Navigation – Plan du site

AccueilNumérosVol. 66 - n° 2Comptes rendusMokhtar Kaddouri, Marie-Christine...

Comptes rendus

Mokhtar Kaddouri, Marie-Christine Vermelle, Zaihia Zeroulou, Aurélia Mardon (dir.), Claude Dubar : une sociologie pour l’intelligibilité du social

Presses universitaires du Septentrion, Lille, 2022, 378 p.
Laure de Verdalle
Référence(s) :

Mokhtar Kaddouri, Marie-Christine Vermelle, Zaihia Zeroulou, Aurélia Mardon (dir.), Claude Dubar : une sociologie pour l’intelligibilité du social, Presses universitaires du Septentrion, Lille, 2022, 378 p.

Entrées d’index

Haut de page

Texte intégral

CouvertureAfficher l’image
Crédits : Presses universitaires du Septentrion

1Claude Dubar n’a pas seulement laissé des ouvrages et des concepts marquants, il a aussi été un infatigable entrepreneur scientifique, animateur de collectifs, créateur de laboratoires et promoteur d’une discipline qu’il a contribué à structurer professionnellement. Après l’organisation d’une journée d’étude à Lille, en septembre 2017, deux ans après sa disparition, ce volume collectif se fixe pour objectif de « faire vivre l’énorme et dense héritage intellectuel et scientifique » de Claude Dubar en l’inscrivant dans « la pluralité et la diversité de son parcours » (p. 29). Les coordinateurices répondent à ce projet ambitieux en optant pour une démarche ouverte, dont témoigne le statut varié des contributions réunies (témoignages, relectures de l’œuvre, présentation de travaux récents mobilisant des concepts forgés par Claude Dubar) et la diversité des thématiques abordées. Des introductions de parties, ainsi qu’une préface rédigée par Michel Lallement et un court texte liminaire de Nicole Gadrey sur la période lilloise (1967-1988) du parcours de Claude Dubar, viennent utilement éclairer cette entreprise collective. Un chapitre consacré à la production éditoriale de et sur Claude Dubar constitue également un outil précieux.

2La première partie, dont la tonalité est la plus personnelle, aborde la trajectoire scientifique de Claude Dubar à partir de quatre contributions rassemblées sous le terme de « compagnonnage ».

3Paul Bouffartigue revient sur sa rencontre avec Claude Dubar en 1990, dans les locaux du Centre d’études et de recherches sur les qualifications (CEREQ), et sur la manière dont celui-ci l’introduit « dans la communauté scientifique des sociologues des groupes professionnels qu’il est alors en train de construire » (p. 43). Delphine Mercier partage son expérience d’une recherche collective conduite au milieu des années 1990, à la demande d’EDF-GDF, sur le transfert des compétences de salarié·es proches de la retraite. Claude Dubar forme Delphine Mercier à la méthode des entretiens biographiques qu’il a, avec Didier Demazière, mise en œuvre sur les récits d’insertion, et cette approche leur permet de comprendre les modalités de construction, de réagencement et de transmission des compétences, au fil des parcours professionnels. Le chercheur québécois Maurice Tardif évoque pour sa part la manière dont Claude Dubar a renouvelé l’analyse du professionnalisme, en cherchant moins à proposer une théorie générale du fait professionnel qu’à l’interroger comme une construction sociale, en prise avec des contextes variés, des organisations du travail, des structures hiérarchiques et des rapports économiques de domination. Enfin, dans un entretien avec les coordinateurices de l’ouvrage, Pierre Tripier, co-auteur de Sociologie des professions (1998), revient sur l’aventure de la création du laboratoire Printemps (1995), dont Claude Dubar a trouvé le nom (Professions – Institutions – Temporalités) et au sein duquel il a impulsé une dynamique collective solide. Il cherche aussi, en écho au chapitre de Maurice Tardif, à caractériser le rapport que Claude Dubar pouvait entretenir avec l’idée de « faire œuvre », moins dans la perspective de produire une sociologie générale que dans la mise en relation de résultats de recherche et de conceptualisations adossées à ces résultats.

4Ces quatre contributions mêlent ainsi des récits très incarnés et des retours réflexifs sur quelques aspects, fondamentaux, du travail sociologique de Claude Dubar.

5La deuxième partie de l’ouvrage s’organise ensuite autour de six contributions de chercheureuses dont le travail dialogue avec les enquêtes de Claude Dubar. Certain·es ont parfois travaillé à ses côtés. D’autres, plus jeunes, ne l’ont connu qu’à travers ses travaux.

6Le chapitre de Sandrine Nicourd, proche de Claude Dubar et co-autrice de l’ouvrage Les biographies en sociologie (2017), revient sur quelques lignes de débats théoriques et méthodologiques, en distinguant et en articulant trois échelles temporelles : la temporalité sociohistorique des parcours de vie (le contexte), la temporalité diachronique d’une trajectoire (le biographique) et la temporalité synchronique de la carrière (le relationnel). Les cinq autres textes explorent l’héritage de Claude Dubar autour des enjeux de formation et d’insertion professionnelles. Il s’agit ici de discuter l’actualité d’une pensée qui, comme le souligne Léa Lima, invite, dans L’autre jeunesse (1987), à « opérer un pas de côté interprétatif » (p. 116) et à intégrer « les orientations subjectives des jeunes les moins doté·es » (p. 100), offrant ainsi « une vision plus complexe de la socialisation et de ses effets sur les choix et les actions » (p. 116). En revenant sur les travaux qu’elle a consacrés à la formation par alternance dans l’enseignement agricole d’abord, puis dans d’autres secteurs, Marie-Laure Chaix propose une relecture serrée de plusieurs textes de Claude Dubar. Sa rencontre avec lui a constitué, écrit-elle, « une acculturation dynamique autour des questions du travail et de la formation professionnelle ainsi que de la centralité accordée à la transaction identitaire » (p. 148). De manière similaire, Thérèse Perez-Roux restitue son « entrée dans le travail de Claude Dubar » (p. 171) par le concept de « formes identitaires », qu’elle discute à partir de l’étude des identités professionnelles de deux enseignant·es d’éducation physique et sportive dont les valeurs, pratiques et engagements traduisent des manières différentes de résoudre les tensions liées à leur métier. De son côté, Marie-Christine Vermeille s’appuie sur l’analyse d’un dispositif numérique à destination de jeunes peu qualifié·es pour « esquisser les évolutions des “mondes sociaux de l’insertion”, à l’ère de la digitalisation » (p. 152). Enfin, Aurélia Mardon, Frédéric Poulard et Zaïhia Zeroulou rendent compte d’une enquête récente sur les bénéficiaires de deux programmes d’ouverture sociale aux grandes écoles dans laquelle les parcours des jeunes sont analysés en termes de stratégies, de nouvelles capacités d’action et d’appropriation de savoir-faire et de savoir-être.

7La troisième partie de l’ouvrage déploie un regard plus épistémologique et plus théorique sur les apports du travail de Claude Dubar et sur sa manière de « faire de la sociologie ». Les entrées choisies sont ici des postures de recherche ou des concepts, dont les auteurices soulignent les aspects heuristiques.

8Valérie Boussard part du constat d’un déclin de la notion d’identité professionnelle dans la littérature scientifique et propose, sinon de lui rendre sa centralité, du moins de mieux prendre en compte « ce que le travail fait aux définitions de soi » (p. 230). Didier Demazière cherche ensuite, dans un mouvement plus large, à caractériser la sociologie de Claude Dubar. Partant de son rapport à l’enquête, il souligne que les théorisations produites par Claude Dubar ont évolué au fil de son parcours, sans qu’il soit possible de les rabattre sur un référentiel unique et un lexique « constant et immuable ». Pour qualifier ce « point de vue », Didier Demazière choisit l’expression « sociologie des biographies en contexte », qui lui semble rendre compte du projet suivi : celui d’une sociologie en mouvement, qui s’attache à comprendre « les conduites humaines » à partir des biographies et des tensions entre « les sens subjectifs visés » et « les attentes normatives exogènes » (p. 248). Mokhtar Kaddouri s’attache, pour sa part, à retracer le parcours du concept de « formes identitaires » dans la sociologie de Claude Dubar, en montrant que celui-ci a pu en faire un « rempart contre les pièges de l’essentialisme et de la réification de l’identité » (p. 256). Michel Lallement centre sa contribution sur les travaux que Claude Dubar a consacrés aux temporalités sociales, à partir du tournant des années 2000 et alors qu’il s’investissait dans la revue Temporalités, créée en 2004. Il décrit un parcours progressif, qui conduit Claude Dubar, grand lecteur de travaux philosophiques, à passer d’un concept — le temps — à un schème — les temporalités —, puis enfin à un idéal-type — les régimes de temporalité. Enfin, José Rose conclut cette troisième partie en opérant un retour sur la question de la professionnalisation, dont il souligne qu’elle s’applique à différents objets (activités, personnes, formations, organisations) et peut revêtir des sens différents. Il appelle donc de ses vœux une typologie des modèles de professionnalisation, qui viendrait prolonger les travaux de Claude Dubar.

9Les trois parties qui composent l’ouvrage fonctionnent selon une logique cumulative, en évitant le piège de la redondance et en permettant, au fil des chapitres, d’aller un peu plus loin dans l’analyse et dans les concepts. L’ensemble donne à voir une pratique exigeante de la sociologie, refusant « tout embrigadement d’école » (p. 23), attentive au va-et-vient permanent entre empirie et théorie, et soucieuse de rendre le social « intelligible », selon le titre donné à ce volume. Les auteurices réussissent, à travers leurs différentes contributions, à relever le pari qui consiste à restituer toute l’actualité des propositions de Claude Dubar. Comme le souligne Michel Lallement, ce volume appellerait aussi à des prolongements, en associant par exemple d’autres disciplines avec lesquelles Claude Dubar avait engagé le dialogue, qu’il s’agisse de l’histoire, de l’économie ou de la psychologie.

Haut de page

Bibliographie

Dubar, C. (dir.), 1987, L’autre jeunesse : des jeunes sans diplôme dans un dispositif de socialisation, Presses universitaires de Lille, Lille.

Dubar, C., Tripier, P., 1998, Sociologie des professions, Armand Colin, Paris.

Dubar, C., Nicourd, S., 2017, Les biographies en sociologie, La Découverte, Paris.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Laure de Verdalle, « Mokhtar Kaddouri, Marie-Christine Vermelle, Zaihia Zeroulou, Aurélia Mardon (dir.), Claude Dubar : une sociologie pour l’intelligibilité du social »Sociologie du travail [En ligne], Vol. 66 - n° 2 | Avril - Juin 2024, mis en ligne le 15 mai 2024, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sdt/45742 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11o52

Haut de page

Auteur

Laure de Verdalle

Université Paris-Saclay, UVSQ, CNRS, Professions, institutions, temporalités (Printemps)
47, boulevard Vauban, 78047 Guyancourt, France
laure.de-verdalle[at]uvsq.fr

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search