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Joan Larzac (Roqueta), poèta, biblista e escrivan. Una vida d’engatjament

Joan Larzac, Dotze taulas per Nòstra Dòna / Douze tables pour Notre Dame

Marie-Jeanne Verny

Texte intégral

  • 1 Le texte — occitan notamment — souffre à l’évidence des carences de l’édition occitane en matière d (...)

1J’ai découvert ce grand texte lors d’une lecture théâtralisée qui en avait été donnée par le Théâtre de la Rampe, au moment de la parution de l’ouvrage, dans l’église actuelle de Notre-Dame-des-Tables à Montpellier. Le texte tel qu’il avait été mis en voix, dans une version évidemment abrégée, m’avait alors touchée, comme m’a touchée la lecture de l’ouvrage publié (Larzac 1990). Il s’agit d’une édition bilingue, l’occitan étant placé sur la page noble. Le livre est matériellement de belle facture1. Ses diverses sections sont séparées par des dessins en noir et blanc, qui reprennent les traits de contours de statues et autres sculptures religieuses. La couverture elle-même, de couleur sépia, évoque un retable. Le nom de l’illustrateur n’est pas mentionné. Outre le titre, en version bilingue et en capitales d’imprimerie « à l’ancienne » où les « U » deviennent des « V », la couverture porte, en haut de page, la mention « LARZACI TABVLAE DVODECIM IN HONOREM B. MARIAE VIRGINIS », comme le montre la photographie de la couverture du livre reproduite ci-dessous :

  • 2 Je remercie mon collègue historien Vincent Challet des précisions qu’il m’a communiquées : « L’exis (...)

2La page de garde présente l’ensemble comme un « poëma », insistant ainsi sur l’unité de l’ouvrage sous une apparence composite. Le cadre de l’écriture est précisé, dans son contexte de commémoration historique2 — en version bilingue également — au revers de la première de couverture. Nous citons ici ce texte dans sa version française :

« XII TABLES POUR NOTRE DAME » offre à Notre Dame des Tables, à l’occasion du 9e centenaire de sa première mention, une série de douze poèmes où se mêle à l’histoire de Montpellier une méditation sur l’évolution de l’univers.

  • 3 Nous corrigeons une erreur de ponctuation de l’original qui porte un point d’interrogation absent d (...)
  • 4 Nous reprenons scrupuleusement la traduction de Larzac pour l’occitan « per dire de » et telle qu’e (...)

La légende veut qu’un évêque du xe s., Ricin, ait consacré dès le viiie s. une chapelle à Notre Dame qui n’apparaît qu’en 985 dans les textes.
Il faut attendre le 10 décembre 1090 pour trouver mention de l’église sainte Marie de Montpellier dans un acte où Guilhem V la restitue à l’évêque de Maguelone. En 1204 enfin perce l’expression Santa Maria de las Taulas, en occitan, dans le livre des Franchises et Coutumes de la Ville.
La statue de la « Magestat Antica », qui viendrait tout droit du ciel via la Palestine d’où Guilhem V l’aurait ramenée des croisades, fut brûlée en 1561 par les Protestants, et l’église fut démolie par la Révolution en 17943.
Il ne demeure plus aujourd’hui, place Jean-Jaurès, que la crypte. Depuis 1801, le titre de Notre-Dame-des-Tables est passé à l’ancienne église du collège jésuite, bâtie en 1707 et que le Maire de Montpellier, M. Georges Frêche, a restaurée en 1990.
C’est à la demande de son curé, Charles Chazottes, que Jean Larzac a entrepris ce poème, pour dire de4 remplacer le livre des Miracles, qui brûla lui aussi en 1621…

3Nous ne pourrons bien entendu, dans le cadre de cette étude, qu’aborder certains des aspects de ce texte foisonnant.

Le sens du titre — La composition du livre

4La composition de l’ouvrage est complexe et très travaillée. Les douze sections de ces « douze tables » sont encadrées par :

  • un poème en 38 octosyllabes qui relate, à la première personne, la commande du livre et son écriture ;

  • en guise d’avant-propos, introduit par l’interpellation « Bonas gents de Montpelhièr / d’Heidelberg e de Barcelona », une série de lettres de « Joan » — probable double de l’auteur — à Wilhem, de Heidelberg, de Fina à Wilhem depuis Barcelone, et de Jamal à Fina depuis Tibériade. Ces échanges sont une des marques de l’irruption de l’actualité dans un texte par ailleurs placé dans un contexte historique. Heidelberg, Tibériade et Barcelone sont trois des villes jumelées avec Montpellier et les engagements de Jean Rouquette — nom civil de Joan Larzac — pour la paix en Palestine et au Liban et pour des actions de fraternité entre jeunes chrétiens et jeunes musulmans du Moyen-Orient sont bien connus.

  • Suit, après le cœur de l’ouvrage constitué par les « douze tables », non signées, une lettre de Montpellier, qui s’interprète aisément comme étant de l’auteur-narrateur, adressée collectivement à Fina, Wilhem et Jamal. Cette lettre résume le propos du livre et ainsi en explicite le titre :

Vos ai contat a mon biais las velholadas dels mestièrs de ièr dabans l’Antica Magestat : Un escapolon de corporacions plan causidas per son importància sociala, valent a dire per sa riquesa. E tot fantasieirós que foguèsse, me’n tenguèri sus aquel ponch a l’Istòria. Los paures se son engulhats dins lo poèma per la pichòta pòrta

Je vous ai raconté à ma façon les vigiles des métiers d’hier devant l’Antique Majesté : Un échantillon de corporations bien sélectionnées pour leur importance sociale, comme on dit, en fait pour leur richesse. Et malgré toute ma fantaisie, je m’en suis tenu sur ce point à l’Histoire. Les pauvres pourtant se sont enfilés dans le poème par la petite porte. (p. 240-241)

5Cette phrase souligne malicieusement la place faite aux humbles par l’auteur, à côté des notables de la ville. L’opposition entre riches et pauvres ponctue effectivement la présentation des métiers et corporations associées. Ainsi, les « canabassièrs » / « fabricants de toile », quitte à s’opposer à la Sainte Famille, tiennent-ils à se différencier de la « cacibralha » (p. 108-19) :

                         …s’es nautres
que çai venèm, coma los autres,
estaloirar nòstres presents
antau de mages d’Orient
es que siam pas de cacibralha
e cocham pas dessús la palha :
nos mocam pas ambé los dets
coma lo fiu de Sant Joset ;
coma lo garri, quand avèm freg,
nos tenèm pas lo cuol estrech :
de fam, nos manjam pas la man
en gardant l’autra per deman
 !

                         …à notre tour,
si nous venons, comme les autres,
étaler aussi nos présents
(les mages en firent bien autant !)
c’est que nous ne sommes pas prolétaires,
nous ne couchons pas sur la paille,
nous ne nous mouchons pas avec les doigts
comme le Fils de Saint Joseph.
Quand il fait froid,
nous laissons les autres serrer les fesses,
et quand il fait faim,
nous ne nous mangeons pas la main
en gardant l’autre pour demain.

6L’évocation de Saint-François d’Assise, dans la Table XI, consacrée aux drapiers, va bien évidemment dans ce sens, de même que cette affirmation dans la dernière Table :

Nòstra Dòna dels paures, paura Nòstra Dòna, a tu, paura ! ta plaça es mai ambé los cocha-vestits de la gara ont Jèsus a benlèu lo sidà qu’ambé la raça dels joelièrs e d’aquel fum de monde que carrièra daurada a tota ora del jorn rambalhejan.

Notre Dame des pauvres, pauvre Notre Dame, ta place, pauvrette est davantage au milieu des clochards de la gare où Jésus a peut-être le sida qu’avec la race des joailliers et avec toute cette foule qui à toute heure du jour envahit la rue de la Loge. (p. 232-233)

7Bien que l’année d’écriture des lettres ne soit pas indiquée, leur contenu se réfère évidemment au moment de la conception des « douze tables », lesquelles sont ainsi intitulées :

  1. Aicí parlan los peirièrs / Interview des tailleurs de pierre (p. 27)

  2. La responsa dels fustièrs / La réponse des charpentiers (p. 45)

  3. Velholada dels pelicièrs / La Vigile des pelletiers (p. 59

  4. Velholada dels pebrièrs / La Vigile des poivriers (p. 73

  5. Velholada dels consols / La Vigile des consuls (p. 89)

    • 5 L’emploi de « fabriquants » pour le substantif peut surprendre, c’est soit une erreur pour « fabric (...)

    Velholada dels canabassièrs / La Vigile des fabriquants5 de toile (p. 107)

  6. Velholada dels sedièrs / Vigile des soyeux (p. 127)

  7. Velholada dels peissonièrs / La Vigile des poissonniers (p. 143)

  8. Velholada dels maselièrs / Vigile des bouchers (p. 155)

  9. Velholada dels mercièrs / La Vigile des merciers (p. 173)

  10. Velholada dels drapièrs / La Vigile des drapiers (p. 197)

  11. Velholada dels cambiadors / La Vigile des changeurs (p. 219)

8Ces « tables », chacune dédiée à une corporation, sont elles-mêmes composées de sections marquées par une forme spécifique et par un titre. Chaque « table » débute par un long texte en octosyllabes. Les deux premiers de ces textes (tables I et II) ont un titre spécifique : « Aicí parlan los peirièrs » / « Interview des tailleurs de pierres », pour le premier et « La responsa dels fustièrs » / « Réponse des ouvriers du bois » pour le deuxième. À partir de la table III, ces textes en octosyllabes sont appelés « Velholada », traduit par « Veillée » (table IV) et par « Vigile » dans les fragments V, VI, VII, VIII, IX, X, XI et XII. Le changement que nous venons de noter à partir de la table III n’est pas le seul. En effet, alors que :

    • les octosyllabes de la première table sont suivis d’un long texte en prose poétique,

    • ceux de la deuxième table sont suivis de trois paragraphes de prose poétique, puis de 10 quatrains en alexandrins, et enfin de deux paragraphes de prose poétique en forme de litanies ;

les 10 dernières tables font suivre le texte en octosyllabes par :

    • un sonnet en alexandrins, intitulé « l’ex-voto dels… » (seulement : III, IV, V, VI, VII, VIII, IX, X),

    • un long texte de prose poétique intitulé « Tapissariá dels… ».

9Nous insistons sur cette complexité parce qu’elle révèle une virtuosité dans la maîtrise de diverses formes poétiques. L’auteur se plaît visiblement à jouer des potentialités de chacune d’elles. De même, il joue sur les registres de langue, n’hésitant pas à passer de la solennité à la trivialité avec tous les registres intermédiaires. De même encore, il juxtapose dans l’œuvre des thématiques diverses, donnant l’impression d’un extraordinaire foisonnement.

  • 6 Chemin de croix de Jean Larzac. Ce genre poétique du chemin de croix a connu plusieurs occurrences (...)
  • 7 1980 (t. I) et 1976 (t. II). Curieusement, le tome II est paru avant le tome I.

10Ce livre est d’abord le témoignage d’une foi personnelle et d’un engagement revendiqué. L’auteur est prêtre. Exégète hébraïsant, on lui doit la première traduction intégrale en occitan de l’Ancien Testament (Larzac 2013), d’après le texte d’origine (en hébreu, grec et araméen) de la Bible, suivie par celle du Nouveau Testament (Larzac 2016). Sa première œuvre poétique d’importance, Sola Deitas (Larzac 1963), sous-titrée significativement « Camin de crotz de Joan Larzac6 », est marquée par une foi très personnelle, qui ne se démentira pas par la suite, autant dans l’œuvre littéraire de l’auteur qu’à travers ses divers engagements militants, dans le cadre de l’occitanisme et au-delà. On lui doit aussi une Per una lectura politica de la Bíblia (Larzac 1973), où il se réfère explicitement au prêtre révolutionnaire colombien Camillo Torrès, précurseur de la Théologie de la Libération. On lui doit encore Descolonisar l’istòria occitana7.

11Sa familiarité avec le texte biblique nourrit bien entendu l’œuvre, de même que la connaissance des pratiques religieuses à travers temps et espaces. Mais l’auteur imprime à la traduction poétique de ce contexte sa vision propre dont nous donnerons quelques exemples. La première « Table » sera plus souvent mise à contribution que les onze suivantes car elle est emblématique, au début du poëma, de ce que l’ensemble donne à voir.

Histoire, légende et présent de l’écriture

12Les travaux récents de nos collègues historiens et médiévistes de l’université Paul-Valéry autour du Petit Thalamus8 ont éclairé, à partir de cette source précieuse, des aspects de l’histoire de Montpellier. L’index des lieux contenu dans cette édition permet de mesurer l’importance de Notre-Dame-des-Tables dans la vie montpelliéraine. Plus de 100 occurrences de termes désignent l’église en question. C’est, de très loin, le nom de lieu le plus fréquent de ces chroniques, qu’il s’agisse de lieux de culte, de rues ou de places. L’église était aussi lieu de pèlerinage. En cela, le poëma de Larzac s’inscrit dans cette histoire ancienne. De nombreuses cérémonies religieuses émaillent le texte, comme elles émaillent le Petit Thalamus. C’est le cas des processions qui permettent aussi de dresser le théâtre des lieux, comme on le voit dès la première taula :

  • 9 Nous rétablissons la majuscule oubliée dans la version occitane et présente dans la version françai (...)

Mas dins mos sòmis, plan sovent,
m’arriba, remontant los atges,
de me veire mesclant mos pas
als romius que fan romavatge
fins a la Vèrge dau Clapàs.
La procession que s’endavala
de Sant Fermin al Consulat
coma un flume d’aur se rabala.
Cadun pòrta un ciri alucat,
e, roja o blanca, sa candèla,
pichòta o granda, fa pas res,
un còp devèrs la ciutadèla,
lo segond, per l’Agulhariá
9
engulhariá lo torn de vila,
primièr lo grand, puòi lo pichon,
un còp per lo Portau Sant Gili
e l’autre per Castel-Moton
.
[…]
Venon, darrièr la crotz primièira,
escarselièrs, polièrs, jupièrs,
e los seguisson a per tièira
los balansièrs, los espasièrs,
sabatièrs, barbièrs e liaires,
tabernièrs, sartres e peirièrs,
blanquièrs, mercièrs e espiciaires,
candelièrs, puòi mai de mercièrs,
enfin sedièrs, pebrièrs, cambiaires,
consols, drapièrs e argentièrs
.

Mais dans mes rêves, bien souvent,
il m’arrive, remontant les âges,
de me voir mêler mes pas
aux pèlerins en pèlerinage
auprès de la Vierge du Clapas.
La procession qui descend
de Saint Firmin au Consulat
se traîne comme un fleuve d’or.
Chacun a son cierge allumé,
et, rouge ou blanche, sa chandelle,
petite ou grande, peu importe,
une première fois, vers la Citadelle,
la deuxième, par l’Aiguillerie,
commencera le tour de ville,
d’abord le grand, puis le petit,
un coup par le Pilar Saint-Gély,
et l’autre par Castel-Mouton.
[…]
Viennent donc, derrière la croix,
escarcelliers, marchands de volaille,
jupiers et les suivent à tour de rôle
les fabricants de balances, d’épées,
chausseurs, barbiers, lieurs, taverniers,
les tailleurs et tailleurs de pierre,
mégissiers, merciers, épiciers,
les faiseurs de chandelles, d’autres merciers,
et enfin les marchands de soie,
de poivre, les changeurs,
les consuls, les drapiers et les argentiers. (p. 28-31)

13Nous nous sommes autorisé cette longue citation parce qu’elle est emblématique de tout le livre, tant par ce goût stylistique de l’amoncellement et de la profusion que par le cadre qu’elle révèle, des lieux de la ville aux corporations qui l’animent. Celles-ci occupent en effet une place centrale, car elles sont la modalité principale d’organisation sociale de la cité, comme elles organisent les douze Tables.

14Le texte contient des allusions à d’autres moments de l’Histoire. C’est parfois à des sources bibliques qu’a recours Larzac, ainsi de son évocation du siège de Jérusalem en 701 av. J.-C. par l’Assyrien Sennacherib (p. 39), ou encore des relations de Salomon avec le roi de Tyr Hiram (p. 49).

15Des événements de l’histoire de Montpellier sont bien évidemment présents. Ainsi, par exemple, de l’allusion à la grande peste de 1348 qui coïncida avec la vente de la ville au Roi de France (p. 41), ce que confirme le Petit Thalamus.

16Par ailleurs les coutumes de la ville médiévale sont bien retracées, comme en témoigne la confrontation du texte avec le Petit Thalamus. La gouvernance consulaire, avec le nom et parfois le métier des consuls — majoritairement hommes de loi mais aussi représentants de telle ou telle corporation — est une constante qui rythme les chroniques annuelles. Des pratiques propitiatoires qui peuvent sembler étranges de nos jours sont bien relatées dans le Thalamus. Ainsi de la fabrication, en 1374, d’un cierge démesurément long :

Item, l’an meteys, fo mortalitat en Montpellier et en diversas autras partz, la cal duret en Montpellier & entorn de Caremantran entro passada la festa de Sant Johan ; perque los senhors cossols feron senchar am I fil lo mur de la vila, de la torre nova dessus lo Carme entro a la torre de la Babota, layssan lo mur de la vila que es […] devers la palissada ; am local fil feron atressi senchar tota la pallissada en que ac entorn XIXc canas per tot ; del cal fil am coton & cera feron far I rezench de cera del dich lonc & del gros del det, lo cal feron metre en Ia roda de fusta nova a l’autar de Nostra Dona de Taulas. Et aqui fo atuzat de lum novel senhat, e lo dich rezench fo senhat per cremar continuament al dich autar a honor de Dieu & de madona Sancta Maria, et per placar Nostre Senhor de la ira sieua, et per far cessar la dicha mortalitat, et que nos dones bona pas. local fo atuzat I digous que era XXVII jorns d’abril.

Cette année-là, il y eut une épidémie à Montpellier et dans diverses autres régions ; à Montpellier et aux alentours, elle dura de carême-prenant jusqu’après la Saint-Jean ; aussi les seigneurs consuls firent ceindre avec un fil la muraille de la ville, de la tour neuve au-dessus des Carmes jusqu’à la tour de la Babotte, laissant en dehors le mur de la ville qui est du côté de la palissade. Avec ce fil, ils firent également ceindre toute la palissade, ce qui faisait à peu près 1 900 cannes en tout. Avec ce fil, du coton et de la cire, ils firent fabriquer un cordon de cire de cette longueur-là et de l’épaisseur du doigt et ils le firent placer sur une roue de bois neuve sur l’autel de Notre-Dame-des-Tables. On l’y alluma avec un cierge nouvellement bénit et ce cordon fut béni afin de brûler sans relâche sur cet autel en l’honneur de Dieu et de Madame Sainte Marie, pour apaiser la colère de Notre-Seigneur, pour faire cesser cette épidémie mortelle et afin qu’il nous donne bonne paix. Il fut allumé le jeudi 27 avril10.

17L’épisode est présent dans le texte en octosyllabes qui ouvre la Table V :

Aquel an que i aviá la pèsta,
de la mòrt negra, aviam en tèsta
que sola se’n podriá venjar
Nòstra Dòna… Fariam cenchar
la palissada de la vila
amb un fiu gròs que se desfile
coma una immensa procession.
E puòi a la maire de Dieu
ne fariam faire una candèla
que nuòch e jorn se descordèle
coma una pregària de fuòc
.

Cette année-là qu’il y eut la peste,
nous avions idée que seule Notre Dame
pourrait venir à bout de la mort noire…
Nous ferions donc ceinturer
la palissade de la ville
d’un gros fil qui se déroulerait
comme une immense procession.
Ensuite, à la mère de Dieu,
nous en ferions comme un long cierge
qui se déroule nuit et jour
comme une prière de feu. (p. 94-97)

18Si le Moyen Âge est l’axe temporel qui structure le récit, les passages sont incessants d’une époque à l’autre, et ce, depuis la première « Table » / « Taula » où est demandé aux « Peirièrs », les tailleurs de pierre, de s’exprimer sur quelques réalisations architecturales de la ville, des plus anciennes aux plus récentes :

Anatz-i de vòstras questions
sus Nòstra-Dòna e sus la vila :
Cadun aurà sa version.
Demandatz un pauc als peirièrs,
los bastisseires d’Antigòna :
« Lo Clapàs, aquò’s Mont-Peirièr,
Ara, mon paure, desborronas
se creses qu’una porcariá
coma aquela de la Palhada
pòt èsser l’òbra d’un peirièr.
Mas te cau veire las Arcadas,
lo Castèl d’Aiga e lo Peiron
e los quèis de Pòrt Mariana
per jutjar de çò qu’un maçon
digne eiritièr de l’art romana
saup faire encara de sas mans.
« Aquí quichas tròp, marchi pas »
li rebèca lo lampadaire :
« tot aquò‘s pas que decorum
qu’a Roma voldriá donar d’aire,
e, se te cresiái, lo Corum,
ont los « Canons de Navarona »
semblan sortits dau cinemà
vaudrián la bèla Magalona
que totjorn quilha sus la mar
l’orguòlh d’un pòble fièr e libre.
Nòstre consol, d’un Merdanson
o d’un Les voldriá faire un Tibre

  • 11 Nom originel de ce qui est devenu le Verdanson. Une étymologie fantaisiste, selon les spécialistes, (...)

Allez-y donc de vos questions
sur Notre Dame et sur la ville
Chacun sans doute a sa version.
Demandez un peu aux tailleurs de pierre,
Les bâtisseurs d’Antigone.
Ils disent que le Clapàs, c’est le Mont des Pierres.
« …et mon pauvre, tu te trompes lourdement
si tu crois qu’une saloperie comme La Paillade
peut être l’œuvre d’un véritable compagnon.
Mais il te faut voir les Arceaux,
le Château d’Eau et le Peyrou,
et les quais de Port-Marianne
pour juger de ce qu’un maçon
digne héritier des Romains
sait encore faire de ses mains »
— « Tu pousses un peu trop pour que je marche »
lui répond alors le porte-flambeau :
« Tout cela n’est qu’un décor
qui voudrait imiter Rome,
et, à t’en croire, le Corum
où les « Canons de Navarone »
semblent sortis du cinéma
vaudrait la belle Maguelonne
qui dresse toujours sur la mer
l’orgueil d’un peuple fier et libre.
Notre Maire, du Merdançon11
ou d’un Lez voudrait faire un Tibre… (p. 30-33)

  • 12 Le texte original parle « d’un vièi pople fier e liure ».

19Les propos, volontiers irrévérencieux pour les édiles de la ville, comme le dialogue anachronique et la confusion des époques, sont une des marques de l’ouvrage où abondent les clins d’œil, ainsi de cette citation de l’hymne du Félibrige composé par Mistral, le chant de la Coupo santo : « d’un pòble fièr e libre12 ». Autre procédé de glissement poétique, dans un tout autre registre poétique, au début de la Table X, l’inclusion silencieuse des deux premiers vers de La Chanson du mal-aimé, d’Apollinaire :

l’aigal dau cèl, dralha lachenca,
sòrre dels rius de Canaan

la voie lactée, sœur lumineuse
des blancs ruisseau de Canaan

20Ces vers introduisent naturellement l’évocation d’une nuit lumineuse où l’on suit, « du Pilar de Saint Gély » au « portail de la Saunerie », à la fois le « camin romiu », le chemin terrestre des pèlerins, et la voie lactée, qu’on appelle en occitan « Lo camin de Sant-Jaume ». Le jeu sur les signifiants participe ainsi de l’élargissement cosmique dont le « poëma » ne cesse de donner des exemples.

21Le nom de la ville, avec ses étymologies plus ou moins fantaisistes, est aussi un des éléments qui rythment le texte (Challet 2016, p. 45-47). Ainsi, alors que la Table I envisage comme origine de ce nom « Mont-peirièr » / « Le Mont des Pierres » (p. 30-31) ; la table II évoque le « peile » [verrou] (p. 46-47). La table III « lo mont de las pelhas » / « le mont des “peilles” »(p. 60-61) où l’on remarquera l’emploi du terme francitan — non traduit en bon français — pour désigner les chiffons. On peut y ajouter l’emploi fréquent du terme « Clapàs », un des désignants occitans de la cité.

Histoire singulière — de la ville de Sète à l’ancêtre « pelhaire »

22Parmi les motifs qui peuplent l’ouvrage, certains peuvent être rattachés à la biographie de l’auteur. Ainsi ce caractère de vécu personnel s’insinue-t-il au hasard des évocations historiques ou des réflexions mystiques. Nous en retiendrons deux occurrences, l’une de nature géographique, l’évocation de la ville de Sète, ville de naissance des frères Yves et Jean Rouquette, l’autre concernant la généalogie familiale.

  • 13 La pêche miraculeuse : Luc 5, 1-11. Jésus enseigne les foules : Matthieu 13, 1-3. La tempête apaisé (...)

23Sète est présente, comme il se doit, dans la « Table » VIII, « Velholada dels peissonièrs » / « La Vigile des poissonniers » (p. 143 et suivantes). Si le texte commence (p. 145) par l’évocation du lac de Tibériade cadre de plusieurs passages des Évangiles13, il se déplace dans le paysage d’enfance de Larzac et la « Tapissariá dels peissonièrs » commence ainsi :

« E lo peis e lo peis ! arriba ! Arriba ! Tot viu ! »
Butant lo carreton, coma pèire e Andriu,
E Falip e Natanaël, sus la placeta,
aquí los pescadors de las Cabanas e de Seta

Et voici le poisson qui arrive ! Tout frais !
Poussant leur charreton, comme Pierre et André,
Ou Philippe et Nathanaël, sur la placette,
voici des pêcheurs de Palavas et de Sète… (p. 150-151)

24Un peu plus tard, le texte donne la parole à Marie, qui suppose comme patronyme d’un patron-pêcheur celui de « Giordano o Pappalardo », ce qui renvoie à la présence massive des Italiens à Sète.

25Le sonnet de cette « Table VIII », « l’Ex-voto dels peissonièrs » (p. 148-149), est particulièrement réussi dans son expression de foi naïve, ses évocations réalistes mêlées de fantastique et sa dimension cosmique, une dimension que l’on trouvera d’autre fois dans l’œuvre, colorée d’exaltation mystique. On y appréciera notamment le jeu — mis en valeur par la construction du premier vers — entre l’expression occitane « perdre l’estela » — à peu près équivalente du français « perdre le Nord » — et un des noms de la Vierge : « Étoile de la mer » (Maris stella) dont on ne compte pas les occurrences dans les textes ou l’iconographie religieux :

Estela de la mar, avèm perdut l’estela,
Es pas qu’a l’aiga trèbla, nosautres, que pescam.
Trescamba sul palun d’una marcha garrèla
Lo qu’a cregut rejónher una ombra, sul trescamp.
Nòstres fialats son plens, nòstres fialats son voges :
Rebalam pas que carn marina, e la semblam,
Vaissèl enfantaumat que davala, que poja
De l’aiga escura au cèl tot roge. Emai tremblam
Qu’avaligue la riba en la nau la tocant,
E que raquem nòstre non-res sus un miratge.
Estela de la mar, Maria, te pregam,
Engendra ton Solelh de darrièrs lo niulatge,
E las pòtas subran en peis se cambiaràn,
Quand trairem los fialats a sos pès, sul ribatge
 !

Étoile de la mer, ayant perdu l’étoile
nous ne savons plus pêcher qu’en eau trouble…
et c’est d’un pas boiteux qu’avance sur le lac
celui qui avait cru rejoindre une ombre sur la rive.
Nos filets sont remplis, et pourtant ils sont vides
Nous ne traînons que des méduses, et nous leur ressemblons
vaisseau devenu fantôme, qui monte et qui descend
de l’eau opaque au ciel tout noir. Et nous tremblons
que disparaisse le rivage au toucher de la barque,
et que nous vomissions notre néant sur un mirage.
Étoile de la mer, Marie, nous te prions
Enfante ton soleil au-delà des nuages,
et soudain les méduses se mueront en poissons,
lorsqu’à tes pieds nous tirerons sur le rivage nos filets !

26Autre trace biographique, l’allusion, p. 67, à ce « papeta de Confolèus, lo pelhaire » / « Grand-père de Couffouleux, le chiffonnier ». Je dois cette confidence à Jean Larzac lui-même, que j’interrogeais à propos d’une recherche sur L’ordinari del monde de son frère Yves dans lequel apparaît aussi de personnage de « Pelhaire » (Verny 2020). Il s’agit bien de leur grand-père, comme noté dans l’avant-propos d’un petit livre d’Yves Rouquette, La legenda de Sant Mèn (Roqueta 1993) :

  • 14 Lieu-dit de la commune de Peux-et-Couffouleux, dans le sud-ouest de l’Aveyron.

Ma mère tenait l’histoire de son père, Louis Rouquette, né à Blanc-sur-Sanctus14, conteur apprécié, qui était mort lorsque je suis né. Il avait pour surnom lo Pelhaire, car il avait commencé sa vie en ramassant des peaux de lièvre et de lapin ainsi que les vieux chiffons dans les fermes. (p. 1)

27Ce « pelhaire » apparaissait d’ailleurs déjà dans ces deux vers de L’Escriveire public, d’Yves Rouquette (Roqueta 1958, p. 50-51) :

un enfant de la vila en cerca de l’amor
del pibol plegadís coma un cant de pelhaire

un enfant de la ville en quête de l’amour
du peuplier flexible comme une chanson de chiffonnier

  • 15 On pourra notamment voir récemment Raguin (2022) sur la polyphonie littéraire de l’ensemble Larzac- (...)

28On sait la double filiation géographique des frères Rouquette, nés à Sète de parents originaires de l’Aveyron, où ils furent envoyés, enfants, pendant la guerre, pour échapper aux bombardements de la côte. On sait aussi la proximité qui fut celle des deux frères tout au long de leur vie ; les jeux d’échos d’une œuvre à l’autre seraient certainement à étudier15. Le poème qui nous occupe en connaît au moins un, tout à fait explicite, à l’occasion de l’évocation de leur ancêtre commun :

« …Joan dau Pelhaire », antau auriái degut signar coma poëta
s’aviái pa’gut vergonha d’èsser l’escriveire public de tota la raça
que se ven trucar dins ma tèsta
.

« … Jean du Chiffonnier », c’est ainsi que
j’aurais dû signer mes poésies,
si je n’avais pas eu honte d’être l’écrivain public de toute la race qui
vient se cogner dans ma tête.

29L’emploi de l’expression « escriveire public » ne peut pas être là par l’effet du hasard. L’allusion au « pelhaire », dans le poème de Larzac, vient surtout comme un beau contrepoint à la « table » des pelletiers, qui font partie des riches corporations de la ville de Montpellier. Mettre leur métier de prestige en relation avec un des métiers les plus humbles qui soit est caractéristique de ces jeux d’oppositions tels que le poème aime en construire. Les divers registres de l’occitan sont pour ce faire mis à contribution et l’auteur utilise à dessein des locutions familières, ces cris des petits métiers dont on trouve maints témoignages dans la littérature « Pelharòt ! Pelharòt ! » (p. 67, non traduit dans la version française) et « Pèl de lèbre ! Pèl de lapin ! » / « Peau de lièvre ! peau de lapin ! » (p. 68-69). Il s’agit là de bribes de langage qui restent dans les mémoires même si l’occitan a perdu son usage courant en société.

Une foi personnelle — Visages de Marie

30D’autres souvenirs personnels surgissent à l’occasion de l’évocation de la Vierge. Nous avons évoqué l’appellation « Estela de la mar » pour désigner celle-ci, le choix de cette appellation parmi d’autres, notamment les nombreuses désignations qu’il aurait pu prendre dans les litanies, n’est certainement pas dû au hasard.

31Les visages de Nòstra Dòna sont multiples dans l’œuvre. Au-delà du nom de l’église, c’est la Vierge que célèbre Larzac, sous des visages divers venus à la fois de sa lecture des Évangiles et de sa vision toute personnelle, celle d’un être humain ordinaire dans diverses étapes de sa vie. Il la présente dans sa naïveté de jouvencelle acceptant sa mission. Dans la « Tapissariá dels sedièrs » / « Tapisserie des soyeux », il la désigne par le diminutif « Marion », et la montre comme une petite fille de Nazareth dans ses simples jeux d’enfant modeste :

disi pas que dins quauque tirador agèsses pas, dins quauque trauc de la paret, plegat, dins un petaç, lo tresaur fabulós d’una boitada de meravelhas dau Bòn Dieu, la pluma d’un pavon, benlèu. O, simplament, d’una fuòlha secada, la denteleta fina que i demòra, après plan, plan de temps, e que revèrta l’ala d’una domaiseleta.
[…]
Disi pas que i agèsses pas tanben, dedins ta boita, coma los peus blonds d’una princessa de païses onte los contes son verais, quauques bocins de seda, ane. « Fai-me veire ! » disián las autras drolletas del vilatge
.

[…]
Tu que teniás tos ostalets de sòmi tan proprets, ambé las flors sus la taula, que, tot probable, un angèl çai vendriá per la fenèstra de papièr, coma la domaisèla a l’emplanat d’una sorsa tan clara

je ne dis pas que dans quelque tiroir ou dans quelque trou dans le mur
tu n’aies pas eu, caché dans un chiffon, le trésor merveilleux d’une pleine boîte de merveilles du Bon Dieu — la plume d’un paon, peut-être, ou tout simplement la fine dentelle qui reste après longtemps, longtemps, d’une feuille, et qui ressemble à l’aile d’une libellule.

[…]
Je ne dis pas qu’il n’y eût pas aussi, dans ta boîte, comme les blonds cheveux d’une princesse des pays où les contes sont vrais, quelques brins de soie, non… « Fais-moi voir », disaient les autres fillettes du village.

[…]
Toi qui tenais tes petites maisons de rêve si proprettes, avec un bouquet sur la table, car, bien sûr, un ange devait y venir par la fenêtre de papier comme la libellule à la surface d’une source si claire (p. 135-139)

32Les souvenirs de l’enfance de l’auteur-narrateur viennent s’intercaler dans ces évocations de la Vierge enfant. Ainsi se souvient-il, dans le passage que nous venons de citer, de l’élevage de vers à soie qu’il avait entrepris dans le logis familial, à la demande de l’école, sous le regard quelque peu désapprobateur de sa mère.

33Dans la « velholada dels pebrièrs » / « veillée des poivriers » (p. 74-75), il évoque la vierge faisant son marché à Nazareth. La description est marquée par une profusion d’impressions sensorielles :

  • 16 Les commentaires historiques de l’édition électronique du Petit Thalamus pour l’année 1199 signalen (...)

Lo trenta un dau mes d’agost16
aquí òc, te creses, Maria,
a Nasarèt, dins ta patria,
quand fasiás lo mercat, dejost
las arcadas, dedins lo soc,
tant radan de prefums dins l’aire :
Sentís l’ambre, sentís lo boc,
sentís l’odor, sentís la flaira
sentís que put, sentís qu’embauma
a plen de nas, a plens paumons
.

Le trente et un du mois d’août,
ce coup-ci, tu te crois, Marie,
dans ton pays, à Nazareth,
en train de faire le marché,
sous les arcades, dans le souk,
tant flottent les parfums dans l’air :
ça sent l’ambre, ça sent le bouc,
ça sent l’odeur, ça sent l’arôme,
ça sent la puanteur, le baume,
à plein nez, à pleins poumons.

34Marie, c’est encore, avec son époux Joseph, cette personne déplacée, qui donne l’occasion à l’auteur d’évoquer les exilés des temps présents :

Mas per Nadal, aquò’s Maria e Sant Josèp que cada an çai davalan, e que causisson coma aquò un païs per anar rabalar sas sandalas.
I a totjorn endacòm per lo mond de convòis de populacions desplaçadas, dempuòi que, fugissent a l’èst d’Eden, trapèt la torre de Babèl, la primitiva chormalhada.
Es aital que nasquèt un jorn un enfant coma un autre dins los trins dels camps de la mòrt.
(Es talament vertat que tot lo monde nais quauquas estacions abans la solucion finala. Aquò’s lo sòrt comun…) Té, quand nasquèt coma d’autres morisson sus un boat people en plena mar au larg dau Vietnam… quand fugissiam la dictatura e quand abandonèvem l’Altiplano e lo desèrt dau Biafrà assecotits per la set e la fam, daissant darrièr nosautres au chapàs de las moscas carcassas d’ases e de buòus sus nòstra tèrra crebassada ?
Los avions que te mitralhàvan la colona dels refugiats pendent la guèrra (quinta guèrra ? tot se mèscla…) caliá d’imaginacion per i veire la tropelada dels angèls… Non, son pas de fedas que pargan los Turcs siam nosautres las beligas gamadas pels gases de l’Irak, se disiá‘n còp Maria.
E cada estela dins lo cèl ara es l’estela jauna que brilha :
Quantes de còps te calguèt metre pels camins amb los teus assecutats pels teus, lo Josiu per lo crestian, dusca dins ton païs, quand lo figuièr de barbaria demòra sol per dire ont èra ton vilatge palestinian
.

Mais pour Noël, c’est Marie et Saint Joseph qui descendent chaque année, et choisissent le pays où aller traîner leurs savates.
Il y a toujours quelque part dans le monde des convois de populations déplacées, depuis que, fuyant à l’est d’Eden, la horde primitive a trouvé la tour de Babel.
C’est ainsi que naquit un jour un enfant comme un autre dans les trains des camps de la mort.
(Et c’est tellement vrai que tout le monde naît quelques stations avant la solution finale. C’est le sort commun…) Et puis, quand il naquit comme d’autres meurent sur un boat people en pleine mer au large du Vietnam… quand nous fuyions la dictature et quand nous abandonnions l’Altiplano et le désert du Biafra poursuivis par la soif et la faim, laissant derrière nous au festin des mouches carcasses d’ânes et de bœufs sur notre terre crevassée ?
Les avions qui mitraillaient la colonne des réfugiés pendant la guerre (quelle guerre ? tout se mélange…) il fallait de l’imagination pour penser à la troupe des anges… Non, ce n’était pas des brebis que parquaient les Turcs c’était nous les brebis goitreuses gazées par l’Irak, se disait Marie une fois.
Et chaque étoile dans le ciel désormais c’est l’étoile jaune qui brille :
Combien de fois t’a-t-il fallu rejoindre sur les routes les tiens persécutés par les tiens, le Juif par le chrétien, et jusqu’en ton pays, quand seul le figuier de barbarie marque l’emplacement de ton village palestinien. (p. 188-189)

35Si le texte est centré sur Montpellier, la ville sert souvent, nous l’avons vu, d’axe autour duquel se placent d’autres lieux, dont ceux marqués par les tragédies contemporaines que nous venons d’évoquer.

  • 17 Je dois ces indications à l’auteur lui-même, dans un courriel daté du 21 février 2023. Il ajoute, p (...)

36Larzac reprend la tradition franciscaine qui recompose la Bible en appliquant à la Vierge, à l’arrière-plan de la « Tapissariá dels canabassièrs », ce que le très sensuel Cantique des Cantiques disait de l’épouse libanaise d’un roi d’Israël (Cantique des cantiques, 4, 7). Cette tradition fransciscaine change le texte biblique « Viens du Liban, mon amie » en « Viens du Liban, Marie17 » :

Atanben cossí cantar Maria sens qu’espeliguèsse mila còps coma la flor de l’ametlièr dins l’azur, tota blanca, l’esposa d’aquel cant entre los cants, setada, las cambas en balanç, sus la branca, prèsta a bombir tot brandissent lo cèl quand i dirai
« Veni dau Liban, mon amiga, ma sòrre. » Dins lo rai dau solelh que la potoneja, es coma se fondiá la montanha, mas fa pas que faire lisar a sos pès una rauba de nèu en milla cascadetas de dentèla, e, coma nuda, carnenca tendrament s’auça contra lo cèu
.

Comment chanter Marie sans qu’éclose mille fois comme la fleur de l’amandier dans l’azur, toute blanche, l’épouse du Cantique des Cantiques, assise, les jambes ballantes, sur la branche, prête à bondir en secouant le ciel quand je lui dirai
« Viens du Liban, ma sœur, mon amie ». Aux rayons du soleil qui la couvre de baisers, c’est comme si la montagne fondait, mais elle laisse seulement glisser à ses pieds une robe de neige en mille cascatelles de dentelle, et, demi-nue, tendrement charnelle, elle se soulève contre le ciel.

37Le livre fait aussi, sur un plan plus familier, une place aux sanctuaires héraultais dédiés à la Vierge, objets de culte populaire, qui sont énumérés dans la « Velholada dels sediers » (p. 128-131) : Notre-Dame de Trédos, dans la vallée du Jaur, Notre-Dame de Parlatges, entre Lodève et le Larzac, Notre-Dame du Suc près de Brissac ou encore Notre-Dame de l’Agenouillade (ou « la Genouillade »), au Grau d’Agde.

Un livre-monde

38Dotze Taulas per Nòstra Dòna est un livre univers, un livre d’exaltation mystique où les ressources propres de l’occitan, langue de culture savante comme langue d’expression populaire, accompagnent un arrière-plan de grande culture, profane et sacrée. Il est un témoignage d’une grande force poétique de la foi toute particulière de l’auteur et de ses engagements dans le siècle.

39D’une page à l’autre, d’un paragraphe à l’autre, l’auteur nous emmène d’un pays à l’autre, d’une époque à l’autre, alternant fines notations descriptives et récits haletants, cris et murmures, trivialité assumée et délicatesse, maniant avec dextérité des formes textuelles variées.

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Bibliographie

L’œuvre de Joan Larzac

Larzac, Joan, 1963. Sola Deitas. Camin de crotz de Joan Larzac, Collection « Messatges », IEO, Premi de las Letras Occitanas, 1962, version francesa d’Ives Roqueta.

Larzac, Joan, 1973. Per una lectura politica de la Bíblia, A tots IEO.

Larzac, Joan, 1976. Descolonisar l’istòria occitana (t. II), A tots IEO.

Larzac, Joan, 1980. Descolonisar l’istòria occitana (t. I), A tots IEO.

Larzac, Joan, 1990. Dotze taulas per Nòstra Dòna / Douze tables pour Notre Dame, Montpellier, Parròquia de N.D. de taulas / Institut d’Estudis occitans / Ceucle occitan de Montpellier, 1990.

Larzac, Joan, 2013. La Bíblia — Ancien Testament, Traduction de Jean Rouquette-Larzac, Toulouse, Letras d’oc.

Larzac, Joan, 2016. La Bíblia — Novèl Testament, Traduction de Jean Rouquette-Larzac, Préface de Georges Pontier, Introduction d’Elian Cuvillier, Toulouse, Letras d’oc.

Contexte historique et critique

Caïti-Russo, Gilda & Le Blevec Daniel (éd.) avec la collaboration de Florence Clavaud, 2023, Le Petit Thalamus de Montpellier, Les Annales occitanes, édition, traduction et commentaire historique, Montpellier, PULM.

Challet, Vincent, 2016. « Le temps des Guilhem (985-1204) ou l’histoire d’un miracle urbain », dans Histoire de Montpellier, dir. Christian Amalvi et Rémy Pech, Toulouse, Privat, p. 41-61.

Challet, Vincent (à paraître). « Consulz vielz et consulz novelz : succession et continuité au sein du consulat montpelliérain (ca 1200-ca 1450) », dans Succéder au Moyen Âge, Actes du 53e Congrès de la SHMESP (Rome, 26-29 mai 2022).

Équipe projet Thalamus, Édition critique numérique du manuscrit AA9 des Archives municipales de Montpellier dit Le Petit Thalamus. université Paul-Valéry Montpellier III, 2014-… En ligne : http://thalamus.huma-num.fr/

Raguin, Marjolaine, 2022. « Marie Rouanet (1936- ) : une écriture de l’entre-deux », Voix plurielles, 19, p. 176-207.

Raguin-Barthelmebs, Marjolaine / Chambon, Jean-Pierre, 2017. « Yves Rouquette : situation de l’œuvre, problématique des travaux (dix thèses) », Revue des langues romanes, CXXI, p. 509-522. [En ligne], Tome CXXI N° 2 | 2017, mis en ligne le 1er octobre 2018, consulté le 23 octobre 2023. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rlr/464.

Roqueta, Ives, 1958. L’Escriveire public, IEO, coll. « Messatges ».

Roqueta, Ives, 1993. La Legenda de Sant Mèn, Omnibús, Besièrs / Vendémias, IEO Aude, Carcassona.

Verny, Marie-Jeanne, 2020. « L’Ordinari del monde d’Ives Roqueta, entre unitat e dispersion », in Jean-François Courouau et David. Fabié, éd., Fidélités et dissidence. Actes du xiie congrès de l’AIEO — Albi, juillet 2017, SFAIEO, vol. II, p. 753-762.

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Notes

1 Le texte — occitan notamment — souffre à l’évidence des carences de l’édition occitane en matière de relecture d’épreuves, car on y relève des erreurs manifestes, coquilles, mots oubliés, fautes de grammaire, incohérences de ponctuation… Entre le français et l’occitan, certains écarts vont dans le sens d’une réécriture pertinente, l’auteur jouant sur sa compétence dans les deux langues. D’autres sont plus contestables. On s’interroge aussi sur la disposition des passages en prose poétique : les retours de ligne semblent parfois aléatoires. Peut-être le contexte de l’écriture, une commande, explique-t-il ce caractère hâtif.

2 Je remercie mon collègue historien Vincent Challet des précisions qu’il m’a communiquées : « L’existence d’une église Sainte-Marie qui devait plus tard être connue sous le nom de Notre-Dame-des-Tables n’est attestée dans les actes pour la première fois qu’en 1090, même si l’on tend à s’accorder aujourd’hui sur le fait qu’elle existait vraisemblablement depuis, au moins, le milieu du xie siècle. En ce qui concerne la statue de la Vierge Noire, du point de vue historique, l’idée que ce serait Guilhem VI qui l’aurait ramenée de Terre Sainte demeure purement hypothétique puisque, dans son testament daté de 1146 et par lequel il fait un certain nombre de donations à l’église Sainte-Croix qu’il avait fondée, il mentionne seulement « un morceau de la Vraie Croix et d’autres reliques qu’il apporta dans ce lieu », reliques qu’il a vraisemblablement rapportées de son voyage en Terre Sainte en 1126-1127. Il paraît étonnant qu’il ne mentionne pas dans ce texte cette fameuse « Vierge Noire » dont l’origine demeure, en réalité, incertaine. Enfin, la devise attribuée ici à Guilhem V et qu’il aurait fait peindre sur ses armoiries est sans doute bien plus récente : elle se trouve en effet en légende sur le grand sceau du consulat de Montpellier, postérieur à 1204 » (communication privée). Lire à ce sujet Challet (à paraître).

3 Nous corrigeons une erreur de ponctuation de l’original qui porte un point d’interrogation absent de la version occitane.

4 Nous reprenons scrupuleusement la traduction de Larzac pour l’occitan « per dire de » et telle qu’elle figure dans l’ouvrage. Nous aurions, quant à nous traduit simplement par « pour ».

5 L’emploi de « fabriquants » pour le substantif peut surprendre, c’est soit une erreur pour « fabricants », soit le maintien d’un usage ancien signalé notamment dans le TLF sous l’entrée « fabricant ».

6 Chemin de croix de Jean Larzac. Ce genre poétique du chemin de croix a connu plusieurs occurrences notamment chez des prêtres écrivains. Chose étonnante, dans l’Anthologie de la poésie religieuse occitane, Toulouse, Privat, 1972, éditée par Larzac, on n’en relève pas d’exemple.

7 1980 (t. I) et 1976 (t. II). Curieusement, le tome II est paru avant le tome I.

8 http://thalamus.huma-num.fr/index.html : « Ce manuscrit, exécuté à partir des années 1320, est le dernier en date d’une série de manuscrits réalisés à partir des années 1260 et dont sept exemplaires sont conservés. Pièce maîtresse dans l’entreprise de reconstruction mémorielle à laquelle se livra, à partir des années 1260, le consulat montpelliérain, le Petit Thalamus enregistre les privilèges concédés à la ville (coutumes), les textes de nature législative (établissements), les criées, les serments des officiers, les leudes et des annales dérivées des listes consulaires établies depuis le début du xiiie siècle ». L’édition couvre la chronique occitane (de 1204 à 1426) et sa suite en français (de 1502 à 1604). [page consultée le 26 février 2023]

9 Nous rétablissons la majuscule oubliée dans la version occitane et présente dans la version française.

10 Texte et traduction en ligne, http://thalamus.huma-num.fr/annales-occitanes/annee-1374.html ; cf. maintenant aussi l’édition papier (Caïti-Russo & Le Blévec 2023, 286).

11 Nom originel de ce qui est devenu le Verdanson. Une étymologie fantaisiste, selon les spécialistes, relie le toponyme « Merdanson » à son rôle d’égout et aux tanneries le long de son cours.

12 Le texte original parle « d’un vièi pople fier e liure ».

13 La pêche miraculeuse : Luc 5, 1-11. Jésus enseigne les foules : Matthieu 13, 1-3. La tempête apaisée : Marc 4, 31-41 ; Luc 8, 22-25. Jésus marche sur les eaux : Marc 6, 45-52 ; Jean 6, 16-21.

14 Lieu-dit de la commune de Peux-et-Couffouleux, dans le sud-ouest de l’Aveyron.

15 On pourra notamment voir récemment Raguin (2022) sur la polyphonie littéraire de l’ensemble Larzac-Rouquette-Rouanet, et avant cela Raguin-Barthelmebs/Chambon (2017).

16 Les commentaires historiques de l’édition électronique du Petit Thalamus pour l’année 1199 signalent cette date comme celle de la fête des Miracles de Notre-Dame-des-Tables destinée à célébrer les miracles qui se multipliaient en l’église Notre-Dame-des-Tables et qui étaient attribués à la statue de la Vierge Noire (la majestat antiqua) ramenée de Terre Sainte par Guilhem V.

17 Je dois ces indications à l’auteur lui-même, dans un courriel daté du 21 février 2023. Il ajoute, parlant des franciscains, : « tenent còmpte de la doctrina de l’Immaculada Concepcion (que refusavan los Dominicans), contunhan, coma o cantèri dròlle : « Tota pulchra es, ò Maria, et macula originalis non est in te » (« Siá tota bèla, ò Maria, e i a pas en tu la solhadura originala »). Es aital que lo cantic francescan, adoptat finalament per totes a partir del s. XV, pren plaça “in primis vesperis” — dins las primièras vèspras de la fèsta de l’Immaculada Concepcion […]. Ai pas refacha la Bíblia. Me siái pas que re-sovengut amb emoción d’aquel “Veni de Libano”, un còp qu’agèri passat dos ans de “servici militar” a Ghazir, al Liban (en 1962-1964) — un servici qu’aviá res de militar, çaquelà, e qu’aprofitavi de mos corses neo-colonialistas per engulhar quatre vertats sus l’anti-França. » Nous traduisons : « tenant compte de la doctrine de l’Immaculée Conception (que refusaient les Dominicains), ils continuent, comme je l’ai chanté enfant “tu es toute belle, ô Marie, et il n’y a pas en toi la souillure originelle”. C’est ainsi que le cantique franciscain, finalement adopté par tous à partir du xve siècle prend place “in primis vesperis” — dans les premières vêpres de l’Immaculée Conception. […]. Je n’ai pas réécrit la Bible. Je me suis seulement ressouvenu avec émotion de ce “je viens du Liban”, après avoir passé deux ans de “service militaire” à Ghazir, au Liban (en 1962-1964) — un service qui n’avait rien de militaire, cependant, où je profitais de mes cours néo-colonialistes pour glisser quelques vérités sur l’anti-France ».

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marie-Jeanne Verny, « Joan Larzac, Dotze taulas per Nòstra Dòna / Douze tables pour Notre Dame »Revue des langues romanes [En ligne], Tome CXXVII n°2 | 2023, mis en ligne le 01 décembre 2023, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rlr/5705 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rlr.5705

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Auteur

Marie-Jeanne Verny

Université Paul-Valéry Montpellier 3, ReSO UR 4582

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