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Gradience, gradualness et transcatégorisation

Gradience, Gradualness and Transcategorisation
Daniéla Capin
p. 17-45

Résumés

L’article prolonge la discussion autour des notions de gradualness et gradience, et de leur rôle dans le processus du changement linguistique. La réflexion propose de les associer à un nouveau cadre théorique – celui de la transcatégorisation « élargie ». Cette dernière couvre deux cas : celui où une étape transcatégorielle est intrinsèque au processus de grammaticalisation et celui où la transcatégorisation est externe à la grammaticalisation. L’histoire de donc illustre ce dernier cas. L’intérêt de la transcatégorisation « élargie » est double : elle permet de restreindre le champ de la grammaticalisation ; son association à la grammaticalisation fournit une description plus fidèle du parcours d’un terme.

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Texte intégral

Je remercie les relecteurs pour la qualité de leurs remarques. Elles m’ont permis d’améliorer cette contribution et de clarifier mon propos. Il va de soi que j’assume la responsabilité des interprétations présentées et des erreurs qui subsistent.

Introduction

1Fortement inspiré par le titre du célèbre ouvrage coordonné par les soins de Traugott & Trousdale (2010) et par le contenu du chapitre homonyme des mêmes auteurs – Gradience, gradualness and grammaticalisation : How do they intersect ? –, cet article se propose d’aborder de nouveau les notions de gradience et gradualness, en modifiant la perspective développée par les célèbres linguistes et en proposant une exploitation différente : si Traugott et Trousdale analysent ces concepts et leur relation/intersection avec la grammaticalisation, l’article suggère de les utiliser comme un moyen efficace pour restreindre les approches actuelles dites « au sens large » de la grammaticalisation. Son objectif est de montrer que les deux concepts permettent de rendre compte de l’imbrication entre la grammaticalisation et un autre type de changement décrit dans des études récentes en tant que transcatégorisation « élargie ».

2L’article s’organise comme ceci : après une première partie consacrée aux différences entre gradualness et gradience telles qu’elles sont décrites dans la littérature anglo-saxonne dédiée à la variation et au changement linguistique, l’article fait le point sur l’analyse de Traugott et Trousdale ; la troisième partie présente la transcatégorisation « élargie » ; la dernière propose une illustration de l’application des deux concepts dans la description des attestations du terme donc en diachronie longue.

1. Gradualness et gradience, quelle différence ?

  • 1 Dans un ouvrage dédié à l’histoire de la grammaticalisation, Lindström (2004 : 286-347) fait le p (...)
  • 2 Dans toutes les citations, le gras est ajouté.

3Le terme gradualness ne pose généralement pas trop de problèmes de compréhension/interprétation : construit sur la base de l’adjectif gradual et du suffixe -ness, gradualness intervient fréquemment dans la description de la grammaticalisation pour signaler le caractère progressif, alias la gradualité de ce type de changement. Et pour cause : tous les linguistes qui ont travaillé sur la grammaticalisation – leur nombre est tellement important qu’il est impossible de produire une liste exhaustive – s’accordent sur le fait que ce type de changement désigne un processus, une évolution. Un des premiers – Meillet1 – signale deux procédés par lesquels se constituent les formes grammaticales : l’analogie et la grammaticalisation. La grammaticalisation « crée des formes neuves, introduit des catégories qui n’avaient pas d’expression linguistique, transforme l’ensemble du système » (1912 : 133). Les définitions dans les ouvrages qui ont suivi insistent également sur le caractère progressif de cette transformation2 :

Grammaticalization consists in the increase of the range of a morpheme advancing from a lexical to a grammatical or from a less grammatical to more grammatical status, e.g. from a derivative formant to an inflexional formant. (Kuriłowicz, [1965] 1975 : 52)
Grammaticalization is a process leading from lexemes to grammatical formatives […]. A sign is grammaticalized to the extent that is devoid of concrete lexical meaning and take part in obligatory grammatical rules. (Lehmann, [1982] 2002 : vii)
Grammaticalization is a subset of phenomena occurring in linguistic change. (Traugot & Heine, 1991, I : 7)
Grammaticalization […] is that subset of linguistic changes whereby lexical material in highly constrained pragmatic and morphosyntactic contexts becomes grammatical, and grammatical material becomes more grammatical. (Traugott, 1996 : 183)
Grammaticalization is the gradual drift in all parts of the grammar toward tighter structures, toward less freedom in the use of linguistic expressions at all level. Specifically, lexical item develops into grammatical item in particular constructions, which often means that independent words turn into clitics and affixes. In addition, constructions become subject to stronger constraints and come to show greater cohesion. (Haspelmath, 1998 : 318)
Grammaticalization concerns the evolution from lexical to grammatical forms and from grammatical to even more grammatical form. This evolution which is essentially unidirectional involves a number of interrelated mechanisms. (Heine & Kuteva, 2002 : 376)
Grammaticalization will be used to refer changes in which lexical or phrasal materials evolves into grammatical material. (Mauri & Sansò, 2011 : 8)

  • 3 Lehmann (2002 : 109 sqq.) ramène ce nombre à trois : la diminution du poids (sémantique et phonol (...)

La grammaticalisation représente une modification sémantico-pragmatique, morphologique et morpho-phonologique continue, dans des laps de temps variables (parfois considérables), souvent provoquée par les besoins d’expressivité ; elle est corrélée à un changement du contexte d’usage du terme-source, et implique deux mécanismes – l’analogie et la réanalyse –, ainsi qu’un nombre important de paramètres3. Elle est unidirectionnelle et conduit à un changement de catégorie. Sa schématisation a pris des formes désignées par des termes comme cline (Hopper et Traugott, 2003 : 6 ; Nørgård-Sørensen, Heltoft, Schøsler, 2011), slope (Bybee, 1985 : 12), shift et drift (Haspelmath, 1998 : 317) et path (Heine, Claudi et Hunnenmeyer, 1991 : 48 sqq.). Ces modélisations ont favorisé une représentation de la grammaticalisation en tant que processus diachronique graduel, stratifié, composé de plusieurs degrés bien distincts.

4Si, comme ce résumé extrêmement succinct permet de le voir, gradualness est un terme lié au caractère graduel du changement, gradience est un terme plus opaque, d’ailleurs ignoré dans la majorité des dictionnaires d’anglais (britannique et américain) courant. Il rappelle et renvoie à gradient, terme universellement utilisé en physique mathématique pour symboliser des variations de grandeur, de pression, tension, courant, etc. La spécialisation de gradience en linguistique est relativement récente : à ma connaissance Bolinger (1961) est le premier à l’évoquer pour noter l’absence de limites claires entre catégories. On se reportera à Aarts (2004) ainsi qu’à Fanselow et al. (2006) pour un bilan sur l’histoire du terme et les acceptions qu’il revêt en linguistique. Grosso modo, deux grands types se distinguent : d’une part, la gradience en tant que concept structurel et formel attaché à la notion de catégorie – essentiellement les catégories morphosyntaxiques, mais aussi les fonctions syntaxiques (Aarts, 2004, 2007 ; Croft, 1991, 2001 ; Denison, 2006, entre autres et parmi d’autres) ; d’autre part, la gradience comprise en tant que degré de formulation correcte d’un énoncé (well-formedness) d’un point de vue fonctionnel et communicationnel (Fanselow et al., 2006).

5La première acception intéresse particulièrement les linguistes qui s’occupent de la description du système linguistique (Aarts, 2007 ; Croft, 2001), de l’évolution (Hopper, 1987, 2004 ; Traugott & Trousdale, 2010, parmi d’autres) et des typologies linguistiques (De Lancey, 1997 ; Taylor, 1998, parmi d’autres). Une théorisation est présentée par Aarts (2007). Selon l’auteur,

Gradience in grammar is usually characterized as the phenomenon of blurred boundaries between two categories of form class α and β, such that certain elements can be said clearly to belong to α, others indisputably to β with a third group of elements belonging to the middle ground between the two categories. (Aarts, 2007 : 34, gras ajouté)

  • 4 Pour illustrer la première, Aarts prend l’exemple des adjectifs et montre que leur catégorie cont (...)

L’auteur distingue trois types de gradience : tout d’abord a subsective gradience, une gradience intracatégorielle (ibid. : 75, sqq.) ; ensuite, an intersective gradience, soit une gradience extracatégorielle (ibid. : 124-162) ; enfin a constructional gradience, une gradience constructionnelle (ibid. : 164-198). La première désigne les degrés de proximité des éléments d’une catégorie vis-à-vis du prototype de la catégorie ; la deuxième concerne un terme qui, dans des énoncés différents, peut représenter des catégories différentes ; la troisième rappelle la première à ceci près qu’elle porte l’analyse au niveau des constructions, postulant que dans un ensemble de constructions il existe des constructions plus prototypiques que d’autres4.

6Présentée ainsi, la gradience rejoint la problématique de la catégorisation, celle des fuzzy categories vs des catégories homogènes (Lakoff, 1973) et celle des grammaires floues (Kleiber & Riegel, 1978). Etant donné que les réflexions s’appuient sur des exemples des langues modernes, dans les études anglo-saxonnes, la flexibilité catégorielle, la superposition des appariements et le continuum ainsi illustré ont été souvent compris comme des phénomènes réservés essentiellement à la synchronie et aux langues modernes. L’ouvrage de Traugott et Trousdale est un des rares à interroger la relation entre gradience en tant que phénomène manifeste en synchronie et gradualness en tant que phénomène caractéristique pour le changement en diachronie. L’approche est différente dans les études de linguistique française. Plusieurs ouvrages consacrés à l’évolution du français ont déjà souligné des cas où une forme ou construction ancienne participait à deux ou plusieurs lectures et présentait des difficultés de délimitation catégorielle : que l’on se rappelle des travaux substantiels comme, par exemple, ceux consacrés à l’émergence des déterminants (Combettes, 2001), à l’évolution des subordonnants (Bertin, Bat-Zeev Shyldkrot & Soutet, 2013), à la constitution de la classe des prépositions (Fagard, 2010 ; Verjans, 2017), à l’évolution des concessifs (Marchello-Nizia, 2009), à l’évolution des articles (Carlier, 2006, 2013). Sans utiliser le terme gradience, ces études illustrent de fait des cas de gradience extracatégorielle et constructionnelle pour des périodes antérieures à celle de la langue moderne et suggèrent un possible élargissement du concept à la diachronie. Cet élargissement sera exploré dans les parties qui suivent, après un retour à l’analyse proposée par Traugott et Trousdale.

2. Le point de vue de Traugott et Trousdale

7En suivant Aarts et Croft, Traugott et Trousdale considèrent la gradience comme un phénomène qui se manifeste exclusivement en synchronie. Reconnaissant que plusieurs auteurs avaient déjà avancé l’hypothèse que la variation catégorielle d’un terme en synchronie était le reflet de l’histoire de l’évolution de ce même terme, Traugott et Trousdale affirment que le recoupement entre les deux concepts peut paraître problématique. Sur le plan théorique et méthodologique, ils adressent au modèle proposé par Aarts trois critiques :
 l’absence de critères bien établis pour distinguer les catégories et plus particulièrement le manque d’une désignation claire des propriétés les plus importantes pour une catégorie ;
 le fait de ne pas évoquer la polysémie, autrement dit de négliger le facteur sémantique, au profit d’une observation exclusivement syntaxique ;
 enfin, l’absence de généralisation étant donné que ce qui relève de la gradience intracatégorielle dans une langue peut être de la gradience extracatégorielle dans une autre.

En contrepartie, les auteurs rappellent la complexité quantitative et fonctionnelle de la grammaticalisation et soulignent que la gradience ne pourrait expliquer qu’une partie des modifications subies dans l’histoire d’un terme :

In sum, at best, only the tip of the iceberg that is grammaticalization intersects easily with synchronic gradience, to the extent that the latter is understood as syntactic and morphosyntactic distribution. (Traugott & Trousdale, 2010 : § 3.1.)

Toutefois, la suite propose une analyse plus conciliante ; la partie 4 s’ouvre sur :

[…] the gradience that is attested synchronically arises as the result of successive small-step changes resulting from the operation of the well-known mechanisms of reanalysis and analogy (the ‘how’ of change).

  • 5 Traugott et Trousdale proposent de distinguer l’analogie en tant que mécanisme de l’analogie en t (...)

8Revenant sur la description des deux mécanismes impliqués dans la grammaticalisation, – la réanalyse et l’analogie5 –, cette partie du texte conduit à établir des points de convergence en dépit des critiques adressées précédemment. Les auteurs rappellent qu’il est possible de comparer la réanalyse à la gradience. Comme la gradience, la réanalyse est :
 lbi-directionnelle, elle ne conduit pas à un figement, elle est provoquée par une ambiguïté à la source et n’implique pas une perte d’autonomie ;
 lelle implique surtout un flou catégoriel et non un flou sémantique.
 lDans la suite, les auteurs rappellent qu’il est possible de constater des intersections entre l’analogie et la gradience en synchronie à condition de considérer l’analogie comme une opération au niveau métalinguistique (et non au niveau des exemples concrets), conduisant à une optimisation et à une économie des moyens mis en œuvre.

9Le texte ouvre plusieurs pistes et lance plusieurs défis : au-delà de son intérêt pour une vue d’ensemble sur le changement linguistique, il montre qu’il est possible d’associer gradience et grammaticalisation sur le plan structurel, et reconnaît l’existence de moments particuliers dans l’histoire d’une expression, caractérisés par des flous catégoriels ; il revoit et corrige la description des clines, préférant évoquer plutôt la présence de nombreux micro-changements plutôt que des étapes de macro-changements : « Micro-steps, then, are ultimately consistent with gradualness, given a theory of continuity over time, and of synchronic polysemy » (Traugott & Trousdale, 2010 : § 2.2.).

10Prenant en compte les apports de ces réflexions, je propose de prolonger le dialogue avec les deux textes pour élargir la perspective et reconnaître, d’une part, des épisodes de gradience dans le processus de grammaticalisation, d’autre part, une gradience extrinsèque, en dehors de tout processus de grammaticalisation. Cette double vision convoque le concept et le cadre théorique de la transcatégorisation.

3. De la transcatégorisation

11Comme le terme le laisse aisément prévoir, transcatégorisation désigne la capacité d’une structure à changer de catégorie et à être attestée dans plusieurs catégories sans subir de modifications de surface, autrement dit sans réduction (troncature) ni amplification de son format. Dans la version qui sera explorée plus loin, la catégorie n’est pas comprise au sens exclusivement morphologique : elle peut renvoyer à une catégorie syntaxique (prédicat, argument, modifieur, complémenteur, etc.), à une catégorie pragmatique (interjection, marqueur discursif, hedge et shield dans la tradition anglo-saxonne) ou à une catégorie sémantique (cf. les diverses taxinomies nominales et verbales…). Cette flexibilité – le passage d’une catégorie à une autre et/ou la superposition/ le recouvrement catégoriel – est provoquée par le changement de la structure syntaxique de l’énoncé dans lequel se trouve le terme transcatégoriel.

12Si le concept transcatégorisation n’a pas encore reçu une reconnaissance importante, les faits auxquels le terme renvoie sont connus depuis l’Antiquité. Pour Platon, Aristote et les Stoïciens, les catégories sont stables. Apollonius Discole (Lallot, 1988 ; Matthews, 2019 : 10.1) est le premier à avoir attiré l’attention sur l’homonymie des catégories qu’il désigne par metalepsis (« transposition »), soit, la capacité d’un mot à changer d’identité en changeant de construction. Au Moyen Âge, les Modistes et les grammairiens picards soutiennent que les concepts sont des substances amorphes qui prennent une forme linguistique dès qu’une catégorie grammaticale leur est assignée. À leur tour, les grammairiens de la Renaissance et les remarqueurs de la langue relèvent également plusieurs cas de transferts catégoriels (Capin, 2021b : 171-175).

  • 6 Le passage de tropiques à tropicale est une transposition fonctionnelle, alors que l’utilisation (...)

13En 1932, Bally attire l’attention sur « l’interchangeabilité des pièces du système linguistique » en signalant que la langue change de fonction avec un changement minimal de signes. Il propose de désigner le phénomène par transposition, distingue transposition fonctionnelle et transposition sémantique6 et forge les termes transponend et transpositeur (Bally, [1932] 1944 : 116). Deux ans plus tard, en 1934, Tesnière exploite le principe de la transposition, mais, cherchant à indiquer les hiérarchies de connexion qui deviendront l’essence de sa syntaxe structurale, utilise le terme translation pour noter les changements de catégorie et de fonction :

Dans son essence, la translation consiste donc à transférer un mot plein d’une catégorie grammaticale dans une autre catégorie grammaticale, c’est-à-dire à transformer une espèce de mot en une autre espèce de mot (Tesnière, [1934] 1966 : 364, gras ajouté)

Une nouvelle terminologie – translatif, transférende et transféré – est créée.

14Les débats autour des catégories grammaticales continuent après Tesnière, sans qu’aucun terme en trans- n’apparaisse de nouveau. Cherchant à faire le point sur les tendances, Croft (2001 : 65-85) divise les linguistes en splitters – qui optent pour une distinction nette entre les parties du discours – et lumpers – qui regroupent à outrance les catégories. Curieusement, le terme transcatégorisation apparaît en linguistique énonciative chez Culioli dans sa Théorie des Opérations Énonciatives pour indiquer la démarche essentielle pour l’interprétation des énoncés, laquelle consiste à rechercher et reconnaître plusieurs réalisations possibles d’une relation (1990 : 68-70 ; 85-88).

15En 1999, Robert propose le terme transcatégorialité pour noter une caractéristique importante des morphèmes attestés en synchronie dans différentes catégories syntaxiques et pose les bases du cadre théorique. L’auteure est à l’origine de ce que je nomme la version princeps de la transcatégorisation. Sa représentation s’inspire du modèle des objets fractals ou fractales – des éléments invariants subissant des itérations successives, pouvant rentrer dans des structures reproduisibles à l’infini. Le fonctionnement trancatégoriel révèle les propriétés fractales du langage puisqu’un objet peut se retrouver dans une multitude de structures. Les premiers travaux de Robert définissent la transcatégorialité par opposition à la grammaticalisation. Cependant, dans un texte récent, une phrase de l’auteure élargit la notion dans une optique qui correspond à celle défendue ici : « […] grammaticalization is the diachronic aspect of the more general phenomenon of transcategoriality that we have to account for » (2018 : 108).

16L’approche diachronique est présente également dans l’usage du terme transcategorization que proposent Ramat (2001), ainsi que Ježek & Ramat (2009) :

TC is a diachronic process consisting in a categorial shift of a lexical item without any superficial marking. It is a functional reanalysis resulting from the employment of a lexical item associated to a source category into a (morpho)syntactic context which is typical of a target category. (Ježek & Ramat, 2009 : 395, gras ajouté)

17Dès 2010, une série de travaux de Do-Hurinville & Dao exploitent le terme transcatégorialité et en proposent une version revisitée, schématisée par un triangle isocèle dont les sommets sont occupés par trois macro-catégories : des lexèmes, des grammèmes et des pragmatèmes (Do-Hurinville et al., 2020 : 264). Une unité est dite transcatégorielle lorsqu’elle peut occuper au moins deux sommets du triangle.

  • 7 Un énoncé come Pierre fume et boit contient à première vue un conjonctif ; mais selon l’usage qu’ (...)

18Les cas de transcatégorisation relevés dans mes lectures de textes anciens en langues romanes et en vieux slave, ainsi que les exemples cités dans diverses études m’ont conduit à proposer une formalisation sous l’étiquette transcatégorisation « élargie » (Capin & Badiou-Monferran, 2020 ; Capin, 2021a et 2023). À la différence des versions des auteurs précités, cette version a pour objectif d’élargir les champs d’observation et d’instruire des cas de flexibilité ou d’instabilité catégorielle dans le cas des langues anciennes. Elle tente :
 grâce à la mise en évidence de phénomènes de gradience, de proposer un parcours plus complet de l’histoire d’un terme ;
 de ne pas restreindre la description aux seules catégories grammaticales, comme mentionné au début de cette section ;
 de signaler les (éventuelles) modifications sémantiques provoquées par le changement catégoriel, y compris des cas de subjectification7.
Se distinguant ainsi des versions antérieures, la transcatégorisation « élargie » désigne aussi bien des cas d’alternance catégorielle que des cas d’indétermination catégorielle, fréquents dans l’histoire d’un terme (Carlier & Combettes, 2015 : 15-58).

  • 8 Si l’on considère durant comme un adjectif dans Il a parlé une heure durant, en raison d’une inci (...)

19Dans une démarche cumulative, la transcatégorisation « élargie » envisage la grammaticalisation comme un processus à la fois graduel et gradient et corrige la description des clines : les degrés de « l’escalier » utilisé pour modéliser la grammaticalisation peuvent être plus ou moins larges ; les pentes alternent avec des plateaux représentant les flous catégoriels. L’examen de l’évolution des termes permet de trouver des cas où, aux côtés des unités en voie de grammaticalisation continuent à exister des formes « anciennes ». Ainsi, durant est un terme transcagégoriel, particulièrement productif pendant le Moyen Age et jusqu’à la période classique, avant sa stabilisation définitive comme préposition dans la langue moderne. Du Moyen Âge au français classique, la forme en -ant du verbe durer rentre dans des constructions verbales composées, comme dans La glorie d’icest mund n’est lungement durant (Guernes de Pont-Sainte-Maxence, La vie de Sant Thomas Becket, 1173, 39, Frantext). Elle fonctionne, en parallèle, comme adjectif (le temps de la dite garde durant/ icelle ambassade durante), (déjà !) comme préposition (durant la bataille), et même comme conjonction (il fit si bien que durant que Maharbal et le prince de Numidie parlaient au prince de Carthage… Mlle de Scudéry, Clélie, 1654, 57, Frantext). Toutefois, compte tenu de sa stabilisation catégorielle, de sa conventionnalisation conduisant à un statut (presque unique8) de préposition dans la langue contemporaine (dont le parcours concurrentiel de pendant est partiellement responsable), le terme ne peut être interprété autrement que comme le résultat d’une grammaticalisation, mais d’une grammaticalisation qui renferme une étape transcatégorielle intermédiaire.

  • 9 L’histoire de você confirme le postulat de Lehmann sur l’origine des pronoms personnels : ceux-ci (...)
  • 10 Voir également l’analyse de Carlier & Prévost (2021).

20Un autre exemple permettrait d’illustrer les intrications entre grammaticalisation et transcatégorisation : cette dernière concerne cette fois-ci non pas une étape intermédiaire dans l’évolution d’un terme en cours de grammaticalisation comme dans le cas de durant, mais le terme d’arrivée. En portugais, você, pronom issu de la grammaticalisation du syntagme nominal vossa merce9 est utilisé comme pronom de politesse appelant une forme de P3 du verbe conjugué. Dans la langue contemporaine du Brésil, você subit une modification : il est couramment utilisé pour « tu », soit en tant que forme de P2. En portugais brésilien, cet usage intensif de você a provoqué la création d’un pluriel – vocês – qui a remplacé la forme originelle vos, toujours en usage en portugais européen. Cette rénovation du paradigme brésilien est corrélée à une syncrétisation du paradigme verbal (Souza, 2012), puisque você continue à convoquer un verbe conjugué à la P3 (par exemple ama, « aime ») et vocês – un verbe conjugué à la P6 (soit amam, « aiment ») (Cavalcante & Duarte, 2008 : 54-55). Le paradigme verbal se trouve par conséquent simplifié, puisque la P2 et la P3 utilisent désormais des formes identiques, tout comme la P5 et la P6 : eu amo, P1 ; você/tu ama, P2 ; ele/ela ama, P3 ; a gente ama, P4 ; vocês amam P5 et eles/elas amam P6. La situation rappelle celle du français où on, déjà stabilisé comme pronom indéfini (ou impersonnel, en fonction des différentes étiquettes proposées par les linguistes) commence à être utilisé comme pronom de P410, entraînant également une simplification de la conjugaison, particulièrement nette à l’oral où s’opposent seulement [εm] (pour les personnes depuis la P1 à la P4 et la P6), et [εme] (pour la P5). Autrement dit, le parcours de você rappelle celui de on : le pronom ne change pas de catégorie, il s’agit, tout au plus, d’un continuum, d’une variation catégorielle interne. Lehmann met en garde : « Here grammaticalization plays no part » (2002 : 35). L’avertissement n’est pas toujours pris en compte et, revendiquant une acception large de la grammaticalisation (a broad ou extended use), les diverses réalisations de ces pronoms sont décrites comme des grammaticalisations à part entière, débutant, conformément à la description de Lehmann, sur la base de formes démonstratives ou nominales, mais se terminant par deux résultats grammaticalisés : deux formes on – une forme « pronom impersonnel de P3 » et une forme « pronom personnel de P4 » – , et deux você – « pronom de P2 » et « pronom de P3 » (Kuteva et al., 2019 : 289-310). Une telle description conduit à mélanger deux processus : celui de la grammaticalisation prototypique (ou stricte) et celui de la transcatégorisation, moins profond que la grammaticalisation car lié seulement à une exploitation différente et ne conduisant pas à une innovation.

21Un troisième cas devrait être ajouté à ce bilan encore exploratoire des types de transcatégorisation : celui où la transcatégorisation est attestée dès le terme-source. C’est le cas de donc, dont l’étymon (ou plutôt, les étymons, comme on le verra dans ce qui suit) est transcatégoriel en latin : il présente, selon les configurations syntaxiques, des traits d’un adverbe, d’un connecteur et d’un marqueur discursif.

4. Histoire de donc

  • 11 Badiou-Monferran (2010), Badiou-Monferran & Buchi (2012), Badiou-Monferran et Rossari (2016), Bol (...)

22Donc a fait l’objet d’études diachroniques excellentes11. Toutes abordent la question de ses différents statuts et posent la question de la détermination de ses emplois. Donc y est analysé comme adverbe temporel ; connecteur/ marqueur de procédure/ marqueur de conséquence/ « argumentatif »/ connecteur « fort », connecteur épistémique/ marqueur d’inférence/ marqueur d’abduction monologique/ connecteur « faible » ; marqueur de répétition/ marqueur de reformulation, marque de transition participative, ponctuant du discours, marqueur d’abduction dialogique/marqueur de complétion phrastique, marqueur discursif, donc « affectif », pragmatème. On pourrait joindre à ces étiquettes celle de « subordonnant », comme le laissent interpréter certains emplois médiévaux qui seront illustrés plus loin. Mon objectif ici est de condenser les descriptions en insistant sur le continuum des catégories, des emplois et des valeurs sémantiques : au lieu de morceler la présentation, de convoquer le cadre de la transcatégorisation « élargie » et la théorie des domaines de Sweetser (2006) pour insister sur ce qui unit les emplois, sur la dynamique des relations et aussi sur la superposition des valeurs et la fragilité des interprétations individuelles.

23Donc fait partie des items que je propose d’analyser comme des termes sous-déterminés plutôt que des termes polysémiques : apparaissant dans des contextes différents, leur occurrence a un statut polyfonctionnel. Ils sont :
 soit des vecteurs de contenu (spatial, temporel, etc.) ;
 soit des entités épistémiques, des entités qui font appel non pas aux évènements du monde, mais à la perception et à la connaissance du locuteur, à sa compréhension du raisonnement proposé ;
 soit des indicateurs d’interaction, d’actes de parole.
Le choix de l’interprétation correcte ne dépend pas de la forme – celle-ci reste stable –, mais de considérations sémantiques et pragmatiques qui vont déterminer si les énoncés contenant donc ou les phrases reliées par donc sont des unités véhiculant un contenu objectif, un contenu épistémique ou possèdent une valeur illocutoire. Une situation identique caractérise ses prédécesseurs.

4.1. L’origine latine

  • 12 Seul Theil (1883, t. 1 : 875), propose d’y voir une abréviation de dōnĕc, conjonction indiquant l (...)

24L’origine du terme est discutée. Déjà Ménage, dans son Dictionnaire (1694) signale deux étymons possibles, renvoyant respectivement aux explications d’Henri (II) Estienne et de Sylvius : selon le premier, donc viendrait de l’agglutination de de et de unquam, selon le second, de de et de tunc. Les lexicographes modernes font dériver la forme donc d’un croisement entre dum et tum ou tunc12. S’agit-il d’une grammaticalisation ? Les modifications de surface et l’extension de ses emplois au détriment de termes qu’il remplace désormais le laissent croire. Cependant, il n’y a ni acquisition de sens nouveaux, ni passage d’une catégorie majeure à une catégorie mineure, ni innovation conduisant à la restructuration du système grammatical. La nouvelle forme connaît (cf. 4.2.) plusieurs emplois, mais c’est déjà le cas de ses « ancêtres » : les trois candidats pour reconstituer l’étymologie de doncdum, tum et tunc –, tout en étant employés majoritairement en tant qu’adverbes temporels, sont des termes transcatégoriels en latin. En témoignent des attestations des textes de la base de données Library of Latin Texts (LLT). Ainsi, dans la construction suivante, tunc cumule la valeur temporelle, celle d’un connecteur consécutif et celle d’un connecteur épistémique, puisqu’il conduit à un raisonnement abductif, permettant d’inverser le rapport entre la cause et la conséquence :

1) Si favi transversi inhaereant tunc scalprato ferramento est opus. (Quintilien, Instr.9, 15, LLT 134)
Si les rayons de la ruche se collent les uns aux autres, alors (c’est parce qu’) il faut utiliser un grattoir.

25De même, dans (2), la valeur temporelle de tum s’estompe pour lui conférer le rôle de connecteur épistémique articulant un rapport de conséquence ; en revanche dans (3), il marque le tour de parole dans l’échange entre Scipion et ses adversaires, sans affecter le contenu de l’énoncé et fonctionne comme un marqueur discursif (Schiffrin 1987 ; Fraser 1999) :

2) Si malos imitabo, tum tu pretium pro noxa dabis. (Livius Andronicus, Tragoedarium Frangmenta, 1, LLT 115)
Si j’imite les méchants, alors vous paierez le prix du mal.

3) Quid tu inquit, quam mane Tubero ? […] Tum ille : Mihi vero omne tempus est ad meos libros vacuum […] Tum Scipio : Atqui nactus es, sed mehercule otiosiorem opera quam animo […] Tum ille : Visne igitur… (Cicéron, De re publica, I, 9, LLT 268 PH)
Eh toi, dit-il, à quelle heure vient Tubero ? […] Alors lui : Quant à moi, tout mon temps est perdu pour mes livres […] Alors Scipion : Mais, par Mercure, tu es plus oisif dans ton travail que dans ton cœur […] Alors lui : Veux-tu alors que… ?

26En association avec un impératif, dum (4) comme tum, supra, marque l’interaction, articule le discours et fonctionne comme une particule pragmatique/marqueur discursif :

4) Tace dum parumper: nam concrepuit ostium. (Plautus, Menaechmi, 20, LLT 127)
Tais-toi donc pour un instant ! Ne vois-tu pas que la porte a claqué ?

Certes, de (1) à (4) la valeur temporelle reste présente, mais la sémantique verbale et la configuration syntaxique de l’énoncé conduisent à y superposer des valeurs logiques et procédurales. L’histoire se répète avec donc.

4.2. Donc

27Dans les textes médiévaux, le terme apparaît sous plusieurs variantes graphiques : donc, dunc, dunches, idunc, idunches, don, donques, dont et aussi adonc, adont, adonque, adoncques.

4.2.1. Adverbe temporel

28Dès ses premières attestations, donc réfère au moment du procès verbal et ancre le temps de l’assertion, pose l’événement dans le temps. Dans les passages descriptifs (5) et (6), il participe à la relation prédicat-arguments et indique un événement concomitant aux événements précédemment narrés, aucun autre événement ne pouvant s’insérer entre eux :

  • 13 Les traductions proposent des variantes pour tenter de donner la valeur la plus proche de celle d (...)

5) A Bedoer, son botellier, / un suen demaine consellier / Dona tot en fié Normandie, Qui donc avoit non Neüstrie (Wace, Partie arthurienne du Brut, 1155, v. 1615-1618, Frantext)
Il donna à Bedoier, son échanson, le fief de Normandie qui s’appelait alors (en ces temps-là) Neustrie13.

6) Fame est merveillose chose, / el ne fine ne ne repose, / mil boches a dont al parolle,/ mil ielz, mil eles dont al vole […] (Enéas, 1155, 48, Frantext)
La rumeur est une chose extraordinaire : elle ne s’arrête, ni ne se repose : mille bouches s’expriment au même moment par une voix, elle a mille yeux, elle a mille ailes quand elle vole […]

Cette valeur temporelle est particulièrement visible dans le cas des :
 relatives indéfinies ou relatives de « relief épique »/« marques de diction » (Andrieux-Reix, 1995 : 133-145) où donc commute avec la/ lors + Subjonctif ou avec si + Subjonctif, comme on peut le voir si l’on compare trois éditions de la Mort du Roi Arthur :

7) Quant il s’entreconurent donc veïssiez joie merveilleuse que li .i. cosins fist de l’autre. (1230, éd. Hult, 428)
Lorsqu’ils se reconnurent, vous auriez vu la joie extraordinaire que se manifestèrent les deux cousins.
 
7') quant il s’entrencontrerent, lors veïssiez joie merveilleuse que li uns cousins fist a l’autre (éd. Frappier, 96)
 
7'') Quant il s’entrencontrerent, la veïssiez joie merveilleuse que li uns cosins fet a l’autre. (éd. Baumgartner et de Medeiros, 192)

– des constructions en cooccurrence avec d’autres formes ou constructions indiquant le temps :

8) Quant infans fus / donc a ciels temps, al rei lo duistrent soi parent/ qui donc regnevat a ciel di, / cio fus Lothiers, fils Baldequi. (Saint Legier, 1000, 335, v.13, Palafrafro V2-2)
Quand il était enfant, à ce moment précis, ses parents le conduisirent auprès de celui qui était alors roi […]

9) […] il puet panre del mien et faire pandre par tout del mien par ma volenteit, tresqua donc que je l’auray delivreit et aquitteit entierement (Actes de Ferry III, Duc de Lorraine, 1251, 34, Frantext)
[…] il peut dépendre du mien et y être entièrement attaché par ma volonté jusqu’à ce que (jusqu’à ce moment où) je l’en délivre et l’en acquitte complètement.

– des temporelles par quant :

10) Qant or verra la nostre cort, / Adonc verra si desconfort, / Donc voudroit miex morir que vivre, / Donc savra bien Yseut la givre/ Que malement avra ovré. (Béroul, Le roman de Tristan, xiie s., éd. E. Muret, v.1211-1215)
Quand (comme) [Yseut] verra notre cour [des lépreux], à ce moment elle éprouvera un tel désespoir, qu’elle préférera la mort à la vie. Alors Yseut, cette vipère, mesurera l’étendue de sa faute.

4.2.2. Donc, ou l’émergence d’un connecteur à valeurs multiples

  • 14 Cf. supra, note 11.
  • 15 La relation (rhétorique) de Réaction est, selon les partisans de la Segmented Discourse Represent (...)

29Comme l’ont signalé déjà les linguistes qui ont travaillé sur le sujet14, il n’est pas aisé de définir avec exactitude la notion de connecteur ; la superposition avec les étiquettes « adverbe d’énoncé/extraphrastique » ou « marquer discursif d’organisation textuelle » complique encore davantage la réflexion. Qui plus est, le critère de la place, couramment sollicité dans les commentaires de cas dans la langue moderne, ne peut pas toujours être évoqué pour les attestations en langue médiévale. Aussi, l’interprétation des exemples qui suivent a-t-elle été guidée plutôt par la pragma-sémantique verbale, le type d’énoncés et le type de texte (domaine textuel). Cet ensemble de critères permet de voir, en comparaison avec les cas précités, le passage depuis la fonction de modifieur, autrement dit d’unité intégrée, à la fonction de mise en relation discursive, dévolue prototypiquement à un connecteur. Donc assure dans ce cas la fonction de relais entre l’événement qui précède et l’événement qui suit : il oblige à construire une relation avec l’énoncé qui précède. En découle un lien de consécutivité entre les deux événements sur lequel peut se greffer une valeur argumentative conduisant à une suite logique, encodant une relation de réaction15, une relation de conséquence. Ainsi, dans l’exemple suivant :

11) Pilaz cum audid tals raisons, / ja lor gurpis nostre sennior ; / donc₁ lo recebent li fellun, / fors l’en conducent en la cort. / De purpure donc₂ lo vestirent / et en sa man un raus li misdrent ; / corona prendent de las espines / et en son cab fellun l’asisdrent./ De davant lui tuit a genolz si s’excrebantent li fellon ; dunc₃ lo saludent cum senior et ad escarn emperador. (Passion de Jésus Christ, 1000, v. 241-252, Palafrafro V2-2)
Lorsque Pilate entendit ce raisonnement, il leur abandonna notre seigneur. Aussi, les traitres le prirent-ils et l’emmenèrent-ils hors de la cour. Alors ils le vêtirent de pourpre, lui mirent dans la main un rameau, firent une couronne d’épines et la posèrent sur sa tête. Les traitres se prosternèrent à genoux devant lui ; alors, en se moquant, ils le saluèrent comme seigneur et empereur.

l’usage de guerpir « abandonner », suivi de recevoir, associés à deux protagonistes différents, ainsi que nos connaissances encyclopédiques sur l’action de Ponce Pilate, permettent d’instaurer un lien de conséquence, acceptant une glose par « ainsi », « aussi », « de ce fait », « partant », « du coup ». Il est toutefois possible que cette interprétation ne soit pas unanimement partagée. En revanche, l’interprétation de donc₂ et donc₃ semble moins problématique puisque les énoncés présentent des événements qui s’enchaînent autour du même topique : les traîtres se moquent de Jésus en l’habillant de pourpre, en mettant un roseau dans sa main, en posant la couronne d’épines, en s’inclinant devant lui. Donc₂ et donc₃ ordonnent ces actions sans impliquer un changement dans l’état des choses.

30En somme : lorsque l’énoncé conduit à établir des relations logiques, la consécutivité temporelle devient conséquence logique, donc devient une entité épistémique, un marqueur de conséquence. Pour qu’une frontière nette puisse être établie entre le connecteur temporel et le connecteur consécutif, il faut que les prémisses logiques deviennent plus importantes que les événements narrés, comme c’est le cas dans l’exemple suivant où la conséquence ne s’établit pas dans la réalité, mais dans le raisonnement du roi :

12) Respont li reis : « Tu n’iés mie bien sages. / Quant tu par force vuels aveir l’eritage, / Donc est il dreiz et raison que m’assailles. » (Couronnement Louis, 1130, 28, Frantext)
Le roi répond : « Tu n’es pas bien sage. Puisque tu veux avoir l’héritage par force, il est donc normal que tu m’attaques. »

31Les textes de la même période offrent quelques attestations d’un autre emploi de donc, un emploi abductif, bien décrit dans la littérature, en particulier dans Badiou-Monferran (2010) et Badiou-Monferran & Rossari (2016) : à l’inverse de son emploi dans l’exemple précédent (12), dans (13), donc introduit un énoncé contenant la cause d’un raisonnement. De ce fait, le rapport logique est inversé, donc encodant l’acte inférentiel :

13) Miaudre de moi a vos m’anvoie / Plus gentix fame et plus vaillanz./ Mes se ele est a vos faillanz, / donc l’a vostre renons traïe […] (Yvain, 1170, v.5064-5067, éd. C. Pierreville)
Une dame supérieure à moi m’envoie auprès de vous, plus noble et plus émérite. Mais si elle échoue, c’est que votre renommée l’a trahie […]

Donc pourrait être glosé ici par « on déduira que vous l’avez trahie. ». Il laisse entendre la voix du locuteur et fonctionne aussi comme une particule discursive : si son rôle principal reste référentiel, il a également une fonction interactionnelle ; il cumule le statut du connecteur et celui de marqueur discursif.

32L’emploi reste rare pour la période de l’Ancien Français (1000-1350). Il est amplifié pendant la période classique où, pour noter les enchaînement inférentiels, on convoque non seulement donc, mais aussi alors, partant et par conséquent (Badiou-Monferran, 2010).

4.2.3. Donc ou le marquage discursif

  • 16 L’emploi est pérenne, cf. supra (3).

33Lorsque donc quitte le niveau de la narration, il se défait de sa valeur logique pour jouer un rôle dans l’organisation et la structuration du discours, un rôle pragmatique : il peut marquer la transition entre locuteurs comme en (14)16 ou une reprise du fil interrompu (équivalent de « pour en revenir à », « souvenez-vous de ») comme en (15). Dans (16), il apporte une explication, contribue à faire une récapitulation, à la manière de « en d’autres termes, autrement dit… », comme le prouve la reprise des termes en gras :

  • 17 Donc peut même contaminer le discours indirect et les incises : Et Lancelot respont que donc rema (...)

14) « Or me dites s’il vos plest ou je lairé cest escu. Car je voldroie molt qu’il fust mis en tel leu ou le Bon Chevalier le trovast. » « Donc vos dirai je, dist Josephes, que vos feroiz. » (Queste Graal, 1230, éd. Pauphilet, 52)17
« Dites-moi, s’il vous plaît, où laisser cet écu. Car je voudrais beaucoup qu’il soit mis dans un endroit où le Bon Chevalier puisse le trouver. » « Eh bien, dit Joseph, je vous dirai ce que vous ferez. »

15) Ci apres recommance a parler Abaielart a la saige Heloys : « […] Et comme debonnerement neis elle vout que je souffrisse en celui membre tant seulement, dont li estraignement donnast conseil a m’ame et n’enlaidist pas mon corps, ne ne m’empeechast nulle aministration de offices […] Quant donc la divine grace me nettoia de ces tres vilz membres […] » (Abelard, La vie et les epistres, 1290, 80, Frantext)
Sur ce, Abélard reprit son discours auprès de la sage Héloïse : « […] Et comme, dans sa clémence-même, elle voulut que je souffrisse de ce seul membre, pour que la souffrance donnât conseil à mon âme et ne fît pas outrage à mon corps entier, ni ne m’empêchât d’accomplir mes devoirs […] Donc, quand la divine grâce me purifia de ces ignobles membres […] »

16) Sire, fet Lancelot, or dites por quoi l’en me dist que ge estoie trop plus amer que nus fust ? – Ge te le dirai, fet li preudons. Or m’escoute. Ge t’ai mostré qu’en toi est tote durté, et la ou si grant durtez abite ne puet nule doçor reperier, ne nos ne devons pas quidier qu’il n’y remaigne riens fors amertume. Amertume est donc en toi si grant com la douçor y deust estre. Donc tu es senblable au fust mort et porri ou nule doçor n’est remese, fors amertume. (Queste Graal, 1230, éd. F. Bogdanow, 222)
Seigneur, dit Lancelot, dites-moi pourquoi on m’a dit que j’étais plus amer qu’un bois. – Je vais te l’expliquer, dit l’ermite. Écoute-moi. Je t’ai montré qu’en toi est toute dureté et là où une si grande dureté habite, nulle douceur ne peut trouver place et nous aurions tort de penser qu’il puisse y demeurer autre chose qu’amertume. Autrement dit l’amertume en toi est aussi grande comme aurait dû l’être la douceur. Ainsi, tu es semblable au bois mort et pourri où il ne reste aucune douceur, seulement amertume.

Sa valeur interactionnelle est particulièrement forte dans les énoncés interrogatifs et exclamatifs (17) et (18) :

17) Et sachiez que ge le di pour la vostre honte vengier. – Ma honte ? fet li rois, va donc la chose si haut que ma honte i est ? (Mort Artu, 1230, éd. Frappier, 5)
Et sachez, que je le dis pour venger votre déshonneur. – Mon déshonneur ? fit le roi. La chose est-elle donc allée si haut que mon déshonneur y soit ?

18) Alons donc enes le pas e si demandons le saint baptesme as crestiens, car par le signe del baptesme sunt cil suen lige qui en lui croient. (La vie de Saint Eustache, 1000, Palafrafro V2-2)
Allons donc rapidement et demandons le saint baptême aux chrétiens car par le signe du baptême, ceux qui croient en lui deviennent ses hommes liges.

34Au terme de ces énumérations de cas, on osera une synthèse intermédiaire : dès les premiers textes, donc est un terme transcatégoriel. Dans la continuité des emplois de ses prédécesseurs latins, il partage les traits d’un adverbe temporel, ceux d’un connecteur temporel et logique, et ceux d’un marqueur discursif, sans oublier les aires de convergence entre ces catégories. Au fil des siècles, il se spécialise essentiellement dans les deux dernières catégories, laissant le statut d’adverbe temporel à alors (Hybertie, 1996 ; Badiou- Monferran, 2010 ; Badiou-Monferran & Capin, 2022). Un autre emploi/statut disparaît : celui de « subordonnant ». Il couvre deux réalités.

4.2.4. Donc, « subordonnant »

  • 18 Kuyumcuyan (2011) désigne ainsi des relatives en ce que formellement proches des « périphrastique (...)

35L’ancienne langue confond du point de vue de la graphie le relatif dont / don avec donc. Cette confusion est corrélée à une absence – celle de l’antécédent de type démonstratif dans les relatives périphrastiques et « pseudo-périphrastiques »18 – ; elle conduit à un flou interprétatif, comme le montrent les deux traductions de (19) :

19) Sire, merci ! Dire vos vuel que desbunchié sont de ce bruel .v. chevalier, don je m’esmai. (Erec et Enide, 1170, 12b, Frantext)
a) Seigneur, pitié ! Je voulais vous dire que de ce bois ont surgi cinq chevaliers dont je m’inquiète.
b) […] de ce bois ont surgi cinq chevaliers ce dont je m’inquiète.

  • 19 L’évolution des « périphrastiques » est particulièrement bien documentée (Jokinen, 1986). Ce semb (...)

La stabilisation de ce dans ces relatives pendant la période du Moyen Français19 supprimera les ambiguïtés. On pourrait ranger sous la même enseigne les cas où donc figure dans des complétives coordonnées sans reprise du subordonnant, comme dans (20) :

20 […] comme le dit de la Bienville, tesmoin précédent, que tant plus y est de bonnes foires et marchiez, et de tant est mielx le peuple et pais servi, et donc est ce le bien de la chose publique… (Le Canarien, Pièces justificatives, 1402-1422, 339, Frantext)
[…] comme le dit De La Bienville, témoin précédent, que plus y a de foires et de marchés, mieux est servi le peuple et aussi le pays, et donc cela est le bien des habitants […]

Dans ce dernier cas, on pourrait hésiter quant à la personne à qui on devrait attribuer le commentaire « donc, c’est le bien de la république » – au locuteur ou bien au protagoniste De La Bienville. Marcotte (1997 : 182-185) commente le cas en soulignant que l’effacement du subordonnant est lié distributionnellement à donc. Cette dépendance autorise à classer ce dernier parmi les items de type subordonnant.

36Donc « subordonnant » – dans les relatives sans antécédent et dans la complétive coordonnée sans que – disparaît dès la fin du préclassique.

Conclusion

  • 20 Le chevauchement des valeurs rend peu productive la quantification des emplois. Ainsi, 519 occ. d (...)

37Dès son apparition dans la langue ancienne, donc peut fonctionner comme adverbe de constituant, connecteur, marqueur discursif et même « subordonnant ». La délimitation de ces statuts est délicate en raison de la superposition des valeurs : donc pouvait spécifier tout aussi bien une orientation temporelle qu’une orientation logique et/ou pragmatique20. Cette particularité fait de lui un terme transcatégoriel par excellence. Il illustre la transcatégorisation « élargie », un type de changement permettant d’expliquer la continuité des emplois et la gradience des catégories d’une forme linguistique. Ce type de changement est soit indépendant (comme dans le cas de donc), soit subséquent (comme dans le cas de você, cf. 3.), soit incorporé au processus de grammaticalisation (cf. 3., durant). Partant, la transcatégorisation devient un moyen pour restreindre les approches lato sensu de la grammaticalisation. Seule l’association entre les deux types de changement permettrait de présenter une cartographie fidèle et complète de l’évolution d’un terme.

38Des études plus détaillées pourront renforcer cette argumentation. Avant de les entreprendre, j’ajouterai que le cas de l’équivalent italien de donc illustre également la transcatégorisation : dunque est attesté aussi bien comme connecteur logique que comme marqueur discursif. Témoins, les exemples du Nuovo di Mauro : ho perso la scommessa, dunque pagherò « j’ai perdu le pari, donc je vais payer » ; dicevate dunque che… « je te disais donc que… » ; dunque! andiamo? « allons donc ! » ; e dunque? « et donc ? » ; sans oublier sa nominalisation, comme dans trovarsi al dunque « être au point ».

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Notes

1 Dans un ouvrage dédié à l’histoire de la grammaticalisation, Lindström (2004 : 286-347) fait le point sur les prédécesseurs de Meillet.

2 Dans toutes les citations, le gras est ajouté.

3 Lehmann (2002 : 109 sqq.) ramène ce nombre à trois : la diminution du poids (sémantique et phonologique), la diminution de la variabilité paradigmatique et l’augmentation de la capacité cohésive (c’est-à-dire du degré d’intégration) d’un terme.

4 Pour illustrer la première, Aarts prend l’exemple des adjectifs et montre que leur catégorie contient des éléments qui ne peuvent pas accepter au même degré les contraintes de la classe des adjectifs : si happy, thin, alive et utter sont des adjectifs pouvant accompagner un nom, tous n’acceptent pas les constructions attributives, ne peuvent pas être intensifiés par un adverbe, ne sont pas gradables, n’admettent pas la préfixation. Un exemple comme I don’t think she was that helpful, illustre la gradience extracatégoriellethat « flotte » entre la catégorie adverbiale et celle des déterminants. Quant à la gradience constructionnelle, Aarts attire l’attention sur les pseudo-clivées comme : What Molly discovered was a Grand Unified Theory./ Where Molly lived was in London./ What Molly is is brilliant. pour rappeler que les trois constructions n’acceptent pas avec la même facilité le test de la tournure interrogative, révélant de ce fait des différences par rapport à la pseudo-clivée prototypique.

5 Traugott et Trousdale proposent de distinguer l’analogie en tant que mécanisme de l’analogie en tant que motivation (4.3.) et de désigner le mécanisme par le terme analogization. Des années avant, Fischer (1989 : 163-166) avait proposé de voir dans l’analogie à la fois le mécanisme et la cause du changement. Deutsher (2005 : 171-210) et Itkonen (2005) partagent le même avis.

6 Le passage de tropiques à tropicale est une transposition fonctionnelle, alors que l’utilisation de tropicale pour noter « intense » dans chaleur tropicale est, selon Bally, une transposition sémantique.

7 Un énoncé come Pierre fume et boit contient à première vue un conjonctif ; mais selon l’usage qu’en fait le locuteur, il peut passer dans la catégorie du marqueur discursif dans le cas d’une interprétation hiérarchisée comme Pierre fume et, en plus, il boit. (Capin & Badiou-Monferran, 2020 : 169)

8 Si l’on considère durant comme un adjectif dans Il a parlé une heure durant, en raison d’une incidence nominale que souligne la glose « une heure entière ».

9 L’histoire de você confirme le postulat de Lehmann sur l’origine des pronoms personnels : ceux-ci viendraient soit de démonstratifs, soit de noms (ou syntagmes nominaux).

10 Voir également l’analyse de Carlier & Prévost (2021).

11 Badiou-Monferran (2010), Badiou-Monferran & Buchi (2012), Badiou-Monferran et Rossari (2016), Bolly & Degand (2009), Culioli (1990), Dendale & De Mulder (1996), Hansen (1997), Marcotte (1997), Ponchon (2004), Rossari & Jayez (1996), Roulet (1999), Sakari (1992), Schiffrin (1987), van Reenen & Schøsler (2000), Zenone (1981), parmi d’autres.

12 Seul Theil (1883, t. 1 : 875), propose d’y voir une abréviation de dōnĕc, conjonction indiquant le temps (« jusquà ce que », « aussi longtemps que »). Quant à tunc, les lexicographes latins l’expliquent en signalant une enclise/la grammaticalisation de tum + - cĕ, particule démonstrative (Gaffiot, 1934 : 282).

13 Les traductions proposent des variantes pour tenter de donner la valeur la plus proche de celle de donc, au détriment de l’esthétique. La date de l’œuvre suit le titre.

14 Cf. supra, note 11.

15 La relation (rhétorique) de Réaction est, selon les partisans de la Segmented Discourse Representation Theory (Asher & Lascaride, 1998), l’élément le plus important qui permet de différencier la consécutivité de la conséquence.

16 L’emploi est pérenne, cf. supra (3).

17 Donc peut même contaminer le discours indirect et les incises : Et Lancelot respont que donc remaindra il volentiers… (Queste Graal, 1230, éd. Pauphilet, 71). Or vos ai tout le voir conté » - « Voire, fait donc la damoiselle, / Ala ainsint vostre querelle … ? (Wauchier de Denaian, La 2e continuation Perceval, 1210, 335)

18 Kuyumcuyan (2011) désigne ainsi des relatives en ce que formellement proches des « périphrastiques » mais distinctes de ces dernières parce que, à la différence des « périphrastiques », ce dans les « pseudo-périphrastiques » reprend la totalité ou une partie du contenu propositionnel antécédent.

19 L’évolution des « périphrastiques » est particulièrement bien documentée (Jokinen, 1986). Ce semble s’imposer bien avant dans le cas des « pseudo-périphrastiques » (Capin 2023, soumis).

20 Le chevauchement des valeurs rend peu productive la quantification des emplois. Ainsi, 519 occ. de la graphie donc attestées dans le corpus Ancien Français de Frantext (consulté en septembre 2022) se répartissent, selon moi et en appliquant les critères mentionnés plus haut, en 203 occ. de donc temporel, 101 donc consécutif, 27 donc abductif et 188 donc marqueur discursif. Ce décompte peut varier : d’une part, en fonction des interprétations, d’autre part, en fonction des types de textes que renferme la base de données : le corpus Préclassique de Frantext par exemple, renferme davantage d’œuvres non-fictionnelles (de textes argumentatifs entre autres) comparé aux corpus antérieurs. La probabilité d’y trouver des connecteurs, y compris des abductifs, est plus élevée.

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Pour citer cet article

Référence papier

Daniéla Capin, « Gradience, gradualness et transcatégorisation »Scolia, 37 | 2023, 17-45.

Référence électronique

Daniéla Capin, « Gradience, gradualness et transcatégorisation »Scolia [En ligne], 37 | 2023, mis en ligne le 07 juillet 2023, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/scolia/2476 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/scolia.2476

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Auteur

Daniéla Capin

Université de Strasbourg, LILPA UR 1339
dcapin[at]unistra.fr

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Droits d’auteur

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