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AccueilNumérosVol. 66 - n° 2Comptes rendusÉtienne Ollion, Les candidats. No...

Comptes rendus

Étienne Ollion, Les candidats. Novices et professionnels en politique

Presses universitaires de France, Paris, 2021, 304 p.
Juliette Bresson
Référence(s) :

Étienne Ollion, Les candidats. Novices et professionnels en politique, Presses universitaires de France, Paris, 2021, 304 p.

Texte intégral

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Crédits : PUF
  • 1 L’écriture inclusive n’est pas utilisée dans l’ouvrage pour désigner cette population dont la mixit (...)

1Dans l’ouvrage Les candidats. Novices et professionnels en politique, le sociologue Étienne Ollion restitue les résultats d’une très riche enquête sur le « petit milieu qu’est le Palais Bourbon » et offre une plongée passionnante dans la condition politique contemporaine définie comme « le cadre social et matériel partagé dans lequel exercent et existent les hommes et les femmes politiques » (p. 173). L’auteur s’appuie sur deux séquences ethnographiques, en 2014 et en 2017. Avec l’accord des services de l’Assemblée nationale il est libre de déambuler dans l’institution et « d’interagir dans cet écosystème » (p. 14). Ce travail qualitatif mêlant observations et entretiens s’adosse à une analyse quantitative de données sur les carrières et les pratiques des député·es français·es depuis les années 1970, réalisée en collaboration avec Julien Boelaert et Sébastien Michon1. Une telle articulation des méthodes participe d’une exigence comparative qui sert un propos continuellement en dialogue avec une ample littérature. En six chapitres, l’ouvrage se lit comme le récit étayé d’un « sociologue à l’Assemblée », servi par l’abondance des matériaux présentés — chiffres, extraits d’entretiens et de carnet de terrain, documents d’archives.

2Étienne Ollion étudie les transformations du champ politique à travers le concept conducteur de « file d’attente », significatif de la condition contemporaine des prétendant·es aux avant-postes politiques qui doivent patienter de plus en plus longtemps. Cette attente est aussi analysée comme un espace de socialisation dans lequel les individus apprennent les règles du jeu, intériorisent les normes et se constituent un réseau. Cette régulation de l’accès au cœur du champ politique par l’attente a été brièvement contournée en 2017 par les primo-député·es, pour certain·es novices en politique, et élu·es dans le giron d’Emmanuel Macron. L’auteur se saisit de cette transgression de « l’ordre établi des successions » (p. 122) pour poser deux grandes questions qui structurent l’ouvrage : dans quelles conditions Emmanuel Macron a-t-il pu fonder l’intégralité de sa stratégie de campagne sur la demande de renouvellement du personnel politique ? Quels sont les effets du renouvellement des membres de l’Assemblée nationale sur la vie politique et sur celle des élu·es ?

3Étienne Ollion réinvestit la question largement balisée de la « professionnalisation » du personnel politique (chapitre 1). S’il s’inscrit dans la lignée des nombreuses enquêtes qui analysent le métier politique comme un travail, il se positionne contre les usages routinisés d’un terme omniprésent et polysémique qui masque une pluralité de trajectoires. Il démontre que s’il existe bien une professionnalisation du champ politique comme espace autonome, le phénomène est moins clair pour les carrières individuelles. D’ailleurs, les critiques adressées aux professionnel·les de la politique ne portent pas tant sur le fait de vivre de la politique que sur la fermeture de ce milieu sur lui-même.

4C’est sur cette accusation déjà prégnante qu’Emmanuel Macron a construit un projet politique fondé sur le changement des « visages », lui-même ayant joué d’une identité d’outsider en dépit d’un parcours proche de ceux dont il se distanciait (chapitre 2). Cette stratégie a pu être efficiente dans un contexte où le milieu politique se donne à voir depuis des décennies comme un entre-soi impénétrable et trouble. Le candidat propose, comme une réponse toute faite à la perception de l’obsolescence de la classe politique en place, de faire émerger des nouveaux et nouvelles venues valorisées pour leur extériorité par rapport au champ. Dans le sillon de son élection, différents profils ont ainsi connu un accès facilité et accéléré à la députation (chapitre 3). C’est largement le cas des novices — catégorie utilisée par l’auteur pour définir l’ensemble des élus qui n’avaient eu ni activité rémunérée en politique, ni responsabilité d’importance dans un parti, un syndicat, ou un think tank —, mais aussi de ceux et celles, élu·es à l’échelle locale, suppléant·es de parlementaires ou collaborateurs et collaboratrices, qui gravitaient dans le champ politique sans être immédiatement en position d’accéder à la députation. Si l’ensemble de ces primo-député·es ont passé moins de temps en politique que leurs prédécesseurs, il y a parmi elles et eux des personnes à la carrière politique déjà entamée.

5Les effets de cette diversité de profils se retrouvent dans la hiérarchie interne à l’institution, qu’Étienne Ollion parvient à restituer (chapitre 4). En ayant recours aux cartes auto-organisatrices, technique statistique issue de l’intelligence artificielle, il rend compte d’une activité parlementaire différenciée et hiérarchisée. En croisant trois types de variables — usages du mandat, contribution à la production législative et visibilité médiatique des élus —, ces cartes permettent de distinguer des ensembles d’individus aux pratiques semblables. Cette nette distinction de profils fait émerger un résultat imparable : les novices sont resté·es à la marge d’une institution qui a continué à fonctionner comme elle le faisait avant. Ils ont occupé des « positions subalternes », servent à « faire du nombre lors des scrutins » (p. 132), mais n’ont que rarement obtenu des responsabilités ou occupé l’espace médiatique. D’autres primo-député·es, déjà socialisé·es à la politique nationale et que l’auteur qualifie de « jeunes gens pressés », tirent profit de ce retrait : iels sont entré·es à l’Assemblée fort·es de leurs connaissances, au double sens des savoirs et des personnes. Bien qu’iels aient acquis les compétences essentielles à un exercice minimal du mandat, il a manqué aux novices les connaissances nécessaires pour s’imposer. Si les novices n’ont pas changé la vie politique, elle a changé la leur ; iels ont été plongé·es dans un quotidien singulier, éreintant et parfois violent (chapitre 5).

6Étienne Ollion propose ainsi une « sociologie charnelle des responsables politiques » (p. 174). L’expérience des novices rend plus sensibles les éléments qui conditionnent la politique contemporaine et qui sont souvent impensés lorsque le chercheur fait face à des élu·es initié·es qui les ont incorporés. Trois éléments de la découverte du milieu politique sont mis en avant : sa violence, sa publicité constante et sa temporalité très particulière. C’est ce dernier qui semble le plus marquant, les nouveaux et nouvelles élues se heurtant à un temps politique intense et « invasif » (p. 176) qui entrave une normalité du quotidien. Les élu·es subissent une nouvelle exposition publique qui brouille « les frontières entre public et privé » (p. 186). À ces contraintes s’ajoutent celles d’un milieu qui a ses propres règles, dans lequel il faut savoir s’endurcir, recevoir les « coups » et apprendre, parfois contre soi, à en donner.

7Après avoir décrit une vie politique souvent laborieuse et ingrate, l’auteur aboutit dans un dernier chapitre à la question du « déclassement du parlement ». Si la législature de 2017 a permis le retour des élites du secteur privé à l’Assemblée, il souligne la fuite des « classes très supérieures » (p. 207) entamée depuis des décennies. Il s’agit d’une réalité plus globale qui éclaire davantage les contours de la condition de parlementaire. L’institution a connu différents changements qui sont ici informés : l’affaiblissement du parlementarisme, la défiance à l’égard du personnel politique, le renforcement des contrôles, l’interdiction d’exercer d’autres fonctions, le non-cumul des mandats et une charge de travail exponentielle allant de pair avec une baisse progressive de la valeur de l’indemnité. L’auteur s’appuie sur ces constats pour préciser comment ce mandat est devenu de moins en moins enviable pour les catégories supérieures.

8L’ouvrage, par sa qualité, témoigne de ce que la sociologie du personnel politique a encore à nous apprendre quand elle s’attache, comme le fait Étienne Ollion, à penser « l’homo politicus contemporain, avec son histoire, ses intérêts et ses passions, ses valeurs et ses espoirs, ses joies, ses peines et ses fatigues » (p. 48). En suivant cette ligne, plusieurs aspérités du noviciat pourraient être précisées, celle du genre particulièrement. La politique est un milieu qui valorise les comportements virils, au sein duquel même les plus initiées peuvent recevoir des marques de dénigrement. L’ensemble des mécanismes qui ont limité l’existence politique des novices doivent être articulés à la socialisation genrée des actrices. De nombreux travaux, comme ceux de Sandrine Lévêque et Catherine Achin, ont souligné l’existence d’une condition politique propre aux élues qui sont plus difficilement professionnalisées du fait des rapports sociaux de sexe qui structurent les sphères publique et privée. Il semble aussi qu’en prenant le prisme du genre, on pourrait à l’inverse repérer comment une socialisation masculine permet d’atténuer certains traits saillants du noviciat.

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Notes

1 L’écriture inclusive n’est pas utilisée dans l’ouvrage pour désigner cette population dont la mixité a largement progressé au cours des deux dernières décennies.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Juliette Bresson, « Étienne Ollion, Les candidats. Novices et professionnels en politique »Sociologie du travail [En ligne], Vol. 66 - n° 2 | Avril - Juin 2024, mis en ligne le 15 mai 2024, consulté le 12 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sdt/45857 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11o55

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Auteur

Juliette Bresson

Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales (CERAPS)
UMR 8026 du CNRS et de l’Université de Lille
1, Place Déliot, BP 629, 59024 Lille Cedex, France
juliette.bresson[at]univ-lille.fr

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