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Joan Larzac (Roqueta), poèta, biblista e escrivan. Una vida d’engatjament

Jean Larzac, historien occitaniste ou occitaniste lecteur d’historiens ?

Philippe Martel

Texte intégral

1Jean Larzac n’est pas seulement le poète de Sola Deitas et d’autres recueils de poèmes auxquels une traduction toute récente permet l’accès en dehors des cercles occitanistes. Ce n’est pas seulement non plus le prêtre traducteur érudit des Écritures. Ou l’auteur de cette Littérature d’oc, parue en 1963 dans la grande collection de vulgarisation « Que sais-je ? » qui fut un des premiers livres sur la culture d’oc que nous ayons pu lire, adolescent, quelques années plus tard. Il y a aussi un Larzac passionné d’histoire, qui a produit, en français comme en occitan, un certain nombre d’analyses sur l’histoire de ce pays de nulle part qu’on appelle Occitanie — précisons, l’Occitanie qui va de l’Atlantique à la plaine du Pô, bien au-delà des limites administratives d’un Languedoc récemment rebaptisé. L’essentiel de la production historique dont il sera question ici a paru en une douzaine d’années après 1968, et porte la marque de cette période. Il nous a semblé intéressant de relire cette production, pour tenter de voir ce qu’elle dit aussi bien de l’histoire occitane (ce que nous en pouvons savoir) que du discours occitaniste de ces années, à travers ses évolutions au fur et à mesure que les militants gagnaient en lucidité ce qu’ils perdaient en illusions lyriques. C’est de ces évolutions qu’il sera ici question, plus que d’une sorte de corrigé de copie où nous prétendrions dire le dernier mot sur ce dont parlent les textes du Larzac de cette époque qui fut aussi la nôtre, un Larzac alors impliqué à un haut niveau dans la mouvance militante occitaniste, ce qui en fait un témoin privilégié.

Es pas vertat qu’avèm pas cap d’istòria

2C’est ce que chantait juste après Mai 68 l’un des premiers représentants de la nouvelle chanson occitane, Claude Marti, sur des paroles d’Yves Rouquette, le frère de Jean Larzac. Le même Marti demandait aussi, dans une chanson de la même époque « perqué m’an pas dit a l’escòla l’istòria de mon pais ? ». On ne saurait mieux définir la fonction du recours à l’histoire dans le discours occitaniste : dévoiler/dénoncer un passé jusque-là dissimulé voire nié par l’idéologie dominante.

  • 1 « Au pople nostre », Lis Oulivado, Paris, Lemerre, 1912, p. 62. Larzac met cette citation en exergu (...)
  • 2 Dans deux articles repris en ouverture des Études de langue et d’histoire occitanes, Limoges, Lambe (...)

3Si pour l’essentiel la légitimation de la revendication occitane s’est longtemps appuyée, et s’appuie encore largement sur des arguments d’ordre linguistique — l’existence d’une langue d’oc sur un vaste territoire —ou littéraire —patrimoine qui commence par les troubadours et n’a cessé de s’enrichir au fil des siècles jusqu’à nos jours— l’histoire a toujours eu sa place depuis le xixe siècle. Certes, elle a toujours pesé moins dans l’argumentaire que la langue et la littérature : le fait qu’il n’ait existé à aucune époque un territoire politiquement identifiable comme occitan et correspondant à la totalité de l’espace de la langue constituait une difficulté majeure pour quiconque entreprenait d’en écrire l’histoire. C’est possible pour des provinces, la Provence, ou le Languedoc, et cela se fait d’ailleurs depuis des siècles. Il est nettement moins aisé de produire un récit dans lequel puissent se reconnaître aussi bien les habitants des vallées occitanophones du Piémont ou du Val d’Aran que ceux, en France, des plaines méditerranéennes ou du bassin aquitain, sans parler des confins occitans du nord du Massif Central. Du coup, l’axe choisi par ceux qui se sont emparés du sujet a été celui de l’affirmation polémique de l’existence d’une histoire cachée par des forces hostiles, incarnées par les historiens au service du pouvoir central parisien. « Ton histoire on te l’a contée à rebours », écrivait déjà Mistral dans un de ses derniers poèmes1 : il convenait donc de l’arracher à ses falsificateurs et de la révéler à son peuple. C’est ce qu’on lit déjà sous la plume d’un Mary-Lafon dès les années 1840, ou sous celle d’un Napoléon Peyrat, d’un Xavier de Ricard aux débuts de la Troisième République, ou d’un Pierre Dévoluy à la fin du xixe siècle. Sans entrer dans le détail, contentons-nous de rappeler que pour ces auteurs, il y a une constante dans l’histoire des terres d’oc, celle d’une aspiration à la liberté sans cesse combattue par une France du Nord porteuse de valeurs antagoniques. J’ai essayé de montrer ailleurs2 qu’on avait ici affaire à une « contre-histoire » (pour reprendre une expression de Larzac lui-même) qui fonctionne en fait en miroir face au discours national français, en ayant recours somme toute aux mêmes recettes : identification d’un Peuple caractérisé par un tempérament national positivement décrit, identification d’un ennemi héréditaire (l’histoire nationale française en consomme plusieurs, successivement ou en association, l’histoire occitane se contente d’un seul, mais particulièrement efficace), célébration des moments glorieux de l’histoire du peuple et déploration de ses moments douloureux. Bref, l’urgence n’est pas d’élaborer un savoir scientifiquement établi sur l’histoire des régions d’oc, mais de fournir aux convaincus les éléments de langage propres à leur permettre de se sentir partie prenante d’une histoire à laquelle ils pourront rêver de donner une fin plus heureuse que celle prévue par le discours officiel produit par le Centre. Ce récit national occitan, pour ne pas dire ce roman national, utilise une matière qui pour l’essentiel se limite à une chaîne d’évènements tragiques, toujours les mêmes à peu de chose près d’un ouvrage à l’autre : la défaite des Wisigoths face aux Francs au début du vie siècle, la Croisade des Albigeois, point nodal de l’ensemble du récit, les guerres de religions lues comme affrontement entre un sud protestant et un nord fanatiquement catholique, les révoltes populaires des temps modernes, l’affrontement des Girondins et des Jacobins en 1793, chaque ouvrage ajoutant une strate au récit au fil des décennies. Il s’agit donc d’une histoire évènementielle, très traditionnelle si on la replace dans le contexte de l’évolution des méthodes de l’écriture de l’histoire depuis deux siècles, peu intéressée par des phénomènes de longue durée, anthropologiques, ou culturels au sens large. Et il s’agit aussi, on s’en doute, d’une histoire produite par des hommes qui ne sont pas des historiens professionnels, lesquels d’ailleurs les ignorent largement.

4Les années 1960-1970 ont constitué un moment où cette façon de raconter l’histoire des pays d’oc a connu un succès particulier.

5C’est qu’on assiste alors à un essor de la revendication occitane tel qu’elle n’en avait plus vécu depuis le temps de Mistral. Et cette revendication est particulièrement virulente. Il ne s’agit plus de parler littérature, ou pédagogie, dans l’espoir de voir la singularité d’oc acceptée et reconnue par Paris. Il s’agit de mettre Paris en accusation pour son centralisme, son rejet de la différence occitane, son incapacité, aussi, à assurer un développement économique harmonieux pour un territoire national dans lequel les régions méridionales font figure de périphérie sous-développée. Dans le champ politique, cela donne la naissance de partis militant pour l’autonomie dans un cadre socialiste — le parti révolutionnaire Lutte Occitane prenant le relais d’un antérieur comité Occitan d’Études et d’Action qui faisait plutôt figure de club de réflexion comme il en existe alors au sein de la nouvelle gauche à l’échelle nationale. Ou le Parti Nationaliste Occitan, né en 1959, militant carrément, lui (et pour la première fois dans l’histoire de la revendication occitane) pour la création d’un État occitan libéré de la France. Dans le champ culturel, cela donne des formes d’expression nouvelles — cette chanson militante que l’on a évoquée plus haut, et la mobilisation d’un argumentaire valorisant la différence « méridionale », dans lequel les références historiques sont appelées à jouer un grand rôle. Il ne faut donc pas s’étonner de voir produire des textes proposant une lecture occitane de l’histoire des provinces du Midi. C’est une commande du COEA qui est à l’origine de l’Histoire de l’Occitanie d’Henri Espieux, parue en version occitane dès 1968, puis en version française en 1970 (Agen, Cap e Cap). Au même moment, Robert Lafont, le représentant alors le plus en vue de la mouvance occitaniste, publie, à Paris, des ouvrages généraux sur la question régionale en France dans lesquels le recours à l’histoire joue un rôle central. Et le même Lafont, dans la Nouvelle histoire de la littérature occitane qu’il publie en 1970 (Paris, PUF) avec Christian Anatole, prend soin d’ouvrir chaque chapitre de cette histoire, depuis les origines médiévales, par quelques pages situant la période considérée dans son contexte social et politique. Viendront ensuite, en 1975, un Historique de l’Occitanie dû à Alain Nouvel et André Dupuy (Rodez, Subervie), une Histoire de l’Occitanie dirigée par André Armengaud et Robert Lafont en 1979 (à Paris, Hachette, et avec des historiens professionnels cette fois), une Istòria dels paises de lenga occitana d’Yves Rouquette en 1980 (Béziers, CIDO/Ligue de l’enseignement), et Sept cents ans de révoltes occitanes (1982, Paris, Plon) de Gérard de Sède, essayiste jusque-là étranger à la mouvance occitaniste, malgré des travaux, d’ailleurs pittoresques, sur les Cathares. Et parmi tous ces auteurs, les productions de Jean Larzac, celles que nous rencontrerons ici chemin faisant. Il peut s’agir d’articles ou de chapitres d’ouvrages, il peut aussi s’agir de vrais livres, en l’occurrence les deux volumes de Descolonisar l’istòria occitana, le premier paru en 1977, le second en 1980, tous deux édités par l’Institut d’Études occitanes, la grande institution culturelle de l’occitanisme de l’époque.

  • 3 Sur ce contexte, voir Ph. Martel, Yan Lespoux, « Des années 1960 aux années 1980 : l’occitanisme en (...)

6Ce qui rend tout particulièrement intéressantes ces diverses contributions, c’est qu’elles occupent un espace de temps, entre 1969, en gros, et 1980, qui voit successivement l’essor du mouvement occitan puis son reflux au rythme de l’épuisement de la dynamique née de Mai 19683. Et la façon dont Larzac raconte l’histoire occitane telle qu’il la voit connaît des inflexions qui renvoient à cette évolution générale du mouvement auquel il participe, en même temps qu’elle témoigne d’un approfondissement des connaissances qu’il peut mettre au service de son récit, sans que cela remette d’ailleurs fondamentalement en cause un certain nombre des idées présentes dès le départ sous sa plume. C’est ce qu’il nous faut essayer d’analyser à présent.

Le temps de l’imprécation

7Nous regroupons ici les premières interventions de Larzac dans le champ de l’histoire. En l’espèce :

  • Sous la France, rédigé durant l’hiver 67-68, mais paru en 1969 dans la collection 4 Vertats, où Larzac se faisait l’éditeur des poèmes engagés dus à des auteurs jeunes ou moins jeunes. Le texte, occitan, illustre un titre en français qui renvoie ironiquement à un des grands ouvrages de Lafont, Sur la France, paru chez Gallimard en 1967. Republié en 1980 dans le T. 1 de Descolonisar l’istòria occitana, p. 46-64.

  • « 1271, lo destacament del “Lengadòc” de la Lenga d’òc », dans le no 6, novembre 1971, « 1271-1971, 7 siècles de colonisation » de la revue militante Occitania Nòva, p. 2-5.

  • « Décoloniser l’histoire occitane », Les Temps Modernes, no 304, novembre 1971, p. 676-696, republié dans Descolonisar l’istòria occitana, t. 1, p. 11-44 (la version des Temps Modernes y étant présentée comme la traduction française d’un original donc initialement occitan).

  • « Histoire de la colonisation », Petit livre de l’Occitanie, 4 Vertats, 1971, p. 9-34. Outre ses contributions propres, dont celle-ci, Larzac coordonne l’ouvrage sous l’égide d’un COEA qui va d’ailleurs bientôt disparaître au profit de Lutte Occitane, dont Larzac semble n’avoir jamais fait partie.

8On peut ajouter un texte polémique, non daté, mais renvoyant à des cibles, historiens auteurs d’articles parus dans la presse française en 1974-75, « La messòrga dels istorians » (Descolonisar… p. 65-76). Et aussi un article anonyme, mais dont Larzac revendique la paternité (Ibidem., p. 86), « L’Occitanie : un pays colonisé », in L’Occitanisme qu’es aquò ?, 1972, brochure de vulgarisation alors largement diffusée. Nous n’avons pas cherché à dépouiller l’ensemble des petites revues et bulletins occitanistes de l’époque, où figurent sans doute d’autres contributions, qui globalement risquent fort de reproduire le contenu de celles qui précèdent.

9Que trouve-t-on dans ces relativement brèves études ?

  • Assez peu de références bibliographiques, sinon aux œuvres de Robert Lafont, on verra plus loin sur quel mode, et à d’autres productions occitanistes. Pour le reste, on est frappé de voir convoqués dans l’article des Temps Modernes, le plus construit, aussi bien Augustin Thierry que Friedrich Engels (dans ce dernier cas sur la base d’un malentendu, d’ailleurs), Michelet ou Chateaubriand, la Simone Weil des Cahiers du Sud en 1942 constituant la référence la plus récente.

  • Ce dont Larzac parle, c’est de l’ensemble du parcours historique de l’espace occitan depuis le Moyen Âge, en fournissant une abondance de noms et de dates, clairement et pédagogiquement détachées du texte aussi bien dans « l’Occitanie : un pays colonisé » que dans Sous la France : on trouve là la liste des différentes annexions opérées par la France aux dépens de l’Occitanie, comme autant d’étapes de son démembrement et de sa sujétion.

  • Ces étapes sont en gros celles que les ancêtres du xixe siècle avaient déjà identifiées : dans le Petit Livre de l’Occitanie, la « préhistoire des croisades anti-occitanes » évoque « la répression des Wisigoths ariens et des Musulmans » jusqu’aux temps carolingiens. La pièce maîtresse est bien évidemment la Croisade albigeoise, présente dans tous les textes, comme prélude à l’annexion de toutes les autres parties de l’espace occitan. Et, là encore dans le sillage de tous ses prédécesseurs, Larzac peint la société occitane d’avant la Croisade sous les couleurs les plus riantes (tolérance, amour courtois, ébauche d’une évolution vers la démocratie — bourgeoise, certes — contre le féodalisme, etc.) Les guerres de Religion, du xvie au temps des Camisards, début xviiie, sont présentées, toujours dans le Petit Livre, comme la « IVe Croisade anti-occitane ». Les révoltes paysannes sous Louis XIII et Mazarin ne sont pas oubliées, pas plus que la révolte fédéraliste de 1793, « à l’appel du limousin Vergniaud », sur « 24 départements du Midi », victime d’une « croisade anti-girondine menée par des nordiques ». Suivra la résistance au xixe siècle d’un Midi Rouge, incarné entre autres par les mouvements communalistes de 1871 en pays d’oc sur lesquels la célébration du centenaire de la Commune vient justement d’attirer l’attention. Et la révolte des vignerons de 1907 semble constituer la jonction entre une mémoire des « cinquante révoltes paysannes » de la chanson de Marti que nous citions plus haut et le souvenir, effectivement convoqué par les leaders du mouvement à l’époque, de la croisade albigeoise et des « barons du nord ».

  • Le vocabulaire utilisé est d’une rare violence : on a entrevu la récurrence du concept de croisade comme tissant à travers les siècles le retour régulier des atrocités venues du nord. L’inquisition consécutive à la croisade albigeoise est une « gestapo », et les annexions successives des provinces occitanes sont autant d’« Anschluss » dans le Petit Livre. Dans l’article des Temps Modernes, le massacre de Béziers en 1209 est « notre Guernica », suivi par la défaite de Muret, 1213, « notre Waterloo », puis de la chute de Montségur, « notre Oradour » (p. 685). L’école qui se met en place au xixe siècle, et qui diffuse aussi bien le français en pourchassant les « patois » qu’une histoire « falsifiée » est celle du « mépris et de l’ignorance » (Petit livre). Le tout sous le signe de deux processus séculaires : « l’aliénation » qui aboutit à rendre les Occitans étrangers à leur propre identité et à ne plus se considérer que comme des Français au demeurant imparfaits. Et la « colonisation », qui vide l’espace occitan de ses richesses aussi bien matérielles qu’humaines, qu’il s’agisse des travailleurs contraints d’aller chercher au nord des emplois qu’ils ne trouvent pas chez eux, ou, peut-être pire, des intellectuels, écrivains, artistes montés à Paris pour faire une carrière impossible « en bas » : Larzac en dresse la liste dans le Petit Livre comme dans son article des Temps modernes.

  • La violence est encore plus nette quand il s’agit de dénoncer les « mensonges » de l’histoire officielle, et ceux qui continuent à les colporter : « La messòrga dels istorians » est en fait l’éreintement d’Emmanuel Le Roy Ladurie (rebaptisé Lo Rei de la Duriá), l’auteur des Paysans du Languedoc (sur les xvie, xviie et xviiie siècles), qui a commis un article dans le Nouvel Observateur critiquant la vision de l’histoire occitane portée par les occitanistes, de Régine Pernoud, médiéviste auteure patriotique d’un « Que sais-je ? » sur La formation de la France (1966), et Henri-Irénée Marrou qui attaque Lafont dans un article de la revue Esprit. Cette revue se signale à l’époque par son opposition nette et récurrente aux thèses « régionalistes », au nom d’une certaine idée de la France ; on apprend au passage dans l’article des Temps Modernes que Jean-Marie Domenach, directeur d’Esprit, avait refusé en 1964 de publier au Seuil les essais de Lafont. Les arguments de Larzac tombent assez juste — il faut dire que Marrou, grand spécialiste de saint Augustin devant l’Éternel, qui s’intéresse pourtant aux Troubadours (mais sous pseudonyme) et a eu un passé félibréen avant-guerre fait preuve d’autant de mauvaise foi que d’ignorance du sujet, et que son mépris pour l’histoire « locale » tombe mal, au moment où l’école des Annales privilégie justement la dimension régionale comme le cadre le plus propice à découvertes… Il faut tenir compte, par ailleurs, du fait que si Régine Pernoud était clairement de droite, le Nouvel Observateur (gauche modérée) comme Esprit (catholiques de centre-gauche) constituaient politiquement des cibles rêvées pour quiconque se revendiquait de l’extrême-gauche comme le Larzac de l’époque.

  • Ce vocabulaire de combat, comme la tonalité générale du discours ne sont pas explicables en dehors du contexte du temps. Les concepts de colonialisme et d’aliénation sont présents dans les ouvrages de Lafont qui précèdent ceux de Larzac, comme l’analyse du processus économique qui mène les régions occitanes à une situation de « sous-développement ». On n’oublie pas que l’on se trouve alors une dizaine d’années après la fin de la guerre d’Algérie, qui a montré comment un mouvement national pouvait se débarrasser d’une puissance occupante. Et la valorisation du contenu progressiste des luttes occitanes des derniers siècles, avec le Midi Rouge, doit être rapportée à deux faits tout simples : les bastions électoraux de la gauche française sont alors largement dans le Midi, Massif Central excepté. Et c’est avec des partis de la gauche française, d’abord la Convention des Institutions Républicaines de François Mitterrand, puis le PSU de Michel Rocard que se sont établis les contacts du COEA au cours des années 60. Et après 1968, la possibilité d’un développement des forces révolutionnaires face à un État bourgeois affaibli justifie le maximalisme des formules employées : l’Occitanie sera révolutionnaire ou ne sera pas.

10Cela dit, on ne peut pas faire des textes du Larzac de l’époque la simple reprise mécanique des slogans de son temps, même si la volonté vulgarisatrice contraint à des raccourcis.

  • Il se démarque de la tradition historiographique occitaniste passée autant que de certains de ses contemporains (Espieux, Nouvel et Dupuis) en évacuant certaines des certitudes naïvement idéalistes courantes avant lui. Il ne renonce certes pas au mythe d’une Occitanie médiévale porteuse de valeurs déjà modernes, mais, contradictoirement, il identifie clairement la littérature courtoise comme littérature de classe, au service de l’aristocratie et d’elle seule. Et il se démarque tout autant, explicitement, de l’argumentaire de ses aînés occitanistes depuis 1945, qui entendaient prouver à l’intelligentsia parisienne dont ils cherchaient la reconnaissance la « richesse » de la culture occitane. Pour le Larzac des Temps Modernes, revue qui n’est certes pas de centre gauche, il n’y a là que soumission à l’ordre bourgeois : « n’aurions-nous aucun droit à l’existence si nous étions une culture pauvre, sous-développée, uniquement orale, comme on le dit de celle des nègres ? » (p. 692). Et de privilégier une approche de la culture comme anti-culture : « promouvoir cette anticulture, c’est donner la parole à ce qui ne l’a jamais eue, aux masses populaires occitanes […] parler occitan est devenu un acte révolutionnaire » (p. 695). On a là des formulations qui ne sont pas de centre gauche non plus !

11Mais contradictoirement, ce qu’on lit dans les textes de Larzac, de façon explicite dans Sous la France, rien que dans le titre, de façon plus feutrée dans l’article des Temps Modernes, c’est un autre démarquage, par rapport cette fois-ci à Lafont, reconnu certes comme maître, mais comme maître à dépasser, sinon à corriger, même s’il n’est pas l’objet des insultes destinées à tel de ses disciples. Les articles historiques de Larzac s’inscrivent alors dans le cadre d’un débat plus large, qui oppose deux camps à l’intérieur du COEA et de sa revue officieuse Viure : les deux frères Rouquette adoptant par rapport à Lafont des positions bien plus radicales, en particulier sur deux points que l’on retrouve tout au long de ces articles : la question de la Nation, et la question de la colonisation.

12Ce que Larzac reproche à son maître pour peu de temps encore, c’est en fait son modérantisme. Toute la théorie de la nation proposée par Lafont, en particulier dans Sur la France, repose sur l’analyse historique du basculement révolutionnaire. Avant ce basculement, le royaume de France constitue l’addition par la force autour du trône de peuples divers qui sont autant de nations « primaires » définies ethniquement par leur langue et leur culture (Occitanie, Bretagne…). La Révolution, à travers la Fédération, fait naître une nation « secondaire », résultant de l’adhésion des nations primaires à un contrat civique qui fonde vraiment la France comme communauté de citoyens : on n’est pas si loin ici de la théorie de Renan, dont Larzac cite d’ailleurs un passage concernant la nécessité de l’oubli des conflits, régionaux (la croisade) ou religieux (la Saint-Barthélémy), qui traversent l’histoire de France. Sauf que pour Lafont la déviation ultérieure de l’héritage révolutionnaire voit l’État français renier ce contrat à la fois par le centralisme et par la non-reconnaissance des cultures des nations primaires.

13Larzac rejette cette façon de voir les choses, qui lui semble valoir aveu de l’adhésion de Lafont au mythe de la France généreuse porteuse d’idéaux universels : « ara se cal desalienar, Lafont », lui crie-t-il. Pour lui, 1789 ne constitue pas une rupture, mais simplement une étape de l’histoire de la France du Nord comme force d’oppression pour les nations qu’elle a soumises. Du coup, il s’étonne de voir Lafont condamner les Parlements qui, en Bretagne, en Languedoc ou en Provence et en Navarre défendent les privilèges des « nations » qu’ils sont censés représenter : il nous semble ici, soit dit en passant, qu’il confond les Parlements, instances judiciaires composées de magistrats liés au pouvoir central, même s’il leur arrive effectivement de brandir l’argument des « libertés » de leur province, et les États, instances en théorie représentatives, elles, des trois ordres de la province.

14Deuxième point de divergence, la question de la définition du rapport colonial entre France du Nord et régions périphériques sous-développées. Le thème du colonialisme a été suggéré aux occitanistes (et aux militants bretons ou corses de gauche au même moment), par un article du journaliste Serge Mallet (devenu un compagnon de route jusqu’à sa disparition prématurée), et par un rapport (sous pseudonyme) de Michel Rocard intitulé « Décoloniser la Province ». Mais ce qui pour ces deux auteurs relevait, nous semble-t-il, de la formule destinée à frapper les esprits va devenir, chez Lafont, avec le renfort d’analyses économiques assez fines, une véritable théorie, celle du « colonialisme intérieur » : le centre pompe les ressources des périphéries (matières premières, main-d’œuvre) et les maintient dans le sous-développement, mais au contraire de ce qui se passait avec les colonies d’outre-mer, il s’agit d’un colonialisme intérieur, dans la mesure où ses victimes sont des citoyens français jouissant à titre individuel de toutes les prérogatives liées à ce statut, ce qui les empêche de percevoir la réalité du processus qui les accable. On voit bien la cohérence entre cette vision de ce qui n’est somme toute rien d’autre que le développement inégal entre territoires à l’intérieur d’un même marché national en système capitaliste, et la conception de la nation secondaire comme point de convergence civique des nationalités composant la population française, le tout sous le signe de l’aliénation qui fait perdre aux colonisés la conscience de l’oppression dont ils sont victimes.

15Pour Larzac, Lafont ici encore s’est arrêté en chemin. De la même façon qu’il ne saurait y avoir plusieurs nations sur un même territoire « national », de la même façon, il n’y a pas lieu de distinguer un colonialisme qui serait intérieur et un autre qui ne le serait pas. Si l’on admet que l’Occitanie est une nation, elle est bel et bien extérieure à la France telle que le nord, la Francia, l’a créée.

16Comme on voit, on a là une divergence de fond. Et il est assez clair que même si Larzac clôt Sous la France par le vœu d’éviter d’employer imprudemment des concepts comme nation et colonisation tant que l’on n’est pas tous d’accord, entre occitanistes, sur le sens qu’on leur donne, sa position est bel et bien celle d’un véritable nationalisme occitan, impliquant, en filigrane, le rejet de la France, même s’il continue à se démarquer du séparatisme du Parti Nationaliste Occitan. On peut comprendre à partir de là la fin de la cohabitation, la rupture entre deux tendances au sein de la rédaction de Viure en 1973, celle incarnée par Lafont et celle des frères Rouquette, rupture qui va au-delà de la simple dimension personnelle et dont les effets vont se faire sentir, d’une crise à l’autre, sur l’évolution de l’occitanisme au cours des années suivantes…

1977-1980 : un Larzac assagi ?

17Il nous faut aborder à présent des productions historiographiques de Larzac qui nous semblent présenter un autre caractère que ce que nous avons vu jusqu’à présent. Il s’agit des deux volumes de Descolonisar l’istòria occitana (1977 et 1980), et d’un article de la revue Aicí e Ara de 1979 qui est en fait le compte-rendu de la grande Histoire d’Occitanie dirigée par André Armengaud et Robert Lafont et parue la même année.

18L’ouvrage paru en 1977 s’affiche assez paradoxalement comme le « tome II », alors que le Tome I ne paraîtra qu’en 1980. Et le paradoxe se confirme quand on constate que le tome II est consacré à la période contemporaine depuis la Révolution, et comprend deux grandes parties, une consacrée à la Révolution, l’autre à ce que Larzac appelle « un sègle de montada de presa de consciéncia », recouvrant à la fois les mouvements de contestation politique et sociale qui affectent le Midi au fil du xixe et les débuts de la renaissance d’oc dans sa modalité félibréenne. Au rebours donc de la tradition historiographique ordinaire, c’est par la fin que commence, dans la réalité chronologique de la parution des deux ouvrages, le récit de l’histoire décolonisée de l’Occitanie.

19Mais après tout, en 1971 dans son article des Temps Modernes, Larzac avait envisagé un récit de l’histoire de l’Occitanie qui partirait du présent pour remonter ensuite le fil des siècles en identifiant les grandes étapes de la colonisation et de l’aliénation occitanes. Il y avait renoncé, au motif que cela voudrait dire partir de la France, et donc de la disparition de l’Occitanie comme sujet d’histoire. Mais il semble bien que pour Larzac, sans doute dans le droit fil de sa controverse avec Lafont, il ait semblé plus urgent de partir de la période contemporaine (même s’il n’est pas question dans le tome « I » du xxe siècle).

20Il faut donc attendre 1980 pour voir comment l’auteur aborde les siècles précédents, en l’occurrence d’ailleurs essentiellement l’époque moderne du xvie au xviiie siècle. Et, alors que le tome II constitue somme toute un récit suivi, le tome I juxtapose des textes en apparence hétéroclites. La première partie — un gros tiers du total — constitue, on l’a vu plus haut, la republication d’articles déjà anciens, et donc un rappel des positions du premier Larzac, pourrait-on dire, en même temps qu’elle lui permet de faire figurer des développements à propos du Moyen Âge sur lesquels il n’entend apparemment pas revenir. La seconde partie, par contre, est le récit construit du processus qui entre xvie et xviiie siècle voit s’amorcer la désintégration de l’Occitanie. On part d’un « sègle dels possibles » incarné par ces « Provinces unies du Midi » associant protestants et catholiques modérés qui dans la tradition historiographique occitaniste constituent un moment d’existence politique d’une Occitanie en recherche d’elle-même. Mais le protestantisme est écrasé aux débuts du xviie siècle. Les décennies suivantes sont marquées par les révoltes paysannes qui s’opposent au fisc royal comme autant de manifestations de cette Occitanie inconsciente de sa vraie nature, mais néanmoins active dans sa résistance, avant un xviiie siècle qui combine progrès de la désagrégation, et résistance à la fois institutionnelle des derniers corps intermédiaires subsistant au sud (où on retrouve les États et les Parlements) et culturelle.

21Nous n’entendons pas ici entrer dans la discussion du détail de tout ce qui est avancé par Larzac dans ces deux ouvrages, et nous nous bornerons à quelques remarques générales.

  • Par rapport aux publications de la période précédente, on note d’abord un changement d’échelle : il ne s’agit plus d’articles ponctuels sur au mieux une douzaine de pages, mais d’entreprises de plus longue haleine, 200 pages pour la période moderne, 220 environ pour la période contemporaine. On note aussi un recours plus systématique à des lectures moins vénérables que Chateaubriand ou Augustin Thierry. Larzac se définit dans la préface du tome II, modestement, moins comme « istorian » que comme « occitanista legèire d’istorians », tout en s’excusant de ne pas avoir tout lu, pour des raisons matérielles qui l’amènent à privilégier les collections et ouvrages bon marché, au détriment des lourdes et coûteuses thèses, et en justifiant l’absence de bibliographie raisonnée par le fait qu’il cite les auteurs qu’il utilise « al fil de la pluma ». Au fil des pages, lui, le lecteur voit ainsi apparaître des noms d’historiens nationaux faisant alors autorité : pour l’époque moderne, Braudel, Delumeau, (l’inventeur justement de la formule Provinces unies du Midi), Livet, Le Roy Ladurie (malgré tout…), P. Miquel, Ligou, Goubert, Bercé, Porchnev, Yves et Nicole Castan, Ph. Joutard… Pour la période contemporaine, Agulhon, Vovelle, de Certeau, et d’une manière générale les auteurs des volumes de l’excellente Nouvelle Histoire de la France contemporaine parus dans la décennie 1970-1980 (Paris, Seuil, onze volumes pour le xixe siècle). On ajoute à cela des auteurs spécialistes d’histoire régionale du sud : Cholvy, Janine (Garrisson) Estèbe, Georges Fournier, ces deux derniers ayant fait partie de l’équipe de l’Histoire d’Occitanie d’Armengaud-Lafont. Plus des auteurs plus anciens, comme Auguste Brun, et le grand ancêtre Mary-Lafon (écrit d’ailleurs parfois Lafont…). Ce n’est pas si mal. Larzac ajoute à la fin de son tome tome I un dossier de cartes évocatrices, bien propres à faire entrevoir la réalité d’un grand sud trans-provincial. Il a aussi recours à des textes occitans renvoyant soit à la tradition populaire, soit à la littérature des périodes considérées : il cite ainsi quelques vers de la « Garisou de Mariano » dont Maurice Agulhon, après Christian Laux, montrera plus tard que c’est la première apparition de Marianne comme personnifiant la République. Larzac remarque, à juste titre, que ces auteurs et ces ouvrages apportent souvent, sans le savoir ni bien sûr le vouloir, des éléments qui confortent l’idée que dans la France Une et Indivisible le « Midi » tient une place à part. Il remarque aussi que trop souvent les occitanistes ne lisent justement pas ces ouvrages, et ne s’emparent donc pas des arguments qu’ils fournissent à leur cause.

  • Si son histoire reste largement évènementielle, elle intègre aussi des données économiques, chiffrées quand les données existent, signe d’un élargissement de la perspective, même si ces chiffres sont mis au service de la démonstration des débuts du processus colonial. Mais pour ce qui concerne les évènements, on voit bien que Larzac reste fidèle aux pistes ouvertes à la période précédente, pour ne pas remonter aux grands ancêtres : protestants du Midi, Croquants en tout genre, mais aussi cascavèus de Provence, Camisards et Girondins, insurgés de 1851 et de 1871, vignerons révoltés de 1907, les hérauts de la dissidence occitane sont toujours au centre du tableau, comme aussi ceux qui incarnent la survivance têtue d’une écriture d’oc, jusqu’à Mistral et ses premiers disciples, y compris un Xavier de Ricard chez qui Larzac trouve la première formulation de la théorie lafontienne de la nation. Il ne s’agit donc pas d’une histoire d’Occitanie qui prendrait en compte tout ce qui se passe sur l’espace occitan y compris ce qui ne relève pas de la dissidence ou de l’opposition à Paris.

  • C’est que tel n’est pas le propos de Larzac, bien défini dans le titre même, et une bonne partie des sous-titres. Il s’agit de décoloniser l’histoire occitane, de l’arracher aux mensonges des maîtres, de traquer « l’enemic dins la clòsca », le sens commun français ordinaire qui a amené les Occitans à ignorer ou à déformer leur propre histoire. Le Larzac d’après 1975 est assagi, certes, et globalement évite les comparaisons hasardeuses et les formules slogans. Mais il reste fidèle à quelques convictions qui guident bien son propos : il vise à montrer la dialectique séculaire entre la désintégration de l’espace et de la culture d’oc, et les actions, ou les textes qui contredisent cette désintégration, comme autant de signes de ce qui aurait pu être si… voire de ce qui pourra être, si… Significatives de ce point de vue sont les dernières lignes du tome tome II dans lesquelles on croit lire l’annonce d’un ouvrage ultérieur qui traiterait du xxe siècle, et où on lit surtout la prise en compte de deux faits majeurs « lo desnosament del conflicte amb Alemanha, e la descolonisacion, fenomèns qu’an levat al nacionalisme francés sas justificacions defensivas e ofensivas, e rendut l’occitanisme pensable. L’estapa que ven serà de lo faire passar als actes ». Tandis que quelques années plus tard, le tome I se clôt sur ce mot d’ordre : « escampar primièr aquel enemic dins la clòsca per pas pus se quitar faire pels reduseires de caps. L’auto-coneissança serà la clau del “Governem-nos” de deman ». L’occitaniste lecteur d’historiens reste donc bien, d’abord, un occitaniste militant. Et il n’a pas forcément changé d’idée à propos de la nation et de la France, même si ce n’est plus si explicite.

22C’est encore plus net dans le dernier texte de notre corpus, ce compte-rendu de l’Histoire d’Occitanie d’Armengaud-Lafont paru en 1979 dans la revue Aicí e Ara. Cette revue qui reprenait, comme par hasard, le format et la typographie de la défunte revue Viure était alors l’organe de la tendance Rouquette de l’occitanisme, liée plus ou moins clairement au parti Volèm Viure al Pais, rival de Lutte Occitane. Ce compte rendu permet à Larzac de distribuer bons et mauvais points aux divers auteurs. On nous permettra au passage de faire une place à ce qui concerne notre propre contribution, puisqu’en évoquant notre travail sur le Moyen Âge (qui lui inspire des sentiments mitigés), Larzac renvoie à un article paru dans les Annales de l’IEO (no 2, 1977, p. 107-108) dans lequel nous faisions allusion à son tome I de Descolonisar…, en nous demandant si pour Larzac il existait quelque part une « Occitania en recèrca d’ela mema » conçue « coma una esséncia occulta exteriora a la consciéncia dels subjectes, dels actors, e totun los menant sensa qu’o sachan. Sai qu’es pas aquò que vòl dire lo Larzac mas alora chau emplear amb prudéncia aquela expression e la definir […] ». Quelques années plus tard Larzac répond, pour « rassurer » « F. Martèl » : non, ce n’est pas « cela » qu’il veut dire  mais au lieu de préciser pour son lecteur de 1979 ce qu’il veut dire au juste, il se borne à le renvoyer au numéro 2 de Viure, en 1965… Revenant à l’Histoire de 1979, Larzac exprime son inquiétude à nous voir mettre des guillemets à « Occitanie », comme si cela valait négation de son existence, avant de nous féliciter d’employer aussi le mot sans l’affubler de ces coupables guillemets. Il valait mieux qu’il ne sache pas que notre formulation initiale, partout dans les chapitres dont nous avions la charge, était « espace occitan », et que nous n’avions employé « Occitanie » qu’à la demande expresse du coordinateur Armengaud, garant de la cohérence du propos entre tous les auteurs… D’une manière générale, on ne s’étonnera pas de voir Lafont épinglé de même que tous ceux qui adhèrent à sa théorie des nations primaires et secondaires. Et on ne s’étonnera pas davantage de lire sous sa plume : « l’ensemble dels occitanistas a despassat lo regionalisme e lo mot nacion fa pas pus paur ». On note avec intérêt que la critique de la périodisation retenue dans l’ouvrage (perçue comme trop soumise à la doxa française) débouche sur une proposition de périodisation alternative :

— Abans l’Occitania (l’Antiquité).
— Naissença de la nacion 507-1213
— l’ensag d’integracion forçada a la França : 1213-1804.
— 1804-198… ? : la guerra de vitessa entre alienacion e desaliencion.

23On note enfin que le dernier paragraphe, sous le signe de Mary-Lafont (sic), reproche aux auteurs de l’Histoire de faire comme si rien n’avait existé avant eux, notamment les chercheurs non universitaires ayant travaillé dans le cadre de l’Institut d’Études occitanes : « un còp de capèl a son endrech seriá pas estat desonorant per los collaborators de l’Histoire d’Occitanie », et l’apport de ces autres chercheurs leur aurait peut-être permis d’aller plus loin dans l’analyse, et donc de se retrouver davantage en phase avec « l’estat actual del movement occitanista ». Où il nous semble lire, au-delà de l’écho des conflits qui vont vraiment éclater l’année suivante et faire exploser l’IEO, l’expression de la déception de Larzac constatant que son travail n’est pas pris en compte, et le défi d’essence politique plus que scientifique lancé aux « historiens » par « l’occitaniste lecteur d’historiens ». Comme si des occitanistes historiens professionnels ne pouvaient pas vraiment se défaire de l’emprise de la doxa des historiens français ordinaires, leurs collègues.

24Soyons clairs : notre propos n’était pas de corriger la copie de l’élève Larzac (ni de reprendre le dialogue indirect d’il y a plus de 40 ans sur l’essence et l’existence de l’Occitanie à majuscules, avec ou sans guillemets). Le lecteur aura compris que notre lecture des évènements qu’il sélectionne peut parfois se rapprocher de la sienne, et parfois s’en éloigner sensiblement. Peu importe ici. Ses deux derniers ouvrages, en tout état de cause, sont riches en informations et ils ouvrent des pistes qui auraient sans doute mérité qu’on les examine plus sereinement à l’époque. Il suffit au demeurant de les comparer à d’autres histoires d’Occitanie parues à peu près au même moment, celles d’Espieux ou de Nouvel par exemple, pour mesurer la distance qualitative qui les sépare. On n’oublie pas, par ailleurs, que le Larzac militant et lecteur d’historiens est aussi un écrivain d’oc, et que cela se voit dans son écriture. Ce qui fait l’intérêt de ses contributions dans le champ historique, c’est d’une part la place qu’elles occupent dans l’histoire des productions émanant du mouvement occitan depuis le xixe siècle, dans les continuités et les ruptures qui marquent cette histoire. Et d’autre part le rapport immédiat qui existe entre ces textes et deux questions bien plus générales : comment appréhender le rapport entre l’espace occitan/l’Occitanie et un État français qui en englobe la plus grande partie. Et comment le mouvement occitan, au cours de son évolution, notamment dans ses phases de radicalisation, a lui-même répondu à la question précédente. À ces deux questions, les publications historiques de Jean Larzac, compte tenu du rôle qu’il joue dans l’histoire du mouvement, apportent des réponses qui, même à quarante ans de distance, méritent d’être examinées.

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Notes

1 « Au pople nostre », Lis Oulivado, Paris, Lemerre, 1912, p. 62. Larzac met cette citation en exergue de l’article historique qu’il donne dans la brochure l’Occitanisme qu’es aquò ?

2 Dans deux articles repris en ouverture des Études de langue et d’histoire occitanes, Limoges, Lambert-Lucas, 2015.

3 Sur ce contexte, voir Ph. Martel, Yan Lespoux, « Des années 1960 aux années 1980 : l’occitanisme en proie à la politique », in La vague nationale des années 1968, dir. Tudi Kernalegenn, Joel Belliveau, Jean-Olivier Roy, Ottawa, presses de l’Université, 2020, p. 57-75.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Philippe Martel, « Jean Larzac, historien occitaniste ou occitaniste lecteur d’historiens ? »Revue des langues romanes [En ligne], Tome CXXVII n°2 | 2023, mis en ligne le 01 décembre 2023, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rlr/5588 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rlr.5588

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Auteur

Philippe Martel

Université Paul-Valéry Montpellier 3, ReSO UR 4582

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