcelles en question commence par présenter leur histoire, leur structure, leurs limites et leur topographie. Puis il donne des indications sur l’essence-maître (l’espèce d’arbre la plus répandue) et les choix de sylviculture à opérer. Enfin, il expose le contexte immédiat et les consignes relatives au mode de désignation. À l’occasion d’une journée de martelage dans le massif vosgien, Gérald présente le programme :

  • 10 Les chablis sont les arbres renversés ou brisés du fait d’accidents climatiques (tempête, neige).

« Bon, ici, comme vous voyez, on n’est pas dans les Vosges pour rien. C’est majoritairement du sapin sur sol gréseux. Vous trouverez quelques pins sylvestres mais ils sont plutôt en mauvaise posture, dépérissants, comme celui derrière vous. Et ensuite, il y a quelques paquets de hêtres mais on évite d’y toucher. On est sur une coupe chablis après les coups de vent qu’il y a eu10. Donc on traite principalement les chablis, et le sapin en sylviculture irrégulière, c’est écrit dans l’aménagement. On martèle ce qui part en bois d’œuvre au marteau, et pour les chablis on fait ça à la peinture rouge » (Extrait de carnet de terrain, mars 2021).

13Après avoir écouté les consignes relatives à l’avenir de la parcelle, les collègues en discutent : « tout le monde amène son grain de sel, amène son avis » (Denis, garde forestier vosgien), ce qui permet de se mettre d’accord sur le sens donné aux consignes. Ensuite, la virée peut commencer (figure 3). Les gardes (entre 5 et 8) s’équipent d’une bombe de peinture, de leur marteau, de leur compas forestier et avancent progressivement. En ligne, séparés de 5 à 10 mètres les uns des autres, ils balayent une parcelle après l’autre. Arbre par arbre rencontré, ils choisissent ceux à couper ou à conserver, ils les marquent à la peinture ou au marteau puis crient les informations à leur propos (essence et diamètre). Pour désigner un hêtre de 30 centimètres de diamètre par exemple, ils crient « feuillard, 30 » afin d’être mieux entendus des collègues éloignés. Un pointeur (le chef d’UT ou le garde le plus âgé) les devance ou les suit avec un calepin pour référencer les arbres martelés. Il leur répond en répétant leur appel et il inscrit un point dans un tableau représentant les essences en lignes et les diamètres et qualités en colonnes.

Figure 3. Représentation schématique d’une virée de martelage

Figure 3. Représentation schématique d’une virée de martelage

14Le façonnage de la forêt par le martelage est collectif : il donne lieu tout au long de la journée à des coups d’œil furtifs, à des discussions ou à une oreille attentive au son du martelage entre collègues. La fréquence des cris et les diamètres annoncés permettent aux gardes de se situer spatialement et techniquement vis-à-vis de leurs pairs, en prenant en considération dans leur jugement les actions des autres :

« On se rend compte si on prélève trop ou pas, si on avance trop vite ou pas et quel genre d’arbres est prélevé. Ça permet de voir les sensibilités des collègues, mais surtout ça permet de s’ajuster ! » (Jean-Pierre, garde forestier méditerranéen).

15De plus, le pointeur peut synthétiser les informations sur sa fiche et donner des indications à ses collègues. Pour les forestiers qui avancent dans la virée, la forêt où ils se trouvent n’est pas un lieu figé à finalités esthétiques mais un milieu en train de se construire, chargé d’activités humaines et autres qu’humaines, un « taskscape » (paysage d’activités) au sens que lui donne Tim Ingold (1993). Dans l’interaction avec le monde vivant qui les entoure et leur donne des indications sur la mémoire anthropisée des arbres, les techniciens forestiers donnent sens à ce qu’ils voient au moyen de connaissances à la fois situées et théoriques. La position adoptée revient le plus souvent à lever la tête en l’air, le regard dirigé vers le houppier de l’arbre, vers les ramifications au-dessus du tronc (figure 4). Ils estiment ainsi sa hauteur « à dire d’expert » et surtout la couleur et la densité de ses feuilles ou aiguilles qui indiquent sa résilience face au climat. Les événements climatiques sautent aux yeux du forestier, surtout ceux mentionnés par le collègue en début de matinée (branches cassées des chablis) et les dépérissements (manifestés par les houppiers de sapins rougis que l’on sait dus aux sécheresses). Suivant les consignes de martelage, les collègues concentrent leur regard sur une ou deux essences majoritaires, les arbres « structurants », souvent les plus anciens, et les arbres qui se distinguent. Il peut s’agir d’arbres porteurs d’habitats pour la faune ou les insectes (identifiables par des cavités, des nids), ou encore d’arbres en danger qui risquent une perte de valeur marchande ou qui présentent un risque pour les usagers de la forêt. Si un arbre, en bonne ou mauvaise santé, retient l’attention du forestier, celui-ci mesure son diamètre à l’aide d’un compas forestier à hauteur de buste.

Figure 4. Évaluation d’un sapin

Figure 4. Évaluation d’un sapin

Photo de l’autrice, Vosges, mars 2021.

16En plus de prendre en compte les caractéristiques intrinsèques de l’arbre, les forestiers évaluent sa position dans son milieu. Ils s’intéressent à « l’ambiance forestière », c’est-à-dire à la répartition des arbres dans l’espace, au niveau d’hygrométrie, au caractère ombragé ou exposé du lieu : à son microclimat. Elle est estimée à dire d’expert, sans instrument de mesure : « c’est subjectif », estime Léa, 25 ans, ingénieure méditerranéenne. De plus, le passé lointain des forêts est toujours inscrit dans leur paysage actuel, sous forme de signes parfois discrets (Glinel, 2023b). Les décisions sylvicoles passées, les traces d’exploitation, s’estompent quand la végétation reprend ses droits et finissent par devenir invisibles aux yeux des passants. La quête de prises se fonde sur les « repères » issus du « dépôt d’information dans un objet qui peut être facilement déchiffré par un interprète humain » (Bessy et Chateauraynaud, 1995, p. 244). Dans le cas des forêts, la matière vivante étant influencée par des contraintes anthropiques, météorologiques et stationnelles fortes, au dépôt d’informations techniques (telles qu’une souche marquée demeurée après abattage) s’ajoute une nouvelle matière vivante (de la mousse, de jeunes arbres, certaines espèces de graminées ou de fougères). La perception de la forêt est configurée en réseau. Sol, topographie, hygrométrie, champignons, petite végétation, arbres environnants selon leur taille et leur essence : ces éléments participent à déterminer le destin des arbres à conserver, pour la biodiversité ou pour une exploitation future, et celui des arbres à couper.

17À l’affût d’indicateurs sur la gestion passée de la parcelle pour expliquer l’état des arbres, le garde forestier développe aussi une certaine empathie avec l’arbre sur lequel il porte son attention, dans le sens où il se met « à la place de » ce dernier : que se passe-t-il si je coupe cet arbre à côté ? Va-t-il apporter de la lumière ? Détériorer l’ambiance forestière en asséchant le sol ? Va-t-il permettre aux semis naturels de se développer ? Trop favoriser l’apparition de branches ? En sylviculture irrégulière de hêtraies-sapinières, conserver les hêtres permet de « faire de l’ombre aux petits sapins ». Le forestier anticipe également les comportements des opérateurs en forêt — comment l’ETF pourra-t-il sortir l’arbre de la parcelle sans abîmer les autres ? — et ceux des promeneurs — cette branche morte est-elle proche du sentier ? Risque-t-elle de tomber ? En passant de la théorie à la pratique, le martelage consiste à décider du sort d’arbres particuliers et non d’une forêt générique. Pour paraphraser Liliana Doganova (2024) à propos des forestiers ingénieurs du XIXe siècle, la question n’est pas de savoir quand on devrait couper un arbre, mais quand on devrait couper cet arbre. Alors même qu’ils sont les artisans essentiels d’une sylviculture rationalisée, héritée de l’administration des Eaux et Forêts critiquée par James C. Scott, les techniciens forestiers mettent en œuvre à cette fin ce que celui-ci appellerait la mètis, c’est-à-dire un ensemble de savoirs situés, servant la ruse d’acteurs marginaux. Or, fondée sur la matière avec laquelle les forestiers sont en contact à répétition, l’expertise de ces agents de l’État relève de compétences et de savoirs qui ne peuvent être acquis que par l’expérience dans un environnement instable (Scott, 1998, p. 313). Elle se manifeste dans les capacités relationnelles avec le vivant, médiées par les traces du travail des autres. La nécessité d’adapter les décisions politiques et les choix d’aménagement aux cas particuliers à l’échelle de l’arbre, sans retour en arrière possible, alimente le rôle discrétionnaire des gardes.

2. Traduire l’action publique dans l’exploitation : l’autonomie professionnelle en question

18Depuis une vingtaine d’années, l’instabilité issue des changements climatiques, des injonctions d’augmentation de récolte et des réformes organisationnelles met en lumière les ressorts de l’autonomie professionnelle des forestiers. Ces derniers ont pour point commun de se définir comme des porte-paroles (Callon, 1986) des forêts vis-à-vis de leur hiérarchie et de l’écosystème économique forestier. Ce porte-parolat représente à la fois un élément essentiel de leur identité professionnelle et une condition essentielle selon eux à la traduction de l’action publique.

2.1. Face aux incertitudes climatiques et aux injonctions productivistes : des traducteurs d’action publique…

  • 11 ONF, « Bulletin sanitaire mensuel », 31 mai 2023, 13 pages.

19La mise en œuvre du martelage des coupes prévues par les aménagements rencontre deux obstacles. Premièrement, elle fait face à ce que j’appelle le « climat subi » : les forestiers vivent l’« urgence climatique » comme un ensemble de dépérissements conséquents et inattendus au sein des forêts françaises qui entraînent des incertitudes quant à la démarche à adopter. Les coupes prévues à l’état d’assiette sont ajournées ou reportées, pour ne pas renforcer l’affaiblissement des massifs, pour faire face à une croissance des arbres moins rapide que prévu ou pour ne pas surcharger les marchés du bois déjà saturés par les produits accidentels. Issus de coupes sanitaires, d’incendies ou de tempêtes non prévues par les plans d’aménagement, ces bois représentent le tiers des récoltes de l’ONF entre 2020 et 202111. Par exemple, entre 2018 et 2021, la crise des scolytes a projeté 19 millions de mètres cubes d’épicéas sur le marché de l’Est de la France, soit l’équivalent de la moitié d’une récolte nationale annuelle. Certaines équipes ont fait face à cette crise sans connaître encore d’attaques de ces insectes sur leurs forêts : les prix de l’épicéa et du sapin ayant décliné, les agences épargnées ont retardé de deux ans leurs martelages pour ne pas brader leur bois.

  • 12 ONF, 2016, « Contrat d’objectifs et de performance 2016-2020 entre l’Office national des forêts (ON (...)

20Or, les changements climatiques servent également de justification pour augmenter la récolte en bois afin d’optimiser le stockage de carbone. Le bois constituerait en effet un matériau et une énergie « renouvelables » qui, en se substituant aux énergies et matériaux fossiles, permettraient d’émettre moins de gaz à effet de serre et de stocker du carbone issu de la photosynthèse dans des produits de longue durée. Le Plan National Forêt Bois, qui fixe les objectifs de la politique forestière nationale tous les dix ans — dont les volumes de récolte —, prévoit une augmentation entre 2016 et 2026 de 12 millions de mètres cubes. En forêts publiques, le contrat d’objectifs et de performance entre l’ONF et l’État pour la période 2016-2020 vise la commercialisation de 14 à 15 millions de mètres cubes12. L’augmentation des récoltes trouve une déclinaison dans les documents de cadrage des aménagements par la « dynamisation » de la sylviculture. Or, l’ONF commercialisant déjà 35 % des volumes de bois nationaux alors qu’il ne gère que 25 % des surfaces forestières, les marges de manœuvre sont limitées, ce qui alimente le sentiment mêlé d’incompréhension et d’incertitude des gardes forestiers.

21Afin d’éclairer leur décision sur le sort des arbres à marteler, les techniciens forestiers confrontent leurs observations à des savoirs théoriques acquis lors de leur formation initiale et au moyen de la formation continue. Face aux crises sanitaires non anticipées par l’aménagement, les savoirs appris à l’école ne sont pas suffisants. Confrontés au réchauffement climatique, aux manifestations de dépérissement, les gardes se rapportent aux recommandations sylvicoles des correspondants du département Santé des forêts du ministère de l’Agriculture et des responsables du service forêt qui relaient les travaux de la recherche et développement. Surtout, ils se réfèrent à leurs expériences d’événements sylvicoles semblables et à celles de leurs pairs. Ces dernières représentent l’essentiel des formations dispensées par les associations professionnelles, les syndicats et les services forêt (bi-)départementaux. Comme l’a montré Frédéric Goulet (2013) à propos des collectifs de semis direct dans le monde agricole, le partage d’expériences trouve un support idéal dans les sorties de terrain, qu’il s’agisse de « tournées forestières » formalisées ou de simples journées de martelage. Lors de la virée, les collègues se demandent conseil sur des cas particuliers, comparent les arbres qu’ils évaluent à d’autres rencontrés sur leur propre triage. Les martelages sont également l’occasion de juger du travail des autres, pour soi-même ou en aparté avec le collègue d’à côté. Enfin, le midi, tout en partageant nourriture et boissons, les gardes forestiers discutent de leur quotidien et dressent le bilan de la matinée. La commensalité, centrale lors des jours de martelage, apporte non seulement des moments privilégiés de sociabilité, mais surtout des moments de politisation, au sens que Jacques Lagroye donne à ce terme (2003, p. 360-361 et p. 370). L’espace de travail devient un espace politique où les gardes forestiers requalifient leurs activités en même temps que cette requalification transforme leurs pratiques. Les forestiers, porteurs ou non d’un engagement écologiste ou syndical, abordent les problématiques communes relatives aux réformes organisationnelles, aux actualités syndicales, aux difficultés rencontrées par les forêts qu’ils gèrent et aux choix sylvicoles à réaliser. Les discussions, souvent animées par des représentants syndicaux, aboutissent à des définitions communes du « travail bien fait » ou à une amplification des débats (Glinel, 2023b). L’espace-temps du martelage est un moment de définition politique de l’identité professionnelle des gardes forestiers, groupe relativement « marginalisé » par rapport au corps dominant des ingénieurs forestiers (Pitti, 2023), en même temps qu’il importe des débats issus de l’arène publique où les syndicats s’expriment. Surtout, la politisation du travail s’incarne dans les gestes, par la sélection des arbres et l’outillage choisi (Pruvost, 2015).

  • 13 Cette approche est également nommée sylviculture irrégulière pour les peuplements composés d’arbres (...)

22La mise en relation des circonstances perçues avec des connaissances théoriques permet d’anticiper fictivement, l’instant de quelques secondes, un morceau de forêt dans un climat réchauffé. Or, les forêts françaises représentent des espaces soumis à des définitions normatives antagonistes, y compris au sein de l’arène professionnelle. La définition des politiques nationales ainsi que leur déclinaison dans la gestion par les directions d’aménagement et les notes de service sont issues de débats entre écoles sylvicoles, qui proposent toutes une vision productive de la forêt, mais mobilisent des définitions du travail différentes. Cela se traduit d’une part par une approche « dynamique » retenue par les politiques publiques qui répond aux changements climatiques en augmentant les récoltes et en anticipant le remplacement des arbres potentiellement fragiles, et d’autre part par une approche dite « proche de la nature », qui parie sur leur résilience en conservant leur canopée par une sylviculture arbre par arbre13. Celle-ci, appliquée dans une partie des forêts publiques, est aussi celle défendue par les syndicats de l’ONF et les organisations écologistes associées ; elle nécessite une présence active sur le terrain, donc des gardes forestiers avec des triages à gérer plus petits. Ces débats qui se résolvent dans les aménagements s’actualisent dans les martelages selon des subtilités individuelles. Des aménagements planifiant une gestion dynamique peuvent être amendés par des techniciens qui martèlent moins d’arbres ou désignent des arbres pour leur conservation. Au contraire, des parcelles en sylviculture « proche de la nature » peuvent être retouchées à la marge par des techniciens peu convaincus qui martèlent plus d’arbres que prévu.

23Le débat technique non résolu au sein de l’arène professionnelle et exposé dans l’arène publique polarise les positions sylvicoles. La suppression d’effectifs et la réorganisation des unités de travail déstabilisent les collectifs de martelage, composés de techniciens qui ont moins d’occasions de se rencontrer, d’échanger, et de construire une culture de travail commune. Au cours des entretiens, des forestiers font état de l’accroissement des tensions. C’est le cas de Laurent, garde forestier fonctionnaire en Lorraine :

« Avec la réorganisation de 2021, deux UT ont été fusionnées, et ça se passe mal entre les deux équipes. De mon UT d’origine, il y a trois départs en retraite, on est seulement quatre à rejoindre les autres. […] Il y a des histoires de fou ! Des mecs qui repassent dans les martelages, t’imagines ?
— Comment ça ?
— C’est surtout sur les arbres bio : presque ça s’insulte ! Il y en a un, il repasse dans les arbres après le martelage, parce qu’il est pas d’accord ! ».

24Les arbres « bio » — pour « biodiversité » — sont marqués pour être conservés parce qu’il s’agit d’arbres morts ou vifs considérés de forte valeur écologique. Leur marquage facultatif est signe d’une sensibilité « conservatrice ». Les tensions dans l’UT de Laurent tiennent à la nouvelle composition de son équipe passée de 7 à 13 techniciens, après la fusion de deux équipes porteuses d’histoires collectives et sylvicoles différentes. L’une se réclame d’une approche « proche de la nature », et l’autre s’y montre réticente : leurs règles de l’art du martelage diffèrent. La politisation du travail qui s’exprime dans ces tensions se traduit également dans la défense de la juridiction professionnelle des forestiers qui se revendiquent porte-paroles des forêts.

2.2. … ou des porte-paroles des forêts ?

  • 14 En 2008, les syndicats avaient appelé à la grève pour lutter contre les effets à l’ONF de la révisi (...)

25Le geste technique, maîtrisé par l’agent souverain dans sa décision et exclusif dans sa réalisation, peut devenir un acte de résistance vis-à-vis des orientations sylvicoles hiérarchiques et une affirmation d’autonomie professionnelle. À l’échelle individuelle, beaucoup de techniciens forestiers aiment témoigner à propos d’arbres, souvent anciens et de gros diamètre, qu’ils ont décidé d’épargner malgré les consignes ou de marquer en « bio ». Le martelage peut également devenir un répertoire d’action quand les syndicats appellent à refuser de marteler, comme ça a été le cas en 200814. Enfin, cette résistance s’exprime dans le travail lorsque le martelage est utilisé comme argument empirique en faveur d’une révision du plan d’aménagement.

26Le cas fourni par Marc, garde forestier en forêt méditerranéenne, est exemplaire. Dans le triage dont il a la charge, un document d’aménagement réalisé une dizaine d’années plus tôt surestime les récoltes en suivant les préceptes d’une sylviculture « dynamique » qui amène à couper beaucoup d’arbres pour faire pénétrer davantage de lumière et encourager la régénération. Dans ce cas, cela va de pair avec la pénétration de la chaleur sur des sols montagneux peu fertiles et le dépérissement des sapinières. Avant que la direction de l’agence ne prenne les dispositions nécessaires pour réviser l’aménagement, la première variable d’ajustement du forestier a été le martelage. La mise en série des fiches de martelage lui a servi de preuve afin de rallier à sa cause le chef du service forêt, « cadre intermédiaire » vis-à-vis de la direction générale.

« Le service forêt, ils ont depuis Paris des injonctions pour alimenter la filière bois […] en disant : “il faudrait qu’il y ait plus de bois donc il faudrait qu’on en cherche plus”. […] La coupe de l’an passé, elle était prévue à 90 mètres cubes par hectare, on en a sorti 50 mètres cubes.
— Comment tu l’expliques ?
— Je dis qu’il n’y a pas de bois, c’est tout.… C’est le martelage ».

27Outre une suspicion vis-à-vis des objectifs de récolte et de la direction de l’ONF, cet extrait exprime une croyance partagée dans le milieu : le réalisme forestier. C’est la forêt qui guide les choix. Cette revendication renvoie à la dialectique identifiée par Florent Schepens (2005) dans le rapport des bûcherons au risque, entre la « forêt omnipotente » et le « professionnalisme », qui détermine la survenue des accidents. Dans le cas présent, ce réalisme forestier sert la valorisation de l’expertise située des agents. C’est ce qu’illustre Michel dans les forêts vosgiennes du début des années 2000. La révision de l’aménagement d’une forêt « traîne » un peu. Les « gens de terrain » (ses collègues et lui) s’opposent au plan d’aménagement :

« On a toujours essayé de minimiser un peu les prélèvements parce que, c’est pas qu’on est conservateurs, mais on a toujours eu le sentiment qu’on ne voulait pas gâcher la forêt [même si] ce qu’on prélevait dans la forêt, c’était notre gagne-pain ! […] L’ONF à l’époque commençait déjà à avoir des difficultés financières. Et il demandait des prélèvements assez importants de manière à pouvoir un peu combler son déficit. Ce qui nous a donné raison, en définitive, ce sont les martelages comme ils étaient pratiqués. On ne minimisait pas spécialement les prélèvements ! Dans les martelages on prend les arbres qu’il faut prendre : je n’ai ja-mais retenu mon marteau. J’ai fait de la sylviculture “au pied de la lettre” mais bon voilà il y a des parcelles, on ne peut pas prendre du volume, parce que c’est trop clair, parce qu’il n'y a pas assez de matériel sur pied… [sinon] on met en jeu la vie de la parcelle ».

28En déclarant une forme de professionnalisme cohérente avec les règles de l’ONF (suivant la sylviculture « au pied de la lettre » et considérant la forêt comme un espace productif), Michel sous-entend que la forêt s’explique pour elle-même. Il met en avant un principe de « libre association » essentiel à l’alliance entre les forêts et les gardes forestiers qui cherchent à se faire porte-paroles de celles-ci vis-à-vis des cadres intermédiaires de l’ONF (Callon, 1986). Les gardes forestiers, tout en soulignant leur rôle dans l’exploitation, tirent leur vertu d’un désintéressement affiché à l’égard des principes de coût et d’efficacité des « injonctions de Paris ». En disant marteler « en âme et conscience », ils tentent d’affirmer une forme de régulation autonome de leur travail (Reynaud, 1988), vis-à-vis des prescriptions politiques et sylvicoles. Cette exploitation de leurs marges de manœuvre sur le terrain n’est pas étonnante pour ces « professionnels dans l’État » (Bezes et al., 2011). Elle tire encore plus de force du contexte instable et du caractère performatif du martelage qui, en orientant le destin sylvicole d’une parcelle ou d’un massif particulier, permet de réaffirmer le pouvoir des gardes forestiers sur les forêts. Dès lors, l’enjeu de définition des contours de l’activité et de choix des outils utilisés se renforce.

3. Substituer les objets : de nouveaux scripts pour une nouvelle politique forestière ?

29Lors d’une formation technique à l’automne 2022, Erwan, 32 ans, se plaint des nouvelles conditions de martelage : « on a trop de choses : une main avec le portable, une avec la bombe [de peinture], une avec le compas ! ». Dans l’équipement des gardes forestiers, deux objets techniques ont progressivement fait leur apparition depuis le début des années 2000 : le terminal de saisie (aujourd’hui smartphone) et la bombe de peinture. Le premier est venu remplacer le rôle du pointeur, la seconde est venue se substituer au marteau. Apparus au début des années 2000, ces outils ont peiné à s’installer dans le quotidien forestier public. Discrètes, ces mutations technologiques sont pourtant porteuses de « scripts » (Akrich, 2006), de choix productifs et de définitions normatives du travail relevant des réformes organisationnelles et d’un modèle de gestion productiviste.

3.1. Du pointeur au smartphone : les nouveaux contours du collectif

  • 15 À propos des modes de vente de bois de l’ONF, voir l’étude de Gérard Marty (2010).

30Depuis une dizaine d’années, les techniciens forestiers sont invités à utiliser un terminal de saisie (TDS), et progressivement depuis cinq ans leur smartphone de travail sur lequel est installée une application, afin d’inscrire directement les informations relatives aux arbres qu’ils martèlent (hauteur, diamètre, essence et qualité — « accidentelle » ou de sylviculture normale). Ces informations permettent d’estimer le volume de bois qui sera prélevé et de le communiquer aux acheteurs15. Au niveau national, ces informations permettent aussi d’établir les statistiques relatives à la récolte de bois et à l’état de santé des forêts publiques. Le TDS permet de centraliser et de géolocaliser ces informations, sans besoin qu’un agent ne prenne le temps de les recenser a posteriori sur le logiciel interne à l’ONF. Il suffit, à la fin du martelage, de connecter les appareils avec celui du technicien gestionnaire de la parcelle qui centralise les données. Certains techniciens, y compris en fin de carrière, ont accueilli favorablement cette mutation technologique :

« Tu vois, là, il faut que je cherche dans chaque colonne, tu sais quand on a l’habitude, ça va aussi vite avec le TDS. […]
— [toc] 30 !
— 30 ! […]
— Moi j’étais plus partisan d’être un peu moderne pour faire des économies de personnes. Parce que c’est une contrainte, de repasser son temps à comptabiliser, recopier. Faut oublier ça ! On est capables de clôturer un truc sur le smartphone et de l’envoyer aussitôt après le martelage, et le soir même c’est dans le serveur » (Carnet de terrain, Vosges, mars 2021 ; échange avec Jean-Michel, technicien forestier, 60 ans, ici pointeur).

  • 16 RDVT 10, 2005, « Déploiement des compas enregistreurs à l’ONF : faisons le point », p. 12-16.

31Cette innovation s’inscrit dans le mouvement plus général d’informatisation du travail et d’adoption de techniques de gestion type « reporting » qu’ont connu les services publics (Jeannot et Guillemot, 2010). Au début des années 2000, elle accompagne la prise en charge de tâches administratives à l’ONF par les agents techniques. La quête d’informatisation des tâches de pointage est ancienne : dès 1991, l’ONF développe un appel d’offres pour l’achat de compas forestiers électroniques afin d’enregistrer les informations aujourd’hui saisies dans le TDS. En 2005, un article de la revue technique interne à l’ONF est consacré au déploiement de cet outil au lendemain des tempêtes de 199916. Le martelage y est présenté comme « une activité qui pèse lourd dans le planning ». Le dispositif vise trois objectifs : économiser « la tâche de pointeur », considérée comme « fastidieuse et peu valorisante, [qui] immobilisait un personnel pendant la durée du martelage » ; fluidifier la transmission d’informations entre services ; permettre l’obtention d’un bilan de martelage « en sortie de parcelle ». L’autrice et les auteurs de l’article font état d’un gain de productivité substantiel (15 à 20 %), mais aussi de la méfiance des agents. En qualifiant le pointage comme ce qui s’apparente à du « sale boulot » (Hughes, 1996), l’établissement entend gagner du temps de personnel pour le réorienter vers du martelage effectif tout en supprimant des postes. L’activité était auparavant déléguée au personnel administratif, principalement féminin.

32Seulement, le pointage n’est pas toujours perçu comme du « sale boulot » ou comme pénible. La substitution du calepin du pointeur par le smartphone est une innovation qui peine à se faire accepter. C’est ce qu’illustre le cas de l’agence où Christine, ingénieure de 55 ans, est cheffe de service forêt. En novembre 2021, elle organise des formations pour l’utilisation des smartphones, « alors qu’on n’a pas encore sorti les TDS des cartons depuis 2012 : les gars n’en voulaient pas ! ». Les opposants à l’outil craignent une « perte du collectif » du fait de ne plus pouvoir se situer vis-à-vis de leurs collègues par les appels ; ils redoutent aussi le caractère personnel des données envoyées, donc le possible contrôle des choix de martelage, bien qu’aujourd’hui les fiches de martelage ne soient pas évaluées et contrôlées individuellement :

« Avant, ça restait plus ou moins anonyme. En arrivant à la fin de la parcelle, on était capables de dire le volume qu’on avait martelé pour la parcelle, mais on n’était pas capables de le dire par personne. C’est là que ça devient dangereux ! […] Il y a ceux qui martèlent plus fort, moins fort… c’est ça qui fait la diversité d’une forêt ! » (Robert, RUT vosgien, 60 ans, non syndiqué).

33Les arbitrages quant à l’utilisation de ces outils numériques ne tiennent pas à l’âge des techniciens, mais à la politisation de leur collectif. Jean-Michel et Robert ont débuté leur carrière à la fin des années 1970, et alors que le premier n’a jamais été syndiqué, l’UT dirigée par le second est réputée avoir été active dans les mobilisations syndicales. Toutefois, l’engagement syndical n’explique pas seul ces arbitrages : l’UT précédente de Laurent (voir supra, 2.1.), où la majorité des collègues sont syndiqués et suivent une sylviculture « proche de la nature », a accueilli favorablement des outils numériques similaires dès le début des années 2000. Alors que le pointage numérique est aujourd’hui majoritaire, le pointage traditionnel n’a subsisté que dans les équipes dont la stabilité dans le temps a nourri la socialisation politique et l’interconnaissance. En effet, la résistance au TDS nécessite que les techniciens s’organisent pour accepter que l’un d’entre eux rentre manuellement les données de martelage dans le logiciel sur l’ordinateur. Après le départ en retraite de Robert et de deux de ses collègues, leurs remplaçants contractuels sont passés au TDS.

  • 17 Les personnels titulaires de la fonction publique représentent en 2022 47,4 % des effectifs totaux (...)

34Alors que l’action technique « socialise » et identifie les agents au groupe professionnel des gardes forestiers (Sigaut, 2009), l’individualisation du pointage implique un isolement sur le terrain et la perte d’un façonnage collectif des arbres et des forêts. C’est la raison pour laquelle la plupart des équipes continuent d’« appeler » tout en utilisant les smartphones. Néanmoins, sur un terrain où ils conservaient leur autonomie professionnelle, avec cet objet, les agents perdent une ressource de coordination autonome du geste productif (Reynaud, 1988). Dans un contexte où se succèdent les réorganisations du travail et où croît la part de travailleurs de droit privé17, la possibilité d’une traçabilité des choix personnels menace les contours d’une juridiction professionnelle longuement constituée.

3.2. Du marteau à la peinture : la traduction d’une foresterie publique qui s’intensifie et se privatise ?

  • 18 L’existence des marteaux forestiers est attestée par des ordonnances royales depuis le XIVe siècle (...)

35Comme son nom l’indique, le martelage est effectué originellement à coups de marteau forestier. Bernard Conein (1997, p. 25) définit le marteau comme un objet manipulable dont « la forme […] livre des informations pour la manipulation (saisie) ou l’exécution (frappe) ». Dans le cas forestier, cet outil est constitué d’un côté d’une hachette, et de l’autre du sceau « AF » inscrit en lettres gothiques (figure 5). L’estampillage de l’arbre aux initiales de l’administration forestière indique que le droit de coupe de l’arbre est placé sous l’autorité de l’État. Quoique l’ONF ne soit pas une « administration » mais un EPIC, les initiales « AF » ont subsisté, héritage de l’administration des Eaux et Forêts18. L’inscription confère aux marteaux un statut spécifique : le Code forestier précise que « l’empreinte de ces marteaux particuliers est déposée au greffe du tribunal judiciaire de Paris » (article R161-4). Un garde forestier qui, avec ses collègues, le conserve sous coffre-fort, résume : « ça a la même valeur qu’une planche à billets ». Ces objets techniques ont un sens dans l’arène professionnelle pour les gardes forestiers et dans leur interaction avec les ETF, mais aussi dans une dimension institutionnelle : ils incarnent la souveraineté de l’État sur son territoire. Le geste technique renvoie au « double corps » des forestiers (Dubois, 1999). Ces derniers se font « incarnation » de l’autorité de l’État en décidant du sort de chaque arbre, et en pouvant émettre un jugement légitime pour le compte de celui-ci sur le travail effectué par les opérateurs privés. C’est dans un deuxième corps que se niche l’expression de leur expertise, de leur autonomie pratique sur cette tâche précise (Eyal, 2013) orientée par leur socialisation professionnelle.

Figure 5. Marteau forestier de chablis

Figure 5. Marteau forestier de chablis

Photo de l’autrice, Vosges, janvier 2020.

36La marque laissée par le marteau s’assimile à une signature au sens que lui donne Béatrice Fraenkel (2007, p. 109-110) : un « énoncé isolé », « non prononçable » dont la « force performative » est associée à « l’endroit où elle est apposée ». De même que c’est par la signature qu’un acte juridique est authentifié, que son contenu est ainsi performé, c’est par le marquage de l’arbre que ce dernier passe sous le contrôle de l’ONF. Cet acte a la particularité de demeurer anonyme : on ne peut identifier qui a signé, ce qui dissout la responsabilité individuelle dans le collectif. Toutefois, la signature est par définition traçable. Si le TDS inscrit le martelage dans une forme de traçabilité numérique, l’information étant directement reliée au service chargé de la commercialisation du bois, la marque au marteau trace l’emprise de l’ONF. À l’heure où le marteau devient peinture, l’identité de la trace est plus floue, et le martelage devient « désignation ».

  • 19 Inventaire forestier national, « L’inventaire forestier », n° 2, décembre 2003.

37À l’issue des tempêtes de 1999, les équipes de l’ONF affrontent deux difficultés majeures. D’une part, les tempêtes ont mis à terre entre 140 et 177 millions de mètres cubes de bois que les agents doivent exploiter rapidement parce qu’il risque de se détériorer : ils doivent marquer un nombre considérable d’arbres tombés en chablis19. D’autre part, les tempêtes annoncent, avec un effondrement du prix du bois, puis la première réforme d’ampleur de l’EPIC en 2002, une réduction massive des effectifs de personnel de terrain :

« La peinture est devenue un sujet parce que mécaniquement, les gars sont moins nombreux et ils se retrouvent avec plus de bois à marteler » (Pierre, 60 ans, ancien directeur d’agence départementale de l’ONF).

38Dans un tel contexte, la peinture déjà utilisée en forêt privée, a priori plus rapide d’exécution et moins pénible, se présente comme une solution. À la suite de mobilisations syndicales, une étude a été réalisée en 1998 pour le Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) de l’ONF afin de mettre en évidence l’ampleur des risques musculo-squelettiques liés aux marteaux (tendinites notamment). Un groupe de travail est déployé en interne au début des années 2000 afin de réformer les « modes de marquage » et d’explorer les possibilités de la peinture. Il résume ainsi sa mission :

« Réduire la pénibilité de la désignation des coupes, tout en maintenant voire améliorant son efficacité, est une question récurrente. Elle se pose avec d’autant plus d’acuité que l’on promeut une sylviculture dynamique et que la charge individuelle liée au marquage des arbres s’intensifie. De plus, compte tenu des écarts de volume d’un arbre à l’autre et des variations de valeur du volume unitaire, le martelage d’une tige représente un enjeu économique variant de un à plusieurs milliers, alors que son coût est relativement constant. Enfin, l’évolution des modes de désignation se comprend assez naturellement dans le prolongement de la modernisation de nos structures et de nos procédures » (ONF, 2004, « Modes de désignation des coupes », Rendez-vous techniques, n° 4, p. 4).

39L’établissement cherche « la réalisation d’une marque à la fois visible et difficilement reproductible » — afin de conserver les propriétés du marteau, mais aussi la réduction du poids et du coût pour répondre aux risques de pénibilité et aux exigences budgétaires des ministères de tutelle. Le prix de vente du bois varie de quelques euros par mètre cube pour du bois d’éclaircie destiné à du chauffage à quelques milliers d’euros pour du chêne utilisé en tonnellerie, par exemple. Or, la paie des agents n’est pas indexée sur la valeur du bois récolté.

40Si le marteau demeure emblématique du métier de forestier, il est remplacé peu à peu par la bombe aérosol de peinture rouge. Utilisée au début pour désigner par un trait des arbres de faible valeur destinés à produire du bois-énergie ou du papier par exemple (figure 6), elle sert par la suite à marquer les « arbres bio » en dessinant un triangle pointé vers le bas à la peinture chamois. Enfin, la peinture se généralise pour le marquage de tous les bois. Afin d’indiquer du futur bois d’œuvre, une tache ronde de peinture est appliquée, et double dans certains cas la marque du marteau toujours utilisé pour désigner les arbres qui ont une forte valeur économique, et tendanciellement là où la sylviculture déployée se réalise pied à pied.

Figure 6. Hêtres marqués à la peinture en futaie régulière

Figure 6. Hêtres marqués à la peinture en futaie régulière

Hêtres marqués à la peinture rouge (premier plan et à droite) dans le cadre d’une éclaircie au profit du chêne de plus gros diamètre situé au second plan

Photo de l’autrice, Perche, avril 2023.

  • 20 FCBA, 2019, « Parc national d’engins forestiers et taux de mécanisation de la récolte en 2018 ».

41Cependant, la peinture ne fait pas l’unanimité. D’une part, ses opposants la considèrent comme un instrument porteur d’un script de sylviculture « dynamique » — comme l’indiquaient également les ingénieurs de la mission cités plus haut — qui incite les agents à désigner davantage d’arbres. Quand je demande à Marc pourquoi il privilégie le marteau à la peinture, il me répond : « le problème de la peinture, c’est très simple. Ça fait moins mal au bras, alors tu martèles plus ». 800 kilomètres plus loin, au cours d’une tournée forestière vosgienne, un garde expose un constat similaire à ses collègues : « on n’a jamais autant tapé de charmes depuis qu’on est passé à la peinture ! ». Pour cause, le charme est une essence feuillue réputée pour la dureté de son bois. Dès lors, le choc de la percussion du marteau sur la matière ligneuse entraîne des vibrations particulièrement fortes dans le bras des forestiers. Ils considèrent ainsi le marteau comme un outil de régulation, manifestation du réalisme forestier identifié dans la partie précédente. Prolongement de la main (Leroi-Gourhan, 1965), l’outil propage la douleur et limite le choix du martelage. Instrument de la dynamisation de la récolte, la peinture est devenue indispensable à la mécanisation de l’exploitation. Les bûcherons équipés de tronçonneuses ayant laissé la place, dans la moitié des chantiers d’exploitation, aux chauffeurs d’abatteuses, la visibilité des arbres marqués depuis les cabines d’engins s’est réduite20. Le rouge de la peinture permet de voir les marques sans descendre de l’abatteuse.

42D’autre part, les techniciens déplorent les défauts techniques de la bombe de peinture. Angélique se méfie des émanations de gaz : « au moment où j’étais enceinte, j’ai appris à bloquer la respiration quand j’appuie sur la bombe ». Surtout, la peinture, peu résistante aux intempéries, demeure rarement plus de deux ans, au contraire de la trace du marteau qui, bien qu’atténuée par la sève, persiste dans l’arbre. Marc poursuit sa défense du marteau :

« Ce que je pense être mon métier, c’est de voir que les bûcherons ont bien coupé ce qu’il fallait. […] Le dernier martelage qu’on a fait, on a terminé sous la neige, pluie, neige… eh bien les marques de peinture, on ne les voit pas très bien. […] N’importe qui peut mettre un coup de peinture. Le marteau, on peut tricher mais c’est compliqué ».

  • 21 Durant la période de mon enquête, ce choix va souvent de pair avec le refus d’utiliser les dotation (...)

43La force performative du martelage est associée dans les deux cas à une standardisation de la forme : la marque de peinture rouge, l’inscription d’un cercle et des initiales AF. Les deux formes sont reconnues par les collègues forestiers et par les ETF qui viendront couper l’arbre ou le laisser. La différence tient à ce que le trait de peinture s’efface. Non permanent et reproductible par des acteurs privés, il remet en question le principe de contrôle du destin des arbres par l’agent de l’État et il symbolise a priori un affaiblissement de l’emprise étatique sur la forêt publique. Enfin, la bombe de peinture aérosol, dont la durée de vie dépasse rarement la journée de martelage, et dont les déchets s’accumulent, rivalise difficilement avec le marteau, relais entre générations, pour faire preuve de permanence du service public. L’utilisation du marteau est ainsi le résultat d’un choix qui exprime une politisation du geste technique en même temps qu’une revendication identitaire dans le contexte de politiques managériales21. Encore une fois, son utilisation nécessite le consentement des collègues, et donc l’existence d’un collectif de travail construit par des activités collectives fréquentes qui alimentent la politisation du travail et une transmission entre générations : les personnels rencontrés privilégiant la peinture sont souvent des techniciens isolés.

  • 22 Exploitation de l’ensemble des arbres qui forment un peuplement : ils sont coupés et exportés de la (...)
  • 23 CGAAER, CGEDD, IGA et IGF, 2019, « Évaluation du contrat d’objectifs et de performance (COP) 2016-2 (...)

44Enfin, la configuration la plus poussée de cet apparent effacement de l’État et de la porosité de la juridiction des gardes avec celle des opérateurs privés réside dans la délégation de la désignation des arbres. La délégation est facilitée en sylviculture régulière et en taillis : le choix des arbres à abattre est plus systématique, les arbres sont discriminés selon leur diamètre. Une fois le peuplement « arrivé à maturité », l’ETF procède à une coupe à blanc22, et le technicien « marque en réserve » les arbres (porteurs de semences ou de biodiversité) qu’il souhaite conserver. Dans le processus de rationalisation budgétaire qui accompagne l’ONF, les gardes forestiers, comme leurs collègues de forêt privée, priorisent les opérations de martelage selon une hiérarchisation marchande du bois23. C’est le cas de Simon, syndiqué dans le Sud de la France, 45 ans, qui contrôle des chantiers où « on fait de la désignation à l’abatteuse » :

« C’est-à-dire que vous marquez à la peinture ?
— Quasiment rien. On détermine éventuellement le contour de la coupe. Sinon c’est le mec dans la machine qui désigne. On monte une heure dans la cabine pour lui montrer, et on revient sur le chantier à une ou deux reprises. […] Dans les années 2000, tu martelais puis finalement l’abatteuse était obligée de ne pas respecter ce que tu avais marqué parce qu’elle ne passait pas… ».

45La délégation est consubstantielle du manque de techniciens, en particulier lorsque le bois exploité a une faible qualité marchande, ce qui devient plus fréquent avec les produits accidentels. C’est ce qu’explique Guillaume, 28 ans, garde forestier dans le Nord-Est :

« Chez nous, les coupes ont été multipliées par deux voire trois par rapport à l’état d’assiette. […] On nous a interdit de désigner le bois dès le début de la crise du scolyte en forêt domaniale. On passe seulement sur les coupes pour dessiner des périmètres à la peinture, et quand tu as le temps tu marques les cloisonnements [les chemins où passent les machines d’exploitation] ».

46Surtout, le martelage s’est adapté à la mécanisation des coupes qui s’est amplifiée au cours des vingt dernières années dans le cadre de financements européens et régionaux pour soutenir l’augmentation de récolte de bois, pilier de la « transition énergétique ». L’industrialisation des politiques forestières justifiée par le réchauffement climatique agit comme une remise en question du monopole d’expertise des gardes forestiers sur le martelage. Elle signe l’avènement d’une nouvelle division du travail, plus confiante envers les ETF et favorable à une augmentation des récoltes : la figure du gestionnaire s’hybride à celle du chauffeur d’abatteuse qui a remplacé le bûcheron.

4. Conclusion

47Utilisée initialement au moment des récoltes de bois contraintes par les tempêtes de 1999, la peinture est peu à peu imposée par la direction générale de l’Office national des forêts dans l’outillage des gardes forestiers pour marteler les arbres à couper ou conserver. Cette transformation technique d’apparence anodine survient à un moment-clef. La politique forestière cherche à augmenter les récoltes de bois au nom du climat, les changements climatiques affaiblissent et modifient le visage des forêts, et l’ONF supprime des postes. La conjonction n’est pas fortuite : elle informe sur l’évolution d’une action publique environnementale dont la mise en œuvre dépend des conditions d’exploitation de l’objet visé, les forêts, c’est-à-dire de l’organisation du travail qui la rend possible. À travers l’analyse du martelage comme geste technique, l’article met en évidence un trait essentiel des politiques environnementales : le façonnage de l’espace, des écosystèmes. Celui-ci ne dépend pas seulement de schèmes rationalistes de grande ampleur : y prennent part des travailleurs publics de terrain, traducteurs de l’autorité de l’État. L’analyse de l’immersion du martelage dans le contexte de changements climatiques et de transformation des objets techniques permet de mieux comprendre la porosité des frontières entre l’État forestier et les professionnels privés de l’exploitation, la performativité de décisions sylvicoles et politiques sur le territoire, et la définition écologique que les gardes forestiers donnent à leur travail.

48Afin d’étudier la mise en œuvre des politiques environnementales sur les forêts, j’ai souhaité montrer l’intérêt de suivre une activité au cœur du travail des agents de terrain de l’État dans le cadre des activités productives de celui-ci. L’emprise de l’État sur les écosystèmes forestiers ainsi « mis au travail » repose sur un équilibre entre l’expertise située de ses agents, son actuation dans des conditions concrètes face à chaque arbre, et sa matérialisation dans le marquage de ces arbres qui les intègre dans un réseau marchand. Cette sociologie du travail écologique appliquée à l’étude d’agents publics apparaît nécessaire pour analyser ce « métier du vivant » qui, en plus d’observer la « nature », la transforme en orientant sa conservation et son exploitation. L’autonomie de ces agents de terrain de l’État leur permet d’adapter leur activité et de se positionner comme porte-paroles des forêts vis-à-vis des prescriptions institutionnelles, dans un contexte d’incertitudes climatiques croissantes qui remettent en question les planifications de gestion, alors que les débats sylvicoles se politisent. Enfin, la délégation du martelage ou encore la projection de peinture, considérée moins brutale que la mise à nu de l’aubier de l’arbre et la percussion du marteau, déploient des conséquences de plus grande ampleur sur les forêts en accompagnant la mécanisation et une potentielle intensification de la récolte. La fluidité des nouveaux outils signe un nouveau visage de la mainmise de l’État sur son territoire.

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Annexe

Définition des sigles utilisés dans l’article

CGAAER : Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux

CGEDD : Conseil général de l’environnement et du développement durable

CHSCT : Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail

COP : Contrat d’objectifs et de performance

EPIC : Établissement public à caractère industriel et commercial

ETF : Entreprise (ou entrepreneur) de travaux forestiers

FCBA : Institut technologique Forêt, Cellulose, Bois de construction et Ameublement

I4CE : Institut de l’économie pour le climat

IGA : Inspection générale de l’administration

IGF : Inspection générale des finances

ONF : Office national des forêts

RDVT : Rendez-vous techniques

RGPP : Révision générale des politiques publiques

RUT : Responsable d’unité territoriale

TDS : Terminal de saisie

TFT : Technicien forestier territorial

UT : Unité territoriale

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Notes

1 Il faut y ajouter les plus de huit millions d’hectares de forêts ultramarines, majoritairement situées en Guyane. L’ONF est un Établissement public à caractère industriel et commercial (EPIC) fondé en 1964, dont le modèle économique est fondé sur la vente de bois et services. Tous les sigles utilisés dans l’article sont définis à leur première utilisation, mais on pourra également, au besoin, se reporter à la liste établie en annexe.

2 Ces objectifs sont aujourd’hui reconsidérés par les institutions qui les ont quantifiés, comme le met en exergue le rapport de l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE) de 2022 intitulé « Puits de carbone : l’ambition de la France est-elle réaliste ? ».

3 En 2022, près de 66 000 hectares de forêts ont été en proie aux flammes en France (Effis, 2022). Les essences forestières principales sont accompagnées de leur cortège d’insectes ou de champignons parasites dont l’expansion démographique est favorisée par le réchauffement climatique (les châtaigneraies sont menacées par la maladie de l’encre, les frênes par la chalarose, les chênes et les pins par leurs chenilles processionnaires respectives ; depuis 2018, 110 000 hectares d’épicéas et de sapins auraient été ravagés par les scolytes).

4 Le terme « garde forestier » hérité de l’administration des Eaux et Forêts, officiellement abandonné avec la création de l’ONF, est largement utilisé par les forestiers et par le public plus généralement. Les dénominations « garde forestier », « agent » et « technicien » sont utilisées dans la suite de cet article au masculin du fait de la majorité d’hommes parmi les équipes suivies ; le féminin est utilisé lorsque des actrices sont citées. Les relations de genre au travail sont traitées dans la thèse en cours fondée sur l’enquête mobilisée dans cet article. Les protagonistes sont anonymisés.

5 Un triage est un ensemble de parcelles forestières publiques, communales et domaniales, géré par un garde forestier. La surface varie selon les régions : une moyenne de 2 951 ha/TFT en forêt méditerranéenne et de 1 377 ha/TFT dans le Grand-Est (CGAAER, CGEDD, IGA et IGF, 2019, « Évaluation du contrat d’objectifs et de performance (COP) 2016-2020 de l’Office National des Forêts (ONF) », annexe II, p. 23).

6 Les Entrepreneurs de travaux forestiers (ETF) sont des sylviculteurs, bûcherons, ou conducteurs d’engins d’abattage ou de débardage, le plus souvent organisés en entreprises unipersonnelles.

7 Dans les forêts méditerranéennes, les hausses de températures enregistrées et prévues sont les plus fortes de France. La valorisation économique de ces forêts est fondée sur le tourisme, la production de bois de faible valeur ajoutée et une sylviculture peu développée, alors qu’il s’agit de la région la plus boisée de France, couverte par de nombreux statuts de protection. À l’inverse, les forêts vosgiennes sont exposées à des phénomènes nouveaux de sécheresse et d’attaques parasitaires alors que, berceau de la sylviculture nancéenne, elles font l’objet depuis plusieurs centaines d’années d’une gestion rationalisée et d’une présence plus dense d’agents forestiers.

8 Les abatteuses sont des engins forestiers motorisés massifs (entre 10 et 25 tonnes) et puissants qui servent pour la coupe et l’ébranchage de bois.

9 L’UT regroupe les triages (aujourd’hui une dizaine) gérés par les différents techniciens forestiers territoriaux (TFT). Elle est placée sous la responsabilité du « RUT », responsable d’unité territoriale.

10 Les chablis sont les arbres renversés ou brisés du fait d’accidents climatiques (tempête, neige).

11 ONF, « Bulletin sanitaire mensuel », 31 mai 2023, 13 pages.

12 ONF, 2016, « Contrat d’objectifs et de performance 2016-2020 entre l’Office national des forêts (ONF), l’Etat et la Fédération des Communes Forestières », p. 7. Les prévisions de récolte se réduisent lors du contrat suivant.

13 Cette approche est également nommée sylviculture irrégulière pour les peuplements composés d’arbres d’âge, d’essence et de taille variable, par opposition à la sylviculture régulière qui consiste en une gestion des forêts dont les arbres dominants ont le même âge et qui, en régime de futaie, ont la même taille.

14 En 2008, les syndicats avaient appelé à la grève pour lutter contre les effets à l’ONF de la révision générale des politiques publiques (RGPP), qui consistait en des baisses d’effectifs et réorganisations structurelles.

15 À propos des modes de vente de bois de l’ONF, voir l’étude de Gérard Marty (2010).

16 RDVT 10, 2005, « Déploiement des compas enregistreurs à l’ONF : faisons le point », p. 12-16.

17 Les personnels titulaires de la fonction publique représentent en 2022 47,4 % des effectifs totaux (ONF, 2023, « Rapport de gestion de l’exercice 2022. Exécution des comptes »).

18 L’existence des marteaux forestiers est attestée par des ordonnances royales depuis le XIVe siècle (Garrouste et Pucheu, 1992).

19 Inventaire forestier national, « L’inventaire forestier », n° 2, décembre 2003.

20 FCBA, 2019, « Parc national d’engins forestiers et taux de mécanisation de la récolte en 2018 ».

21 Durant la période de mon enquête, ce choix va souvent de pair avec le refus d’utiliser les dotations de vêtements des années 2021 à 2024 dont la couleur rouge dominante a remplacé la couleur verte, traditionnellement utilisée pour les uniformes et vêtements de terrain des agents des Eaux et Forêts puis de l’ONF.

22 Exploitation de l’ensemble des arbres qui forment un peuplement : ils sont coupés et exportés de la parcelle.

23 CGAAER, CGEDD, IGA et IGF, 2019, « Évaluation du contrat d’objectifs et de performance (COP) 2016-2020 de l’Office National des Forêts (ONF) », p. 16 et p. 51. Selon les auteurs de l’évaluation du COP État-ONF, la priorisation des martelages permettrait d’« économiser 20 % du temps de travail consacré à ces activités », soit une journée par semaine en moyenne.

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Séquençage de la gestion d’une forêt publique
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sdt/docannexe/image/46112/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 110k
Titre Figure 2. Séquence de martelage d’un arbre, au corps puis au pied
Crédits Photo de l’autrice, Vosges, mars 2021.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sdt/docannexe/image/46112/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 367k
Titre Figure 3. Représentation schématique d’une virée de martelage
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sdt/docannexe/image/46112/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 161k
Titre Figure 4. Évaluation d’un sapin
Crédits Photo de l’autrice, Vosges, mars 2021.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sdt/docannexe/image/46112/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 347k
Titre Figure 5. Marteau forestier de chablis
Crédits Photo de l’autrice, Vosges, janvier 2020.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sdt/docannexe/image/46112/img-5.png
Fichier image/png, 727k
Titre Figure 6. Hêtres marqués à la peinture en futaie régulière
Légende Hêtres marqués à la peinture rouge (premier plan et à droite) dans le cadre d’une éclaircie au profit du chêne de plus gros diamètre situé au second plan
Crédits Photo de l’autrice, Perche, avril 2023.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sdt/docannexe/image/46112/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 1,3M
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Pour citer cet article

Référence électronique

Charlotte Glinel, « Marteler à coups de peinture. Une analyse des mutations du travail forestier public »Sociologie du travail [En ligne], Vol. 66 - n° 2 | Avril - Juin 2024, mis en ligne le 15 mai 2024, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sdt/46112 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11o4w

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Auteur

Charlotte Glinel

Centre de sociologie des organisations (CSO, UMR 7116 CNRS et Sciences Po)
1, Place Saint Thomas d’Aquin, 75007 Paris, France
charlotte.glinel[at]sciencespo.fr

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