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Comptes rendus

Thomas Aguilera, Francesca Artioli, Lorenzo Barrault-Stella, Emmanuelle Hellier et Romain Pasquier (dir.), Les cartes de l’action publique. Pouvoirs, territoires, résistances

Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Asq, 2021, 378 p.
Pierre Joffre
Référence(s) :

Thomas Aguilera, Francesca Artioli, Lorenzo Barrault-Stella, Emmanuelle Hellier et Romain Pasquier (dir.), Les cartes de l’action publique. Pouvoirs, territoires, résistances, Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Asq, 2021, 378 p.

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Crédits : Presses universitaires du Septentrion

1Partant d’un objet familier (les cartes géographiques), cet ouvrage propose d’analyser son importance au prisme de l’action publique, de ses transformations et des relations entre gouvernant·es et gouverné·es. L’ouvrage est issu d’un colloque et comporte quatre parties, décomposées en 14 chapitres. Il s’ouvre sur une riche introduction des coordinatrices et coordinateurs.

2L’objectif exposé est le suivant :

 
« Remettre les cartes de l’action publique sur le métier […] en s’intéressant aux transformations des rapports entre politiques publiques et usagers, entre État et collectivités locales, entre gouvernants et gouvernés, dont elles sont à la fois porteuses et témoins sur des territoires donnés » (p. 10).
 

3Justifiant d’une approche pluridisciplinaire croisant sciences politiques, géographie, urbanisme et sociologie, l’introduction propose une revue de littérature sur les cartes et l’action publique, montrant en quoi elles sont un instrument d’action publique « comme les autres » (p. 17), reflétant un certain pouvoir sur les territoires, participant de la fabrique des espaces politiques et intervenant dans la production des problèmes publics.

4La première partie démontre comment les cartes et les données peuvent être mobilisées par les différentes strates de gouvernement pour faire exister et reconnaître leurs territoires, en mobilisant différentes échelles territoriales. Antoine Courmont revient d’abord sur la manière dont la mise en place d’un système d’informations géographiques (SIG) par la Métropole de Lyon lui a permis d’affirmer son territoire à partir d’une harmonisation des données disponibles et de la faire exister en tant que productrice de politiques publiques. Sylvain Le Berre passe à une échelle régionale, pour étudier la façon dont les documents d’anticipation prospective ou planificatrice saisissent le prétexte d’une cartographie des futurs, pour donner à voir les représentations territoriales et les capacités à agir des institutions dans le présent. Christine Tobelem-Zanin montre ensuite comment la normalisation de la cartographie menée par un programme de recherche financé par l’Union Européenne est porteuse d’une « vision de l’Europe » (p. 106), et donc d’un message politique le plus consensuel possible entre les États-membres. Enfin, Boris Mericskay s’intéresse aux bouleversements provoqués par l’open et le big data sur la fabrication des cartes publiques : il montre notamment comment les États centraux, mais aussi les collectivités locales, perdent leur monopole de la production cartographique au profit d’acteurs et actrices privées ou de citoyennes et citoyens, ce qui participe à la reconfiguration de l’action publique.

5La deuxième partie revient sur les transformations de l’action publique au prisme de la modification des cartes, analysant la cartographie comme manière d’agir sur les territoires et comme ressource politique. Magali Nonjon, Julien O’Miel et Julien Talpin étudient la manière dont la technologie cartographique du carroyage — la division d’une représentation cartographique en carreaux — « constitue une arme au service d’impératifs managériaux » (p. 149) pour réformer la géographie prioritaire. L’outil cartographique de l’INSEE limite les marges de négociation des actrices et acteurs locaux pour contester cette réforme. Blandine Mesnel montre comment les États-membres, Bruxelles et les agriculteurs et agricultrices peuvent utiliser différemment le même outillage cartographique pour servir des intérêts discordants. Alors que les fonctionnaires européen·nes chargé·es de la Politique agricole commune voient dans la cartographie une manière de légitimer cette politique et de préserver son budget, l’Espagne la mobilise pour gérer des risques et des coûts, tandis que la France la voit comme une contrainte qu’elle ignore en partie. Les agriculteurs et agricultrices oscillent entre acceptation de la carte, qui simplifie les relations bureaucratiques, et contestations de son imposition par le haut. Nicolas Larchet s’intéresse aux politiques alimentaires aux États-Unis. À travers des cartes répertoriant les lieux d’approvisionnement alimentaire dans trois villes, il montre l’évolution de l’action publique, passant d’une lecture en termes d’inégalités sociales à une lecture en termes de décalage spatial entre offre et demande. Jeanne Toutous analyse la manière dont les mouvements régionalistes bretons se saisissent de la réforme des régions de 2016 pour proposer une cartographie alternative de la Bretagne. Les récits identitaires fondés sur la cartographie bretonne historique ne sont bien sûr pas effacés par la victoire de l’État central, mais cette contribution montre la difficulté de concurrencer ce dernier dans la production des découpages territoriaux.

6La troisième partie s’intéresse aux négociations et ajustements des acteurs et actrices de terrain lorsqu’ils et elles font « l’épreuve » des cartes. Mauricio Aranda et Juliette Froger-Lefebvre reviennent sur la manière dont les coordinatrices des Ateliers Santé Ville jonglent entre découpage géographique changeant, besoins de santé des populations précaires et recherches de financements. S’inscrivant à la croisée de plusieurs dispositifs gérés par des administrations différentes, les coordinatrices s’ajustent aux cartes en fonction de « leurs socialisations dans l’espace de la santé publique » (p. 231). Violette Arnoulet s’intéresse ensuite à la négociation menée par une intercommunalité de Seine-Saint-Denis lors de la réforme de la géographie prioritaire. Elle montre comment la cartographie est mobilisée par Plaine Commune, pour être reconnue comme partenaire à part entière par les services de l’État. Kévin de la Croix et Nicolas Verhaeghe dépeignent les contestations relatives à la cartographie des cours d’eau en Seine-et-Marne. Ils mettent en lumière l’effet contre-productif d’une concertation entre des parties prenantes locales destinée à apaiser les conflits, qui a eu pour effet de les attiser, en raison des choix des services déconcentrés de l’État de surreprésenter les syndicats agricoles.

7La quatrième partie de l’ouvrage dénote légèrement, en ce qu’elle n’étudie plus la carte uniquement comme une production des institutions. Elle mobilise des cartes produites par les chercheuses et chercheurs dans le cadre de travaux analysant l’interaction des découpages territoriaux avec les inégalités socio-spatiales. Renaud Epstein démontre la pertinence de l’analyse d’Albert O. Hirschman sur la rhétorique réactionnaire opposée aux propositions progressistes, pour analyser les critiques opposées à la Politique de la Ville. Clara Deville se penche ensuite sur les parcours d’obtention du Revenu de solidarité active dans un espace rural, pour comprendre les chocs entre rapports à l’espace et objectifs de rationalisation administrative. Elle propose des cartes mentales pour exposer les capacités spatiales et l’expérience de la violence symbolique — ou non — du guichet par ses enquêté·es. Enfin, Patrice Caro, Agnès Checcaglini et Arnaud Lepetit s’intéressent aux injustices spatiales autour des établissements scolaires, en montrant comment la production d’une cartographie — par les chercheuses et chercheurs — pourrait venir éclairer la politique publique de lutte contre le décrochage scolaire. Iels signent un plaidoyer pour « une meilleure prise en compte de l’espace et de ses enjeux à l’aide de la cartographie » (p. 342) et pour plus de justice spatiale. Cette dernière partie rappelle que l’action publique n’est pas la seule productrice de cartes, tout en montrant les incidences des politiques publiques sur la production desdites cartes.

8L’approche proposée dans cette partie faisant interagir action publique dans l’espace et cartographie scientifique est stimulante et gagnerait à être encore enrichie : elle symétrise l’analyse en montrant des cartes profondément structurées par l’action publique, mais produite par d’autres actrices et acteurs. De même, des cartes « en cours de production » pourraient être données à voir dans quelques contributions, qui les évoquent sans toujours les montrer. Les quelques analyses des trajectoires professionnelles des actrices et acteurs qui « fabriquent » les cartes sont particulièrement intéressantes et pourraient être systématisées, et ce d’autant plus que la taille des chapitres l’autoriserait. Enfin, l’introduction exposait la démarche « résolument pluridisciplinaire » (p. 12) de l’ouvrage, en soulignant la difficulté de la convertir en une proposition réellement interdisciplinaire. Il nous semble qu’une introduction à chaque partie ou une conclusion générale à l’ouvrage aurait participé à cet objectif. Le dialogue interdisciplinaire, difficile à mettre en œuvre dans chaque chapitre, pourrait être utilement reconstruit par les coordinatrices et coordinateurs, participant encore à enrichir un ouvrage de grande qualité.

9Bien illustré par les cartes de chaque chapitre, cet ouvrage est une contribution précieuse à l’analyse d’un « instrument de l’action publique », expression reprise par la quasi-totalité des autrices et auteurs. Enjeu de pouvoir au service des gouvernant·es mais aussi, de plus en plus, des gouverné·es, la carte est un puissant instrument de légitimation, justification, encadrement et contrôle. Il est cependant en partie remis en cause et est, en cela, représentatif des transformations et des bouleversements de l’action publique.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Pierre Joffre, « Thomas Aguilera, Francesca Artioli, Lorenzo Barrault-Stella, Emmanuelle Hellier et Romain Pasquier (dir.), Les cartes de l’action publique. Pouvoirs, territoires, résistances »Sociologie du travail [En ligne], Vol. 66 - n° 2 | Avril - Juin 2024, mis en ligne le 15 mai 2024, consulté le 24 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sdt/46033 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11o5e

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Auteur

Pierre Joffre

Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris, équipe Cultures et sociétés urbaines (CRESPPA-CSU)
UMR 7217 CNRS, Université Paris 8 et Université Paris-Ouest Nanterre La Défense
59-61, rue Pouchet, 75849 Paris Cedex 17, France
pierre.joffre[at]ehess.fr

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Droits d’auteur

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