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Continuum et diachronie

Le cas de la « phrase complexe »
Continuum and Diachrony: The Case of the “Complex Sentence”
Bernard Combettes
p. 42-70

Résumés

Cette contribution a pour but de déterminer la pertinence de la notion de gradience lorsqu’elle est utilisée dans une approche diachronique. On insistera plus particulièrement sur les questions qui se posent lorsque cette notion est appliquée aux relations entre propositions dans le domaine de la « phrase complexe ». On essayera de montrer les problèmes méthodologiques que soulève l’analyse de la gradience selon qu’il s’agit de la syntactisation d’une proposition, avec les exemples des subordonnées temporelles en ancien français et des pseudo-clivées en moyen français, ou du mouvement inverse de l’autonomisation d’une proposition, avec l’exemple de l’évolution de d’autant que, du moyen français au français préclassique. Dans les deux cas, seront examinés les rapports qu’il convient d’établir entre la gradience et la gradualité du changement.

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Texte intégral

1. Généralités, points de méthode

1.1. Préambule

1La notion de « gradience », qui pourrait être également rendue par le terme de « continuum », est déjà mise en œuvre, même si la notion n’est pas explicitement utilisée, dans les travaux sur les grammaires « floues » au cours des années 1970-1980 (Quirk 1965 ; Lakoff, 1972, 1973 ; Ross 1973 ; Kleiber et Riegel, 1978 ; Combettes 1982 ; voir aussi le recueil de Aarts et al., 2004). C’est toutefois avec les mises au point de B. Aarts, dans son ouvrage Syntactic Gradience (2007), que le concept est pris en compte en tant que tel. Les linguistes diachroniciens ont vu très rapidement la pertinence et l’intérêt de la notion de continuum pour l’étude du changement. La relation entre gradience et diachronie s’établit en effet assez naturellement par l’intermédiaire de la notion de variation : l’absence de frontière nette entre les catégories va de pair avec la présence de variantes, de façon indissociable dans le système linguistique et dans la compétence des locuteurs. Or il est reconnu que la variation est étroitement associée au changement, qu’elle y est même indispensable. De plus, avec la gradience, la variation se trouve en quelque sorte « orientée » et rapportée aux degrés d’un continuum, ce qui doit être pris en compte pour analyser le sens du changement ainsi que ses étapes. Raisonner ainsi peut permettre par ailleurs de repenser certains aspects du concept de grammaticalisation, en particulier le caractère « abrupt » du processus de réanalyse, qui a été parfois remis en question.

2Les réflexions sur l’intérêt de la gradience dans l’approche diachronique ont ainsi donné lieu à un recueil consacré aux relations entre les trois notions que sont la gradience, la gradualité du changement et la grammaticalisation (E. Traugott et G. Trousdale, 2010) ; dans l’introduction à cet ensemble de travaux, E. Traugott et G. Trousdale insistent sur la nécessité de bien distinguer les deux premières de ces notions en associant gradience et synchronie et en plaçant la gradualité du côté de la diachronie, comme caractéristique de la succession des micro-changements qui sous-tendent les changements de fond.

3Dans une approche comme celle de la gradience, plusieurs points sont à discuter si on estime que la notion est opératoire dans tous les domaines et sous-domaines de la linguistique et qu’on peut en particulier l’appliquer à la syntaxe de l’énoncé complexe. Il est facile de constater que les travaux sur la gradience s’attachent prioritairement à la catégorisation morphosyntaxique. Ainsi, dans l’ouvrage auquel nous venons de faire allusion, peut-on remarquer que la quasi-totalité des contributions s’intéressent aux problèmes posés par les catégories ou par les constructions dans la phrase « simple », deux études seulement ayant pour objet l’énoncé complexe.

4Transférer les notions et les méthodes à un autre niveau d’analyse peut soulever certains problèmes. Nous en citerons trois. La différence établie par B. Aarts entre gradience subsective et gradience intersective (2007 : 79) est-elle toujours pertinente ? Rappelons que la première prend en compte une seule classe d’éléments, un seul type de constructions, alors que la seconde prend en compte deux classes différentes. Dans le premier cas, il s’agit de déterminer si une unité de la classe considérée est plus ou moins proche du prototype de la classe ; dans le second cas, il s’agit de déterminer s’il existe des éléments caractérisés par des propriétés de l’une et de l’autre classe.

5Divers aspects de cette distinction ont été souvent discutés (cf. entre autres : Bisang 2010 : 255 sq.). Nous nous en tiendrons ici au cas particulier de l’énoncé complexe. L’application aux relations syntaxiques entre propositions est-elle du même ordre que l’application aux catégories ? On remarquera la prudence de B. Aarts sur cet aspect : le point qu’il analyse pour illustrer le niveau de la « proposition » ne relève pas, à proprement parler, de la « phrase complexe », même s’il est fait allusion aux échelles construites par Lehmann sur la distinction hypotaxe/parataxe, sur laquelle nous reviendrons plus loin ; il s’agit en fait du degré de « clausiness », de la nature « phrastique » d’une unité (Aarts 2007 : 118 sq.), ce qui n’est pas exactement la question des degrés de dépendance syntaxique. Un saut qualitatif est d’ailleurs déjà reconnu lorsqu’on passe du mot au syntagme (id. : 117), mais le passage du syntagme à la proposition mériterait également réflexion. Si des points communs avec la morphologie peuvent être relevés – le nombre variable de propriétés, la notion de prototype, la distinction nature / fonction –, une grande différence demeure toutefois en raison de la nature particulière des relations syntaxiques et du rôle discursif que les subordonnées peuvent jouer. La notion même d’unité pose problème ; alors que l’observation des catégories morphosyntaxiques peut partir des termes eux-mêmes et comparer leurs propriétés, qu’en est-il lorsqu’il s’agit de constructions syntaxiques et quelle place accorder aux morphèmes, aux divers subordonnants, par exemple ?

6Se pose également le problème de l’importance à attribuer, dans l’observation, à la structure interne de l’expression, en l’occurrence la proposition, question qui se pose aussi pour le syntagme mais moins pour le mot. Faut-il penser à des échelles d’un type particulier en fonction de chaque sous-catégorie ou faut-il neutraliser certaines différences en les considérant comme non pertinentes ?

7Nous espérons apporter quelques éléments de réponse à ces questions en examinant deux exemples de constructions relevant de l’énoncé complexe. Nous essayerons ensuite de voir, toujours dans le domaine de la phrase complexe, comment établir des relations entre gradience et gradualité du changement.

1.2. Deux types de continuum. Quelles propriétés pertinentes ?

8L’hypothèse d’un continuum qui conduirait de la parataxe à l’hypotaxe a été proposée il y a un certain temps déjà. Nous nous arrêterons ici sur deux approches différentes de cette problématique, approches qu’il nous semble utile de prendre en compte dans une réflexion sur la pertinence de la notion de gradience.

9Indépendamment de la perspective diachronique, bon nombre de travaux, en particulier dans le domaine de la typologie, ont insisté sur la nécessité de penser la distinction parataxe / hypotaxe comme un continuum, une gradation, et non comme une dichotomie nettement tranchée. Cette reconnaissance de « degrés de subordination », correspondant à l’intégration plus ou moins grande des propositions depuis les cas d’enchâssement jusqu’aux cas de parataxe, découle, de façon assez naturelle, de la méthode d’analyse adoptée. Si l’on s’appuie en effet sur l’observation de propriétés qui pourraient caractériser les constructions en hypotaxe, il est facile de constater que leur répartition, loin de se faire de façon homogène, varie en fonction des classes de propositions. C’est ainsi que C. Lehmann (1988) prend en compte six variables, chacune d’elles-mêmes se réalisant sous la forme d’un continuum :
 degré d’intégration de la subordonnée
 point d’incidence de la subordonnée (qui peut porter sur le verbe, sur le SV, etc.)
 perte des caractéristiques phrastiques
 grammaticalisation du verbe principal
 degré de « liaison » entre les deux propositions
 explicitation de la dépendance (présence d’un morphème subordonnant)

La combinaison de ces diverses échelles permet de situer la relation qui s’établit entre des propositions par rapport aux deux extrêmes que sont la situation de parataxe et celle de l’hypotaxe la plus marquée, c’est-à-dire celle de l’enchâssement.

10Alors que C. Lehmann considère essentiellement des critères syntaxiques, R. Van Valin et R. LaPolla (1997), s’appuyant sur le principe d’iconicité, établissent un parallèle entre l’échelle des constructions et celle des propriétés relevant du contenu, l’idée générale étant qu’au degré de liaison syntaxique correspond un degré identique de liaison sémantique ; ainsi une dépendance forte au niveau syntaxique ira-t-elle de pair avec un lien sémantique étroit entre les prédicats concernés, alors qu’une situation proche de la parataxe s’accompagnera d’une plus grande autonomie sémantique des propositions. Dans une telle optique, le critère décisif est celui de l’« indépendance » des événements auxquels font référence les propositions. Le contenu véhiculé par ces dernières peut en effet renvoyer à différentes caractéristiques d’un même état de chose, aux circonstances, au sens large, qui l’accompagnent. Par une sorte d’application du principe d’iconicité, les relations syntaxiques iront alors de pair avec les liens plus ou moins étroits qui réunissent les informations portées par les propositions et les constructions en hypotaxe seront d’autant plus attendues que ces liens seront étroits. Si au contraire les contenus propositionnels respectifs dénotent des événements autonomes, indépendants les uns des autres, dans une succession temporelle par exemple, la parataxe s’imposera plus facilement. Sont ainsi mises en parallèle deux gradations : celle qui concerne les aspects sémantiques, la plus ou moins grande relation entre les contenus des propositions, et celle qui rend compte de l’intégration de la proposition dans la hiérarchisation de la structure phrastique, le continuum qui mène des cas de parataxe aux cas les plus nets d’hypotaxe. Dans la mesure où nous nous intéressons ici aux subordonnées temporelles, nous ne rappellerons que la partie de ce schéma qui concerne le passage, la transition, de l’hypotaxe à la parataxe et qui recouvre bon nombre de subordonnées considérées d’ordinaire comme des « circonstancielles » ; des cas les plus intégrés vers les cas les plus « libres », les plus aptes à être en situation de parataxe (du haut vers le bas) :
 hypothèse
 temporalité
 simultanéité
 séquentialité
 antériorité
 succession immédiate (dès que…)
 succession avec intervalle (un moment après que…)
 états de chose non ordonnés (sans relation logique ni relation temporelle) (cf. Van Valin & LaPolla, 1997 : 476 sq.).

La comparaison de ces deux types de continuum appelle quelques remarques. La liste élaborée par C. Lehmann apparaît comme très large, dépassant le cadre de la « phrase complexe », dans la mesure où sont également pris en compte des syntagmes non propositionnels. Ainsi que le remarque B. Aarts (2007 : 121), on peut penser que cette échelle correspond à la fois à la gradience intersective (distinction entre propositions et nominaux, par exemple) et à la gradience subsective (place d’un type particulier de proposition sur le continuum). Il faut souligner par ailleurs que la plupart des caractéristiques énumérées sont elles-mêmes soumises à la variation. Si la présence d’un terme subordonnant ou le point d’incidence de la subordonnée apparaissent comme des critères assez facilement identifiables, il n’en va pas de même pour des critères comme le degré d’intégration ou le degré de liaison entre des propositions. Le paramètre de la perte des caractéristiques phrastiques (« desententialization »), par exemple, donne lieu à un continuum dont les degrés sont des caractéristiques d’ordre divers, concernant la force illocutionnaire de la proposition aussi bien que les contraintes sur le mode ou sur la temporalité. Cette hétérogénéité s’explique en grande partie par la visée typologique de cette approche, soumise en quelque sorte à la diversité des langues. Lorsqu’il s’agit d’observer l’évolution d’une construction particulière dans une langue donnée, il est sans doute nécessaire de s’attacher d’abord à un des paramètres afin de déterminer avec précision les faits de langue qui constituent des critères pertinents, avant d’établir éventuellement une relation avec les autres paramètres du continuum ainsi construit.

11Le continuum proposé par Van Valin et LaPolla, quant à lui, dans la mesure où il est fondé sur le contenu des propositions, donne peu d’informations sur les propriétés syntaxiques, considérées en quelque sorte comme des « conséquences » du sémantisme. Notons par ailleurs que le fait de fonder l’analyse sur le codage des états de chose conduit à ne pas prendre en compte la question de la portée, en particulier la portée sur énonciation. L’échelle distingue avec beaucoup de précision le sémantisme de chacune des sous-classes mais s’en tient à l’aspect que l’on pourrait appeler « référentiel » de ce sémantisme.

12Par apport à l’étude que nous allons présenter, l’important est de constater que les temporelles occupent l’extrémité de l’échelle, représentant les cas les moins nets, si l’on peut dire, de subordination, à la limite de l’organisation paratactique et que cette famille de propositions est elle-même subdivisée en catégories particulières en fonction du contenu.

13En combinant ces deux approches, on arrive à construire un continuum permettant de rendre compte du degré de dépendance des catégories et des sous-catégories de subordonnées. Une telle échelle doit pouvoir servir d’une part à évaluer le « flou » d’une construction donnée (gradience subsective), d’autre part à situer cette construction par rapport à d’autres (gradience intrasective).

14Les deux constructions que nous prenons comme exemples illustrent deux types d’évolution, bien représentés durant toute l’histoire du français, évolutions qu’on pourrait considérer comme des mouvements en quelque sorte contraires : la syntactisation, qui intègre plus étroitement une proposition dans le réseau des dépendances syntaxiques, l’autonomisation, qui donne à la proposition le statut de constituant périphérique.

2. Gradience et syntactisation : le cas des subordonnées temporelles

15Étant donné la chronologie du changement, il semble pertinent de prendre la période de l’ancien français comme terrain d’étude de la gradience de certaines structures subordonnées. Mouvement bien représenté, qu’on peut considérer comme un des aspects de la grammaticalisation, dans la mesure où il s’accompagne d’un changement d’ordre catégoriel et va dans le sens d’un marquage plus net de la fonction syntaxique, la syntactisation n’est évidemment pas réservée aux constituants propositionnels. Nous nous limiterons toutefois ici aux subordonnées circonstancielles, plus particulièrement aux temporelles placées en début d’énoncé. Nous évoquerons ensuite rapidement un autre cas de syntactisation, avec la formation de certaines structures pseudo-clivées. Cette comparaison nous permettra de voir que la pertinence de la notion de gradience peut varier en fonction des différents processus d’évolution. Avant d’examiner le cas particulier des temporelles, il convient de rappeler rapidement le mouvement général qui conduit à ce processus de syntactisation de certaines propositions.

16Durant la période du moyen français commence à se régulariser l’ensemble du système syntaxique par l’élimination de certaines dissymétries. La disparition progressive du schéma V2 comme schéma non marqué joue un rôle primordial, dans la mesure où elle entraîne une profonde réorganisation de la zone préverbale (cf. Marchello-Nizia et al., 2020 : 965 sq.). En ce qui concerne les faits observés ici, les conséquences de cette évolution peuvent être résumées ainsi : l’ordre SVX devenant l’ordre non marqué, la place des constituants dans la proposition principale n’est plus soumise aux contraintes concernant la postposition du sujet, ce qui entraîne, sur ce point, une unification du fonctionnement des propositions initiales, quel que soit leur degré d’intégration ; les propositions dont le statut était proche de celui de la parataxe vont entrer progressivement dans le jeu des relations de dépendance de l’énoncé complexe, en obéissant alors davantage à des règles d’ordre syntaxique qu’à des tendances qui relèvent du niveau textuel, comme c’était en grande partie le cas auparavant.

17Dans les textes d’ancien français, les subordonnées temporelles placées en position initiale sont dotées d’un statut spécial, en particulier en raison de leur rôle discursif ; leur valeur de cadre dans le texte narratif, ainsi que leur fonction de liaison entre deux séquences textuelles, leur confèrent une portée « large », dépassant les limites de la « phrase ». Un certain nombre d’indices témoignent de leur statut particulier et permettent de déterminer leur place dans le continuum. Nous allons examiner successivement les principaux de ces indices, qui ne relèvent pas uniquement du domaine syntaxique, mais peuvent être également d’ordre sémantique ou discursif.

2.1. Ordre des constituants dans le contexte de droite

18L’ancien français se présentant comme un état de langue de type V2 et la première place de l’énoncé étant occupée par un syntagme sur lequel ne semble peser aucune contrainte, l’ouverture de l’énoncé par un complément entraîne deux des schémas les plus fréquents : X+V+S et, lorsque le sujet n’est pas exprimé, X+V.

  • 1 Sauf indication contraire, les exemples d’ancien français sont tirés du Roman de Tristan en prose, (...)

19Les contraintes de ce cadre syntaxique font que l’antéposition des subordonnées régies, comme celle des compléments nominaux régis, entraîne obligatoirement la séquence OVS. Dans l’exemple suivant1, l’inversion du sujet principal je va de pair avec la position en zone initiale de la subordonnée régie par le verbe répondre :

1) Et a ce que vos alez disant que je sui la plus beneüree que vos sachiez, vos respont je si come je sai
Et à ce que vous dites que je suis la plus heureuse que vous connaissiez, je vous réponds comme je sais

L’ordre VS dans la principale constitue ainsi un indice du degré d’intégration de la subordonnée dans la hiérarchisation des constituants. Il faut tout de suite noter que certaines subordonnées classées par la tradition parmi les circonstancielles entrent également dans ce schéma Qu-P VS. Il s’agit de propositions qui occupent en fait une place intermédiaire entre les propositions régies – les complétives – et les propositions dont le fonctionnement est celui d’un constituant périphérique, comme les temporelles. Ces subordonnées, qu’on peut rattacher à la catégorie des circonstants de « manière », comprennent plusieurs sous-familles, parmi lesquelles se trouvent les comparatives et certaines causales. La portée de ces propositions ne s’exerce pas sur l’ensemble de la phrase, mais sur le procès exprimé par le verbe principal. Dans le continuum évoqué plus haut, leur degré d’intégration est plus élevé que celui des hypothétiques et des temporelles ; le fait qu’elles entraînent la postposition du sujet autorise à les rapprocher des propositions régies. Dans l’exemple suivant, la subordonnée introduite par la locution en telle manière que entre dans ce schéma à sujet postposé :

2En tel maniere com je vos devis remest Tristanz avec Yselt en la forest
De telle façon que je vous le raconte, Tristan reste avec Iseult dans la forët

Il en va de même avec une subordonnée causale intraprédicative, comme la proposition en por ce que dans l’extrait suivant :

3) Mes por ce qu’il est chauz et iriez ne se sent il de mal qu’il ait
Mais parce qu’il est irrité et en colère, il ne ressent pas la douleur qu’il a

 Notons que, lorsque la proposition en por ce que est dotée d’une portée sur énonciation, avec la valeur d’une subordonnée en puisque du français moderne, elle fonctionne comme un constituant extraprédicatif, sa position initiale ne déclenchant pas l’ordre VS :

4) Mes por ce que vos me comendez que je atende, je atendrai por savoir se […]
Mais puisque vous me commandez que j’attende, j’attendrai pour savoir si […]

Cet ensemble de propositions, qui comprendrait également les concessives, serait donc à placer, sur l’échelle d’intégration syntaxique, à l’extrémité du continuum, dans la zone délimitée par les subordonnées hypothétiques, alors que les circonstancielles relevant de la « manière » seraient situées dans la partie intermédiaire, entre les subordonnées régies et les propositions à statut de constituant périphérique. Bien évidemment, des études de détail seraient indispensables pour déterminer la position exacte de telle ou telle sous-famille. Nous contentant pour l’instant de prendre en compte les grandes divisions de la classification adoptée, nous allons à présent examiner si les temporelles présentent un comportement homogène et s’il est possible de les rapprocher de certaines des structures que nous venons de décrire rapidement.

20Les temporelles placées en zone initiale présentent une certaine hétérogénéité. Les propositions qui marquent un rapport d’antériorité, généralement introduites par avant que et ençois (einz) que, se comportent, en ce qui concerne la position des constituants, comme les subordonnées de « manière », causales ou comparatives, que nous venons de citer, leur antéposition entraînant l’ordre VS dans la proposition principale :

5) Avant que cil asauz remeigne se sont il ensi apareillé que […]
Avant que ce combat s’arrête, ils se sont préparés de façon à […]

6) A l’endemain ençois que li solauz fust levez se leva Tristan et s’apareilla
Le lendemain avant que le soleil soit levé, Tristan se leva et se prépara

Cette systématisation de la séquence XVS nous semble pouvoir s’expliquer par le rôle que joue, du point de vue sémantique et textuel, l’information apportée par la proposition initiale. Il est assez facile de constater que cette dernière ne fonctionne pas comme un cadre de discours, dont la portée s’étendrait sur un contexte de droite formé de plusieurs propositions. Le contenu de la subordonnée, lié à la valeur de avant que, va de pair avec une portée de type intraprédicatif et l’ordre XVS traduit au plan syntaxique ce degré de relation sémantique qui relie la proposition initiale et le prédicat principal.

21Le contraste est net avec les propositions introduites par quant ; à la différence de ce qui se passe dans le cas de avant que, la présence d’une temporelle en quant entraîne systématiquement, du moins dans le corpus observé, l’ordre SVX dans le contexte de droite :

7) Et quant il furent la venu, li mariniers estoit ja morz
et quant ils furent arrivés là, le marinier était déjà mort

8) Quant ele fu arrivee, ele issi de la nef
Quand elle fut arrivée, elle sortit du bateau

La même structuration de l’énoncé survient lorsque l’introducteur est la locution là où, équivalent sémantique de quant, avec valeur de simultanéité lorsque la forme verbale marque un aspect imperfectif :

9) La ou il aloient en tel maniere parlant entre Tristan et la dame, il escotent et oent un cor soner
Pendant qu’ils allaient ainsi parlant entre eux, ils écoutent et entendent un cor sonner

Pour interpréter la différence qui s’établit ainsi entre les subordonnées d’antériorité et les autres temporelles, il semble pertinent de compléter les critères syntaxiques et sémantiques par des propriétés relevant de la dimension discursive. Les temporelles en quand, placées en zone initiale, ont habituellement une fonction de cadre textuel et assurent une continuité forte avec le contexte gauche, en résumant une situation et en marquant le passage à une nouvelle séquence narrative. Ces caractéristiques discursives ne sont pas celles des propositions d’antériorité, dont le fonctionnement est nettement plus intraprédicatif.

2.2. Insertions énonciatives

22Le faible degré de dépendance peut être également mis en évidence par des faits d’insertion. On peut en effet relever la présence, entre la subordonnée et le contexte de droite, de formes qui appartiennent à la catégorie pragmatique des « mots du discours », des « particules discursives ». D’un point de vue syntaxique, lorsqu’il s’agit de propositions non dépendantes, le statut périphérique de ces expressions leur fait trouver naturellement leur place en début d’énoncé. Certaines interjections peuvent être placées dans cette catégorie, comme Deus, qui sépare la temporelle de la principale dans l’exemple suivant :

10) Quant l’ot Rollant, Deus ! si grant doel en out ! (Roland, v. 1196)
Quand Roland l’entendit, Dieu ! il en eut si grande douleur !

Ces marques énonciatives, qui se traduisent d’ordinaire dans des formes à l’impératif ou au subjonctif, peuvent également prendre la forme d’une interrogation rhétorique, comme que vous dirais-je dans :

11) Et quant la tres desirée heure fust venue que […], que vous diroye ? Là furent baisiers donnez (A. de La Sale, Jehan de Saintré)
Et quand l’heure très désirée fut venue, que […], que vous dirais-je ? Alors furent donnés des baisers

Dans ce type d’enchaînement, l’insertion empêche d’interpréter la subordonnée comme un constituant qui serait sous la dépendance d’une proposition principale.

23Parmi ces expressions, il faut relever la formule, fréquente en ancien français : atant ez vos, qui équivaut à « voici pour vous » ; introduisant une proposition à l’infinitif, cette expression, qui correspond au français moderne voici que, explicite en quelque sorte la relation d’interaction entre les locuteurs ; elle marque un changement dans le récit, en signalant en particulier l’introduction d’un nouveau référent :

12) Et la ou ele estoit en tel pensee, atant ez vos leanz venir un chevalier qui dit […]
Et pendant qu’elle était dans de telles pensées, voici venir ici un chevalier qui dit […]

Dans un tel schéma, introduites par des locutions comme là où, endementres que, qui renvoient à la concomitance, les propositions initiales appartiennent au second plan et jouent un rôle de cadre de discours ; le contenu de cette proposition, par ailleurs, reprend des informations déjà données dans le contexte antérieur, fonction résomptive qui aurait pu être exprimée dans une structuration paratactique. Dans une proposition indépendante, ces diverses insertions se trouvent habituellement en tête d’énoncé et ne sont pas précédées d’un autre constituant ; dans les structures complexes, elles créent une frontière nette entre les deux propositions. La temporelle, du point de vue discursif, joue pleinement son rôle de cadre et ne peut être considérée, au niveau sémantique, comme un complément de statut intraprédicatif, dont la fonction serait d’ajouter au prédicat principal une information circonstancielle. Il est significatif que ne se rencontrent pas, dans ce schéma à insertion, des subordonnées causales ou des subordonnées de « manière », qui, sémantiquement, peuvent ouvrir l’énoncé, tout se passant comme si leur position en zone initiale appelait, en quelque sorte, la présence immédiate de la proposition principale, sur laquelle s’exerce leur portée.

2.3. Jeu des formes verbales

24Des marques relevant du niveau sémantique et du niveau discursif peuvent également permettre d’évaluer le degré d’autonomie de la proposition initiale. Les formes verbales, en l’occurrence le passé simple et le présent, jouent ici un rôle important. La possibilité, bien connue en ce qui concerne le français moderne, de faire alterner, dans le même texte, le passé simple et le présent, dit « présent de narration », est attestée dès l’ancien français ; elle est même quasiment de règle dans la majorité des textes. Nous n’insisterons pas ici sur les facteurs, d’ordre discursif, qui conditionnent la répartition des formes, l’important étant de constater que l’enchaînement proposition temporelle + proposition principale fonctionne, du point de vue de l’alternance des « temps », comme une séquence de propositions non dépendantes, en relation de parataxe.

25Dans les passages suivants, caractéristiques de la prose narrative de l’ancien français, qui sont constitués de propositions juxtaposées ou coordonnées, la séquence est ouverte par un passé simple et se continue au présent de narration :

13) Après cest parlement n’i vodrent delaier. Lamorat vient a son cheval et monte
Apres ce conseil ils ne voulurent plus tarder. Lamorat vient à son cheval et monte

14) Mes de ce ne se prist il garde, come cil qui estoit desiranz de son
desir faire, si se coche avec la roïne

Mais il ne prend pas garde à cela, comme désirant réaliser son désir, alors il se couche auprès de la reine

Dans une telle configuration, tout se passe comme si, du point de vue textuel, la première proposition servait en fait de second plan pour les propositions qui la suivent et qui relatent une série d’événements dépendant plus ou moins directement de ce cadre initial. Toutes proportions gardées, les propositions temporelles initiales remplissent un rôle textuel identique. Dans les deux extraits suivants, les subordonnées en quant sont des propositions de second plan, qui demeurent dans la cohérence temporelle du contexte gauche, le changement de séquence survenant au milieu de l’énoncé complexe :

15) mais autre mal ne s’entrefirent […] Quant il furent a terre cheoit, il se relievent au plus tost qu’il pueent et metent les mains aus espees mais ils ne se firent pas d’autre mal […]
mais ils ne se firent pas d’autre mal […] Quand ils furent tombés à terre, ils se relèvent le plus rapidement et mettent les mains aux épées […] mais ils ne se firent pas d’autre mal

16) Quant il fu descenduz et desarmez, il demande coment […]
Quand il fut descendu de cheval et désarmé, il demande comment […]

Ce qui nous semble important, c’est que ne semble pas s’exercer ce que les analyses du français moderne interprètent comme un phénomène de « concordance » qui fait que le choix de la forme verbale de la subordonnée est commandé par le temps du verbe principal. Le cadre syntaxique, en tant que facteur intervenant dans le fonctionnement des formes verbales, est bien loin d’avoir l’importance qu’il prendra par la suite. Les facteurs à prendre en compte relèvent en fait du niveau textuel et, dans ce sens, la distinction parataxe/hypotaxe paraît s’estomper, les propositions introduites par une forme comme quand ne présentant pas de propriétés particulières qui permettraient de les faire dépendre d’une autre proposition. Les variations que nous venons d’observer vont peu à peu laisser la place à un jeu des formes verbales commandé par les règles de la concordance temporelle, qui fonctionnent au niveau phrastique, comme c’était déjà le cas pour les complétives à l’indicatif, par exemple.

2.4. Organisateurs textuels

26Nous évoquerons rapidement un dernier indice qui peut témoigner du statut de la subordonnée temporelle, indice qui n’apparaît pas dans tous les textes, en raison de sa relation étroite avec un certain « style » narratif. Il s’agit de l’ouverture de la principale par une « particule » comme si ; se retrouve à nouveau un type d’enchaînement textuel identique à celui qui survient également entre deux propositions en parataxe. On pourrait ainsi mettre en parallèle les extraits suivants, dans lesquels les deux propositions du contexte de droite sont construites sur le même schéma, avec si et la non expression du sujet :

17) il vait avant, si la salue (Eneas, 1155)
il s’avance, alors (il) la salue

18) quant el revint de pasmeison, si recomence sa raison (id.)
quand il revint à lui, alors (il) recommence son propos

La description qui vient d’être faite porte sur l’ancien français ; c’est durant le moyen français que les changements vont commencer à s’opérer, d’abord dans certains textes et chez certains auteurs, avant de se généraliser. Il semble à nouveau possible de s’appuyer sur les deux types de gradience pour essayer de caractériser l’évolution.

27En ce qui concerne la gradience subsective, il s’agit de déterminer comment et dans quel ordre disparaissent certains des traits relevés, comment est orienté le mouvement de l’analogie avec les autres propositions. La prise en compte de gradiences successives pourrait ensuite permettre de déterminer les étapes du changement. L’examen de textes de la période postérieure permet par exemple les constatations suivantes.

28Les principaux traits retenus sont : l’ordre des constituants, les insertions, la concordance temporelle, les « particules ». Sur le premier point, ce sont les autres types de subordonnées qu’il convient de prendre en considération, les temporelles ne pouvant guère subir d’évolution, si ce n’est sur la question de l’expression du sujet principal. L’ordre des éléments est déjà celui qui se maintiendra par la suite et se généralisera dans le contexte des autres types de subordonnées. Ce trait va ainsi perdre sa pertinence, alors qu’il caractérise, au moins jusqu’au moyen français, le statut périphérique de la subordonnée. Il n’en va pas de même pour les autres traits, que les temporelles vont progressivement perdre, sur le modèle des autres propositions. La discordance temporelle est celui qui se maintiendra le plus longtemps : les textes du milieu du xvie siècle le présentent encore et il faut sans doute attendre le début du xviie siècle pour que l’alternance présent/passé simple ne se réalise plus dans le cadre de l’énoncé complexe. L’évolution se présente ainsi comme un déplacement de la construction sur le continuum, la temporelle se rapprochant d’autres circonstancielles, à commencer par les autres temporelles avec lesquelles elle partage progressivement davantage de propriétés. Le plus intéressant ici est sans doute la pertinence des traits qui permettent d’établir la position de la proposition sur l’axe de la gradience. La connaissance du degré de subordination n’éclairerait guère sur le changement si nétaient pas également connus les faits de langue qui traduisent ce degré. Ce sont ces divers phénomènes qui permettent d’expliquer les mécanismes du changement, en particulier les micro-changements, qui sont souvent le résultat du jeu de l’analogie.

29Considérer la gradience intersective permettra par ailleurs de rendre compte de la nouvelle hiérarchisation des propositions dépendantes. À l’intérieur de la sous-catégorie des temporelles, les différences entre la subordonnée en quant et celles qui expriment l’antériorité ou la postériorité vont se réduire, le critère de l’ordre des mots dans la « principale » perdant sa pertinence, de même que celui des insertions énonciatives, qui ne disparaîtront pas mais se généraliseront – tout en devenant moins variées – dans l’ensemble des circonstancielles.

2.5. Un cas plus complexe : la formation des constructions pseudo-clivées

30L’évolution des subordonnées temporelles nous semble constituer une bonne illustration de l’intérêt que peut présenter la notion de gradience dans le domaine de l’énoncé complexe. Dans d’autres cas toutefois, le processus de syntactisation se prête moins facilement à l’application de la notion. Si l’on compare par exemple l’évolution des temporelles à celle qui a conduit à la formation des constructions pseudo-clivées du type ce qui P, c’est que P, on constatera que ces changements sont de type très différent, en raison de l’origine même des constructions. Dans le cas des temporelles, comme nous l’avons vu, le mouvement est assez classique : un élément placé en position détachée et relativement autonome se trouve progressivement intégré dans le réseau de dépendances syntaxiques et perd son statut de constituant périphérique. La formation des pseudo-clivées de type ce qui P, c’est que P ne relève pas de ce type d’évolution ; la proposition en c’est que ne fait pas partie, à l’origine, de l’énoncé dont elle va devenir un des constituants. Il ne s’agit pas, dans ce cas, d’une simple intégration, mais de la formation d’une nouvelle structure d’énoncé à partir de deux composantes qui se trouvaient auparavant dans des contextes syntaxiques différents. Jusqu’à la période du français préclassique, la proposition en c’est que, qui deviendra le deuxième élément de la pseudo-clivée, fonctionne comme une sorte d’ajout ayant pour fonction l’explicitation d’un constituant intégré dans le contexte gauche, constituant qui a souvent la forme d’une proposition relative en ce qui. L’enchaînement des propositions se présente alors de la façon suivante :

19) […] plaise vous enteriner ce que me promettez en voz dittes lettres, c’est que de vostre grace me reteniez pour seul ami (Christine de Pisan, Le Livre du duc des vrais amants, 1405)

31Il existe par ailleurs un autre schéma, dans lequel la proposition en c’est que, tout en gardant sa fonction d’explicitation, n’est plus un ajout mais un constituant indispensable, dans la mesure où la première partie de l’énoncé est formée de syntagmes construits sur des superlatifs, du type : le mieux que…, le pis qu… :

20°) Le pis que chiens aient, c’est que ilz durent pou, quar a grant poine passent douze anz (Gaston Phébus, Livre de chasse, 1387)

Cette construction, qui constitue une sous-catégorie de pseudo-clivées, va en quelque sorte se combiner avec la précédente pour donner naissance au tour avec relative en ce qui en premier élément, tour qui se maintiendra par la suite :

21) Ce qui fait qu’on ne doute de guere de choses, c’est que les communes impressions, on ne les essaye jamais (Montaigne, 1580)

Plutôt que de parler d’intégration de l’une des propositions, il serait sans doute préférable de considérer qu’il y a syntactisation de l’ensemble des deux propositions concernées, chacune d’elles étant séparée de son contexte de départ pour remplir une nouvelle fonction syntaxique. Étant donné ces différences, on peut s’attendre à ce que l’analyse de ces constructions en termes de gradience ne soit pas exactement du même ordre dans le cas des subordonnées temporelles et dans celui des pseudo-clivées. L’exemple des temporelles pose sans doute le moins de problèmes et la distinction entre deux types de gradience peut être mise à l’épreuve ; on peut en effet déterminer d’une part la position de la subordonnée sur l’échelle de plus ou moins grande dépendance, d’autre part le statut de la subordonnée par rapport aux autres propositions circonstancielles. La situation apparaît comme plus complexe dans le cas des pseudo-clivées, dans la mesure où l’analyse doit rendre compte de deux mouvements : celui qui affecte la partie c’est que P et celui qui affecte la partie ce qui P, chacune de ces propositions voyant son statut syntaxique modifié. Il semble difficile de traiter cette évolution comme un cas de deux gradiences distinctes, en quelque sorte parallèles, les deux mouvements n’étant pas indépendants, mais la syntactisation d’un constituant entraînant celle de l’autre. Pour ce type particulier de construction, la détermination du degré de subordination de l’une ou de l’autre des composantes n’apporterait guère d’information sur le mouvement d’ensemble de l’évolution.

3. Gradience et gradualité du changement : le cas de d’autant que P

32La gradualité est généralement admise comme une caractéristique des micro-changements qui sont à la base de la plupart des macro-changements qui modifient le statut d’une expression ou d’une construction (Brinton et Traugott 2005). Même si chacun des micro-changements peut être considéré comme discret, leur succession s’opère de manière continue. On peut se demander si la prise en compte de la gradience apporte un éclairage particulier à cette problématique.

33L’exemple sur lequel nous allons nous appuyer illustre un mouvement qui pourrait être considéré comme l’inverse de la syntactisation, dans la mesure où le constituant concerné perd les caractéristiques qui en faisaient un élément dépendant pour acquérir un statut d’unité périphérique peu intégrée. Ce mouvement d’autonomisation modifie d’ordinaire la portée du constituant concerné et confère ainsi à ce dernier une valeur relevant du domaine énonciatif, ce qui permet de parler d’un processus de pragmaticalisation. Ce type d’évolution s’exerce sur des unités relativement diverses du point de vue morphosyntaxique. Les adverbes de « manière » sont ainsi concernés lorsqu’il s’agit de la création de modalisateurs d’énoncé, comme heureusement, ou de modalisateurs d’énonciation, comme franchement. Les syntagmes à contenu propositionnel le sont également. Parmi les QU- P qui ont suivi cette évolution, un exemple bien connu est celui de puisque P, qui est passé du statut de subordonnée temporelle à portée intraprédicative à celui de constituant périphérique à portée sur énonciation. Pour illustrer ce mouvement, nous avons choisi le cas de la construction d’autant que P, qui, comme la structure pseudo-clivée que nous avons décrite plus haut, voit son développement dans le courant du xvie siècle.

34Marquant à l’origine la comparaison dans un tour corrélatif, le subordonnant d’autant que aboutit à une valeur discursive de type justification. Cette évolution conduit à doter la forme des propriétés distributionnelles et sémantiques d’un connecteur qui présente des contraintes de place et de portée et permet d’introduire, tout en la renforçant, la justification d’une attitude intellectuelle ou affective.

35Les tours corrélatifs en autant et, du moins pour ce qui est de l’ancienne langue, les tours en tant, doivent être replacés dans le cadre des constructions qui remontent en fait à la syntaxe latine. Une relation comme quantum (quanto)… tantum (tanto) est par exemple rendue, dans une traduction du xive siècle, par d’autant que… d’autant… :

22) quorum spes quanto in Deo melior et certior, tanto maior debet
esse libertas cum
[…]
de tant que nostre esperance est meilleure et plus certaine en Dieu, de tant doit estre nostre franchise plus grande quand […] (Traduction de La Cité de Dieu par Raoul de Presles, 1375)

Ce tour, qui se maintient jusqu’au xvie siècle, possède une variante, beaucoup plus rare, en pour autant que, le sémantisme de pour semblant entraîner une valeur causale :

23) Mais pour autant que ceste maison de Bourgogne estoit plus grande et plus puissante […], de tant luy fut plaisir plus grand et plus profitable (Commynes, 1490)

L’ellipse du corrélateur devient possible au début du français préclassique :

24) Et d’autant que ceste opinion a esté quasi receue en tous ages, encores aujourd’hui est en vogue et tient tous les esprits preoccupez (Calvin, 1560)

C’est de ce schéma corrélatif qu’il faut partir pour examiner la grammaticalisation de d’autant que, en soulignant le fait que, même si la corrélation n’est pas formellement marquée dans la deuxième proposition, il y a toujours sous-jacent le « vestige » du parallélisme quantitatif, de la proportion, qui s’établit entre les deux parties de l’énoncé complexe. L’exemple précédent montre bien comment doit être interprétée la relation : « de la même quantité que cette opinion…, de la même quantité elle est en vogue… »

36Il faut remarquer que cette relation est en quelque sorte soutenue par la présence, dans le contexte, d’un tour comparatif, comme plus grièvement dans :

25) D’autant que le contemnement de l’Evangile est un sacrilege plus meschant, ne soyons esbaïs si Dieu le punit plus grievement. (Calvin, 1550)

ou encore par l’expression d’une comparaison :

26) Ils sont appellez Armées, d’autant que comme les gendarmes sont autour de leur Prince ou Capitaine, aussi ils sont présens devant Dieu pour orner et honnorer sa majesté. (id.)

Dès les débuts du français préclassique, la notion de « proportion » laisse la place à la relation de causalité. La corrélation entre les deux propositions ne disparaît pas, mais la saillance se déplace de la valeur d’« égalité de quantité » à celle du lien cause/conséquence ; si cette dernière valeur pouvait déjà être perceptible dans un exemple comme (24), type de contexte qui se prête à la réanalyse, la corrélation nous semblant demeurer toutefois de type quantitatif, elle l’emporte en revanche dans un énoncé comme :

27) je sçay aussi de quelles mocqueries ils usent, d’autant que nous cherchons nostre vie en la mort de Jesus Christ. (id.)

Certains indices, à partir du milieu du xvie siècle, témoignent de ce processus de réanalyse d’ordre sémantique, mais également d’ordre syntaxique, dans la mesure où la proposition en d’autant que est dotée d’une liberté de position plus grande et se trouve de plus en plus fréquemment placée en fin d’énoncé. Parmi ces indices, on relèvera la possibilité d’une coordination avec des propositions introduites par des locutions conjonctives qui expriment la causalité, comme non pas que, pour ce que, parce que :

28) Parquoy Jesus Christ est dict pierre de scandale, non pas qu’il soit cause qu’on s’achoppe à luy, mais d’autant que les hommes en prennent occasion (id.)

ou encore, contexte plus rare mais particulièrement significatif, l’emploi en symétrie à une interrogative directe, qui permet d’interpréter d’autant que comme un parce que :

29) Et pourquoy diroit-il en un autre passage qu’il en desadvouëra beaucoup […], sinon, d’autant que cela a esté de tous temps et sera, que […] ? (id.)

Ce mouvement d’évolution vers la valeur causale conduit alors à attribuer à la proposition en d’autant que un statut syntaxique de même type que celui des autres circonstancielles non corrélatives, avec, en particulier, la possibilité d’un emploi intraprédicatif que ne pouvait avoir la structure corrélative à valeur de proportion quantitative. L’exemple suivant témoigne de ce changement de statut et montre bien comment la valeur de proportion a entièrement disparu : la cause des péchés ne peut être « à proportion » d’un désir :

30) […] la cause de tous noz pechez est d’autant que nous appetons ce qui desplaist à Dieu. (id.)

À partir du français préclassique, certains contextes entraînent une modification de l’incidence de d’autant que, qui perd son emploi intraprédicatif pour avoir une portée sur l’énonciation, se rapprochant ainsi de la valeur de puisque en français moderne. Ces contextes présentent des prédicats qui explicitent l’acte de parole, comme démener un propos dans l’exemple suivant :

31) D’autant que j’ay à faire à gens qui se disent chrestiens et veulent estre tenuz pour tels, je ne demeneray point ce propos plus au long. (id.)

ou l’acte de pensée, avec des expressions comme il est vraisemblable :

32) Mais d’autant que l’orge y grena et vint à juste maturité, il est vraisemblable que […] ils n’eurent pas le temps pour fleurir. (Jean de Léry, 1578, Histoire d’un voyage fait en la terre de Brésil)

L’expression d’autant que va enfin prendre la valeur de marqueur de relation de discours qu’elle a en français moderne. La portée sur l’énonciation, qui rapproche d’autant que de puisque, et qui correspond, au niveau discursif, à une démarche de justification, se trouve spécialisée dans l’expression d’un argument supplémentaire venant renforcer un argument déjà formulé. La formation de cette routine discursive a pu s’opérer à partir de contextes favorables à la réanalyse, comme dans l’exemple suivant, où, si la proposition introduite par d’autant que peut être interprétée comme puisque, l’enchaînement des deux énoncés, qui mène du principe général à la propriété particulière, permet également d’interpréter la locution comme d’autant plus que :

33) Ne peut néantmoins telle distinction les desunir aucunement, l’un faisant valoir l’autre, estant nécessaire au blot du jardinage, d’estre accommodés des deux ensemble. D’autant que plusieurs plantes se nourrissent au jardin d’hyver, qui meurissent en celui d’esté : d’autres en cestui-ci, qui se cueillent en celui-là, ainsi se communiquans par-ensemble leurs particulières facultés. (Olivier de Serres, 1603)

On peut considérer que la différence, au niveau discursif, entre les deux marqueurs (d’autant que et puisque) provient de l’origine corrélative de d’autant que, la corrélation initiale se retrouvant au niveau énonciatif dans un enchaînement qui pourrait être paraphrasé par : (on a d’autant le droit de dire) P1 que (il est vrai que) P2, caractéristique qui ne se retrouve pas dans puisque.

37À partir de ces observations, quels traits pertinents faut-il retenir, qui permettraient de construire une échelle rendant compte du processus correspondant au changement de statut de la proposition ?

38Comme nous avons pu le constater, les caractéristiques de cette évolution relèvent de deux grands domaines : celui de la syntaxe, celui de la sémantique et de la pragmatique. En essayant d’établir une chronologie des principales étapes du changement, on arrive à la séquence de micro-changements suivante :

perte de la corrélation → perte du trait quantitatif → passage à la valeur causale → position (privilégiée) en fin d’énoncé → portée extraprédicative → portée sur énonciation → valeur de justification

Se retrouvent ici des propriétés syntaxiques (corrélation, position) et des propriétés sémantico-pragmatiques (passage à la causalité, changement de portée, valeur de justification). Il est évidemment peu pertinent de séparer ces caractéristiques, la perte de la corrélation entraînant par exemple la mise en saillance de la causalité. Comme il est par ailleurs difficile, sinon impossible, d’établir des relations claires de causalité entre ces divers points, il semble préférable, dans l’élaboration d’un continuum, de raisonner en termes de points de passage obligatoires.

39Déterminer les degrés de gradience de la construction pour une période donnée amènerait ainsi à prendre en compte les divers traits que nous avons cités, ce qui revient en fait à préciser les grandes parties du cadre proposé par C. Lehmann (1988), la notion de degré d’intégration, en particulier, n’ayant d’intérêt – du moins pour l’étude des micro-changements – que si sont explicités les faits de langue qui la traduisent.

40Dans cette perspective, deux changements apparaissent comme particulièrement décisifs : d’une part, l’abandon de la structure corrélative, indispensable pour le développement de la valeur causale au détriment de la valeur quantitative, d’autre part, le changement de portée, le statut extraprédicatif étant nécessaire pour qu’apparaisse la portée sur énonciation, cette dernière permettant que se mette en place la relation de discours de justification. S’en tenir aux indices de l’évolution syntaxique sans prendre en compte les autres aspects se limiterait à l’observation de deux caractéristiques : la perte de la corrélation, la fixation en fin d’énoncé, ce qui n’éclairait guère les diverses étapes du changement. Il nous semble donc pertinent, dans l’élaboration d’une échelle des divers degrés d’autonomisation, de rassembler des propriétés d’ordre divers en considérant la construction syntaxique comme un tout.

41Cette question de la plus ou moins grande homogénéité des propriétés se posait sans doute moins dans le cas de la syntactisation des subordonnées temporelles. Ceci s’explique en grande partie par le fait que la syntactisation ne correspond pas à un élargissement de la portée. On pourrait sans doute considérer que la réduction à la portée intraprédicative constitue un critère pertinent ; toutefois, dans le cas des temporelles, s’il y a bien cette réduction, la portée extraprédicative n’en disparaît pas pour autant, ce qui rend difficile de prendre cette caractéristique pour un trait déterminant.

42Il faut remarquer également que les traits pertinents ne sont pas obligatoirement les mêmes dans tous les cas d’autonomisation. Une différence semble en effet opposer les cas où la proposition concernée voit sa place fixée en fin d’énoncé, dans une position d’ajout, et les cas où sa place est plus libre et plutôt associée à la zone initiale. La première possibilité est illustrée par d’autant que P, que nous venons de décrire, ou encore, par définition, pourrait-on dire, par les « ajouts après le point » (Combettes 2011, 2019) ; la deuxième est représentée par puisque P ou dans la mesure où P, par exemple. Dans l’évolution de ces dernières expressions, on soulignera le rôle de la topicalisation, qui constitue une étape importante dans le changement, le passage de la portée intraprédicative à la portée extraprédicative ne s’effectuant pas « directement » mais comportant un moment intermédiaire où la subordonnée prend les propriétés d’un constituant topique.

43Une question se pose alors : en est-on réduit à construire une échelle ad hoc pour chacune des structures observées ou peut-on établir quelques échelles types qui correspondraient à des sous-familles de constructions ?

44Un autre problème réside dans l’interaction de deux mouvements : celui des déplacements successifs de la construction sur le continuum, celui de la modification des degrés du continuum. On peut penser que le changement de statut d’une unité a des répercussions sur l’organisation même de l’axe de gradience. De nombreuses études de cas sont donc encore indispensables pour que cette interrelation soit cernée avec le plus de précision possible.

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Notes

1 Sauf indication contraire, les exemples d’ancien français sont tirés du Roman de Tristan en prose, œuvre du xiiie siècle (édition de R. Curtis, Leyde : Brill, 1976).

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Pour citer cet article

Référence papier

Bernard Combettes, « Continuum et diachronie »Scolia, 37 | 2023, 42-70.

Référence électronique

Bernard Combettes, « Continuum et diachronie »Scolia [En ligne], 37 | 2023, mis en ligne le 07 juillet 2023, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/scolia/2531 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/scolia.2531

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Auteur

Bernard Combettes

Université de Lorraine et UMR ATILF
bernard.combettes[at]univ-lorraine.fr

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