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Comptes rendus

Delia Guijarro Arribas, Du classement au reclassement. Sociologie historique de l’édition jeunesse en France et en Espagne

Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2022, 294 p.
Viviane Albenga
Référence(s) :

Delia Guijarro Arribas, Du classement au reclassement. Sociologie historique de l’édition jeunesse en France et en Espagne, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2022, 294 p.

Texte intégral

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Crédits : PUR

1Le livre de Delia Guijarros Arriba, issu de sa thèse de doctorat à l’EHESS (2019), propose une sociologie historique comparée du sous-champ de l’édition jeunesse. Résolument inscrit dans la sociologie bourdieusienne et mobilisant ses outils théoriques, ce travail décloisonne les disciplines — sociologie de la littérature et de la lecture, sociologie de l’éducation, sciences de l’information et de la communication, histoire du livre et de l’édition — pour aborder l’édition jeunesse comme objet de recherche principal. En effet, si la littérature jeunesse s’est constituée en domaine d’étude au sein des études littéraires depuis les années 1970, l’édition jeunesse a été peu traitée à l’exception notable de la thèse en sciences de l’information de Michèle Piquard (2000), qui retrace l’histoire économique du secteur de 1945 à 1980. La période contemporaine échappe à l’analyse socio-historique de l’édition jeunesse, a fortiori dans une perspective comparée entre la France et l’Espagne. L’ouvrage plaide, à la suite des nombreux travaux de Gisèle Sapiro sur l’analyse (trans)nationale des champs intellectuels, pour une méthodologie comparée qui permette de mettre au jour les éléments d’autonomisation, dans chacun des deux pays, des sous-champs de l’édition jeunesse. Si les histoires respectives de l’Espagne et de la France rendent parfois la comparaison ardue du fait de la permanence de la dictature franquiste jusqu’en 1975, d’autres éléments des politiques culturelles facilitent la mise en perspective des processus d’autonomisation : la France fait office d’exemple à suivre tant pour le prix unique du livre que pour la visée éducative du livre jeunesse.

2La méthodologie de l’enquête recourt à l’étude des catalogues d’éditeurs, à la presse et la critique littéraire ainsi qu’à de nombreux entretiens. Outre la richesse du panorama dressé, il est donné à voir comment se met en œuvre la multiplicité des acteurs et des instances de légitimation de l’édition jeunesse. L’ouvrage se décline en un plan à la fois chronologique et conceptuellement cohérent : il se divise en deux parties consacrées à explorer l’édition jeunesse comme champ de forces soumis à des pressions externes et internes pour délimiter les frontières du champ et ses règles du jeu, puis comme champ de luttes entre acteurs du champ pour redéfinir les catégories éditoriales. La première partie se décompose en trois chapitres, deux consacrés aux sous-champs espagnol et français, et le dernier à l’internationalisation d’un sous-champ de l’édition jeunesse. La deuxième partie, également construite en trois chapitres, lie systématiquement les circulations ou les évolutions parallèles entre France et Espagne.

3Dans la première partie, l’un des enjeux fondamentaux mis en relief est celui de la genèse du sous-champ éditorial espagnol et de la spécificité de son plurilinguisme. De l’émergence de l’édition jeunesse à la fin du XIXe siècle jusqu’à la transition post-franquiste, va se déployer l’enjeu de la moralisation de l’édition jeunesse, avec une mise sous contrôle par la censure franquiste. Cette censure a priori se distingue de la censure a posteriori de la loi française de 1949, laquelle est cependant toujours en vigueur aujourd’hui.

4La fin du régime franquiste va être suivie d’un décollage de la création de maisons d’édition indépendantes qui ne s’explique pas seulement par la loi de 1977 reconnaissant le droit d’association : Delia Guijarros Arriba apporte ici un élément d’explication important en soulignant que la création au début des années 1980 des Communautés autonomes, ces Régions espagnoles auxquelles sont déléguées de nombreuses et importantes compétences, favorise les langues « nationales » (catalan, basque, galicien), le bilinguisme dans les écoles et donc le développement d’une édition jeunesse en plusieurs langues. Autrement dit, l’autonomisation de ce sous-champ se nourrit du plurilinguisme. En 2014, 70 % des titres de l’édition jeunesse sont publiés en castillan et 18,5 % en catalan. À Barcelone, la plupart des maisons d’édition font paraître leurs titres simultanément dans ces deux langues. Mais le système décentralisé a généré une configuration originale où seulement 51 % des maisons d’édition jeunesse créées depuis 1976 se répartissent entre Barcelone et Madrid, les autres se situant dans la Communauté valencienne, le Pays basque, la Galice et l’Andalousie, qui ont valorisé une identité culturelle propre.

5La première circulation transnationale entre la France et l’Espagne remonte à la traduction d’œuvres françaises en littérature jeunesse à partir de 1750. Si l’Espagne voit se développer de manière accélérée un sous-champ autonome dans les années 1980, c’est à une autonomisation progressive que l’on assiste en France des années 1960 aux années 1980. Alors que se professionnalise le métier de bibliothécaire dans les années 1950, la création de l’Union internationale pour les livres de jeunesse (International Board on Books for Young People, IBBY), en 1953 à Zurich, s’accompagne d’un congrès annuel et d’un prix Hans-Christian Andersen. Ce prix est remporté par les pays qui régulièrement obtiennent le Prix Nobel de littérature (États-Unis, Allemagne, Grande-Bretagne, Suède). L’étude des prix comme des festivals apporte des éléments fondamentaux d’analyse des instances de légitimation du champ littéraire. À ce titre, l’instance sans doute la plus centrale dans la constitution d’un sous-champ transnational de la littérature jeunesse est la foire internationale du livre jeunesse de Bologne. Elle permet aux éditeurs français de faire reconnaître leur savoir-faire et de mettre en œuvre des co-éditions. Dans l’analyse de l’internationalisation de la littérature jeunesse, l’autrice met également en évidence le rôle des traductions et des exportations, en soulignant les stratégies économiques à l’œuvre. L’exportation des ouvrages espagnols grâce au potentiel de l’aire linguistique hispanophone en Amérique Latine est incomparablement plus forte que la diffusion française dans l’espace francophone, le public français demeurant majoritaire dans la lecture jeunesse des ouvrages de langue française. Au Pérou ou en Équateur, dont les secteurs nationaux sont peu développés, les maisons d’édition espagnoles concentrent une forte part du marché. Elles développent également des filiales locales à partir des années 1970.

6La seconde partie de l’ouvrage aborde les enjeux éducatifs du livre jeunesse en démontrant que l’analyse de l’édition jeunesse ne saurait se passer de l’étude des évolutions éducatives impulsées par les sciences de l’éducation et de leur impact sur la nouvelle définition éditoriale du livre jeunesse. C’est à partir des conceptions de l’enfant qui se développent à la fin des années 1960 en France et dix ans plus tard en Espagne que la valeur éducative et ludique des livres jeunesse est considérée comme un facteur de légitimation de cette littérature, qui gagne ses lettres de noblesse en tant que support pédagogique. Dès les années 1930, les éditions du Père Castor portent cet impératif pédagogique, une entreprise qui restera isolée jusqu’aux années 1960. « Étudier et instruire en distrayant », telle est la nouvelle maxime de l’édition jeunesse qui se déploie en France dans les années 1970 et qui sera reprise en Espagne dans la décennie suivante, constituant une importation d’un discours français au service des enjeux du sous-champ espagnol. En effet, les idées de l’éducation nouvelle ont connu un âge d’or dans l’Espagne des années 1930, avant la dictature franquiste. Quand elles refont surface dans la décennie 1980, elles sont présentées comme importées de l’étranger car la transition démocratique espagnole rend impossibles les références au franquisme ou bien à la période républicaine. Dès les années 1980, des évolutions similaires sont observables : le marché du livre pour enfants de moins de 3 ans, espace d’innovation pédagogique et esthétique, se développe dans les deux pays. La psychologie du développement de l’enfant vient justifier une fragmentation éditoriale par âges. À partir des années 2000, la légitimité scolaire cède le pas à une légitimité de marché.

7L’ouvrage se clôt sur la présentation des évolutions les plus récentes. Il met en évidence d’un côté le développement de la littérature « young adult », un marketing éditorial dans le sillage de la saga Harry Potter dont les formats et les visuels sont très codifiés par des collections jeunesse de maisons d’édition, et de l’autre côté le renouvellement des littératures jeunesse « légitimes » par des maisons d’édition d’avant-garde ou indépendantes.

8Extrêmement documenté et bien écrit, ce livre constitue un apport sociologique multiple, au-delà de sa contribution à l’histoire de l’édition, revisitée depuis l’objet de l’édition jeunesse. Il participe aux discussions sur la circulation transnationale des biens symboliques en adoptant l’approche bourdieusienne, et souligne avec précision ce qui relève du transnational, de l’international, et ce qui demeure soumis aux logiques nationales. En mettant en perspective la France et l’Espagne, il nourrit une démarche comparative peu développée par la sociologie française entre ces deux pays, qui diffèrent dans leur organisation des politiques publiques ainsi que par leur histoire politique récente, et qui présentent pourtant des points communs en matière d’édition et de politique publique de la lecture, la France ayant pu tenir lieu de modèle à certaines périodes. Dans d’autres domaines, tels que les politiques d’égalité de genre, c’est au contraire l’Espagne qui inspire le féminisme associatif et étatique français. Les circulations transnationales franco-espagnoles relatives d’une part aux cadres d’action publique, d’autre part aux biens symboliques (biens culturels, idées politiques) constituent à cet égard un enjeu de recherche stimulant.

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Bibliographie

Guijarro Arribas, D., 2019, « Du classement au reclassement : sociologie historique de l'édition jeunesse en France et en Espagne », Thèse de doctorat en sociologie, EHESS, Paris.

Piquard, M., 2000, « L’édition pour la jeunesse en France de 1945 a 1980 : stratégies et discours des éditeurs », Thèse de doctorat en Sciences de l’information et de la communication, Université Sorbonne Nouvelle, Paris.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Viviane Albenga, « Delia Guijarro Arribas, Du classement au reclassement. Sociologie historique de l’édition jeunesse en France et en Espagne »Sociologie du travail [En ligne], Vol. 66 - n° 2 | Avril - Juin 2024, mis en ligne le 15 mai 2024, consulté le 25 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sdt/46078 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11o5g

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Auteur

Viviane Albenga

Université Bordeaux Montaigne, Institut universitaire de France
1 rue Jacques Ellul, 33000 Bordeaux, France
viviane.albenga[at]iut.u-bordeaux-montaigne.fr

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