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AccueilNumérosVol. 66 - n° 2Comptes rendusIsabelle Lacroix et Laurent Larde...

Comptes rendus

Isabelle Lacroix et Laurent Lardeux, Jeunes et déjà maires. Le prix de l’engagement dans la politique municipale

Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq, 2022, 244 p.
Stéphane Cadiou
Référence(s) :

Isabelle Lacroix et Laurent Lardeux, Jeunes et déjà maires. Le prix de l’engagement dans la politique municipale, Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq, 2022, 244 p.

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Crédits : Presses universitaires du Septentrion

1Travaux après travaux, la science politique a étayé la thèse d’une professionnalisation de la vie politique. N’épargnant aucune échelle, ce processus se manifeste notamment par un allongement du temps passé en politique avant d’accéder à des responsabilités institutionnelles et par une élévation de l’âge moyen du personnel politique. Significativement, suite aux élections municipales de 2014, seuls 4,4 % des élus municipaux avaient moins de 30 ans et seuls 518 maires ont été élus alors qu’ils avaient entre 18 et 35 ans. C’est justement à l’étude de ce segment étroit des jeunes maires qu’est consacré l’ouvrage de deux sociologues rattachés à l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP). Cette focale opère comme un « miroir grossissant » (p. 30) des modalités inégales d’accès au pouvoir. En effet, considérant la jeunesse comme une construction sociale façonnée par des normes et représentations collectives, les auteurs entendent montrer que l’âge est « un critère de classement qui est à la fois un atout et un frein » dans les carrières politiques. Si la jeunesse peut être précieuse pour s’imposer auprès des électeurs ou contre des rivaux, elle bute sur des contraintes objectives, comme les exigences d’une carrière professionnelle privée en ascension ou d’une vie familiale en construction. Elle se heurte également à des préjugés, comme l’inexpérience synonyme, dans bien des cas, de « procès en incompétence », avec lesquels les jeunes maires doivent composer. Les jeunes édiles semblent alors assignés à un statut de « stagiaires de leur fonction » (p. 95). En somme, la jeunesse est un ingrédient fragile de la vie politique. Revendiquée, elle peut se retourner contre un élu et apparaître comme un stigmate. Euphémisée, elle se rappelle vite à celui-ci qui se voit accuser d’incapacité juvénile. Pour mener l’exploration des « carrières » de ces jeunes maires, les auteurs mobilisent les données d’une enquête quantitative, administrée en ligne à l’ensemble des élus municipaux (maires, adjoints, conseillers) âgés de 18 à 35 ans en raison de l’étroitesse objective de l’échantillon des seuls jeunes maires, ceux-ci représentant finalement 2 % des 4 800 questionnaires remplis. Le travail quantitatif est complété par la réalisation d’entretiens avec des maires élus dans diverses strates de communes, à l’exception de celles de plus de 100 000 habitants où aucun édile n’a répondu positivement aux sollicitations des auteurs. L’ensemble de données, riche et original, permet d’éclairer les défis qui se dressent devant de jeunes élus portés, in fine, à reproduire des comportements et des parcours politiques pour endosser, avec crédit, une fonction mayorale.

2La première partie revient sur les trajectoires de ces élus. Poser la question de l’accès au pouvoir pour des élus de moins de 40 ans n’est pas anodin, tant la politique a particulièrement mauvaise presse dans les segments les plus jeunes de la population, qui s’abstiennent de manière croissante : comment, dans ces conditions, peut-on en venir à s’engager si jeune ? Sans surprise, ces élus sont bien faits pour la fonction. Leur « goût pour l’engagement » est façonné par une socialisation familiale précoce et des engagements préalables, tant scolaires qu’associatifs. La politisation de leur cercle familial stimule l’implication et la prise de responsabilité collective favorisant à terme l’éligibilité. À bien des égards, les jeunes édiles s’apparentent davantage à des « héritiers » de la politique locale (p. 60) qu’à de nouvelles figures. Leurs parcours scolaires et professionnels réussis permettent même de corriger, au moins partiellement, la fragilité due à leur âge. Ils leur fournissent des gages de crédit contrebalançant les procès en inexpérience et en incompétence. En milieu rural, c’est ainsi la frange la plus diplômée des agriculteurs, dotée majoritairement d’un Brevet de technicien supérieur (BTS), qui peut arriver, si jeune, au pouvoir. Par conséquent, ces maires sont sur-sélectionnés socialement pour dépasser leur jeunesse.

3La deuxième partie revient plus spécifiquement sur la prise de fonction, en s’arrêtant sur les différentes épreuves de l’exercice du pouvoir à un tel âge : si les campagnes électorales donnent lieu à des accusations d’inexpérience juvénile, celles-ci ne prennent pas fin avec l’élection. Elles ponctuent régulièrement le mandat. Ces élus doivent sans cesse lutter pour faire accepter leur jeune âge (p. 112) et s’accommoder d’un sentiment de méfiance, notamment de la part des plus anciens des élus. L’ouvrage soulève, avec raison, la question du stress des premiers jours d’un mandat, avec la nécessité de satisfaire aux exigences et rites institutionnels, mais aussi de trancher personnellement des questions d’organisation. De ce point de vue, le renouvellement, ou pas, du directeur général des services appelle très vite un choix de la part du nouvel édile, qui peut être tenté de s’entourer d’une personne de confiance tout en étant enclin à s’appuyer sur un cadre expérimenté. Ces épreuves sont particulièrement brutales et déstabilisantes pour les moins socialisés à la politique, qui n’ont bien souvent pas le temps de se former en raison du cumul d’activités politiques et professionnelles.

4La troisième partie est consacrée aux arbitrages que requiert l’exercice d’un mandat à un âge où l’on doit souvent faire ses preuves dans les sphères familiale et professionnelle. Les attentes sont ainsi nombreuses en matière de disponibilité, de parentalité, de conjugalité, de réussite professionnelle, etc. Leur accumulation alourdit considérablement les agendas personnels. Elle contraint à des sacrifices et des arbitrages que l’ouvrage ne fait qu’effleurer. Par exemple, les rémunérations, ainsi que l’enrôlement de l’entourage familial, évoqués de manière un peu trop impressionniste, se prêtent à des décisions compliquées. Les arbitrages personnels sont également politiques pour asseoir une carrière élective et préparer « l’après ». De ce point de vue, les jeunes maires n’échappent pas aux tentations des stratégies de cumul, et ce d’autant plus que l’on s’élève dans la hiérarchie des strates de collectivités territoriales. Dans les plus grandes communes, là où siègent de jeunes maires encore plus sur-sélectionnés que les autres de leur génération, la nécessité pratique du cumul s’exerce plus fortement, renforçant les inégalités territoriales. De même, les jeunes élus ne peuvent se désintéresser de l’échelon intercommunal qui concentre des ressources de plus en plus importantes, mais ils doivent composer avec le poids encore plus fort du registre de l’expérience et de l’ancienneté dans ces enceintes de second rang. Ceci ne peut que favoriser les jeunes élus les plus richement dotés en capitaux scolaires et professionnels leur permettant de compenser leur jeunesse et de se faire entendre de leurs pairs. Compte tenu des investissements requis par l’exercice d’un mandat à ce stade d’un parcours biographique, on comprend qu’une bonne partie d’entre eux évoquent leur goût pour la fonction et se disent peu enclins finalement à abandonner leur mandat.

5Finalement, l’ouvrage enrichit notre connaissance du personnel électif en montrant en quoi l’âge revêt un statut ambivalent. Il montre, une nouvelle fois, qu’un titre social n’a qu’une valeur relative et contextuelle. Un tel ouvrage ne peut qu’appeler à être complété par des enquêtes localisées pour scruter comment la jeunesse se monnaye par rapport à toute une série d’autres variables dans la confection d’une équipe dirigeante, qu’il s’agisse de l’origine géographique, de la profession, du genre, etc. En dépit de l’objectif affiché en introduction d’analyser « le rapport au politique des jeunesses “en contexte” » (p. 29), la prise en compte des configurations, territoriales et de pouvoir, est un chantier à développer pour saisir les usages contrastés de la carte de la jeunesse. Ainsi, il est clair qu’un jeune maire ne dispose pas du même crédit dans une réunion publique de villageois et dans une salle de travail avec des techniciens formés aux mêmes savoirs. Plus généralement, les données de terrain, et notamment les extraits d’entretiens, ont ici un statut le plus souvent simplement illustratif, comme si l’ouvrage s’attachait d’abord à tester des hypothèses présentes dans la littérature sur le pouvoir local avant d’en formuler de nouvelles. Par exemple, s’il confirme l’importance prise par le registre de la compétence, notamment dans les enceintes intercommunales, il ne se risque pas à en envisager les effets sur la compétition politique et sa technicisation. Malgré ces commentaires, l’ouvrage offre une précieuse contribution pour qui s’intéresse aux élus et au pouvoir politique local. Il nous rappelle combien les codes, normes et valeurs politiques s’avèrent particulièrement pesants face aux incantations en faveur d’un renouvellement générationnel.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Stéphane Cadiou, « Isabelle Lacroix et Laurent Lardeux, Jeunes et déjà maires. Le prix de l’engagement dans la politique municipale »Sociologie du travail [En ligne], Vol. 66 - n° 2 | Avril - Juin 2024, mis en ligne le 15 mai 2024, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sdt/45642 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11o51

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Auteur

Stéphane Cadiou

Triangle – Action, discours, pensée politique et économique
UMR 5206 CNRS et Université de Lyon 2
15, Parvis René-Descartes, BP 7000, 69342 Lyon Cedex 07, France
Stephane.Cadiou[at]univ-lyon2.fr

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