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AccueilNumérosVol. 66 - n° 2Comptes rendusVincent Gayon, Épistémocratie. En...

Comptes rendus

Vincent Gayon, Épistémocratie. Enquête sur le gouvernement international du capitalisme

Raisons d’Agir, Paris, 2022, 400 p.
Alexandre Violle
Référence(s) :

Vincent Gayon, Épistémocratie. Enquête sur le gouvernement international du capitalisme, Raisons d’Agir, Paris, 2022, 400 p.

Texte intégral

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Crédits : Raisons d’Agir

1Dans cet ouvrage, Vincent Gayon analyse la transformation de l’expertise économique de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) des années 1960 au milieu des années 2000. Il met au jour le passage progressif d’une ère de régulation keynésienne des économies des pays développés, caractérisée notamment par des objectifs partagés de recherche du plein-emploi et de croissance des niveaux de vie et par un « régime de finance administrée » hérité des accords de Bretton Woods, à une ère de « néolibéralisme désencastré », caractérisée par « la domination de la sphère économique — en particulier financière — sur les ordres sociaux et politiques » (p. 23).

2L’auteur étudie les trajectoires et propriétés sociales des acteurs qui gagnent ou perdent en pouvoir au sein de l’organisation sur la période considérée (méthode dite « sociobiographique », p. 35). À partir d’un riche travail d’archives et d’entretiens, il s’intéresse à la façon dont certains acteurs ou services sont parvenus ou non à imposer leur conception de politiques économiques dans l’écriture des rapports produits au sein de l’OCDE (méthode dite « sociogénétique », p. 35). L’ouvrage est organisé de façon chronologique en deux parties de quatre puis trois chapitres. La première partie, « Le keynésianisme international se débat », porte sur la structuration de l’expertise au sein de l’OCDE des années 1960 au début des années 1980. La seconde partie, « La coopération économique internationale par le marché », couvre la période allant des années 1980 au milieu des années 2000.

3La première partie de l’ouvrage saisit les transformations de l’expertise par une analyse des débats soulevés autour de deux rapports emblématiques de l’organisation. Vincent Gayon s’intéresse d’abord à l’histoire du rapport McCracken (du nom de l’économiste Paul Winston McCracken). Publié en 1977 en période de stagflation, ce rapport est souvent lu par les analystes comme faisant la promotion des politiques économiques hostiles à des mesures étatiques redistributives. En retraçant les débats soulevés par celui-ci au sein de l’OCDE mais aussi lors de sa réception publique, Vincent Gayon donne à voir une réalité plus nuancée. Il montre d’abord le rôle important qu’ont joué les États-Unis pour promouvoir un tel rapport. Les administrations américaines étaient à la recherche de stratégies et d’alliances face à l’embargo de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) de 1973. Mais à cette époque, les membres du Trésor de la réserve fédérale américaine et des départements d’État ne s’accordent pas sur les solutions à promouvoir. Au sein du groupe d’experts, où siègent à la fois des keynésiens et des partisans du consensus néo-classique, d’intenses débats ont lieu pour donner un sens économique à la stagflation. Le rapport final est le produit de ces désaccords et réalise une synthèse des différents points de vue en ne faisant pas la promotion exclusive de politiques de l’offre.

4L’auteur s’intéresse ensuite à un second rapport, « The Welfare State in Crisis », publié en 1980 et dont le diagnostic sur les coûts excessifs des dépenses sociales des États des pays développés en période de crise économique a bénéficié d’une grande visibilité médiatique et académique. Il a été particulièrement commenté par journalistes et académiques comme une nouvelle démonstration du caractère néo-libéral de l’OCDE. À contre-courant de cette analyse, Vincent Gayon enquête sur un programme de recherche développé au sein de l’OCDE à partir de 1976, intitulé « The New Welfare Society, Welfare & Growth, A New Deal for Welfare, The Caring Society ». Il montre comment, sur la période 1976-1980, un groupe d’acteurs du « pôle social » de l’OCDE, principalement actif au sein du département de la DEELSA (la direction de l’éducation, de l’emploi, du travail et des affaires sociales de l’OCDE), cherche à acquérir des capitaux « relationnels » d’une part, en nouant de nouveaux liens avec des acteurs de l’expertise en matière de politique sociale au sein des États, de l’Union européenne ou de l’Organisation internationale du travail, et « informationnels » d’autre part, en développant de nouvelles statistiques pour faire exister les effets bénéfiques des politiques sociales. Cette contre-dynamique sociale au sein de l’OCDE est menée par des acteurs formés à la sociologie du travail, la sociologie industrielle ou l’économie institutionnaliste. La dynamique de recherche impulsée va néanmoins tomber dans l’oubli lorsqu’arrivent au pouvoir Margaret Thatcher, Ronald Reagan et Jacques Chirac. Ces acteurs et leurs administrations vont contribuer à délégitimer les actions du pôle social de l’OCDE au profit des solutions portées par le Département des affaires économiques (ECO) et le cabinet du secrétaire général où sont représentées les bureaucraties financières des États ainsi que les différents courants dominants des sciences économiques de l’époque.

5La deuxième partie de l’ouvrage s’intéresse au renversement de la conception du chômage au sein de l’OCDE lors de la décennie des années 1980. Progressivement, les acteurs équilibrant les rapports de l’organisation portant des idées keynésiennes vont perdre en influence. En effet, bien que critiques sur les dépenses étatiques, les rapports précédents de l’OCDE visaient toujours une cible de plein emploi, ce qui ne sera progressivement plus le cas :

« Le “chômage structurel” est redéfini comme un chômage “naturel” ou “volontaire” résultant des “rigidités” (salaires minimum, législation sociale) affectant le fonctionnement du seul “marché du travail” conçu à “l’équilibre” » (p. 193).

6En s’intéressant notamment à l’histoire de l’écriture du rapport « Jobs study » publié dans les années 1990, Vincent Gayon montre comment une coalition d’acteurs du pôle économique de l’OCDE (pôle composé de membres des administrations des finances des principaux pays récipiendaires et de membres de banques centrales) va parvenir à cadrer l’écriture du rapport autour du coût du travail, au détriment de problématisations alternatives portées par les acteurs de la DEELSA. Le secrétariat de l’OCDE va alors mettre en œuvre une comparaison systématique des pays (« Jobs strategy ») pour les classer publiquement selon leur respect des priorités fixées dans la « Jobs study ».

7L’économicisation grandissante des politiques sociales et de l’emploi au sein de l’OCDE va néanmoins rencontrer des résistances. Les pays concernés par la « Jobs strategy » ne se conforment pas nécessairement aux préconisations et obtiennent de bons résultats économiques ; les mouvements sociaux critiquent par ailleurs les mesures de libéralisation des marchés de capitaux portées par l’organisation (notamment via son projet d’Accord multilatéral sur l’investissement de 1998). Face aux critiques, des services de l’OCDE investissent d’autres thèmes d’expertise comme celui de la « société de la connaissance » et de la lutte anti-corruption. La DELSA développe et promeut le thème de la flexisécurité qui atténue une conception universaliste des mécanismes causaux générant du chômage (avec une vision négative du rôle des aides sociales) :

« Marquant là une forme de rééquilibrage des rapports entre département économique et département de l’emploi (après la domination exercée par le premier dans l’écriture de la Jobs study et dans la mise en œuvre de la Jobs strategy), cette inflexion du discours ne s’attaque toutefois guère aux aspects macroéconomiques, tels que les politiques monétaires, budgétaires et les mouvements de capitaux internationaux » (p. 262).

8Le « pôle social » de l’OCDE va également chercher du soutien du côté des services acquis aux mêmes préoccupations au sein de la Commission européenne, comme la Direction générale de l’emploi et des affaires sociales, pour promouvoir des alternatives sur l’emploi. Les « mains gauches » de ces organisations se confrontent néanmoins systématiquement à des « mains droites » comme la Direction générale des affaires économiques et financières de la Commission européenne ou le service ECO de l’OCDE. Les premières ne gagnent que rarement les rapports de force en l’absence de soutien d’institutions démocratiques ou syndicales dans ces arènes de négociation fermées.

9Centrale dans le livre, la métaphore des mains gauche et droite de l’État de Pierre Bourdieu organise la présentation des désaccords au sein de deux camps « social » et « financier ». Si cette grille de lecture est heuristique, elle lisse parfois la pluralité des problèmes auxquels les acteurs font face, ainsi que les solutions formulées par ces acteurs. Vincent Gayon signe néanmoins un ouvrage érudit qui intéressera les collègues travaillant sur le fonctionnement des organisations internationales, sur l’expertise ou encore sur l’histoire des politiques économiques.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Alexandre Violle, « Vincent Gayon, Épistémocratie. Enquête sur le gouvernement international du capitalisme »Sociologie du travail [En ligne], Vol. 66 - n° 2 | Avril - Juin 2024, mis en ligne le 15 mai 2024, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sdt/46005 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11o5c

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Auteur

Alexandre Violle

Centre d’étude des mouvements sociaux (CEMS), École des hautes études en sciences sociales
54 boulevard Raspail, 75006 Paris, France
alexandre.violle[at]sciencespo.fr

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Droits d’auteur

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