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AccueilNumérosVol. 66 - n° 2Comptes rendusManuel Schotté, La valeur du foot...

Comptes rendus

Manuel Schotté, La valeur du footballeur. Socio-histoire d’une production collective

CNRS Éditions, Paris, 2022, 336 p.
Didier Demazière
Référence(s) :

Manuel Schotté, La valeur du footballeur. Socio-histoire d’une production collective, CNRS Éditions, Paris, 2022, 336 p.

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Crédits : CNRS Éditions

1Comment expliquer que les footballeurs — du moins certains d’entre eux — fassent partie des salariés les mieux rémunérés et concentrent autant d’attention médiatique et symbolique ? Pour répondre à cette question centrale, Manuel Schotté s’appuie sur des matériaux riches et variés, accumulés au fil de recherches étalées sur une douzaine d’années : de nombreux fonds d’archives, dont certains privés, une prosopographie de dirigeants de clubs, des enquêtes statistiques sur les pratiques des supporteurs, des corpus de la presse écrite, la littérature académique, notamment d’historiens et d’économistes, constituée en matériau de seconde main, etc. Ces données alimentent une approche socio-historique attentive aux trajectoires, intérêts, ressources et contraintes des acteurs — dirigeants de clubs, investisseurs financiers, fédérations sportives, pouvoirs publics, médias, sponsors, spectateurs — qui participent à la production de la grandeur des footballeurs. L’ouvrage est organisé en quatre parties. Les deux premières décryptent par quels ressorts le football a acquis une notoriété et une popularité inégalées. Les deux suivantes explorent, conformément au titre de l’ouvrage, la valorisation du footballeur, qui se traduit par une concentration atypique des richesses au bénéfice des joueurs et par l’ampleur des inégalités salariales au profit d’une minorité de joueurs starifiés.

2La première partie décrit l’émergence et l’institutionnalisation du football, depuis son invention dans l’Angleterre du XIXe siècle jusqu’à sa diffusion en Europe continentale dans le cours du XXe siècle. L’histoire du football est déjà bien renseignée. Mais l’analyse proposée tient un fil directeur original qui donne force et cohérence à l’argumentation : montrer la genèse d’un « espace de consécration » en décortiquant comment le football est transformé de pratique sportive locale en un « monopole compétitif ». De multiples composantes de ce processus sont décrites, comme : la standardisation de la pratique et l’unification des règles du jeu, la diffusion de schèmes interprétatifs organisant les perceptions de cette pratique, l’avènement d’une compétence footballistique permettant de classer les pratiquants, le développement d’investissements économiques dans des clubs afin d’optimiser la réussite sportive, l’organisation des compétitions par des instances centralisées garantes des classements sportifs et distribuant des consécrations et titres associés.

3La deuxième partie analyse les fondements de la popularité du football en se focalisant sur les acteurs qui investissent des intérêts divers dans ce sport. Trois types d’acteurs sont successivement pris en compte : les présidents de clubs professionnels, les médias, les spectateurs. Dans cet ensemble, la sociographie des présidents des clubs de première division française entre 1960 et 2019 est particulièrement originale. Elle montre que, en dépit du recul de la figure traditionnelle de l’entrepreneur local, ils demeurent des outsiders dans leur espace de référence, des acteurs qui ont « une position à faire ». Aussi, en valorisant le football à coups d’investissements financiers ils se valorisent eux-mêmes, à travers des réseaux d’affaires ou des profits symboliques. Le rôle des médias dans la promotion, la diffusion et plus récemment le financement du football, est déjà amplement analysé, mais la profondeur historique de l’approche permet de débusquer quelques épisodes mal connus. La valorisation du football suppose aussi que les investissements consentis rencontrent l’intérêt de spectateurs. Les analyses consacrées à ces derniers confirment des résultats connus sur les publics des stades : leur caractère massivement masculin et leur hétérogénéité sociale, générationnelle et culturelle. De manière plus originale elles montrent, fut-ce sur base de données éparses, la grande variété des comportements, niveaux d’intérêt et motifs d’adhésion des spectateurs à distance qui consomment du football à la télévision.

4La troisième partie retrace un retournement du rapport de forces entre les joueurs et leurs employeurs, propriétaires des clubs, aboutissant à cette situation exceptionnelle au regard des autres univers professionnels selon laquelle ce sont les salariés d’exécution qui captent l’essentiel des richesses. Ils le doivent d’abord à une lutte collective pour la liberté contractuelle qui, recevant le soutien des pouvoirs publics et d’une partie de la presse sportive, débouche sur la suppression du contrat de travail à vie, à la charnière de années 1960-1970. Se développe alors un marché du travail animé par les politiques de recrutement des clubs, qui jouent la surenchère salariale pour attirer les joueurs les plus performants en vue de conquérir des titres. Puis la concurrence entre clubs s’intensifie et s’étend à l’échelle européenne quand est reconnu le principe de libre circulation des joueurs en fin de contrat, et que le mécanisme du transfert payant accélère encore la mobilité des joueurs sous contrat. Il en résulte une escalade des montants des transferts payés aux clubs vendeurs et des salaires versés des joueurs achetés, recrutés. Ainsi se cristallise cette croyance selon laquelle le prix d’un joueur est, pour le club payeur, une promesse de succès sportif et un marqueur de valorisation symbolique.

5La quatrième partie explore les fondements du mouvement, amorcé dans les années 1970, de concentration des richesses matérielles et symboliques sur une minorité de joueurs. Les principes de classement propres au monde du football évoluent avec l’individualisation de la lecture de la performance : valorisation des attaquants et meneurs de jeu par rapport aux autres postes, recul de l’intérêt porté à la vision collective du jeu et à l’équipe par rapport aux joueurs, évaluation des compétences footballistiques à l’aune de la dextérité individuelle. Le talent devient ainsi une catégorie de perception envahissante, qui justifie les hiérarchies de valeur (sportive, matérielle, symbolique) et devient la source évidente de la grandeur de certains footballeurs, les « grands joueurs ». À rebours de cette conception essentialiste du talent l’auteur montre, dans la continuité de ses travaux antérieurs, comment ces grands joueurs sont le produit d’investissements convergents des acteurs qui sont régulièrement convoqués tout au long de l’ouvrage : dirigeants de clubs, médias, institutions sportives, spectateurs, qui distinguent des joueurs et établissent des classements naturalisés.

6Stimulante, cette dernière partie est la moins aboutie. D’un côté elle développe un argument théorique consistant : le talent ne peut être réduit à une habileté technique mais doit être considéré comme le résultat de la conjonction d’activités multiples de valorisation qui s’entretiennent mutuellement. D’un autre côté, les appuis empiriques sont plus fragiles que dans les développements précédents. L’appareil de preuve repose surtout sur des cas particuliers qui ne sont pas enchâssés dans des analyses plus systématisées. Certes on suit l’auteur quand il avance que la pratique des notes attribuées aux joueurs dans la presse ou l’importance donnée au trophée individuel du Ballon d’or signalent le poids du brio personnel dans les principes d’évaluation des joueurs par les médias. Mais d’autres indices qui ne confortent pas la thèse d’une prévalence d’une lecture individualisée du jeu sont négligés : discussion sur les mérites respectifs des différents systèmes de jeu dans les émissions d’après ou d’avant match, importance attribuée aux actions collectives comme le « pressing » dans les succès sportifs, usage systématisé des ralentis télévisuels décortiquant la construction collective des actions de buts, attachement des supporteurs à « leur » club et son histoire, etc. De plus, quand les spectateurs sont convoqués, ils sont considérés de manière homogène, leurs visions des joueurs sont imputées en dehors de toute référence à des enquêtes empiriques renseignant leurs catégories de perception, jusqu’à avancer des formules telle « tout indique qu’ils adhèrent à cette représentation dominante du football » (p. 280).

7Ces observations invitent à étayer plus solidement la thèse de l’individualisation de la performance comme substrat de la production des « grands joueurs ». Mais elles n’effacent pas le résultat majeur et richement argumenté du livre : la grandeur des stars du football ne s’explique pas par leurs seules habiletés et performances, mais elle est dépendante de configurations sociales et institutionnelles dans lesquelles des acteurs multiples font des investissements qui, en s’agençant, instituent des classements indiscutés. La valeur du footballeur est le résultat d’un mode de production de l’excellence footballistique que l’auteur décrit et décompose magistralement.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Didier Demazière, « Manuel Schotté, La valeur du footballeur. Socio-histoire d’une production collective »Sociologie du travail [En ligne], Vol. 66 - n° 2 | Avril - Juin 2024, mis en ligne le 15 mai 2024, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sdt/45867 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11o56

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Auteur

Didier Demazière

Centre de sociologie des organisations (CSO), UMR 7116 CNRS et Sciences Po
1 place Saint-Thomas, 75007 Paris, France
didier.demaziere[at]sciencespo.fr

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