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Comptes rendus

Alain Vilbrod, Travailler en étant malade. Enquête auprès de salariés du champ sanitaire et social présentéistes et de médecins du travail

L’Harmattan, Paris, 2022, 232 p.
Émilie Legrand
Référence(s) :

Alain Vilbrod, Travailler en étant malade. Enquête auprès de salariés du champ sanitaire et social présentéistes et de médecins du travail, L’Harmattan, Paris, 2022, 232 p.

Texte intégral

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Crédits : L’Harmattan

1Alors que la statistique publique et les discours austéritaires mettent la focale sur l’absentéisme au travail et sur les abus côté travailleur et travailleuse comme côté prescripteur et prescriptrice, l’ouvrage d’Alain Vilbrod, sociologue, fait un pas de côté en s’intéressant au présentéisme dans le champ médico-social. Il sort ainsi de l’ombre un phénomène mal documenté dans la littérature scientifique, et dont la mesure reste lacunaire. En s’appuyant sur les « témoignages » issus d’entretiens avec onze travailleuses et travailleurs qui exercent dans des secteurs en tension (des aides-soignantes, des aides à domicile, des éducateurs et éducatrices…) et avec treize médecins du travail, il cherche à mettre au jour les ressorts de ce présentéisme.

2Dans le premier chapitre, que l’on pourrait qualifier d’ouverture générale, l’auteur dresse un rapide état des lieux des connaissances sur le présentéisme : il s’attache d’abord à sa définition, puis à sa mesure et à son importance dans le champ étudié, pour enfin s’attarder sur la manière dont médecins généralistes et du travail sont confrontés au présentéisme des salarié·es.

3Le terme a d’abord été utilisé pour qualifier des travailleurs et des travailleuses dont l’investissement au travail déborde l’ordinaire attendu, au risque de leur épuisement et de leur insuffisance (incapacité à déléguer, perte d’efficacité dans le travail…). Depuis les années 2010, il renvoie aux personnes qui viennent au travail malades ou souffrantes et renoncent à s’arrêter.

4La mesure du présentéisme reste lacunaire et complexe, mais les quelques indicateurs disponibles indiquent que c’est un phénomène de grande ampleur, en particulier dans le champ étudié. En effet, dans ces métiers où il s’agit de prendre soin d’autrui, manquer à l’appel apparaît comme une défaillance morale, et « tenir » comme un sacerdoce. Les médecins quant à eux savent qu’une grande partie des présentéistes leur échappent totalement (ils et elles ne viennent pas consulter) ou partiellement (elles et ils ne respectent pas tout ou partie de l’arrêt de travail qui leur est prescrit). Cela ne se limite pas aux arrêts maladie, et se traduit de façon plus emblématique encore dans le renoncement à la reconnaissance de maladies professionnelles. Ces éléments contredisent l’idée selon laquelle les salarié·es chercheraient à obtenir des arrêts les plus longs possible.

5Dans les deux chapitres suivants, l’auteur déplie plus longuement les éléments soulevés dans ce premier chapitre. Le chapitre 2 explore les ressorts de ce présentéisme du côté des salarié·es. Il s’ouvre sur le constat d’une dégradation des conditions de travail des professions du champ sanitaire et social où pénibilités physiques et psychiques s’accroissent. Le portrait dressé et soutenu par les propos des enquêté·es est pour le moins sombre et alarmant. L’intensification du travail, accrue par le manque de personnel et la lourdeur des prises en charge, est devenue la norme et entraîne son lot d’insatisfaction car elle oblige à rogner sur la qualité du travail. Ainsi, les conditions de travail dégradées ont des effets directs sur la santé physique, psychique et émotionnelle des travailleuses et des travailleurs. Elles expliquent en partie le manque d’attractivité de ces métiers mais aussi les dérives possibles, comme la maltraitance.

6Dans ces conditions, celles et ceux qui restent en faisant fi de leur santé savent qu’elles et ils vont la dégrader plus avant. L’auteur détaille ce qui les pousse à poursuivre et à endurer malgré tout. Outre un rapport au corps où prévaut l’ethos de l’endurance, il y a bien sûr des enjeux économiques et d’emploi qui se posent, d’autant plus qu’il s’agit d’emplois faiblement rémunérés et souvent précaires. Figurent aussi des enjeux moraux : l’excellence professionnelle (l’engagement auprès des usager·es vis-à-vis desquel·les ils et elles se sentent obligé·es), la respectabilité, l’attachement et la solidarité à l’égard des collègues. Mais l’auteur le signale : cette solidarité n’est pas aveugle, elle s’inscrit dans une logique de réciprocité et dans un calcul des coûts et des bénéfices pour soi-même. Derrière ces enjeux moraux se jouent la dignité et la fierté professionnelle. Les salarié·es continuent donc à travailler au détriment de leur santé et évitent soigneusement les médecins et leurs prescriptions. Les médecins sont l’objet de méfiance voire de défiance, en particulier quand plane un potentiel verdict d’inaptitude.

7Alors que le chapitre 2 s’appuie sur 11 entretiens avec les salarié·es, le chapitre 3 repose sur les entretiens avec les médecins du travail. L’auteur cherche à éclairer ce que savent, pensent et font les médecins de cette présence contre avis médical, à tout le moins quand cela ne leur échappe pas. Il revient sur le constat d’une dégradation des conditions de travail et sur ses effets sur la santé des travailleurs et des travailleuses, en mettant l’accent sur la recrudescence du nombre de salarié·es en souffrance psychique dans les cabinets. Il passe à nouveau en revue les raisons de ce présentéisme, cette fois du point de vue des médecins : la solidarité, l’engagement et le plaisir au travail, les enjeux d’emploi. Sur ce dernier point, le rôle des médecins du travail est déterminant, car avec l’avis d’aptitude ou d’inaptitude, elles et ils sont les décisionnaires de la poursuite (et des conditions de la poursuite) ou de l’arrêt de l’activité. Le principal apport de ce chapitre consiste à montrer les dilemmes des médecins qui, à renfort de négociations avec les employeurs ou employeuses (pour des aménagements par exemple), avec les salarié·es (pour un arrêt temporaire par exemple), ou encore avec les médecins prescripteurs, doivent sans cesse arbitrer entre la santé des salarié·es, leur maintien en emploi et les réquisits de l’employeur.

8Cet ouvrage participe au débat public en montrant à son tour que la sous-déclaration et le non-recours règnent en matière d’arrêts maladie. Ainsi mise à l’épreuve du terrain, la figure politique du travailleur qui abuserait des arrêts maladie se trouve contredite et la chasse aux arrêts maladie apparaît parfaitement injustifiée, tout comme les mesures visant à dissuader de s’arrêter (telle l’instauration des jours de carence dans la fonction publique). Il apparaît nécessaire de s’interroger sur ce phénomène du présentéisme, car ses effets sur la santé physique et psychique sont majeurs. L’ouvrage montre bien que les travailleuses et les travailleurs viennent et tiennent coûte que coûte. Mais le corps a ses limites. Les salarié·es le savent. Travailler dans ces conditions ne peut pas être indéfiniment soutenable. Cela pose question à l’heure où on demande de prolonger encore la durée de travail (report de l’âge légal à la retraite) sans tenir compte, ou à peine, des pénibilités et des conditions de soutenabilité du travail, ni même de la professionnalité ou de l’engagement au travail dont font preuve nombre de salarié·es et dont témoigne ce présentéisme.

9L’ouvrage, d’une utilité sociale indiscutable, présente quelques limites et appelle à des pistes de prolongement et d’approfondissement. L’auteur le dit, le champ des professions sanitaires et sociales est protéiforme. Pourtant l’analyse proposée, adossée à un nombre réduit d’entretiens, ne s’appuie pas sur les spécificités propres à chaque secteur (santé et social), à la position sociale occupée, au métier exercé, aux conditions de travail spécifiques de chaque service. Certes, tous ont un certain nombre de traits communs, mais une analyse plus resserrée aurait permis de mettre en lumière davantage de variations. En particulier, il nous semblerait utile de regarder finement si les logiques d’engagement et de présence au travail sont reliées aux configurations de travail et aux conditions d’exercice. En outre, la question des relations de travail au sein du collectif mériterait d’être approfondie. Certes, on comprend que la présence tient en partie à l’engagement moral à l’égard de ses collègues, voire de son encadrement ; mais une analyse fine des collectifs de travail et de ce qui s’y noue fait défaut. Or, on peut supposer que le surengagement est intrinsèquement lié à la qualité des relations qui existent au sein du collectif de travail, avec les collègues comme avec la hiérarchie. De même, il diffère probablement en fonction de la place occupée dans la division du travail. En outre, l’auteur souligne que la socialisation des travailleurs et des travailleuses les pousse au présentéisme, mais on peut regretter l’absence d’éléments sur les dispositions qu’ont acquises les uns et les autres, ainsi que sur les différences genrées expliquant leur engagement dans ce métier et la manière de l’exercer. Malgré ces limites, le livre permet de comprendre les déterminants de ce supposé choix de poursuite du travail et invite à questionner le « libre arbitre » en matière de santé comme ailleurs.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Émilie Legrand, « Alain Vilbrod, Travailler en étant malade. Enquête auprès de salariés du champ sanitaire et social présentéistes et de médecins du travail »Sociologie du travail [En ligne], Vol. 66 - n° 2 | Avril - Juin 2024, mis en ligne le 15 mai 2024, consulté le 25 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sdt/46022 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11o5d

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Auteur

Émilie Legrand

Identités et différenciations dans les espaces, les environnements et les sociétés (IDEES)
UMR 6266 du CNRS et de l’Université Le Havre Normandie
25, rue Philippe Lebon, BP123, 76063 Le Havre Cedex, France
emilie.legrand[at]univ-lehavre.fr

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