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Comptes rendus

Sophie Corbillé, La ville des enfants. Fantasmagorie du capital dans un parc d’attractions globalisé

Presses universitaires de France, Paris, 2023, 352 p.
Clément Rivière
Référence(s) :

Sophie Corbillé, La ville des enfants. Fantasmagorie du capital dans un parc d’attractions globalisé, Presses universitaires de France, Paris, 2023, 352 p.

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Crédits : PUF

1La ville des enfants présente une enquête portant sur les parcs à thème KidZania, réalisée par Sophie Corbillé (docteure en anthropologie et professeure des universités en sciences de l’information et de la communication) suite à sa découverte, à l’occasion d’un séjour à Santiago du Chili, de ce « drôle de dispositif de loisir dont l’objectif semblait être d’inculquer aux enfants les règles du capitalisme » (p. 14).

2Le premier parc KidZania ouvre ses portes en 1999 dans un centre commercial mexicain, mais le concept essaime au cours des deux décennies suivantes, les franchises se multipliant tout autour du monde (au Chili donc, mais aussi entre autres au Japon, au Portugal, en Égypte, en Thaïlande, en Russie, au Qatar, aux Émirats Arabes Unis ou encore en Corée du Sud). Chacun de ces parcs est une « mini-ville où les enfants jouent à travailler, en étant rémunérés » (p. 17), pour le compte d’entreprises privées réelles (locales ou internationales) et d’organisations publiques. Ces industry partners se trouvent « au cœur du concept » (p. 17) dans la mesure où ils contribuent au financement des parcs tout en leur fournissant des contenus ludo-pédagogiques et en renforçant le sentiment qu’ont les enfants de s’adonner à de « vraies » activités d’adultes.

3Sophie Corbillé souligne combien « le positionnement du groupe à la croisée des loisirs et de l’éducation constitue un élément important de sa stratégie » (p. 20), les parcs KidZania vendant une expérience d’edutainment qui prétend préparer les enfants en leur faisant découvrir le monde du travail et en leur transmettant un certain nombre de « compétences » et de « valeurs ». Tous les parcs sont construits sur le même modèle : « celui d’une ville miniature construite dans un espace clos, où chaque rez-de-chaussée des édifices bordant les rues est occupé par une “vraie” entreprise ou institution publique » (p. 24). Les enfants se voient remettre à l’entrée une somme de « KidZos » — la monnaie locale — mais sont invités à en gagner davantage en « travaillant » sous la houlette d’animateurs salariés (les « Zupervisors »). Entre soixante et cent rôles différents peuvent être performés selon les parcs, certaines activités étant présentes partout (pompier, cuisinier, juge, médecin…) quand d’autres sont spécifiques à certains parcs. L’argent accumulé par les enfants peut être dépensé dans la boutique du parc, mais aussi être utilisé pour payer un service en tant qu’usager (par exemple se faire tatouer ou se former à l’Université en vue de gagner davantage d’argent par la suite).

4Sophie Corbillé a conduit une quinzaine de demi-journées d’observation à Santiago du Chili (entre 2016 et 2018) et à Dubaï (entre 2017 et 2019), accompagnant le temps d’une visite autant de familles rencontrées par le biais de son réseau d’interconnaissance (relations de travail, relations amicales et familiales). Ce travail d’observation directe a été complété par la réalisation d’entretiens auprès des enfants et parents concernés (pendant ou après la visite) et par une analyse des discours produits par l’entreprise, notamment sur son site Internet et sur les réseaux sociaux. Comme l’autrice le souligne elle-même, le fait que l’enquête se soit déroulée à Dubaï et à Santiago tient davantage à des opportunités de terrain liées à des séjours universitaires qu’à la mise en œuvre d’une réelle démarche comparative.

5Les parcs KidZania sont tous situés « dans des centres commerciaux localisés au cœur de quartiers riches de grandes métropoles » (p. 45). Inauguré en 2012, le parc chilien se trouve ainsi à Las Condes, « l’une des communes les plus cossues de la capitale chilienne » (p. 47), tandis que celui de Dubaï a ouvert en 2010 dans le Dubaï Mall situé au pied de Burj Khalifa, la plus haute tour du monde (828 mètres). Ces choix d’implantation dans des malls (grands centres commerciaux ) s’expliquent par le désir de capter une clientèle aisée et disposée à consommer, rassurée par l’absence dans ces espaces privés de populations perçues comme dangereuses. La ville constitue le « décor principal » (p. 80) de ces parcs où les enfants « jouent à travailler » dans un environnement fermé, climatisé et sécurisé (un bracelet est passé au poignet des enfants et des parents pour permettre à ces derniers de toujours savoir où se trouvent les premiers).

6Sophie Corbillé montre comment l’adhésion des enfants à leur mise au travail est favorisée par leur accès « à de très nombreux artefacts liés au travail, qu’ils manipulent dans le cadre de jeux de rôle » (p. 97). L’expérience KidZania leur donne l’illusion que chacun peut exercer le métier qu’il souhaite ; les inégalités sociales font dans le même temps l’objet d’une dénégation discrète, chaque activité rapportant plus ou moins la même somme d’argent aux enfants, qu’il s’agisse d’embouteiller du soda à la chaîne ou de réaliser une opération chirurgicale dans une clinique privée (dénégation qui peut d’ailleurs déplaire à certains parents, peu enthousiastes à l’idée que leurs enfants fassent « pour de vrai » le ménage dans des hôtels qu’ils ont plutôt pour habitude de fréquenter en tant que clients). Cette sociodicée s’appuie sur un imaginaire de fluidité sociale, les enfants pouvant successivement exercer l’activité de peintre en bâtiment, de médecin, de journaliste, de livreur de colis, de militaire, de dentiste, de pédiatre, de maçon…

7La vision du monde du travail proposée est par ailleurs idéalisée :

« Le chômage n’existe pas à KidZania, les enfants ne sont pas empêtrés dans des relations de travail complexes et parfois douloureuses, aucun chef ne leur demande de rendre des comptes à propos de leur performance » (p. 135).

8Si le salariat est mis en avant (les enfants pouvant se rendre à l’agence Manpower pour chercher un emploi), d’autres manières de travailler et de produire sont en revanche moins visibles voire occultées, à l’image de l’artisanat, du bénévolat et du travail domestique. Pour gagner davantage d’argent, les enfants doivent obtenir un diplôme de l’Université (qu’ils ne pourront obtenir qu’avec de l’argent gagné en travaillant), cette dernière étant présentée « comme une période d’apprentissage de savoirs et de compétences convertibles sur le marché du travail plutôt [que comme] un lieu d’exercice de la pensée libre et critique » (p. 191). À KidZania, où les marques sont « tout à la fois surexposées, dissimulées et banalisées » (p. 197), le jeu est en effet pensé pour permettre (ou tout du moins est présenté comme permettant) l’acquisition de compétences par les enfants, mettant une nouvelle fois en lumière la préoccupation pour l’employabilité qui se trouve au cœur du « nouvel esprit du capitalisme » (Boltanski et Chiapello, 1999). Cette « rhétorique des compétences » (p. 42) permet à l’entreprise de se présenter comme un acteur éducatif, avec la bénédiction d’acteurs institutionnels comme le ministère de l’Éducation chilien.

9Si l’ouvrage est bien écrit et riche en observations stimulantes (la gestion des parents semblant par exemple constituer une part significative du « sale boulot » des animateurs), on s’interroge sur la montée en généralité qu’il est possible d’opérer à partir des analyses présentées. Souvent décrits de manière générique (« les parents », « les enfants »), les visiteurs des parcs KidZania semblent en réalité — comme l’autrice l’indique d’ailleurs elle-même à différentes reprises — appartenir aux couches supérieures de leurs sociétés respectives (c’est à tout le moins le cas des familles enquêtées). Il aurait dans cette perspective été bienvenu de décrire plus précisément le profil des parents qui accompagnent leurs enfants à KidZania, par exemple en s’appuyant sur les travaux consacrés par Anne-Catherine Wagner (1998) aux « nouvelles élites de la mondialisation ».

10Alors qu’elle insiste sur le « travail de clôture qui fonde les parcs » (p. 81), Sophie Corbillé ne les envisage assez étonnamment jamais comme des espaces d’entre-soi. Pourtant, si l’on ne trouve « point de pauvreté, de violences ou de ségrégations urbaines à KidZania » (p. 103), c’est qu’un tri social sévère y a été effectué à l’entrée, du fait de la localisation des parcs et du prix du billet, mais aussi de l’adhésion différenciée des parents (d’ailleurs discutée dans le chapitre 6) aux principes et valeurs qui fondent ces « espaces de socialisation à la société marchande » (p. 190). Pendant que les parents des enfants qui se rendent à KidZania paient pour les faire jouer à travailler, d’autres enfants travaillent pour survivre (Pérez Lopez, 2009). L’ouvrage décrit dans cette perspective — sans suffisamment la mettre en évidence — une dynamique d’auto-ségrégation de certaines fractions des classes supérieures, dont les enfants peuvent s’amuser et acquérir des compétences perçues comme utiles à leur réussite sociale dans des espaces sécurisés où ils sont à l’abri de rencontres indésirables. Il reflète en cela plusieurs tendances observées au cours des dernières décennies : le déclin de la présence autonome des enfants dans les espaces publics, le recul du jeu libre et l’investissement de plus en plus marqué du temps extra-scolaire des enfants par les parents des classes supérieures en vue d’optimiser leur réussite scolaire et sociale (Lareau, 2003).

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Bibliographie

Boltanski, L., Chiapello, E., 1999, Le Nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, Paris.

Lareau, A., 2003, Unequal Childhoods. Class, Race, and Family Life, University of California Press, Berkeley et Los Angeles.

Pérez López, R., 2009, Vivre et survivre à Mexico. Enfants et jeunes de la rue, Karthala, Paris.

Wagner, A-C., 1998, Les Nouvelles élites de la mondialisation. Une immigration dorée en France, Presses universitaires de France, Paris.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Clément Rivière, « Sophie Corbillé, La ville des enfants. Fantasmagorie du capital dans un parc d’attractions globalisé »Sociologie du travail [En ligne], Vol. 66 - n° 2 | Avril - Juin 2024, mis en ligne le 15 mai 2024, consulté le 25 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sdt/46067 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11o5f

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Auteur

Clément Rivière

Centre de recherches « individus, épreuves, sociétés » (CeRIES), ULR 3589 de l’Université de Lille
Domaine universitaire du Pont de Bois, 3 rue du Barreau BP 60149, 59653 Villeneuve d’Ascq Cedex, France
clement.riviere[at]univ-lille.fr

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