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Comptes rendus

Axel Augé, Être reconnu dans l’armée. Sociologie de la reconnaissance en milieu militaire

Éditions Lamarque, Avons les Roches, 2021, 180 p.
Alex Alber
Référence(s) :

Axel Augé, Être reconnu dans l’armée. Sociologie de la reconnaissance en milieu militaire, Éditions Lamarque, Avons les Roches, 2021, 180 p.

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Crédits : Éditions Lamarque

1Reconnaissons à cet ouvrage le mérite d’avoir un titre explicite et fidèle à son contenu : dans le sillage des travaux d’Axel Honneth, Axel Augé se propose de mobiliser la « théorie de la reconnaissance » au sujet des carrières militaires. Comment l’armée, modèle d’organisation pyramidale par excellence, reconnaît-elle ses personnels et tout particulièrement ceux qui, pour diverses raisons, s’écartent d’une trajectoire normée ? Trois terrains sont restitués : une recherche sur la réintégration des soldats blessés en régiment, des travaux sur les élites politiques au Gabon et au Cameroun et enfin une enquête par entretiens sur les officiers diplômés de l’enseignement supérieur civil (qui constitue le fil rouge de l’ouvrage). Le propos est divisé en deux parties et cinq chapitres.

2Le premier chapitre propose une « approche socio-critique de la reconnaissance » qui vise d’abord à clarifier les emprunts que l’auteur entend faire aux travaux d’Axel Honneth, tout en proposant un rapide tour d’horizon de l’usage du concept dans la sociologie contemporaine.

3Le deuxième chapitre, « Méthodes et techniques de l’enquête en milieu militaire », aborde les modalités suivant lesquelles l’auteur a enquêté, proposant ainsi un court vade-mecum de l’entrée sur ces terrains qui pourra utilement être lu par les chercheurs et chercheuses souhaitant se familiariser avec cet objet. L’auteur y partage notamment ses expériences en Afrique, en plaçant au centre de son approche le diptyque don/contre-don dans la relation avec les enquêtés.

4Le troisième chapitre (« Se professionnaliser »), qui ouvre la seconde partie de l’ouvrage, vise d’abord à montrer comment les officiers « invisibilisés » dans l’institution peuvent utiliser le diplôme académique pour « se faire reconnaître [et] se maintenir dans le jeu relationnel et le système hiérarchique » (p. 73). C’est clairement l’argument essentiel de l’ouvrage, qui revient à plusieurs reprises dans la seconde partie : chez les officiers diplômés de l’enseignement supérieur civil, « la valorisation du grade universitaire devient une stratégie de résistance à la pression normative que leurs homologues autoproclamés défenseurs du “cœur de métier” exercent au nom de la sauvegarde d’une prétendue identité militaire en péril » (p. 37). C’est aussi, pour certains, un moyen de se faire reconnaître hors de l’institution : « peu estimés dans l’armée, ils compensent dans la société une estime introuvable dans leur institution » (p. 76). C’est également le cas des soldats blessés, à la fois honorés institutionnellement et discrètement écartés de leur groupe d’appartenance du fait de leur incapacité à combattre. Dans les deux cas, « l’individu militaire peut perdre une part d’estime de ses frères d’armes au nom de son incapacité physique à participer à la réalisation des objectifs communs, ou de la distance normative induite par le diplôme académique » (p. 80). Le diplôme civil offre alors une forme de reconnaissance alternative.

5Le quatrième chapitre réinterroge les mêmes matériaux en mobilisant une analyse de type biographique. Il s’agit alors de voir la blessure en opération, et surtout l’obtention de diplômes civils, comme des « bifurcations ». Trois types de parcours de diplomation chez des officiers sont alors présentés : les plus au cœur de l’institution peuvent y voir un moyen de renforcer leur position dans un contexte de diminution des effectifs et donc des postes de commandement ; d’autres, bloqués aux stades les plus avancés, y voient une manière de « relancer leur carrière » ; d’autres encore en font un instrument de reconversion hors de l’armée ou une forme de « revanche » contre les officiers « porteurs de tous les sacrements institutionnels » (p. 112).

6Cette attention aux divisions internes du corps des officiers militaires est l’une des principales forces de l’ouvrage. Elle se déploie pleinement dans le cinquième et dernier chapitre, titré « les luttes de classement au travail et leurs explications ». En empruntant à la sociologie des professions héritée de l’École de Chicago, Axel Augé y dresse une cartographie des différents degrés de prestige dans l’institution, à commencer par les diplômés de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr, qui se distinguent des officiers « issus du rang » et des officiers sous contrat. Dans le sillage de Rue Bucher et Anselm Strauss, l’auteur considère que « le corps des officiers constitue un agrégat de segments dont les membres ont des intérêts distincts susceptibles d’engendrer des luttes symboliques » (p. 135), luttes rendues plus âpres encore par les réductions de postes liées aux réformes de l’armée française. Ce cadre d’analyse, mobilisé de manière informée et pertinente, permet de mieux comprendre l’hétérogénéité du corps des officiers de carrière, et le rôle que peuvent jouer les titres académiques civils dans une concurrence sans cesse redéfinie.

7L’ouvrage se conclut en proposant une synthèse de l’approche défendue par l’auteur, ainsi résumée :

« L’identité n’est pas seulement étudiée comme un facteur de différenciation mais comme la ressource sociale d’une lutte symbolique entre membres de segments professionnels distincts cherchant à gagner des positions de prestige dans des organisations de travail » (p. 155).

8Les sociologues désireux de se familiariser avec les enjeux propres à la société militaire trouveront dans cet ouvrage quelques repères précieux sur le fonctionnement de l’institution, délivrés par un chercheur qui la connaît de l’intérieur. Mais l’ouvrage sera sans doute plus utile aux officiers désireux de se familiariser avec la sociologie (qui sont peut-être le principal lectorat visé) ; ils y trouveront une large palette d’outils théoriques pour étudier leur groupe professionnel. C’est d’ailleurs à la fois une qualité et l’un des défauts de l’ouvrage. Pour être tiré d’une habilitation à diriger des recherches (le terme apparaît à plusieurs reprises dans le texte), le propos a une forte ambition théorique, et multiplie les cadres analytiques et les définitions, mais il les juxtapose parfois plus qu’il ne les articule, sans hélas avoir la clarté ni la systématicité d’un manuel. Cette démarche ne va pas sans exposer au risque de se répéter, ni sans une plasticité théorique parfois déroutante. Ainsi, même s’il se place finalement dans une perspective interactionniste tout à fait pertinente pour étudier les différents segments du corps des officiers, Axel Augé se revendique tour à tour de l’individualisme méthodologique de Raymond Boudon (p. 14) et de la sociologie de Pierre Bourdieu, à laquelle il déclare « adhérer » (p. 98) alors même qu’il ironisait, page 31, sur la sociologie « bourdivine » et déclarait, trois pages plus tôt : « je fais de l’individu un acteur de sa socialisation » — autant de positions qui relèvent d’une ubiquité théorique qui peut parfois déconcerter. Ces réserves mises à part, gageons que cet ouvrage ambitieux bénéficiera de la reconnaissance qu’il mérite.

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Bibliographie

Bucher, R., Strauss, A., 1961, « Professions in Process », American Journal of Sociology, vol. 66, n° 4, p. 352-334.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Alex Alber, « Axel Augé, Être reconnu dans l’armée. Sociologie de la reconnaissance en milieu militaire »Sociologie du travail [En ligne], Vol. 66 - n° 2 | Avril - Juin 2024, mis en ligne le 15 mai 2024, consulté le 25 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sdt/45659 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11o50

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Auteur

Alex Alber

Cités, Territoires, Environnement et Sociétés (CITERES), UMR 7324 du CNRS et de l’Université de Tours
MSH Val de Loire, 33-35 allée Ferdinand de Lesseps, 37200 Tours, France
alber[at]univ-tours.fr

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