Navigation – Plan du site

AccueilNumérosVol. 66 - n° 2Prix des jeunes auteuricesAmbivalence de l’attachement au t...

Prix des jeunes auteurices

Ambivalence de l’attachement au travail. Le cas de l’élevage laitier

Second prix ex-aequo
The ambivalence of attachment to work: The case of dairy farming
Théo Boulakia

Résumés

À partir d’une ethnographie du travail d’éleveuses et d’éleveurs de vaches laitières, adossée à des données issues de la statistique publique, cet article explore trois dimensions de l’attachement au travail : l’absence de répit, c’est à dire la continuité du travail et des préoccupations liées au travail ; l’amour du métier, dans ses dimensions routinières, identitaires et statutaires, tel qu’il se dévoile lorsque les personnes sont forcées d’abandonner leur travail ; les obstacles à la fuite, révélés par la trajectoire de celles et ceux qui ont persisté dans un travail insoutenable. Cet article combine donc une ethnographie de l’activité et une reconstitution des carrières, et met en miroir des départs forcés et des fuites empêchées. Deux fils rouges, la santé au travail et l’endettement, permettent d’explorer les déterminations réciproques de ces différentes dimensions de l’attachement. Ainsi, on montre les effets contradictoires des problèmes de santé et de la dette, qui menacent le maintien dans le travail tout en réduisant l’éventail des sorties possibles. Enfin, l’article montre comment l’attachement se transmet, en s’intéressant non pas à la fabrique du goût pour le métier, mais à la dynamique d’enrôlement à l’œuvre dans les crises.

Haut de page

Notes de la rédaction

Premier manuscrit reçu le 29 septembre 2023 ; article accepté le 28 mars 2024.
 

Texte intégral

  • 1 Tous les noms de personnes et de lieux sont fictifs.
  • 2 Journal de terrain, 14 octobre 2022, et entretien avec Virginie et Benoît Delorière, 9 décembre 202 (...)

1Il est un peu moins de 18 heures lorsque Virginie Delorière me dépose à l’arrêt de bus de Beautré1. Être dehors en cette fin d’après-midi suscite chez elle un profond sentiment d’incongruité. À cette heure, elle devrait être en salle de traite, comme chaque jour ou presque depuis 1995. Vingt-huit années durant, elle a répété les mêmes gestes, au même endroit, le matin de 7h30 à 9h00 et le soir de 17h30 à 19h00. Il y a eu un an et demi d’interruption, en 2012 et 2013, pour deux opérations chirurgicales. Du point de vue de son chirurgien et de son médecin traitant, Virginie n’aurait pas dû reprendre le travail après ces opérations. Pourtant, ce n’est que dix ans plus tard, à l’âge de 50 ans, qu’elle entame les longues démarches nécessaires pour arrêter son activité d’éleveuse. Au cours de l’automne et de l’hiver 2022-2023, les vaches partent peu à peu et les bruits familiers s’éteignent. La salle de traite, désormais silencieuse, reste dans l’état dans lequel Virginie l’a laissée lors de la dernière traite de fin septembre. Elle est incapable d’y entrer à nouveau pour le nettoyage final. Pourtant, à trois reprises au cours de l’automne, elle s’y est retrouvée sans l’avoir voulu. « Le cerveau en avait repris le chemin »2.

  • 3 Ce podium rappelle l’analogie faite par Céline Bessière entre la « vocation » des viticulteurs indé (...)
  • 4 Enquête Emploi en continu, moyennes observées sur les années 2013 à 2019.

2Depuis 2013, l’enquête de l’Institut national des statistiques et des études économiques (INSEE) sur l’emploi, le chômage et l’inactivité, appelée Enquête emploi en continu (EEC), inclut une nouvelle question. On demande aux actifs s’ils souhaiteraient avoir un autre emploi en remplacement de l’actuel. Sur le podium des professions qui répondent par la négative on trouve, dans l’ordre : le clergé séculier (0 %), les médecins libéraux spécialistes (0,4 %) et les agriculteurs sur grande exploitation de céréales grandes cultures (0,7 %)3. Les éleveurs d’herbivores sur grande exploitation sont dans la même situation : seuls 3,1 % souhaiteraient avoir un autre emploi, ce qui les situe dans le voisinage des chirurgiens-dentistes (2,7 %) et des avocats (3,5 %). Par comparaison, 6,1 % des vétérinaires, 17,3 % des aides à domicile et 22,2 % des nettoyeurs souhaiteraient faire un autre métier4.

  • 5 Enquête Emploi en continu. Nous montrerons qu’il ne s’agit pas d’un effet de la pyramide des âges.

3Une autre question de l’EEC porte sur « l’appréciation personnelle, par les individus, de leur état de santé en général ». 22 % seulement des éleveurs d’herbivores sur grande exploitation jugent leur santé « très bonne », soit un pourcentage sensiblement égal à celui des aides à domicile (22,1 %) et des nettoyeurs (24,4 %), mais très inférieur à celui des avocats (44,3 %), des chirurgiens dentistes (47,5 %) et des vétérinaires (50,5 %)5.

4Virginie Delorière aurait dû arrêter dix ans plus tôt, quand son chirurgien le lui avait prescrit. Mais, pour des raisons que nous démêlerons dans la suite de l’article, elle ne le pouvait pas. Aujourd’hui qu’elle y est parvenue, chaque étape de l’arrêt fait figure de déchirement. La notion d’attachement est faite pour saisir cette ambivalence, l’impossibilité de partir et le désir de rester, les obstacles à la fuite et les regrets du départ. Elle englobe aussi une caractéristique essentielle de ce qui fut le quotidien de Virginie Delorière : l’omniprésence du travail, l’absence de vacances, la rareté des moments de répit.

5Cette enquête s’inspire d’un ensemble de travaux qui ont pour point commun d’étudier l’attachement au travail comme un processus, même si les terminologies diffèrent. « Engrenage » est le terme que Nicolas Roux (2020) utilise pour qualifier l’installation dans les saisons agricoles. En suivant sur plusieurs années des journaliers du Sud de la France, il a rendu compte de la manière dont ceux-ci se résignent à ce métier particulièrement éprouvant physiquement, mais aussi de la façon dont quelques-uns parviennent à s’en arracher. « Éternisation » est le mot employé par Vanessa Pinto pour désigner ce que vivent certains étudiants salariés, qui accordent une place croissante à leurs « petits boulots » non qualifiés au détriment de leurs études (Pinto, 2014, chapitre 7). Dans un article consacré aux intérimaires de la logistique, Lucas Tranchant (2021) a quant à lui décrit des mécanismes de « stabilisation professionnelle contrainte » dans des emplois pénibles et pathogènes. Au nombre de ces mécanismes, on trouve l’accession à la propriété et l’endettement qui l’accompagne (Lambert, 2015, chapitre 3 ; Tranchant, 2021, p. 74).

6De tels processus ne correspondent pas nécessairement à des stratégies délibérées de « rétention de la main-d’oeuvre » (Chauvin, 2010, chapitre 3), mais ils ont des effets similaires, en augmentant parfois démesurément les coûts de la démission. On pourrait les situer dans la « fine zone d’ombre » (Stanziani, 2020) qui brouille la frontière entre travail libre et travail contraint, et où les historiens rangent les billets de congé, le livret ouvrier, les kidnappings, les lois anti-vagabondage, les usages de la dette et les sanctions pénales (Maitte et Terrier, 2020, p. 243-262). Dans l’Angleterre des XVIIIe et XIXe siècles, la rupture de contrat était passible de trois mois d’emprisonnement ou de travail forcé. À l’issue de sa période de détention, si le travailleur ne souhaitait toujours pas rejoindre son maître, ce refus était interprété comme une nouvelle rupture de contrat, et puni comme tel (Steinfeld, 2001). Évoquant la manière dont les patrons de la fin du XVe siècle à Paris utilisaient la dette pour retenir leurs employés, Julie Mayade-Claustre (2005) parle du « corps lié de l’ouvrier ». Le cas des éleveuses et éleveurs, travailleurs indépendants, peut paraître très différent. Mais l’analogie a le mérite d’attirer l’attention sur les effets « attachants » de la dette et sur le « droit de fuite » (Moulier-Boutang, 1998) et de bifurcation.

7Les turning points (Abbott, 2009) de la carrière constituent en effet un observatoire privilégié de l’attachement au travail — qui n’est jamais plus visible que dans les moments où se pose la question de l’arrêt. Ainsi, l’accumulation des blessures et le déclin de leur vigueur physique confronte les danseurs contemporains à tout ce qu’ils ont construit par et autour de leur travail. En entamant une reconversion, ils craignent de perdre bien davantage qu’un métier : une identité et un mode de vie (Sorignet, 2004). Dès les années de leur formation, les maréchaux-ferrants ont conscience qu’il leur faudra se reconvertir, tant leur métier est exigeant sur le plan physique. Olivier Crasset, retraçant les différents moments de leur carrière où la question de l’arrêt se pose, souligne que « le choix de la reconversion est difficile à faire en raison aussi de l’attachement des maréchaux à leur métier, qui est étroitement lié à leur manière de vivre » (Crasset, 2013, p. 17). La pression de la reconversion induite par l’usure physique est ainsi la pierre de touche de l’attachement au travail.

8La notion d’attachement renvoie aussi à des « situations de travail » (Avril et al., 2019) où faire une pause, prendre des vacances, voire oublier ses tâches s’avère impossible. Dans un monde où une claire séparation entre travail et hors-travail est la norme, de telles situations ont été qualifiées de « débordements » du travail (Goussard et Tiffon, 2016 ; Schœnberger, 2022). Lier la question du droit de fuite à celle des temps quotidiens du travail est précisément la démarche adoptée par Corinne Maitte et Didier Terrier dans leur enquête sur les « rythmes du labeur », qui prend aussi bien pour objet la « discipline de l’engagement » (au sens d’engagement à travailler et non d’engagement dans le travail) que « le contenu même du travail, son intensité, bref, la totalité des rythmes qui le composent et permettent d’en restituer l’épaisseur. Rythmes journaliers, hebdomadaires, saisonniers, annuels ; rythme des gestes et de l’effort » (Maitte et Terrier, 2020, p. 13).

9L’ensemble de ces travaux, malgré la disparité des objets et des terrains, tourne ainsi autour de deux processus apparemment contradictoires : être enchaîné à un travail qu’on souhaiterait quitter, être poussé à quitter un travail auquel on est attaché. Faut-il chercher à réduire à tout prix cette ambivalence ? L’ouvrage d’Alizée Delpierre (2022) sur les domestiques des grandes fortunes constitue certainement le plaidoyer le plus fort pour en faire un objet à part entière :

« Il y a quelque chose qui te tient, qui fait que tu n’en peux plus mais que tu veux aussi rester », dit Mariana.
Sheila « avoue ne pas parvenir à “sortir de l’univers des riches”, malgré toutes ses douleurs et ses déceptions ».
Cet attachement ne s’explique pas seulement par les gratifications matérielles mais aussi, parfois, « par un attachement réel noué avec la famille servie » (Delpierre, 2022, successivement p. 157, p. 169 et p. 150).

10En effet, parler d’attachement au travail est ambigu. S’agit-il de l’activité elle-même, ou bien des conditions d’emploi ? Rien n’oblige à choisir entre ces deux perspectives. Ainsi, il y a des métiers « vocationnels » où les conditions d’emploi pèsent néanmoins dans le choix de rester. À l’Opéra de Paris, la promotion comme soliste est un moteur essentiel de l’investissement des danseuses et des danseurs de ballet (Laillier, 2011), mais les chances de promotion tendent rapidement vers zéro avec l’avancée en âge. Si certain·es restent malgré leur déception, c’est que :

« Les conditions d’emploi peuvent contrebalancer les conditions de travail. En d’autres termes, les danseurs de ballet du corps de l’Opéra entrent à partir d’un certain âge dans une situation “d’intégration laborieuse” (Paugam, 2007), avec un rapport à l’emploi positif et un rapport au travail négatif » (Laillier, 2011, p. 16).

11Inversement, il est important de rechercher, jusque dans les « métiers modestes », les gratifications de l’activité proprement dite, comme le montre Alexandra Bidet (2011) à partir de son enquête sur les techniciens des télécommunications. S’il est rare que les personnes aiment leur travail « en bloc », elles en apprécient au moins certains aspects. Envers du « sale boulot » que l’on veut déléguer, le « vrai boulot » est la face du travail que l’on veut conserver, dont on regrette qu’elle n’occupe pas davantage de place.

12Ces études distinctes convergent : la notion d’attachement est ambivalente. C’est ce qu’on a constaté dans cette enquête, qui étudie conjointement les carrières des éleveuses et éleveurs et les rythmes de leur travail. L’attachement au travail, entendu comme impossibilité du répit, tant physique que mental, est un facteur majeur d’usure, mais aussi un puissant levier de conditionnement, qui laisse, lorsque le travail s’arrête, un sentiment de vide. Il est non moins nécessaire de traiter ensemble les deux formes d’attachement — en apparence contradictoires — que manifestent la fuite empêchée et la pérennité refusée. Ce que ces deux formes ont de commun, c’est l’absence d’autonomie qui, pour les éleveurs, prend le visage de la dette. Parce qu’elle donne aux créanciers le pouvoir aussi bien de précipiter la faillite (en refusant un nouveau crédit) que de prolonger la souffrance (jusqu’au terme des remboursements), la dette réunit, comme deux faces de la même pièce, la mobilité et l’immobilité forcées.

13Cet article commence par une double perspective sur l’emprise quotidienne du travail : la première rend compte de l’amplitude horaire et de l’intensité physique, la seconde se focalise sur la continuité des préoccupations liées au travail, et sur les dispositifs qui structurent une inquiétude ininterrompue. La problématique de l’usure fait basculer de l’étude des tâches quotidiennes à la description des carrières, qui occupe la deuxième partie de l’article. À partir du cas exemplaire d’une carrière d’éleveuse, on verra ce que tenir signifie, entre les pressions contradictoires de l’endettement et de la souffrance physique. On montrera que les possibilités de bifurcations se raréfient au fur et à mesure que la situation se dégrade. En s’appuyant sur deux autres monographies, on étudiera les propriétés contagieuses de l’attachement, à travers la notion d’enrôlement. Cette deuxième partie sera ainsi consacrée aux nœuds que l’adversité forme entre les éleveuses et éleveurs, leur travail et celles et ceux qui viennent à leur secours.

Encadré 1. Présentation de l’enquête
Cet article s’appuie sur une ethnographie toujours en cours, menée dans deux départements de l’Ouest de la France depuis l’été 2021. Son noyau est constitué par cinq monographies de familles. J’ai travaillé sur ces exploitations pendant des périodes répétées allant d’une semaine à un mois, en faisant la traite du matin et du soir, en participant aux autres tâches, en dormant dans la chambre inoccupée des enfants, la chambre d’amis ou la maison des grands-parents. J’ai pu mener des entretiens répétés avec tous les membres de la famille. J’ai réalisé des entretiens — sans observation participante — avec d’autres éleveuses et éleveurs, rencontrés par effet boule de neige ou par l’intermédiaire du réseau Solidarité Paysans. Née dans l’Ouest de la France à la fin des années 1980, et implantée aujourd’hui dans un grand nombre de départements, proche de la gauche du syndicalisme agricole, l’association accompagne les agriculteurs et agricultrices en difficulté. Bénévoles et salariés leur apportent un soutien moral, mais aussi une aide juridique face aux créanciers.
Certaines des monographies par entretiens, dans la mesure où elles reposent sur de nombreuses entrevues, atteignent la richesse des monographies par observation participante. Deux monographies constituent le cœur de l’article.
Parallèlement à cela, j’exploite des données administratives et des données d’enquête, issues de la statistique agricole et de la statistique publique généraliste. Dans cet article, je m’appuierai sur deux de ces enquêtes : l’enquête Emploi en continu (éditions 2013 à 2019), et l’enquête sur les conditions de travail et les risques psychosociaux (éditions 2013, 2016 et 2019), menée conjointement par l’INSEE et la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (DARES). Alors que la plupart des résultats publiés s’arrêtent au niveau des catégories socio-professionnelles, je descendrai au niveau plus fin des 486 professions de la nomenclature de 2003, soit un niveau légèrement plus agrégé que celui des libellés de professions (Bernard, 2021).

1. L’emprise quotidienne du travail

14Les éleveurs d’herbivores sur grande exploitation sont, de tous les actifs, ceux qui travaillent le plus : 63 heures par semaine en moyenne, dont la moitié plus de 67 heures, et un quart plus de 70 heures. Sur les 486 professions répertoriées par l’INSEE dans la nomenclature de 2003, une seule présente des durées de travail comparables : celle des artisans boulangers. Des travaux réalisés à la fin des années 1980 ont montré que les estimations du temps de travail agricole, obtenues, dans l’enquête « Emploi », par déclaration des intéressés, étaient remarquablement cohérentes avec les calculs fondés sur l’enquête « Emploi du temps » (Lacroix et Mollard, 1991).

15Ces durées de travail élevées ne sont pas sans lien avec les politiques de modernisation agricole : le temps de travail déclaré en moyenne par les agriculteurs a augmenté de 3 heures hebdomadaires entre 1970 et 1977. Cette extension apparaît fortement liée à l’intensité capitalistique, comme le montrent les données micro-économiques :

« Les économies en temps de travail que permet de processus de substitution du capital au travail sont davantage utilisées à accroître la production et les dimensions qu’à alléger les horaires des actifs » (Lacroix et Mollard, 1990, p. 63 ; voir aussi Lacroix et Mollard, 1989).

16Une enquête sur les rythmes de travail des chefs d’exploitation à temps complet, menée conjointement, en 1984, par l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) et l’Institut de gestion et d’économie rurale (IGER), confirme que les éleveurs laitiers spécialisés sont, de tous les agriculteurs, ceux qui travaillent le plus. Ils ont en moyenne 9 jours sans travail par an, contre 60 pour les céréaliers, et la durée de travail des journées de pointe dépasse les 13 heures (Lacroix et Mollard, 1991, p. 42).

  • 6 Enquête sur les conditions de travail et les risques psycho-sociaux, 2013.

17Pour saisir ce que signifie concrètement l’omniprésence du travail, la mesure de sa durée n’est toutefois pas suffisante, car elle suppose une séparation claire entre le temps « libre », « personnel » ou « domestique » et celui du travail proprement dit. Or, cette distinction n’est guère opérante pour la profession agricole en général, et pour l’élevage en particulier. Remarquons d’abord que les éleveurs d’herbivores sur grande exploitation sont parmi les plus nombreux à déclarer qu’ils pensent « toujours » ou « souvent » à leur travail, même quand ils n’y sont pas. C’est le cas de 71 % d’entre eux, ce qui les situe à un niveau comparable à celui des professeurs des écoles, chercheurs de la recherche publique, professeurs agrégés du secondaire et médecins hospitaliers6.

18Cette préoccupation continuelle est une composante essentielle du métier, comme l’a montré Christian Nicourt à partir d’une enquête sur le rythme de travail d’agricultrices du Périgord Noir, au début des années 1990. L’activité d’élevage est une activité de soin. En tant que telle, elle est synonyme de surveillance constante :

« Lorsqu’une agricultrice, pour soigner ses veaux, passe une heure matin et soir et les observe trois fois trois minutes dans la journée, peut-on dire qu’elle a travaillé deux heures et neuf minutes ? […] Ce n’est bien souvent pas la durée qui importe, mais l’opportunité du moment de l’intervention. […] En travaillant sur la ferme, dans la sphère domestique de l’exploitation, l’agricultrice assure une astreinte » (Nicourt, 1992, p. 49-50).

19Le terme d’astreinte est souvent employé par les éleveurs eux-mêmes et par la presse professionnelle agricole, mais c’est dans un sens un peu différent. En effet, il désigne alors le travail qui ne peut pas être reporté, la part incompressible de l’activité, c’est-à-dire la traite et l’alimentation des animaux. Dans l’article de Christian Nicourt, « astreinte » a un sens un peu différent, renvoyant plutôt à une activité de surveillance et à un état de disponibilité.

  • 7 D’autres perspectives sur la traite sont possibles, qui engageraient d’autres descriptions. On pens (...)

20Pour explorer ces deux facettes de l’astreinte et leurs implications concrètes, partons des traites du matin et du soir, en adoptant deux perspectives différentes. Selon un premier angle, elles apparaissent comme deux blocs de travail cadencé et physiquement exigeant, immuables et inamovibles. La seconde perspective présente la traite comme un moment d’observation. On délaisse alors l’enchaînement des gestes pour s’intéresser au repérage et à l’interprétation des signes : chaleurs, boiteries, infections mammaires. Et on relie ce travail biquotidien de veille sanitaire à l’ensemble des dispositifs qui assurent la continuité de la surveillance du troupeau7.

1.1. Gestes

  • 8 J’ai rencontré pour la première fois la famille Moriceau en septembre 2019. Je suis revenu en septe (...)

21Johanna (née en 1972), Éric (né en 1966) et Christian (né en 1962) Moriceau sont associés au sein d’un groupement agricole d’exploitation en commun (GAEC). Éric est le frère de Christian, et Johanna est la femme d’Éric8. Les trois associés emploient Yann, salarié d’une trentaine d’années, pour 31 heures par semaine. L’exploitation compte 110 vaches laitières, qui produisent 850 000 litres de lait par an, et 180 hectares de céréales. Éric s’occupe des cultures et de l’alimentation des vaches. Johanna a la charge de la traite et du soin des veaux. Christian, arrivé plus tard, est à cheval sur les cultures et les animaux. Les tâches administratives et comptables sont partagées entre Christian et Johanna.

22Éric et Johanna habitent à une cinquantaine de mètres des bâtiments d’élevage, dans une maison qu’ils ont construite largement eux-mêmes à la fin des années 1990, avec l’aide du père de Johanna. Christian habite à quelques kilomètres de là avec sa femme et ses deux enfants. J’ai occupé la maison de la mère d’Éric et Christian, située à une centaine de mètres de la ferme.

23Le travail commence pour Éric à 7h00, à la lumière des phares, avec le paillage des stabulations et l’alimentation des animaux. La traite débute à 7h20. Dans la pièce principale de la ferme, Johanna, Christian, Yann et moi ajustons nos cottes de travail par-dessus une ou deux polaires, et chaussons nos bottes. Une fois dans la laiterie, Johanna complète sa tenue par des manchons, un tablier imperméable et des gants. Pendant qu’une ou deux personnes rassemblent les vaches dans l’aire d’attente et les poussent vers les quais de traite, les autres préparent la fosse, mouillent le béton pour éviter que les déjections ne s’incrustent, décrochent les griffes (c’est ainsi qu’on appelle l’ensemble des quatre faisceaux trayeurs) et lancent le moteur de la pompe à vide. Le démarrage de la traite, dans la nuit, est d’abord une ambiance sonore. Le moteur de la pompe à vide émet un ronronnement puissant et continu, auquel se superpose le tchic tchac régulier du pulsateur. Bientôt, s’ajoutent les meuglements des premières vaches qui se pressent sur les quais de traite, de part et d’autre de la fosse, présentant leur flanc aux trayeurs qui crient parfois pour les faire avancer. Les pis arrivent entre les coudes et les épaules. Les barrières claquent derrière les vaches.

24D’abord tremper les quatre pis de chaque vache dans un produit désinfectant, puis les essuyer soigneusement. Tirer les premiers jets à la main. Saisir la griffe d’une main (elle pèse entre deux et trois kilos). Les quatre faisceaux trayeurs chuintent au rythme de leur mouvement de succion. Les brancher un à un sur les trayons en prenant garde aux coups de pattes. Lorsque le débit de lait s’amenuise et que les faisceaux se décrochent, vérifier que la vache est bien traite. Tremper les trayons dans un produit brun et collant qui les rend hermétiques et empêche l’introduction de germes dans le canal. Une fois traites les six vaches d’un quai, ouvrir la barrière et les pousser vers le couloir de retour. Se saisir du pulvérisateur, qui contient un acide pour désinfecter les griffes. Appuyer une ou deux fois sur la gâchette pour asperger d’acide l’intérieur de chaque faisceau trayeur. Monter le petit escalier qui mène à l’aire d’attente, en attrapant un bâton. Aller chercher les vaches, les faire avancer sur le quai. Tremper leurs pis, les essuyer, tirer les jets, saisir la griffe, brancher les trayons, colmater les trayons, libérer les vaches, désinfecter les griffes.

25À la fin de la traite, le volume sonore connaît un pic. Johanna se saisit du nettoyeur à haute pression (dont le bruit peut atteindre jusqu’à 100 décibels) et met en route la vidange du circuit. Pendant plus de vingt minutes, elle passe méticuleusement le jet puissant dans la fosse, sur les griffes et sur les quais, pour faire disparaître la bouse, l’urine et le lait excrétés par les 110 vaches. Lorsqu’elle s’arrête, la salle est aussi propre qu’à notre arrivée, une eau claire coule vers les grilles d’évacuation et goutte des griffes et des barrières. On enlève gants, manchons, tablier, on passe un coup de jet sur les bottes. Quand on ouvre les portes de la laiterie, il est un peu plus de 9h30, il fait jour. À 17h30, le même enchaînement de gestes s’enclenche. Et lorsque le bruit des moteurs et du nettoyeur haute pression s’éteindra, un peu après 19h30, il fera nuit.

26Cette description de la traite est expurgée de tous les incidents qui en interrompent la cadence : vaches qui refusent d’avancer sur le quai ou d’en sortir, bouses importunes à nettoyer, soins à administrer, lait à détourner du circuit. Le récit est réduit à son squelette de routine, pour mieux mettre en évidence le caractère éminemment répétitif des gestes et des postures. C’est ce qu’on pourrait appeler une description du travail informée par les risques : troubles musculo-squelettiques, dont la prévalence en élevage est extrêmement élevée ; risque chimique, auquel les trayeurs sont exposés de façon analogue aux agents d’entretien (Midler et al., 2019). La connaissance de ces risques attire l’attention sur le poids des griffes, la contorsion des corps, les pictogrammes de danger affichés sur les bidons de produits désinfectants. Cette perspective sur la traite pointe l’usure qui résulte de la répétition des mêmes mouvements, plusieurs centaines de fois au cours d’une même journée : soulever et tenir à bout de bras les griffes, brancher les faisceaux, appuyer sur la gâchette du pulvérisateur, essuyer les trayons. Toutefois, ce n’est pas cette perspective procédurale qu’adopte Johanna lorsque son mari lui demande ce qui s’est passé à la traite. Ce qu’elle lui dit alors, c’est ce qu’elle a vu. Pour elle, la traite est un monde de signes.

1.2. Signes

27Il est trivial de dire que la traite est un moment essentiel d’observation : détection des chaleurs, suivi de l’état de santé général de l’animal, repérage des boiteries et prévention des infections mammaires, entre autres. Avant de brancher les faisceaux trayeurs, Johanna tire systématiquement les premiers jets manuellement, en pinçant le bout du trayon entre le pouce et l’index. Elle peut ainsi en apprécier la dureté, sa main remonte parfois jusqu’à la base de la mamelle pour une rapide palpation. Il lui arrive aussi de regarder la couleur du jet. Une dureté inattendue, une couleur anormale indiquent une infection. Au-delà de ce test de routine, la saisie de la plupart des indices sanitaires implique une connaissance intime du troupeau.

« Traite du soir dans l’exploitation de Julien Lemaire. Je suis avec sa salariée et son apprenti, qui sont là depuis plusieurs années. La 9024 (une des seules vaches à ne pas avoir de nom) arrive pour se faire traire en dernier, alors qu’elle est d’habitude dans les premières. Elle se présente sur le quai de droite, alors qu’elle va toujours sur le quai de gauche. Marion et Quentin l’ont tous deux remarqué. Pour eux, il y a un problème. Pensant qu’il s’agit peut-être d’un morceau de métal ingéré dans les prairies, Quentin se saisit d’un tuyau d’une trentaine de centimètres et d’un entonnoir, se glisse sur le quai entre les vaches, et après un moment de lutte, parvient à desserrer les mâchoires de la 9024, pour lui faire avaler un aimant. Elle sera sous surveillance les prochains jours » (Journal de terrain, 22 avril 2023).

28Pour repérer ce genre d’anomalies, il ne suffit pas d’avoir une bonne connaissance des vaches en général. Il faut mémoriser les habitudes de chacune de celles qui composent le troupeau. Les signaux d’alerte n’en sont que pour celles et ceux qui ont en tête la série de leurs comportements passés.

« Si tu vois qu’elle lève les pattes un peu [alors que] d’habitude elle ne bouge pas, c’est qu’il peut y avoir un problème. […] La vache qui vient toujours au premier tour. Moi j’en avais certaines, il y avait un virage à prendre, elles rentraient dans le parc d’attente, elles prenaient le virage en courant. D’un seul coup [l’une d’elles] venait au troisième tour. “Tu n’es pas encore passée toi ? Comment ça se fait que tu n’es pas passée ?” […] Le meilleur moyen de soigner une mammite c’est de la prendre le plus tôt possible. Entre un détail que tu ne vois pas le matin et le soir, il est parfois trop tard » (Entretien avec Benoît et Virginie Delorière, 10 mars 2023).

29Virginie et Benoît Delorière me donnent un exemple de repérage manqué. C’est en 2012, Virginie est en arrêt de travail, une salariée du service de remplacement fait la traite 6 jours sur 7. Elle repère un comportement bizarre chez une vache le vendredi soir, mais elle est en congé le samedi. Un autre vacher la remplace.

  • 9 Un million de cellules immunitaires par millilitre de lait. Au-dessus de 400 000 cellules par milli (...)

« Le dimanche, c’est la permanente qui revient, mais t’as le droit de faire autre chose le samedi. Elle n’a pas forcément repensé à sa vache qu’elle avait vue le vendredi soir, elle n’a pas donné d’information spécifique ou quoi que ce soit, sachant qu’il y avait toujours le tableau dans la salle de traite, pour tout marquer. Elle reprend le dimanche matin. Le dimanche soir : tiens c’est bizarre ce truc-là. Oui mais lundi matin, c’était sa journée non travaillée de la semaine suivante. […] Donc le lundi, c’est un autre, pas celui qui était venu le samedi pour la remplacer, qui vient. Et du coup, le mardi soir… en fait, tout s’était couplé, bloqué dans le haut de la mamelle, une mamelle assez volumineuse en plus. Zut c’est dur qu’est-ce que c’est que ce truc ? La vache était définitivement perdue. Et puis le tank aussi. Parce que vendredi, samedi, dimanche, lundi, mardi, sans faire quoi que ce soit, sans la traiter elle était à un million9. Elle a infesté les autres derrière. Et puis elle en infecte trois à suivre, parce qu’évidemment la mauvaise bactério était dans la griffe donc les vaches qui sont passées derrière elle… » (Entretien avec Benoît et Virginie Delorière, 10 mars 2023).

30Cet exemple illustre la nécessité d’une surveillance continue, et de la présence tous les jours d’une même personne, capable de détecter les plus légers changements dans le comportement des animaux. Mais Virginie évoque aussi l’un des nombreux dispositifs qui servent à fabriquer de la continuité : le tableau effaçable, sur lequel sont notés les noms ou les numéros des vaches à garder à l’œil. Pour Virginie, ce travail de notification doit être d’autant plus systématique qu’elle sait qu’une catastrophe peut l’obliger à se faire remplacer pour la traite suivante :

« Moi, j’avais un tableau effaçable où j’écrivais tout pour moi, mais en pensant que ce n’était pas moi qui faisais la traite suivante. Je passe la consigne à quelqu’un d’autre. Donc je ne pouvais pas me permettre de ne pas avoir identifié mon animal. Je ne pouvais pas me permettre de ne pas avoir mis son numéro, de ne pas avoir mis où est-ce que j’en étais avec quel traitement, quel jour j’avais mis le premier tube, quel jour il faudrait mettre le dernier et quelle était la date de retour dans le tank. Ça, c’était marqué systématiquement sur mon tableau effaçable et c’était aussi marqué sur mon carnet sanitaire. J’avais systématiquement, sur mon tableau effaçable, le nombre de vaches exact à traire. […] Les vachers par exemple, ils mettaient : “Il y a une vache dans la case de vêlage, il faut aller la chercher, la traire”. J’ai toujours, toujours, toujours, alors certainement en lien avec tous nos événements, considéré que ce n’était pas moi qui faisais la traite suivante, ce n’était pas moi qui donnais à boire aux veaux la fois d’après. Si je donne un traitement, un sachet de réhydratant par exemple, si je me rendais compte qu’il y avait une connerie sur un veau ou quoi que ce soit, il y avait toujours un papier d’écrit » (Entretien avec Virginie Delorière, 9 décembre 2022).

31Les exploitations agricoles, et tout particulièrement les exploitations d’élevage, sont saturées d’écrits, qui répondent, au-delà de la « paperasse » (Mesnel, 2017) et des exigences de traçabilité (Joly et Weller, 2009), à « l’anxiété caractéristique des travailleurs du vivant » : faire à temps, tenir le fil de l’activité (Joly, 2004, p. 10). Au GAEC Moriceau, Éric et Christian tiennent et archivent tous deux de petits carnets, sur lesquels ils notent les événements importants de la journée, sur le modèle des agendas étudiés par Nathalie Joly (2004, 2009). Sur le smartphone de Johanna, toujours glissé dans la poche de sa cotte, est installée une application (Pilot’élevage) qui lui permet, entre autres, d’inscrire les événements de santé de ses vaches, de consulter leurs performances et de suivre le cycle de leur reproduction. S’ils l’utilisent moins, préférant les carnets, Éric et Christian ont sur leur propre téléphone la même application.

« Hier au soir et ce matin, une technicienne du contrôle laitier est passée en salle de traite afin de mesurer, pour chaque vache, la quantité et la qualité du lait produit. Les résultats, directement disponibles sur Pilot’élevage, ne sont pas bons : la sécheresse de l’année précédente s’est répercutée sur la qualité des maïs, et les vaches produisent peu. Au déjeuner, Éric a l’air absent. Il fait défiler son troupeau sur son smartphone, consulte les résultats vache par vache, préoccupé. Dans l’après-midi, nous allons curer le bâtiment des veaux. Éric enlève le plus gros de la paille au chariot télescopique, Christian, Yann et moi nous occupons à la fourche des recoins inaccessibles. L’après-midi précédente avait déjà été consacrée à curer le bâtiment des génisses. Christian (né en 1962, et qui se baisse avec difficulté) me dit : “Tu vois ce que c’est en hiver. On est tout le temps avec les bêtes. C’est pour ça que j’ai hâte d’être à la retraite. Éric, tout à l’heure, avant qu’on cure, il m’a reparlé des résultats du contrôle. Je savais bien que ça le tracasserait” » (Journal de terrain, 17 novembre 2022).

32La remarque de Christian — « on est tout le temps avec les vaches » — pourrait s’appliquer aussi bien à la coprésence physique avec les animaux qu’aux préoccupations continuelles que ceux-ci suscitent. Ces préoccupations sont d’autant plus tenaces qu’un grand nombre de dispositifs viennent les soutenir et les raviver ; il en est ainsi des caméras que les associés ont fait installer dans la stabulation pour surveiller à distance le déroulement des vêlages. Les images sont directement consultables sur le téléphone, ou sur la télévision installée dans le salon d’Éric et Johanna.

« Johanna me raconte les vacances aux Pays-Bas, cet été. Éric et elle avaient prévu d’y passer cinq jours avec leur plus jeune fille, laissant l’exploitation à Christian. Éric surveillait constamment les vaches sur son téléphone, grâce à la caméra installée dans leur bâtiment. À leur comportement, il soupçonnait qu’elles n’étaient pas assez nourries. De guerre lasse, Johanna lui suggère de rentrer. Sur ses cinq jours de vacances annuels, il n’en aura donc pris que deux » (Journal de terrain, 14 novembre 2022).

  • 10 Au sujet des effets des robots de traite sur le travail des éleveurs, voir notamment Hostiou et al.(...)

33Il est d’autant plus difficile pour Éric de se détacher de son travail qu’il est équipé de dispositifs qui le tiennent en permanence informé de l’état de ses animaux. Les éleveurs qui investissent dans des robots de traite, dans un souci de diminuer la pénibilité physique, connaissent bien ce problème. Le robot fonctionne ainsi : les vaches y entrent une à une, de manière continue. Les trayons sont détectés par un faisceau laser, et la vache traite par un bras mécanique. Des capteurs intégrés à la machine permettent d’analyser en temps réel le lait produit. Une synthèse des résultats est disponible sur le téléphone de l’éleveur, qui reçoit aussi de très nombreuses alarmes, y compris la nuit10.

Jules Hermelin cite le cas d’un éleveur qui « ne parvenait pas à se détacher du flux continu d’informations qui lui parvenaient en permanence. Il a dû apprendre à s’auto-réguler après s’être rendu compte que, même pendant ses quelques jours de congé annuel, il continuait à suivre ce qui se passait au sein du troupeau » (Hermelin, 2021, p. 381).

34On pourrait qualifier ce régime de travail de « coexistence continue », par opposition avec ce que Charles Stépanoff et ses collègues ont appelé la « coexistence intermittente » des éleveurs d’Asie du Nord avec leurs animaux (Stépanoff et al., 2017). En Sibérie ou en Mongolie, rennes, vaches, chevaux et chameaux sont laissés à eux-mêmes pendant de longues périodes de l’année. Le contrôle de leurs déplacements repose moins sur des interventions humaines actives que sur des routines partagées inscrites dans le paysage (Marchina, 2019). La coexistence continue, accentuée par les technologies nouvelles, est un facteur d’usure. Dans son étude auprès de travailleurs saisonniers du sud de la France, Nicolas Roux note que :

« Sous certaines conditions sociales, l’emploi discontinu peut participer à rendre supportable […] la pénibilité du travail. A contrario, le cas de Charlotte et Isabelle, ouvrières agricoles embauchées en CDI à temps plein et qui, par un effet d’“engrenage” d’un autre type, sont inclinées à garder leur travail du fait de la sécurité de l’emploi, donne lieu à une insoutenabilité du travail se traduisant par une diversité de maux physiques et psychiques » (Roux, 2020, p. 189).

1.3. Usure

« De 14h30 à 17h environ, Johanna, Christian, Éric, Yann, un voisin et moi chargeons 28 génisses dans deux bétaillères (qui feront deux voyages), pour les ramener dans leur bâtiment. Elle ont passé la belle saison dans des parcelles éloignées, et sont moins dociles que leurs congénères plus âgées. Elles pèsent déjà plusieurs centaines de kilos, et rechignent à monter dans les bétaillères. Éric pousse de toutes ses forces, arc-bouté contre leur arrière-train, le visage congestionné par l’effort. Le lendemain, au déjeuner, il ne parvient pas à soulever la louche pour servir la soupe, son épaule est trop douloureuse. Médecin et chirurgien sont catégoriques, une opération est la seule solution. Mais il faudrait six mois d’immobilisation, c’est hors de question » (Journal de terrain, 10 et 11 novembre 2022).

35Comme on l’a vu, le pourcentage des éleveuses et éleveurs se déclarant en « très bonne santé » est parmi les plus faibles de toutes les professions, égal à celui des nettoyeurs et des aides à domicile. Toutefois, il pourrait s’agir d’un effet d’âge, dû à la proportion élevée d’éleveurs et d’éleveuses de plus de 50 ans. Pour écarter cette objection, il suffit de comparer la santé subjective des éleveurs et celle des autres actifs à âge égal. Intéressons-nous à la proportion de personnes qui, au sein d’une même classe d’âge, déclarent que leur santé est « très bonne » ou « bonne », versus celles qui la déclarent « assez bonne », « mauvaise » ou « très mauvaise ».

3694 % des cadres chargés d’études économiques, financières, commerciales, 90 % des avocats, 85 % des enseignants de l’enseignement supérieur, 80 % des chirurgiens dentistes âgés de 50 à 59 ans jugent leur santé bonne ou très bonne. Par contraste, c’est le cas de seulement 66 % des éleveurs d’herbivores sur grande exploitation, agents de service des établissements primaires, soudeurs qualifiés sur métaux, de 61 % des aides à domicile et de 60 % des nettoyeurs âgés de 50 à 59 ans.

37Autrement dit, à la question de savoir « où classer » les éleveurs (Laferté, 2021), le critère de la santé apporte une réponse sans ambiguïté : du côté des classes populaires, et des emplois les plus pathogènes sur le plan physique.

2. Les liens que noue l’adversité

38Quelles sortes d’engrenages poussent éleveuses et éleveurs à continuer lorsque le travail devient insoutenable ? Comment et pourquoi travailler « au-delà de la douleur » (Sorignet, 2006) ?

2.1. Tenir

  • 11 J’ai rencontré Virginie et Benoît Delorière à trois reprises, en octobre 2022, décembre 2022 et mar (...)

39Virginie Delorière (née en 1972) et son mari Benoît (né en 1962) s’installent en 1994 sur l’exploitation du père de ce dernier11. Benoît, de 10 ans plus âgé que Virginie, enchaînait depuis longtemps les contrats temporaires comme expérimentateur phytosanitaire. Son métier consistait à épandre sur de petites parcelles tests des produits herbicides avant leur mise sur le marché, et à noter très soigneusement les résultats obtenus. C’était un métier qui lui plaisait, mais dont la précarité s’accentuait à mesure que les grandes entreprises de produits phytosanitaires rachetaient les petites structures d’expérimentation indépendantes. Sa dernière longue période de chômage, en 1994, coïncide avec la possibilité pour son père de partir en pré-retraite. En 1991, en effet, dans le but d’accélérer la modernisation agricole par le renouvellement des générations, le gouvernement avait introduit la possibilité pour les éleveurs âgés de 55 à 59 ans de partir en retraite anticipée (Allaire et Daucé, 1996).

  • 12 Le statut de conjointe-collaboratrice, créé en 1999, permet de bénéficier de 16 points de retraite (...)

40Benoît se retrouve donc face à l’alternative de reprendre immédiatement l’exploitation de son père, ou de continuer dans un emploi aux perspectives incertaines. Virginie, qui a 22 ans et vient de terminer une licence de biochimie, s’apprête à entrer en IUFM. Mais elle décide de suivre son mari. En novembre 1994, donc, Benoît s’installe à son nom. Virginie, de son côté, est sans statut jusqu’à ce qu’elle endosse celui de « conjointe collaboratrice » en 1999, puis celui de co-exploitante en 2006 au même titre que son mari12.

41En 1998, Benoît est victime d’un accident qui le laisse incapable de se servir de son bras gauche. Il continue néanmoins à travailler du mieux qu’il peut. Entre 2012 et 2013, Virginie est un an et demi en arrêt de travail à la suite de deux opérations chirurgicales. Benoît ne pouvant faire la traite avec un seul bras, le couple embauche un vacher, dont le coût est largement supérieur à l’indemnité touchée par Virginie. Les finances de l’exploitation se dégradent. En janvier 2013, Virginie décide de reprendre le travail.

« En janvier je vais voir le médecin : renouvellement d’arrêt de travail. Je lui dis : “vous me remettez au boulot”. “Ah, il me dit, non”. Je lui dis : “de toute façon je ne reprends pas d’arrêt, il faut que j’y aille. Il n’y a plus de trésorerie sur l’exploitation, donc là… Par la porte, par la fenêtre, par je ne sais quoi je retourne au boulot”. Il me dit : “Non. Je vous prends un rendez-vous avec votre chirurgien, mais je ne prends pas la décision de vous remettre au boulot, ce n’est pas possible”. […] Je reviens de ce rendez-vous, je ne le digérais pas. 48 heures après j’ai ma mère au téléphone, qui me dit : “Ah bon ! Parce que tu n’as toujours pas repris le boulot ?” [silence]
— Comment tu le prends ?
— [silence] J’ai deux cicatrices, là : une là, une là. Ça ne se voit pas. […] Visuellement il n’y a rien. Rien. Et pourtant je ne pouvais pas me servir de mes bras. […] Début février je vois le chirurgien, qui me dit [elle détache les mots] : “Mais ma petite dame, vous ne reprendrez jamais votre travail !
— Mais mon cher monsieur c’est il y a un an qu’il fallait me dire ça ! Parce qu’aujourd’hui ma boîte est en train de couler, il faut que je remonte la trésorerie ! Et moi j’ai fait le tour, et si on arrête maintenant… on est SDF avec nos 4 gamins”.
On avait fait le tour, de tout » (Entretien avec Virginie Delorière, 9 décembre 2022).

42Ce que Virginie voit d’abord, c’est l’état de santé de son mari. À cause de son handicap, celui-ci n’est plus employable. Il est toujours parfaitement capable de travailler, à son rythme, mais pas de se faire embaucher dans un travail salarié. Le plan est donc de tenir jusqu’à l’âge de sa retraite, en 2022.

43Ce qu’elle voit ensuite, ce sont les dettes. Comme la quasi-totalité des installations agricoles, celle des Delorière a nécessité un crédit bancaire important, destiné à racheter le patrimoine professionnel du père de Benoît et à le moderniser. Ils empruntent donc, en 1994, l’équivalent de 100 000 euros. Or, la période qui va de 1982 à 2000 est de loin celle de l’histoire récente la moins favorable aux emprunteurs : les taux d’intérêts réels (une fois prise en compte l’inflation) y sont systématiquement supérieurs à 4 % (Levy-Garboua et Monnet, 2016).

44Par ailleurs, pour leurs installations respectives (en 1994 et 2006), Benoît et Virginie ont bénéficié de la Dotation jeune agriculteur (DJA), d’un montant d’environ 10 000 euros, et de prêts bonifiés garantis par l’État. Ces aides à l’installation ont pour contrepartie que le bénéficiaire exerce pendant 10 ans la profession d’agriculteur à titre principal, en qualité de chef d’exploitation, faute de quoi il devra rembourser la DJA et la bonification des prêts. En 1998, au moment de son accident, Benoît est installé depuis 4 ans seulement, et tombe donc sous le coup du remboursement en cas d’arrêt. En 2013, après ses deux opérations, Virginie est officiellement installée depuis 7 ans, et se retrouve donc dans la même situation : arrêter, c’est devoir rembourser.

45Le même problème se pose avec les subventions reçues pour la modernisation des bâtiments d’élevage. En 1993, le programme de maîtrise des pollutions d’origine agricole (PMPOA) impose de lourds aménagements des lieux de stockage et d’écoulement des effluents (Madeline, 2006, p. 45). Les plus grosses exploitations réalisent ces travaux entre 1994 et 2000, et les plus petites (dont celle de Benoît et Virginie) entre 2001 et 2006. La mise aux normes est subventionnée à hauteur des deux tiers, sous réserve que les bénéficiaires restent agriculteurs pendant 10 ans. Dans le cas contraire, la subvention reçue doit être remboursée. Il en va de même du « Plan Bâtiment » dont bénéficie le couple en 2009.

« Une fois qu’on avait vendu tout le troupeau, une fois qu’on avait vendu tous nos stocks, une fois qu’on avait vendu le peu de matériel qu’on avait (parce qu’on n’a jamais eu de matériel vraiment en propriété), une fois qu’on avait remboursé les subventions des uns et des autres (parce que moi j’étais sous le coup de toutes ces subventions-là), une fois qu’on avait remboursé les prêts… [silence] Les encours de prêt qu’on avait faisaient que de toute façon… On avait encore des encours de prêt sur la maison, donc la maison appartenait à moitié à la banque. De toute façon c’était clair, on ne pouvait plus rien faire, on était SDF avec les quatre gamins. Mais quand je dis SDF c’est vraiment ça. Quand c’est comme ça… Je dis au médecin : “de toute façon je reprendrai, que vous soyez d’accord ou pas je reprendrai”. Il me dit : “vous allez faire comment ?
— Ça c’est pas votre problème. C’est le mien maintenant…”
Et oui ça a été mon problème » (Entretien avec Virginie Delorière, 9 décembre 2022).

46Virginie reprend le travail en mars 2013. Elle recommence à faire la traite, malgré la douleur qu’elle ressent dans ses bras. Il n’a pas été possible d’acheter un robot, même reconditionné, pour la soulager.

« J’étais toute seule dans la salle de traite, mais j’en ai pleuré. Benoît, il en sait rien mais j’en ai pleuré des jours dans la salle de traite, j’en ai pleuré de douleur. J’en ai pleuré de rage en disant “de toute façon, t’as pas le choix. Tu vas le faire”. Je branchais mes quatre vaches, et je mettais alternativement un bras comme ça dans la fermeture de ma cotte. Pour soulager la douleur. Et puis je branchais les autres et puis c’était l’autre bras que je mettais comme ça. Il fallait que ça tourne. Fallait que ça tourne. […] “Bon alors ce n’est pas possible, je ne vais pas continuer à traire comme ça. De toute façon, il ne faut pas que t’aies mal”. Donc à partir de cette date-là, à l’automne 2013, et jusqu’à la dernière traite que j’ai faite, donc pendant dix ans, jusqu’au mois de septembre 2022, eh bien… J’ai toujours laissé ma douleur à la porte de la laiterie. Symboliquement. La porte blanche, quand je la passais, je n’avais plus mal. Je la repassais dans l’autre sens… Je la repassais dans l’autre sens, je ne pouvais pas prendre une éponge à la maison » (Entretien avec Virginie Delorière, 9 décembre 2022).

47Tout en luttant contre la douleur, Virginie s’évertue à éviter la faillite. En 2015 et 2016, les cours du lait et des céréales baissent fortement, alors même que l’exploitation ne s’est pas encore remise des frais engagés pour remplacer Virginie en 2013. Les factures non payées s’accumulent, le couple doit plus de 40 000 euros à la coopérative qui les fournit en intrants. En janvier 2015, le responsable des comptes coopérateurs les menace : il n’y aura plus de livraisons tant qu’ils n’auront pas payé.

« Il avait exigé… “Alors de toute façon vos engrais sont arrivés, mais on ne les livre pas tant que vous ne nous aurez pas versé 8000 euros.
— D’accord… Et les semences de maïs, ça se passe comment ?
— Ah de toute façon les semences de maïs il faudra 5000 euros de plus, sinon vous ne les aurez pas”.
Janvier 2015. Alors j’ai dit “Écoutez… Vous êtes bien en train de me dire qu’au 1er décembre il n’y a plus de vache chez nous ?
— Ah, il me dit, j’ai pas dit ça Madame. Il n’y a aucun souci ni quoi que ce soit, je ne me permettrais pas de dire ça”.
— Je lui dis “Écoutez, on est en janvier 2015, vous me dites que je n’ai pas de semences de maïs, techniquement on fait comment pour nourrir les vaches l’hiver prochain ? Il faut toutes les faire partir tout de suite, d’urgence ! Il n’y a pas de maïs, donc il n’y a pas de bouffe !”
C’est fou. Ça fait partie des trucs… […] Moi j’ai refait toute l’étude. […] J’ai repris deux ans de comptes coopérateurs. On avait 8000 euros d’intérêts de retard, qui ont été facturés sur les deux ans, dont 4000 euros qui étaient des intérêts sur les intérêts de retard » (Entretien avec Virginie et Benoît Delorière, 14 octobre 2022).

48Une table ronde est convoquée, qui réunit Virginie, Benoît et le responsable des comptes coopérateurs, ainsi que leur banquier. C’est ce dernier qui les soutient.

« Et le banquier en fait s’est mis contre [la coopérative] en disant : “nous on y croit puisqu’on leur a fait un prêt de restructuration”. Sauf que nous, pour pouvoir tenir et rattraper notre retard, on s’est fixé un objectif ce soir-là de 1000 jours non-stop. Imagine ce que ça veut dire, 1000 jours. En tout et pour tout on a fait 957 jours. Non stop. Ça explique aussi notre état de santé aujourd’hui » (Entretien avec Virginie et Benoît Delorière, 14 octobre 2022).

49Virginie et Benoît tiennent ainsi jusqu’à l’été 2020, lorsqu’une nouvelle crise fait voler en éclat l’équilibre qu’ils étaient parvenus à maintenir. 22 ans après le premier, Benoît est victime d’un deuxième et très grave accident. Il est hospitalisé à domicile pendant de longs mois, sans que personne ne sache s’il pourra remarcher un jour. Virginie maintient seule l’exploitation à flot. Une solution, évidente pour tout le monde, serait qu’elle appelle à la rescousse son fils cadet, qui travaille alors comme ouvrier dans une usine de la région. Mais elle s’y refuse.

« De toute façon on l’a entendu : “il y a pas un de tes gars qui peut reprendre ?”. “Il fait quoi ton gars ? Il est pas foutu de te donner un coup de main ? Il bouine quoi ?” Bah il fait sa journée à l’usine, de 5h du matin à 13h, ou de 13h à 21h30 ou 22h, il fait sa journée, quoi. Et il a toujours été volontaire, que ça soit Nicolas ou Jules, si tu veux ils ont toujours été volontaires, mais à un moment donné… Moi c’est ce que j’avais dit à Nicolas, parce qu’il me dit “bah je lâche mon boulot et je viens t’aider, Maman”. Je lui dis “non, moi je te fais un contrat de travail”. Il me dit : “ah non !” » (Entretien avec Virginie Delorière, 9 décembre 2022).

  • 13 Entretien avec Virginie Delorière, 9 décembre 2022.

50En 2022, Virginie débute l’arrêt progressif de l’exploitation, vend ses animaux, ses stocks de céréales, cherche un repreneur pour les terres (qui sont en location) et un acheteur pour les bâtiments. Le prix des vaches de réforme, comme celui des céréales, est alors particulièrement élevé. La liquidation se fait donc dans des conditions exceptionnellement bonnes, qui donnent rétrospectivement un sens au fait de l’avoir si longtemps différée. L’arrêt s’étire sur de longs mois, le temps d’éteindre l’un après l’autre les cycles de l’élevage. Il est ponctué de « deuils, les uns derrière les autres » : le dernier ensilage, le dernier vêlage, la dernière traite13. Malgré les catastrophes et les souffrances qui ont émaillé sa carrière d’éleveuse, Virginie en décrit la fin par l’image saisissante de deuils en procession.

51L’histoire de Virginie et Benoît Delorière permet de mettre en évidence plusieurs types d’attachement. Il y a tout d’abord l’attachement au statut, qui se révèle notamment au moment où il faut faire le deuil de l’activité. Virginie a occupé des responsabilités importantes dans les organisations de producteurs (OP) qui se sont structurées au milieu des années 2010 pour faire contrepoids au pouvoir des industriels du lait, et obtenir des prix plus rémunérateurs. À la fin de l’hiver 2022-2023, elle a assisté pour la dernière fois à l’Assemblée générale de l’OP qu’elle avait présidée. Puis elle s’est désinscrite du canal de diffusion. L’attachement au travail est aussi attachement aux mandats que seul le travail autorisait à prendre, attachement au statut.

52Il y a ensuite l’attachement par la dette : d’un côté, elle est ce qui attache Virginie et Benoît à leur travail. C’est en considérant leurs dettes qu’ils prennent la décision de continuer, et c’est encore leurs dettes qui les poussent à travailler « mille jours non stop ». Mais en même temps, la dette donne aux créanciers le pouvoir de décider de l’arrêt. Elle a donc un double potentiel d’attachement et d’arrachement, qui correspond aux deux faces de l’état de dépendance dans lequel les débiteurs sont placés. Remarquons que le handicap a lui aussi deux effets contraires : d’un côté il manque à trois reprises de précipiter l’arrêt, de l’autre il barre l’alternative d’un travail salarié pour Benoît, et attache donc davantage encore le couple à l’exploitation.

53La notion d’attachement renvoie également à des capacités matrimoniales à faire front. Tenir, dans l’histoire de Virginie et Benoît, prend deux sens : s’accrocher jusqu’à un terme, et rester solidaires l’un de l’autre. Tenir ensemble en contexte de crise est d’autant plus compliqué que le couple est aussi un collectif de travail, et que toute défaillance de l’un retombe immédiatement sur l’autre. En 2013, après un an et demi à travailler seul, Benoît fait un burn-out. La même chose arrive à Virginie en 2020, après le deuxième accident de son mari. La solidité du couple s’impose comme la condition de la pérennité de l’exploitation, alors même que les crises que celle-ci subit mettent à l’épreuve la cellule familiale (Barthez, 2003 ; Bessière et Gollac, 2014 ; Comer, 2016 ; Deffontaines, 2020). La division genrée du travail est surmontée, pour intervertir les places en cas de coup dur.

54Ces formes d’attachement trouvent cependant une limite : en refusant que son fils cadet vienne l’assister de manière bénévole dans les travaux de l’exploitation, Virginie en scelle l’arrêt à moyen terme. Si elle avait accepté, elle aurait pu continuer indéfiniment, jusqu’à sa propre retraite. Mais son fils aurait été pris dans un rôle qui avait toutes les chances de s’éterniser, ce que Virginie redoutait. C’est à ces situations d’enrôlement (attachement d’autrui) que nous allons désormais nous intéresser.

2.2. Sauvetage et hantise

55L’enquête de Céline Bessière (2010) sur la transmission des exploitations familiales dans la région de Cognac présente l’intérêt d’éclairer non seulement la fabrique de la « vocation » du repreneur, mais aussi ce que la reprise engage pour ses proches. Manuel Schotté y voit une invitation à explorer « les coûts de la vocation, [c’est-à-dire] ce que la vocation d’un individu implique au-delà de sa personne, en étudiant notamment la manière dont elle se construit au détriment des autres, et notamment de son entourage proche » (Schotté, 2014, p. 154).

56Nous proposons d’étudier, non pas les coûts de l’engagement déjà stabilisé des proches, mais le moment où celui-ci se noue : l’enrôlement dans la « maisonnée exploitante » (Bessière, 2010). La première histoire constitue l’exact contrepoint de la décision de Virginie Delorière de ne pas faire appel à son fils pour assurer la survie de l’exploitation.

57Éric Moriceau est souvent inquiet : à la veille d’un chantier important, il a du mal à trouver le sommeil. Quand les associés reçoivent les résultats du contrôle laitier, qui montrent une baisse marquée de la production de lait, c’est lui qui consulte les résultats vache par vache pendant le déjeuner et au-delà. C’est encore lui qui écourte ses vacances lorsqu’il craint que les vaches n’aient pas assez à manger. On pourrait y voir des dispositions psychologiques innées, mais il est difficile de ne pas l’interpréter plutôt comme un effet de trajectoire, et comme un produit des conditions dans lesquelles il a repris l’exploitation familiale.

58Auguste et Marie Moriceau, les parents d’Éric et Christian, sont nés au milieu des années 1930. Ils s’installent sur la ferme des parents d’Auguste au début des années 1960. Leur exploitation est de taille moyenne pour l’époque. Elle mêle cultures et élevage de vaches laitières. Auguste est un « précurseur » de la modernisation agricole. Il est l’un des premiers à réaliser des traitement fongicides, sur ses cultures et celles de ses voisins. Il fait également les ensilages de maïs dans les petites fermes des communes alentour. À l’orée des années 1980, Auguste et Marie se sont considérablement endettés, malgré l’avis de Marie, pour acheter du matériel. Auguste a même pris des prêts à la consommation. Or, c’est la période durant laquelle les taux d’intérêt remontent fortement (Levy-Garboua et Monnet, 2016). En 1986, Auguste et Marie font faillite, l’exploitation passe en liquidation judiciaire. Le cheptel ne compte alors plus que 7 vaches.

59Christian a 24 ans, il est déjà parti travailler comme vendeur. Éric a tout juste 20 ans et travaille comme aide familial sur l’exploitation. Il vit de plein fouet la faillite et la menace de l’expulsion. C’est lui qui sera le repreneur de secours. Il obtient un prêt de la banque et entame ce qui s’apparente à un long et douloureux parcours de rédemption. Le matériel de son père est vendu aux enchères dans le cadre de la liquidation judiciaire. Éric, qui s’est fondu dans la masse des acquéreurs, le rachète. La plupart des terres exploitées par les parents étaient en location. Une lettre anonyme parvient à la banque, disant qu’aucun des propriétaires n’acceptera de louer à leur fils. Bien que les baux soient renouvelables par tacite reconduction, Éric doit faire le tour des propriétaires pour les convaincre de les signer, afin d’obtenir le soutien de la banque. Il ne peut racheter directement les bâtiments. Un négociant ami fait office de prête-nom, les achète et les lui revend immédiatement.

60Sur le plan de la division concrète du travail à la ferme, peu de choses changent dans l’immédiat. En revanche, sur le plan statutaire, tout s’est inversé. Éric, auparavant aide familial, est désormais chef d’exploitation. Auguste et Marie deviennent salariés à mi-temps de leur fils cadet. Lorsqu’ils prennent leur retraite, au début des années 1990, Éric est rejoint par son épouse Johanna, puis par son frère Christian, lassé de son emploi de chef de rayon en grande surface. Aujourd’hui, Éric porte les marques à la fois physiques (usure) et psychologiques (inquiétude) de ce sauvetage dans l’urgence, qui continue, d’une certaine manière, à le hanter.

61Parce qu’il était aide familial sur la ferme, l’enrôlement d’Éric au service du sauvetage de la ferme familiale s’est imposé avec évidence. Chef d’exploitation en titre, il est fermement attaché à la ferme. Contrairement à son frère aîné, revenu seulement en 1997 après une expérience de travail « à l’extérieur », il ne l’a jamais quittée.

2.3. Liens fragiles

62D’autres enrôlements sont à la fois plus visibles et plus fragiles, parce qu’ils ne peuvent s’appuyer sur l’évidence des liens familiaux. C’est ce que montre le cas suivant.

63Julien Lemaire (né en 1979) a occupé de nombreux emplois avant de s’installer, en 2016, dans une région où il n’a aucune attache familiale et ne connaît personne. Il l’a choisie uniquement parce qu’elle est adaptée au système extensif qu’il compte mettre en place. L’exploitation est grande : 200 hectares de prairies et 120 vaches laitières. Le bâtiment qui les abrite a, à lui seul, coûté 600 000 euros. Julien est associé avec un ami, Romuald, qui vient de démissionner du cabinet d’architecte dans lequel il travaillait. Ils emploient deux salariés : Marion et Paul.

64Rapidement, des divergences apparaissent entre Julien et Romuald. Julien reproche à son associé son manque de rigueur. Celui-ci, par exemple, se trompe régulièrement dans les bénéficiaires des virements qu’il effectue. En 2018, un jour où Romuald vire 7500 euros à une stagiaire qui devait en recevoir 200, parce qu’il l’a confondue avec un fournisseur de paille, et l’assume comme étant son « pourcentage d’erreur », Julien le prend à part : « soit tu pars, soit je pars, mais on ne va pas pouvoir continuer ensemble ». Quelques mois plus tard, Romuald se met en arrêt maladie pour dépression (une situation qui durera deux ans).

65Juste à ce moment, les deux salariés font eux aussi simultanément défaut : Marion est en arrêt maladie pour suivre un long et lourd traitement, et Paul s’est cassé le genou dans un accident de quad. Julien se retrouve à faire seul le travail de quatre personnes. Il est sauvé par l’arrivée d’un jeune stagiaire, Quentin, né en 2003. Celui-ci revient peu après la fin de son stage en tant qu’apprenti, et s’investit dans l’exploitation bien au-delà de ce qui est prévu par son contrat. Un attachement réciproque se noue qui ressemble à une relation d’adoption. Au printemps 2023, lors de mon séjour, Quentin est toujours là et connaît par cœur la généalogie, les habitudes et les particularités de chacune des 120 vaches du troupeau. Il est prévu qu’il devienne associé en 2025. Marion, qui connaît elle aussi le troupeau par cœur, de même que sa fille de 13 ans, est revenue d’arrêt maladie, mais souffre des troubles musculo-squelettiques typiques de la traite. Elle a mal aux épaules et doit se faire opérer du canal carpien.

66Cet équilibre se dérègle à la fin du printemps 2023. Lors de la traite du matin, qui commence à 5h50, Quentin arrive à peine à tenir debout. Julien s’alarme, et ses craintes sont confirmées par la copine de Quentin, elle aussi désemparée : depuis quelques semaines, celui-ci boit tout seul dans l’appartement qu’il occupe à une dizaine de kilomètres de l’exploitation. Après plusieurs incidents, Julien met Quentin en congé forcé. Après 5 semaines pendant lesquelles ni l’un ni l’autre ne donne de nouvelles, Julien donne rendez-vous à Quentin pour qu’il lui dise ce qu’il souhaite faire :

  • 14 Journal de terrain, 20 juillet 2023.

« Il est resté deux minutes sans rien dire. Le temps de trouver les papiers dans le bureau relatifs à la rupture et que je me retourne, il avait déjà sorti un stylo. Il a signé et il est parti »14.

  • 15 Journal de terrain, 20 juillet 2023.

67Peu après, Julien signe également une rupture conventionnelle avec Marion, sa salariée, à nouveau en arrêt maladie. Initialement réticente, celle-ci finit par accepter : « ça fait un an que mon médecin me dit qu’il faut me reconvertir »15.

  • 16 Voir ci-dessus la sous-section 1.2. « Signes ».

68Quentin et Marion sont, à moyen terme, irremplaçables. Ils savent repérer une vache mal en point au seul fait qu’elle n’est pas à sa place habituelle16. Le salarié que Julien engagera sera forcément un substitut imparfait, car il ne connaîtra rien des habitudes et des fragilités des 120 vaches qui composent le troupeau. Julien ne pourra donc lui confier qu’un faisceau de tâches réduit. L’éleveur a besoin de s’attacher ses salariés pour parvenir à se détacher du troupeau. Mais les moyens dont il dispose pour les enrôler durablement apparaissent bien maigres lorsqu’on les compare à la force des attachements intra-familiaux.

3. Conclusion

  • 17 Journal de terrain, 11 mars 2024.

69« Est-ce que le ton sur lequel je t’ai raconté notre histoire n’est pas un peu biaisé ? » Tel est le scrupule de Virginie Delorière, un an après notre dernier entretien17. Elle craint d’avoir trop peu raconté les plaisirs et les gratifications que sa carrière d’éleveuse lui a apportés. « Il est difficile de croire qu’un métier puisse être aussi épanouissant et en même temps aussi destructeur », m’avait-elle écrit quelques semaines plus tôt. Cette face heureuse de l’élevage, liée au travail avec les animaux, au statut d’indépendant, au goût de l’expérimentation, a été estompée dans les pages qui précèdent. Elle est apparue seulement en négatif, dans la manière dont l’arrêt est vécu : comme un deuil, non comme une libération. Partir de situations limites, et de conditions de travail insoutenables, sans chercher à équilibrer la description des peines et des joies, a constitué un parti pris de cet article, pour mieux mettre en évidence l’ambivalence de l’attachement au travail. L’attachement n’est pas le résidu positif des peines soustraites des joies. Ce qui est soustrait, dans des carrières comme celles de Virginie et Benoît Delorière, ce sont des possibles. À chaque nouvelle catastrophe, à mesure que la santé se dégrade et que les dettes s’accumulent, ce sont des possibilités de bifurcations qui disparaissent. Les problèmes de santé réduisent le spectre des emplois possibles. Les dettes dissuadent d’arrêter, dès lors qu’elles engloutiraient le produit de la vente du capital. Tenir implique soit de sacrifier sa santé, soit d’intéresser d’autres personnes au sauvetage de l’exploitation. La dynamique de l’attachement en élevage est indissociable d’un processus d’attachement d’autrui, ce que nous avons voulu saisir avec le concept d’enrôlement. Fréquemment, ce sont les proches, les enfants, qui sont enrôlés, parfois non sans remords des parents. Ces enrôlements-là ne sont pas forcément visibles comme tels, car ils peuvent s’appuyer sur l’évidence du lien de filiation. L’enrôlement est plus visible, car plus souvent malheureux, lorsqu’il se déploie hors du cadre familial, par la recherche d’un associé ou d’un salarié fiable. Auxiliaire de passage, je n’ai jamais pu me départir d’un sentiment de culpabilité au moment de quitter une exploitation dans laquelle j’avais travaillé. Personne, pourtant, n’a jamais eu l’idée de m’enrôler durablement. J’ai toujours eu, le jour suivant mon départ, un moment de flottement aux horaires de la traite, même après des séjours brefs, comme si je n’arrivais pas à me défaire de cette tâche. Il n’est pas anodin que ce soit ce moment précis qui focalise mon attention : l’attachement à ce travail tient aussi aux liens tissés avec les animaux.

Haut de page

Bibliographie

Abbott, A., 2009, « À propos du concept de Turning Point », in Bessin, M., Bidart, C., Grossetti, M. (dir.), Bifurcations, La Découverte, Paris , p. 187-211.

Allaire, G., Daucé, P., 1996, « La préretraite en agriculture, 1992-1994. Premier bilan et éléments d’impact structurel », Économie rurale, n° 232, p. 3-12.

Avril, C., Cartier, M., Serre, D., 2019, Enquêter sur le travail. Concepts, méthodes, récits, La Découverte, Paris.

Barthez, A., 2003, « GAEC en rupture : à l’intersection du groupe domestique et du groupe professionnel », in Weber, F., Gojard, S., Gramain, A. (dir.), Charges de famille, La Découverte, Paris, p. 209-236.

Bernard, L., 2021, « Au-delà de la nomenclature des PCS. Un milieu professionnel à l’épreuve de la statistique publique », Genèses, n° 122, p. 152-170.

Bessière, C., 2010, De génération en génération : arrangements de famille dans les entreprises viticoles de Cognac, Raisons d’agir, Paris.

Bessière, C., Gollac, S., 2014, « Des exploitations agricoles au travers de l’épreuve du divorce », Sociétés contemporaines, n° 96, p. 77-108.

Bidet, A., 2011, L’engagement dans le travail : qu’est-ce que le vrai boulot ?, Presses universitaires de France, Paris.

Chauvin, S., 2010, Les agences de la précarité. Journaliers à Chicago, Le Seuil, Paris.

Comer, C., 2011, « La “conjointe collaboratrice” : un recul statutaire ambigu », Pour, n° 212, p. 19-24.

Comer, C., 2016, « Je négocie, nous négocions : une affaire de femmes ou de couple agricole ? », Négociations, n° 25, p. 141-154.

Crasset, O., 2013, « “On se fait mal un peu tous les jours”. L’effet travailleur sain chez les maréchaux-ferrants », Travail et emploi, n° 136, p. 5-20.

Deffontaines, N., 2020, « Le suicide fataliste revisité. Les agriculteurs : une loupe sociale pour l’étude de ce type oublié », Sociologie, vol. 11, n° 2, en ligne : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sociologie/6949.

Delpierre, A., 2022, Servir les riches. Les domestiques chez les grandes fortunes, La Découverte, Paris.

Goussard, L., Tiffon, G., 2016, « Quand le travail déborde… La pénibilité du surtravail à domicile des chercheurs de l’industrie énergétique », Travail et emploi, n° 147, p. 27-52.‬‬‬‬

Guern, P.L., 2020, « Robots, élevage et techno-capitalisme », Réseaux, n° 220-221, p. 253-291.

Hermelin, J., 2021, « La fuite en avant des troupeaux humains-bovins : une anthropologie de la libéralisation du secteur laitier en Finistère (2014-2020) », Thèse de doctorat, EHESS, Paris.

Hostiou, N., Fagon, J., Chauvat, S., Turlot, A., Kling-Eveillard, F., Boivin, X., Allain, C., 2017, « Impact of precision livestock farming on work and human- animal interactions on dairy farms. A review », Biotechnologie, agronomie, société et environnement, vol. 21, n° 4, p.268-275.

Joly, N., 2004, « Écrire l’événement : le travail agricole mis en mémoire », Sociologie du travail, vol. 46, n° 4, p. 511-527.

Joly, N., 2009, « Vaches et blés sur le papier. Socialisations à l’écrit du monde agricole », Communication et langages, n° 159, p. 77-90.

Joly, N., Weller, J.-M., 2009, « En chair et en chiffres », Terrain. Anthropologie & sciences humaines, n° 53, p. 140-153.

Lacroix, A., Mollard, A., 1989, La mesure du travail agricole : méthodes et résultats, IREPD, Grenoble.

Lacroix, A., Mollard, A., 1990, « Durée de travail : pas de réduction pour les agriculteurs », Travail et emploi, n° 43, p. 56-64.

Lacroix, A., Mollard, A., 1991, « Mesurer le temps de travail : de l’enregistrement à la reconstitution analytique », Revue d’études en agriculture et environnement, n° 20, p. 27-46.

Laferté, G., 2021, « Des revenus à la position sociale : reclasser les agriculteurs », Économie rurale, n° 378, p. 159-174.

Lagneaux, S., 2018, « Domesticating the machine? (Re)configuring domestication practices in robotic dairy farming », in Stépanoff, C., Vigne, J.-D. (dir.), Hybrid Communities: Biosocial Approaches to Domestication and Other Trans-species Relationships, Routledge, Londres.

Laillier, J., 2011, « La dynamique de la vocation : les évolutions de la rationalisation de l’engagement au travail des danseurs de ballet », Sociologie du travail, vol. 53, n° 4, p. 493-514.

Lainé, N., 2018, « Coopérer avec les éléphants dans le Nord-Est indien », Sociologie du travail, vol. 60, n° 2, en ligne : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sdt/1953.

Lambert, A., 2015, « Tous propriétaires ! » L’envers du décor pavillonnaire, Le Seuil, Paris.

Levy-Garboua, V., Monnet, É., 2016, « Les taux d’intérêt en France : une perspective historique », Revue d’économie financière, n° 121, p. 35-58.

Madeline, P., 2006, « L’évolution du bâti agricole en France métropolitaine : un indice des mutations agricoles et rurales », L’Information géographique, vol. 70, n° 3, p. 33-49.

Maitte, C., Terrier, D., 2020, Les rythmes du labeur. Enquête sur le temps de travail en Europe occidentale, XIVe-XIXe siècle, La Dispute, Paris.

Marchina, C., 2019, Nomad’s land : éleveurs, animaux et paysages chez les peuples mongols, Zones sensibles, Bruxelles.

Martin, T., Gasselin, P., Hostiou, N., Feron, G., Laurens, L., Purseigle, F., Ollivier, G., 2022, « Robots and transformations of work in farm: a systematic review of the literature and a research agenda », Agronomy for Sustainable Development, vol. 42, n° 66, en ligne : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1007/s13593-022-00796-2.

Mayade-Claustre, J., 2005, « Le corps lié de l’ouvrier. Le travail et la dette à Paris au XVe siècle », Annales. Histoire, Sciences sociales, vol. 60, n° 2, p. 383-408.

Mesnel, B., 2017, « Les agriculteurs face à la paperasse », Gouvernement et action publique, vol. 6, n° 1, p. 33-60.

Midler, E., Bellec, T., Isabelle, B., Deffontaines, N., Hostiou, N., Jacques-Jouvenot, D., Nicot, A.-M., Kalainathan, D., 2019, « Les conditions de travail et de santé des actifs agricoles », in Ministère de l’agriculture et de l’alimentation, Actif’Agri. Transformations des emplois et des activités en agriculture, p. 49.

Moulier-Boutang, Y. 1998, De l’esclavage au salariat : économie historique du salariat bridé, Presses universitaires de France, Paris.

Nicourt, C., 1992, « Contribution à l’étude du temps de travail. Cohérence et durée dans le travail des agricultrices », Économie rurale, n° 210, p. 44-50.

Paugam, S., 2007, Le salarié de la précarité. Les nouvelles formes de l’intégration professionnelle, Presses universitaires de France, Paris.

Pinto, V., 2014, À l’école du salariat, Presses universitaires de France, Paris.

Porcher, J., Schmitt, T., 2010, « Les vaches collaborent-elles au travail ? Une question de sociologie », Revue du MAUSS, n° 35, p. 235-261.

Roux, N., 2020, « Faire de nécessité soutenabilité. Tenir et vieillir comme saisonnier/ère agricole », Revue française de sociologie, vol. 61, n° 2, p. 177-206.

Schœnberger, F., 2022, « Sacrifier sa vie pour le travail ? Les ressorts paradoxaux de l’engagement dans le métier de banquier d’affaires », Genèses, n° 126, p. 102-124.

Schotté, M., 2014, « Les coûts de la vocation », Genèses, n° 97, p. 149-154.

Sorignet, P.-E., 2004, « Sortir d’un métier de vocation : le cas des danseurs contemporains », Sociétés contemporaines, n° 56, p. 111-132.

Sorignet, P.-E., 2006, « Danser au-delà de la douleur », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 163, p. 46-61.

Stanziani, A., 2020, Les métamorphoses du travail contraint. Une histoire globale, XVIIIe-XIXe siècles, Presses de Sciences Po, Paris.

Steinfeld, R.J., 2001, Coercion, Contract, and Free Labor in the Nineteenth Century, Cambridge University Press, Cambridge.

Stépanoff, C., Marchina, C., Fossier, C., Bureau, N., 2017, « Animal Autonomy and Intermittent Coexistences: North Asian Modes of Herding », Current Anthropology, vol. 58, n° 1, p. 57-81.

Suaud, C., 1978, La Vocation : conversion et reconversion des prêtres ruraux, Éditions de Minuit, Paris.

Tranchant, L., 2021, « D’entrepôt en entrepôt. Une ethnographie des trajectoires professionnelles ouvrières dans le secteur de la logistique », Genèses, n° 122, p. 59-78.

Haut de page

Notes

1 Tous les noms de personnes et de lieux sont fictifs.

2 Journal de terrain, 14 octobre 2022, et entretien avec Virginie et Benoît Delorière, 9 décembre 2022.

3 Ce podium rappelle l’analogie faite par Céline Bessière entre la « vocation » des viticulteurs indépendants de la région de Cognac et celle des séminaristes (Suaud, 1978 ; Bessière, 2010).

4 Enquête Emploi en continu, moyennes observées sur les années 2013 à 2019.

5 Enquête Emploi en continu. Nous montrerons qu’il ne s’agit pas d’un effet de la pyramide des âges.

6 Enquête sur les conditions de travail et les risques psycho-sociaux, 2013.

7 D’autres perspectives sur la traite sont possibles, qui engageraient d’autres descriptions. On pense notamment à celle de la collaboration entre humains et animaux (Porcher et Schmitt, 2010). C’est la perspective adoptée par Nicolas Lainé (2018) pour décrire le travail de débardage réalisé par les éléphants et leurs cornacs dans le Nord-Est indien.

8 J’ai rencontré pour la première fois la famille Moriceau en septembre 2019. Je suis revenu en septembre 2022, et j’ai travaillé une semaine chez eux en novembre de la même année.

9 Un million de cellules immunitaires par millilitre de lait. Au-dessus de 400 000 cellules par millilitre, le lait n’est plus collecté.

10 Au sujet des effets des robots de traite sur le travail des éleveurs, voir notamment Hostiou et al., 2017 et Martin et al., 2022, ainsi que Guern, 2020 et Lagneaux, 2018.

11 J’ai rencontré Virginie et Benoît Delorière à trois reprises, en octobre 2022, décembre 2022 et mars 2023, pour un total de douze heures d’entretiens enregistrés.

12 Le statut de conjointe-collaboratrice, créé en 1999, permet de bénéficier de 16 points de retraite par an, mais ne prévoit pas de rémunération. L’agricultrice peut seulement bénéficier d’une « créance de salaire différé » en cas de rupture des liens matrimoniaux (Comer, 2011).

13 Entretien avec Virginie Delorière, 9 décembre 2022.

14 Journal de terrain, 20 juillet 2023.

15 Journal de terrain, 20 juillet 2023.

16 Voir ci-dessus la sous-section 1.2. « Signes ».

17 Journal de terrain, 11 mars 2024.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Théo Boulakia, « Ambivalence de l’attachement au travail. Le cas de l’élevage laitier »Sociologie du travail [En ligne], Vol. 66 - n° 2 | Avril - Juin 2024, mis en ligne le 15 mai 2024, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sdt/46003 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11o4v

Haut de page

Auteur

Théo Boulakia

Centre Maurice Halbwachs (CMH), UMR 8097 CNRS, EHESS, ENS et INRAE
48, boulevard Jourdan, 75014 Paris, France
theo.boulakia[at]gmail.com

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search