Navigation – Plan du site

AccueilNumérosVol. 66 - n° 2Comptes rendusÉmilie Legrand et Fanny Darbus, S...

Comptes rendus

Émilie Legrand et Fanny Darbus, Santé et travail dans les TPE. S’arranger avec les risques, bricoler avec la santé

Érès, Toulouse, 2023, 160 p.
Olivier Crasset
Référence(s) :

Émilie Legrand et Fanny Darbus, Santé et travail dans les TPE. S’arranger avec les risques, bricoler avec la santé, Érès, Toulouse, 2023, 160 p.

Entrées d’index

Haut de page

Texte intégral

CouvertureAfficher l’image
Crédits : Érès

1Les très petites entreprises (TPE) font peu parler d’elles en matière de santé au travail. Elles forment une mosaïque de métiers et d’entreprises qui ont peu de points communs en dehors de leur petite taille. L’un d’entre eux est que les individus qui y travaillent (salarié·es et indépendant·es) se déclarent en meilleure santé que les autres et sont moins souvent en arrêt de travail. Or, la prévention y est moindre et les risques plus présents qu’ailleurs. Cette bonne santé apparente constitue donc un paradoxe que les autrices s’attellent à résoudre en mettant au jour la culture somatique, les modes de prévention et l’organisation du travail propres à ces entreprises où la cohésion du collectif de travail représente à la fois une contrainte et une ressource face aux risques du travail.

2L’ouvrage s’adresse à un public intéressé par la santé au travail, mais son intérêt va au-delà grâce à la finesse des données qui rendent compte de ce qu’est la vie quotidienne dans de telles entreprises où patron·nes et salarié·es partagent le travail au quotidien.

3L’enquête s’appuie sur trente études de cas d’entreprises de un à dix salariés sélectionnées dans trois secteurs qui représentent ensemble un tiers de la main-d’œuvre des TPE : la coiffure, le bâtiment et la restauration. Le choix de secteurs respectivement féminin, masculin et mixte permet à certains moments une analyse au prisme du genre. Ces TPE se caractérisent par une grande homogénéité du point de vue de l’origine sociale et du niveau de diplôme de leurs membres. Patron·nes et salarié·es sont très majoritairement issu·es des classes populaires et cette origine commune est un facteur décisif dans l’explication des comportements observés. Cette homogénéité est un parti-pris de recherche qui donne de la cohérence aux résultats et invite, dans des recherches ultérieures, à analyser des collectifs socialement plus hétérogènes (cabinets vétérinaires, bureaux d’assurances), ou au capital culturel plus élevé (librairies, pharmacies). Il s’agit donc d’étudier une catégorie de TPE qui emploient une population bien particulière, ce qui n’enlève rien à l’intérêt de l’enquête.

4La première partie du livre remet en question l’idée de bonne santé dans les TPE en dévoilant les mécanismes qui invisibilisent les problèmes (douleur, maladie ou accident). En premier lieu, un ethos de l’endurance typique des classes populaires est réaffirmé lors de la socialisation professionnelle. Il contribue à la naturalisation des douleurs physiques et à l’indifférence face à celles-ci. Selon la façon dont l’avenir professionnel est envisagé, cette endurance est vécue sur deux modes différents : temporaire lorsque l’emploi est considéré comme tel, ou contrainte lorsqu’un meilleur emploi ne semble pas accessible. Si les arrêts de travail sont peu fréquents, c’est avant tout parce qu’ils sont évités par solidarité avec le reste de l’équipe et pour ne pas faire peser de menace sur la santé économique de l’entreprise. De ce point de vue, salarié·es et patron·nes adoptent les mêmes comportements. Du coté de la santé mentale, ces dernier·es se différencient nettement car la charge mentale liée au statut de dirigeant est lourde et laisse peu de répit, alors que les salarié·es sont mieux protégé·es par la forte cohésion du collectif qui contribue à maintenir une ambiance agréable. Lorsque l’arrêt de travail est inévitable, il fait l’objet d’arrangements au cas par cas et n’est pas déclaré comme tel. L’automédication contribue également à garder le corps en état de travailler en prenant des formes variées : consommation médicamenteuse, substances psychoactives, médecines douces, sport et petites ficelles partagées au sein des collectifs. En somme, la moindre proportion d’arrêts de travail dans les TPE est un signal d’alarme plutôt qu’un indicateur positif.

5La prévention fait l’objet de la deuxième partie de l’ouvrage. Telle qu’elle est prévue par le législateur, elle est perçue dans les TPE comme une réglementation tatillonne et bureaucratique très éloignée des réalités du travail. Sa mise en pratique ne dépasse les obligations réglementaires qu’à certaines conditions, c’est-à-dire sous la contrainte, suite à un accident survenu dans l’entreprise, en présence de souillure ou lorsque le ou la patron·ne présente un profil de gestionnaire. Ceci n’équivaut pas à une absence de précautions, et les autrices décrivent les processus de régulation des risques qui sont mobilisés. La vigilance pour soi ou pour autrui et les savoir-faire de prudence profitent à tous les membres du collectif, mais d’autres logiques liées à l’âge et au statut d’emploi débouchent sur une répartition inégale de la pénibilité et des risques. Le ou la patron·ne, les jeunes et les sous-traitant·es sont ainsi davantage exposé·es.

6La troisième partie présente trois études de cas détaillées qui montrent comment l’organisation du travail et le management affectent positivement ou négativement la santé. Créer une bonne ambiance est un enjeu central pour les patron·nes car elle est la clé de voûte d’un collectif dont le rôle est double : d’abord, protéger la santé mentale des salarié·es et ensuite, améliorer et rendre acceptables des conditions de travail difficiles. On trouve ici de bonnes pages sur la fabrication de la « bonne ambiance, qui sublime la santé des travailleurs et des travailleuses individuellement comme celle du collectif de travail » (p. 133). Selon les situations, la bonne ambiance dépend de choix relevant du recrutement de la main-d’œuvre, de la planification du travail, du positionnement sur le marché ou encore de l’entretien de la convivialité au sein de l’équipe.

7En définitive, il apparaît que la santé dans les TPE est moins bonne que ne le laissent penser les données statistiques. « La bonne ambiance de travail agit comme un antalgique » (p. 136) dans des entreprises où les modes de régulation internes sont toujours préférés aux injonctions réglementaires extérieures. Les effets sont ambivalents en matière de santé car, en dépit de l’efficacité des savoir-faire de prudence, l’adhésion aux valeurs qui fondent le collectif mènent à un surinvestissement dans le travail.

8Une des qualités majeures de l’ouvrage est de présenter conjointement les points de vue de patron·nes et de salarié·es au sein des même entreprises. Cependant, l’interprétation des données est limitée du fait de la place prépondérante accordée à la domination patronale. Celle-ci naît de la relation de subordination qui est propre au travail salarié et confère autorité et pouvoir. On peut reconnaître avec les autrices que la proximité sociale et professionnelle euphémise les rapports de domination (p. 12) et que travailler aux côtés d’un·e patron·ne induit une « domination rapprochée » (p. 30). Néanmoins, il nous semble que les « pratiques de régulation de la pénibilité » (p. 72) ne sont pas analysables à la seule aune de la domination patronale. Sinon, comment expliquer que les patron·nes soient plus abîmé·es par le travail que leurs salarié·es (p. 20), davantage exposé·es aux risques (p. 78) et plus stressé·es (p. 21) ? En effet, la domination — au sens bourdieusien du terme — implique une naturalisation qui n’existe pas dans les entreprises étudiées. De ce fait, la domination des patron·nes de TPE est toujours mal assurée, à l’inverse de celle des patron·nes en col blanc qui ne sont pas du même monde que leurs salarié·es. Ici les patron·nes restent pour leurs ouvrier·es des alter ego dont la légitimité est questionnée en permanence. Pour maintenir leur position, les patron·nes doivent sans cesse en faire plus que les autres. Être un super-ouvrier confère le droit d’être chef dans un monde très égalitariste, et les enjeux d’exemplarité (p. 31, p. 32, p. 65) sont très contraignants. Le rapport de force n’est donc pas toujours en faveur de l’employeur, surtout en période de pénurie de main-d’œuvre, et le coût de la domination est toujours très élevé.

9Par ailleurs, il existe des rapports de domination entre salarié·es qui ne font pas l’objet d’une analyse approfondie. Si les autrices évoquent une division des tâches au sein des équipes de travail en termes de protection et de vigilance, la formule utilisée — « la tête et les jambes », p. 74 — renvoie aussi à une distribution de la pénibilité. Celle-ci semble inégalement répartie selon le statut d’emploi, l’âge et le genre. La richesse des données aurait permis une analyse plus fine des mécanismes de domination de la part des salarié·es stables envers celles et ceux qui sont à la marge du collectif (intérimaires, sous-traitant·es, stagiaires) et celles et ceux qui cherchent à y assurer leur position en payant de leur personne (jeunes, femmes, personnes racisées).

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Olivier Crasset, « Émilie Legrand et Fanny Darbus, Santé et travail dans les TPE. S’arranger avec les risques, bricoler avec la santé »Sociologie du travail [En ligne], Vol. 66 - n° 2 | Avril - Juin 2024, mis en ligne le 15 mai 2024, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sdt/45897 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11o58

Haut de page

Auteur

Olivier Crasset

Laboratoire d’études et de recherche en sociologie (LABERS)
Université de Bretagne occidentale
3 rue des Archives, CS93837, 29238 Brest cedex 3, France
olivier.crasset[at]univ-brest.fr

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search