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Critique

Fabre Jean-Baptiste, L’Histoira dé Jean l’an prés tirâda das archîvas dé Soulorgues / Histoire de Jean-l’ont pris et Lou Siégé dé Cadarôussa / Le Siège de Caderousse

Montfaucon, A l’asard Bautezar !, 2023, 157 p. et 205 p.
Jean-François Courouau
Référence(s) :

L’Histoira dé Jean l’an prés tirâda das archîvas dé Soulorgues / Histoire de Jean-l’ont pris, présentation par Philippe Gardy et Claire Torreilles, traduction de Philippe Gardy et Patrick Sauzet, notes de Danielle Bertrand-Fabre, Philippe Gardy et Patrick Sauzet, Montfaucon, A l’asard Bautezar !, 2023, 157 p. Fabre Jean-Baptiste, Lou Siégé dé Cadarôussa / Le Siège de Caderousse, avant-propos de Philippe Gardy, traduction française d’Édouard Cuq, avec notes et documents, Montfaucon, A l’asard Bautezar !, 2023, 205 p.

Texte intégral

1L’œuvre de Jean-Baptiste Castor Fabre (1727-1783) domine son siècle, que ce soit en termes quantitatifs (plus d’une dizaine de volumes au moins de manuscrits autographes) ou qualitatifs. De son vivant, sa notoriété semble avoir été importante puisqu’il assure lui-même la lecture de quelques-uns de ses textes à ses proches et surtout à ses protecteurs, comme, en premier lieu, le marquis de Saint-Priest, intendant de Languedoc auquel il est lié à partir de 1765. Comme le révèle sa correspondance éditée par Guy Barral (2001), ses manuscrits sont connus et font l’objet d’un commerce. Qu’une seule de ses œuvres soit imprimée de son vivant (un poème de circonstance en français, paru anonyme en 1777) et que ses textes demeurent alors à l’état manuscrit, n’ont pas lieu d’étonner. La pratique est courante au xviiie siècle où les exemples sont légion, elle correspond à un fonctionnement de la vie littéraire, fondé, dans la capitale comme dans les provinces, à un type de sociabilité culturelle dont on peut légitimement penser qu’il convient aux auteurs et à leurs publics.

2Ce n’est que quatorze ans après sa mort, en 1797, qu’est imprimée la première œuvre de Fabre en occitan, Lou Siège de Cadaroussa, dont il va être entre autres question ci-après, et à partir de là, le succès éditorial de Fabre sera absolument considérable. Trois textes assurent la renommée de Fabre aux xixe et xxe siècles. La gloire du premier texte, Lou Sermoun de Moussu Sistré, à la croisée du poème comique et du sermon parodique, est à présent passée en raison d’une chute scatologique qui a fini par heurter les sensibilités quelque peu aseptisées des périodes ultérieures. Pour beaucoup de Languedociens, toutefois, la figure de Fabre s’est longtemps confondue avec ce bref poème parfois connu par cœur. Les deux autres textes sont ceux qui font précisément l’objet d’une nouvelle édition, chacune placée sous la responsabilité de Philippe Gardy, chercheur familier de l’œuvre de Fabre depuis de nombreuses années, chez un éditeur, A l’Asard Bautezar ! (Montfaucon, Gard, face à Caderousse) dont on a déjà eu l’occasion de souligner les mérites dans un compte rendu publié à l’occasion de l’édition de noëls de Saboly (xviie siècle) procurée par Henri Moucadel (2014).

3Commençons par l’Histoira de Jean l’an prés, la première des deux œuvres à avoir été composée par Fabre. Est-il encore nécessaire de la présenter ? Pour qui ne la connaîtrait pas, notamment certains spécialistes de l’écrit fictionnel français du xviiie siècle ( !), rappelons que ce bref texte en prose met en scène la rencontre entre un gueux obligé de recourir à tous les moyens, généralement illicites, pour survivre et un distingué baron, le premier s’exprimant en occitan pour narrer l’histoire de ses parents et la sienne propre, le second en français pour l’inviter à parler et, à la fin, le condamner au nom des principes moraux qui régissent la société. Un texte étonnant, qui ne possède absolument aucun équivalent en occitan ou en français, qu’on pourrait qualifier de hapax ou d’OVNI, comme on voudra, « un des chefs-d’œuvre de la prose d’oc », disait, plus académiquement, Robert Lafont, un texte qui tient à la fois du conte philosophique, du récit picaresque, de la satire sociale, du conte moral, du roman de formation avant la lettre, avec peut-être une dose d’auto-fiction et une autre d’allégorie, un texte abyssal comme l’affirme Philippe Gardy, qu’aucune lecture univoque ne peut épuiser et qui, comme tout chef-d’œuvre, est destiné encore longtemps — espérons-le — à susciter les analyses et les interprétations.

4Parmi celles-ci, après les travaux fondateurs sur Fabre de Marcel Barral (J.-B. Favre, sa vie, son œuvre, 1971) et le travail de l’historien du Languedoc Emmanuel Le Roy Ladurie (L’argent, l’amour et la mort en Pays d’Oc, 1980) qui a démontré comment Fabre avait composé son texte en s’inspirant de la littérature orale et notamment d’un conte précis, La Mort-Parrain, il convient de détacher la thèse de Danielle Bertrand-Fabre (Être curé en Languedoc au xviiie siècle. L’abbé Jean-Baptiste Fabre entre ministère et littérature occitane, 1999), historienne qui ne cesse depuis de poursuivre ses travaux sur Fabre et qui se trouve associée aux deux éditions présentées ici. Il n’est évidemment pas possible d’établir la liste de toutes les recherches qui ont été menées depuis quarante ou cinquante ans sur Fabre. De tous les auteurs de la littérature occitane moderne, il est sans doute celui dont on connaît le mieux et la vie et l’œuvre dans sa globalité. On ne peut hélas ! pas en dire autant pour ce qui est de l’édition de ses textes et, en ce sens, celles des deux œuvres publiées chez A l’Asard Bautezar ! doivent être saluées comme de très heureuses initiatives.

5Il existe deux manuscrits autographes de l’Histoira de Jean l’an prés. Le premier figure dans le tome IV des Œuvres de Saint-Castor (Mélanges d’œuvres patoises et françoises, B.M. Montpellier, ms. 251), manuscrit commencé en 1769. Ce texte constitue une première version. À la suite de Barral et de Bertrand-Fabre, on en situe la composition à la fin du séjour de Fabre à Aubais (1755), lors de son bref passage comme desservant de la paroisse de Vic-la-Gardiole, (1755-1756) ou pendant ses premières années dans la cure de Castelanau-le-Lez, disons donc 1755-1756 comme années de composition. Par la suite, entre 1765, date où il entre relation avec Saint-Priest, et 1769, selon la datation proposée par Barral, Fabre copie une partie de ses manuscrits pour les offrir à son protecteur et, à cette occasion, il apporte un nombre relativement important de modifications à l’Histoira de Jean l’an prés, produisant ainsi une seconde version (BM Montpellier, ms. 54/2). Celle-ci, par l’intermédiaire d’une copie, sera celle qui se trouvera régulièrement publiée à partir de la première édition réalisée en 1839 par l’imprimeur montpelliérain Virenque. On peut prendre connaissance de la première version en consultant l’édition qu’en a donnée Philippe Gardy au début du livre de Le Roy Ladurie (1980), la très précieuse analyse des variantes entre les deux versions figurant en fin de volume. Le texte de la seconde version a, lui, été édité par Philippe Gardy et Patrick Sauzet, avec l’aide de Danielle Bertrand-Fabre, en 1988, puis réédité à l’identique en 2003 (Montpellier, CRDP).

6L’édition proposée représente une version améliorée de la publication de 1988. Le texte occitan de la seconde version avait été établi par Philippe Gardy et il a fait l’objet d’une relecture. Il en va de même pour la traduction initialement faite par Philippe Gardy et Patrick Sauzet. Les notes dues à l’origine à ces deux chercheurs ainsi qu’à Danielle Bertrand-Fabre ont été, pour certaines, recomposées, en tenant compte de l’état de la recherche. À cette refonte succède dans le volume un ensemble de textes et documents particulièrement utiles qu’on ne trouvait pas dans l’édition de 1988. On sait que, lors de son séjour à Aubais, Fabre fréquente, de plus ou moins loin, le brillant marquis d’Aubais et on sait que celui-ci a un secrétaire, Pierre Prion, à qui l’on doit la chronique de ses années passées comme scribe (entre autres fonctions) du marquis (la Chronologiette, éditée en dernier lieu par Jean-Marc Roger et Le Roy Ladurie en 2007) et c’est le témoignage — élogieux — de Prion sur Fabre, jeune vicaire de campagne qu’on peut lire. Vient ensuite un précieux dossier d’illustrations, avec les reproductions des pages de titre des éditions anciennes et, surtout, les belles gravures qui ont pu assortir quelques-unes de ces publications. Parmi ces représentations de l’œuvre, on relèvera celles d’Armand Coussens dans la traduction française de Marcel Coulon (1929) et, peut-être plus encore, celles d’Édouard-Antoine Marsal (1878, 1884, avec p. 143, une affreuse Bârba Garoûilla). La liste précise des éditions de l’Histoira de Jean l’an prés (13 au total entre 1839 et 1988) précède un très utile ensemble de repères bio-bibliographiques établi par Danielle Bertrand-Fabre à la lumière de ses propres recherches et des travaux antérieurs.

7Une introduction, due à Philippe Gardy et Claire Torreilles, sert de portail, comme il se doit, au texte de Fabre et à sa traduction. Cette présentation, à la fois succincte et lumineuse, porte moins sur le déroulé événementiel du récit que sur l’histoire singulière de cette œuvre hors-normes et sur sa signification. À ce titre, il vaut la peine de relever un rapprochement qui n’avait encore été fait par quiconque. Ph. Gardy et C. Torreilles font justement remarquer que la rédaction de la première version de l’Histoira dé Jean l’an prés intervient au moment où triomphe sur les planches de l’opéra, à Paris et en province, Daphnis et Alcimadure, pastorale languedocienne du Narbonnais d’origine Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville, représenté en 1754, publié la même année puis en 1755, le texte ayant même fait l’objet d’une transdialectalisation à destination du public montpelliérain dès 1755. Tel qu’il est, Jean l’an prés apparaît, c’est vrai, comme le contraire absolu d’un berger de pastorale, il est aussi fangeux que les moutons des bergers d’opéra sont, imagine-t-on, poudrés. Les deux pieds campés dans la dure réalité d’une existence qui paraît largement sans perspectives, voilà le vrai paysan languedocien, semble vouloir dire Fabre.

8Au bout du compte, cette nouvelle édition de l’Histoira de Jean l’an prés qui reprend en l’amendant et en la complétant une édition antérieure qui était déjà de très bonne facture doit être considérée comme l’édition de référence pour ce texte majeur de la littérature occitane moderne, de la littérature occitane tout court, de la littérature, également tout court.

9La forme, le contenu et l’histoire éditoriale du texte de Fabre Lou Siégé dé Cadarôussa que Fabre, selon Barral, compose entre mai et septembre 1774, sont tout autres. Il s’agit cette fois d’un long poème (1830 vers) divisé en trois chants. Son sujet provient d’un fait réellement advenu, non pas en Languedoc ou dans le royaume de France, mais dans les deux États pontificaux d’Avignon et du Comtat Venaissin. L’action se situe à la suite du grand hiver de 1709, terrible épisode de froid glaciaire qui s’abattit sur l’Europe, engendrant une famine à Avignon comme ailleurs. Lorsque le vice-légat, Sinibaldo Doria (1664-1733), représentant de l’autorité papale dans ces deux États, apprend que la petite bourgade de Caderousse, dans le Comtat, détient du blé, il envoie une délégation réclamer à ses habitants qu’ils lui livrent leur blé. La population refuse et le vice-légat, une fois informé, décide de former une petite armée (un millier d’hommes tout de même), pour faire entendre raison aux Caderoussiens. Bien que ceux-ci, face à l’armée avignonnaise, acceptent de se rendre, on tire le canon et une brèche est ouverte dans la muraille. L’ordre est rétabli, les séditieux punis, parfois sévèrement (galères, écartèlement, pendaisons). Tels sont les faits historiques. À partir d’eux, Fabre compose un poème à l’allure épique où il prend quelques libertés avec la réalité. Le chant I décrit les méfaits de la famine dans la ville d’Avignon, relate comment la nouvelle de la fortune de Caderousse est apprise, la réaction du vice-légat, la formation d’une petite armée de 20 soldats. Lorsqu’elle arrive, elle est accueillie par un maréchal-ferrant, Lafeuillade, qui informe les Caderoussiens des exigences avignonnaises. Comme il ne sait pas lire l’ordre écrit du vice-légat, il interprète à sa façon les paroles du sergent avignonnais et les habitants se livrent à une surenchère sur le prix qu’ils pourraient tirer de leur blé en le vendant à Avignon. Au final, ils décident de rosser la délégation. Lorsque celle-ci se présente devant le vice-légat (chant II), il devient furieux et consulte les ordres religieux sur la conduite à adopter. Ceux-ci préconisent une « croisade » contre les insoumis de Caderousse. Une armée est levée, composée de 3 000 hommes du peuple représentant différents métiers, à laquelle ne participe pas la garde papale et conduite par le général Pantalon. Après un détour par Carpentras, qui refuse de l’héberger et le pillage du faubourg de la capitale du Comtat, l’armée poursuit sa marche. Elle parvient devant les murailles de Caderousse (chant III). Après avoir entendu divers avis assez fantaisistes et refusé l’offre de vente des habitants, Pantalon décide de passer à l’attaque. Un premier assaut se fait autour d’une brèche, à coup de poix bouillante et d’ase fétide, un liquide à la puanteur épouvantable, de l’autre. Un second affrontement a lieu mais dans la mêlée des combats singuliers disparaît Lafeuillade, retenu par la colique. Profitant de la déroute des Caderoussiens privés de chef, Pantalon les encercle et tout semble perdu pour eux. C’est alors que sort Françon, la fille de Lafeuillade, elle propose à Pantalon de venir boire avec elle, l’enivre et profite de son ivresse pour l’épouser. Le lendemain, Pantalon est étonné mais ravi. Il relâche les prisonniers, les Avignonnais font un banquet puis quittent Caderousse avec le blé, le général emportant avec lui la fille du maréchal.

10On l’aura compris, le propos de l’auteur vise à produire un effet comique. Le texte est présenté comme épique — Poëma héroîqua précise le sous-titre — mais il verse plutôt dans l’héroï-comique (dans la lignée du Lutrin de Boileau), voire dans le burlesque. Servi par un style plein de verve, d’une incroyable richesse lexicale et d’une expressivité comique particulièrement efficace, le récit est mené au présent sur un rythme endiablé. Certains passages relèvent du morceau de bravoure, comme la description des effets de la famine, la constitution de l’armée, les affrontements physiques. Fabre est aussi un satiriste remarquable dont la plume acerbe écorne le personnel avignonnais, les faux bigots, et plus encore, s’il est possible, le clergé régulier contre lequel il garde une dent féroce. Alors que certaines œuvres comiques, le temps ayant passé et les modes changé, sont lues de nos jours d’un œil froid, on peut encore maintenant, 250 ans après sa rédaction, sourire et même rire en lisant Lou Siégé dé Cadarôussa. Ce n’est pas un des moindres mérites de l’œuvre.

11La première édition date, on l’a dit, de 1797, réalisée à Montpellier par Auguste Ricard. À partir de là, dans une proportion encore supérieure à celle observable pour l’Histoira dé Jean l’an prés, on peut parler d’un succès éditorial et on peut même dire que Lou Siégé dé Cadarôussa est le best-seller de Fabre aux xixe et xxe siècles. Dans une contribution déjà ancienne (1987), le bibliographe François Pic dénombrait 28 éditions du texte, auxquelles il conviendrait d’ajouter, comme le fait remarquer Ph. Gardy, les publications éparses en revues (principalement montpelliéraines). Ce succès éditorial excède, du reste, le terroir montpelliérain. Dès les années 1830, on voit des imprimeurs avignonnais se saisir du texte et le proposer à la vente. Ce sera le même geste qu’accomplira l’un des pères fondateurs du Félibrige, le libraire avignonnais Joseph Roumanille, avec une édition publiée en 1866 qui en annonçait une autre, malheureusement jamais parue, illustrée par Gustave Doré. Cet intérêt porté en terre provençale au texte languedocien de Fabre se mesure également à un témoignage contemporain de Fabre, un ecclésiastique caderoussien qui lui écrit, en 1779, pour lui demander une copie du Siégé dé Cadarôussa (cité p. 162-163). Autant d’indices convergents qui montrent à quel point, contrairement à ce qu’on serait tenté de croire ou à ce que croient certains, le Rhône est loin de constituer une frontière étanche. Bien qu’écrit en languedocien (oriental, il est vrai), Fabre est donné à lire en version originale aux lecteurs provençaux. Les cas sont peu nombreux, ils concernent, pour l’époque moderne et à ce qu’on en sait à présent, les grands auteurs (Despuech, Godolin et donc Fabre, lus en Provence, Bellaud connu en Bas Languedoc), des cantiques, des noëls et des chansons. Le témoignage de l’ecclésiastique comtadin est en ce sens particulièrement précieux.

12Toutes les éditions parues, on s’en doute, ne présentent pas le même degré de fidélité au texte originel de Fabre. Celui-ci nous est connu par un manuscrit autographe, conservé dans la même série de manuscrits que la seconde version de l’Histoira dé Jean l’an prés, ceux offerts à Saint-Priest (B.M. Montpellier, ms. 54/1). Un autre manuscrit autographe a existé, présent dans le premier volume de la série des Œuvres de Saint-Castor (ms. 251) mais ce volume, comme le suivant, est perdu. On en possède toutefois une copie (ms. 534) dont on ne sait toutefois ni quand ni par qui elle a été établie. D’autres manuscrits, non autographes, sont conservés. Le ms. 220 de la B.M. Montpellier n’est pas de la main de Fabre mais il semble d’une écriture du xviiie siècle. Réalisé par un copiste qui ne nous est pas connu, il présente un nombre important de variantes graphiques (ce n’est pas la graphie de Fabre telle qu’on la connaît des autographes) et substantielles. Plus étonnant encore, on possède un jeu d’épreuves (ms. 528) qui porte des corrections effectuées — on ne sait par qui — sur l’édition princeps de 1797. Dans la grande édition des œuvres de Fabre réalisée sous l’égide d’Alphonse Roque-Ferrier (4 volumes publiés entre 1878 et 1901), c’est le texte du manuscrit autographe (54/1) qui a été transcrit. Lorsqu’en 1982, dans le cadre d’un travail universitaire dirigé par Suzanne Thiolier-Méjean et publié aux Presses de la Sorbonne, Édouard Cuq a procuré une édition critique du Siégé dé Cadarôussa, il s’est contenté, pour le texte occitan, de fournir une reproduction photographique de l’édition de Roque-Ferrier. Or, dans sa transcription, le savant montpelliérain avait procédé à une radicale simplification du système graphique de Fabre, certes complexe, et à d’autres modifications, notamment linguistiques. Il convenait donc de revenir au seul manuscrit autographe connu et d’en respecter scrupuleusement la lettre, ce qui a été fait par Philippe Gardy dans l’édition de 2023.

13Ainsi fidèlement établi, le texte de Fabre est assorti de la traduction, à la fois versifiée et juste, d’E. Cuq. Les notes de celui-ci ont été conservées pour l’essentiel mais, à l’occasion, modifiées et complétées. L’ensemble est introduit par une présentation détaillée de Philippe Gardy où le destin éditorial de cette œuvre au succès longtemps durable est retracé avec précision, avec notamment une attention particulière pour les traductions qui ont précédé celle d’E. Cuq (Gaffinel 1858, Cappeau 1876, Roumieux 1890). Enfin, last but not least, un dossier clôt le volume, d’une richesse iconographique et textuelle si importante qu’on n’en donnera pas ici le détail et on se contentera d’en égrener la composition : une biographie illustrée de Fabre, établie à partir des travaux de D. Bertrand-Fabre, un dossier sur le siège de Caderousse, avec notamment la relation en forme de pamphlet de l’abbé de Jarente-Cabannes, la référence à d’autres textes historiques (auxquels j’ajouterais ceux que j’ai signalés dans mon chapitre sur la poésie dans La langue partagée, 2015, p. 106, n. 116) et l’ordonnance du vice-légat graciant les Caderoussiens (mars 1710). Un troisième et dernier dossier, dû à l’obligeance d’un éclairé collectionneur caderoussien, présente les pages de titre des éditions anciennes, et, comme dans l’édition de l’Histoira dé Jean l’an prés, des illustrations qui donnent une vie à l’œuvre (où l’on retrouve les belles gravures d’Édouard Marsal et un splendide bois gravé de Marcel Gueidan pour une édition, partielle, de 1928). La liste des éditions et une bibliographie incluant les travaux historiques parachève ce bel opus.

14Une édition qui complète parfaitement celle de l’Histoira dé Jean l’an prés et représente comme elle un progrès évident pour la rigueur avec laquelle elle est établie, l’accès à l’œuvre et la connaissance qu’elle en procure.

15Ces deux réalisations ô combien méritoires laissent cependant dans le même temps entrevoir combien le chantier des études et des éditions fabriennes est loin d’être clos. L’histoire éditoriale des œuvres occitanes de Fabre demande à être complétée. Si on prend celle du Siégé dé Cadarôussa, par exemple, on aimerait savoir sur la base de quel(s) manuscrit(s) a été réalisée la longue chaîne des éditions successives. D’autant que, selon Ph. Gardy, l’édition de 1797 suit un manuscrit qui n’est pas l’autographe. Et justement, ces manuscrits, auto- ou allographes, attendent qu’on établisse précisément leurs rapports. Depuis l’étude inaugurale de M. Barral, qui malgré ses mérites, ne mentionnait pas toujours très clairement leurs références et en dépit de l’important effort de numérisation de la Bibliothèque municipale de Montpellier qui a, en plus, fait l’acquisition de certains manuscrits, il règne sur cette question ce qu’on ne peut pas appeler autrement qu’un indescriptible fouillis. Enfin, si, comme le rappelle justement à quelques reprises Ph. Gardy, l’édition complète des œuvres de Fabre n’a jamais véritablement été menée dans sa globalité, il paraît inimaginable que pour certains autres textes majeurs de cet auteur si important on reste tributaire des seuls manuscrits ou de l’édition insatisfaisante de Roque-Ferrier. Plus que vers les grands poèmes burlesques dont on comprend que leur ampleur puisse effrayer les chercheurs, l’effort devrait, si l’on me permet cette suggestion, être dirigé vers les deux pièces de théâtre de Fabre, L’Opera d’Aubais et Lou Tresor de Sustancioun, sur lesquelles l’attention a été attirée par Jean-Claude Forêt (Lengas 59, 2006), Patrick Sauzet (Mélanges Gardy, 2014) et Ph. Gardy (La langue partagée, 2015, 180-181).

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Jean-François Courouau, « Fabre Jean-Baptiste, L’Histoira dé Jean l’an prés tirâda das archîvas dé Soulorgues / Histoire de Jean-l’ont pris et Lou Siégé dé Cadarôussa / Le Siège de Caderousse »Revue des langues romanes [En ligne], Tome CXXVII n°2 | 2023, mis en ligne le 01 novembre 2023, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rlr/5679 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rlr.5679

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Jean-François Courouau

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