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Joan Larzac (Roqueta), poèta, biblista e escrivan. Una vida d’engatjament

Jean Larzac et la littérature d’oc, 1960-1970

Philippe Gardy

Texte intégral

  • 1 Je parlerai ici de Joan Roqueta ou Jean Rouquette quand il signait ainsi ses articles ou ouvrages, (...)
  • 2 Une prose (prose poétique) apparaît sous la signature de Joan Roqueta dans le numéro 216 (mai-juin  (...)
  • 3 [Lourdes est un fait religieux ; Lourdes est un fait mondial ; Lourdes est un fait d’Occitanie. Et (...)

1En ses débuts, Jean Rouquette1 (qui devint très vite Jean Larzac, on y reviendra) se fit connaître des lecteurs des revues occitanes (OC) et françaises (les Cahiers du Sud) comme poète, prosateur aussi2, et encore, voire surtout, comme critique littéraire et historien de la littérature d’oc. Son premier recueil poétique, Sola Deitas. Camin de Crotz de Joan Larzac, était sorti des presses de l’imprimerie Reboulin d’Apt le jour de l’an de 1963, avec une version française de son frère aîné Yves Rouquette. L’ouvrage avait reçu le « Premi de las Letras occitanas » l’année précédente, et c’est dans la collection « Messatges », patronnée par cet organisme et publiée par la revue OC, qu’il prit naturellement place (no 31). À cette date, Jean Larzac, alors âgé de 25 ans, était un collaborateur régulier de la revue d’expression occitane OC depuis son numéro 208 (daté de juin 1958), où il avait fait son apparition, comme Joan Roqueta, dans une note dépourvue de titre de la rubrique « Calendari » (p. 101-103). Cette note était consacrée aux pèlerinages de Lourdes et tout particulièrement aux paroles que Bernadette et sa visiteuse prononcèrent alors. Citons-en les premières phrases, qui paraissent significatives de ce qu’était déjà la méthode du futur Jean Larzac, et laissait deviner l’un des fondements de sa pensée, de sa vision du monde et finalement de son écriture à venir tout entière : « Lorda es un fach religiós ; Lorda es un fach mondial ; Lorda es un fach d’Occitània. E tot aquò se mescla3 ».

2C’est dans le numéro exceptionnel de la même revue, dont le thème central était « 1859-1959. Renaissença » (nos 208-209-210, avril-décembre 1959), à l’occasion du centenaire de la publication de Mirèio de Frédéric Mistral, que le nom de Joan Roqueta apparut de nouveau, parmi un choix de « Votz nòvas » [Voix nouvelles] réunies comme en écho au bilan que cette épaisse livraison proposait d’un siècle d’écriture en occitan. Il y signait un large poème, « Epifania », que l’on peut sans aucun doute considérer comme l’une des racines essentielles de son œuvre à venir.

  • 4 Gardy 2018b. Outre notamment le volume collectif Lectures de Mireille publié par le Groupamen d’est (...)

3Dès le numéro suivant d’OC (no 215, janvier-mars 1960), Joan Roqueta entamait ce qui devait être de longues années durant sa deuxième vocation liée à son choix de l’occitan comme « sa » langue : celle de critique et d’historien de la littérature d’oc. Sa copieuse contribution (p. 13-31) constituait un complément et une conclusion au dossier réuni dans le numéro anniversaire de la livraison précédente : « Per clavar l’annada Mirèlha » [Pour refermer l’année Mireille]. Il y proposait, en occitan toujours, une approche critique d’une dizaine d’ouvrages ou de livraisons de revues consacrés au centenaire du poème de Mistral4. Ce texte ouvrait un chemin : celui de l’histoire littéraire proprement dite, à propos d’un auteur majeur, et, parallèlement, celui d’une appréhension volontiers incisive, jusqu’à la polémique parfois, de la façon dont les œuvres du passé (et bientôt d’ailleurs du présent, y compris le plus actuel) étaient abordées par des commentateurs à son goût prisonniers de points vue jugés trop étroits, et par conséquent à la fois stérilisants et réducteurs. Mais un équilibre, sans aucun doute, était maintenu et nourri par une connaissance fine et dominée des œuvres et des textes. Et des allers et retours entre l’œuvre et ses exégètes.

Une lecture exégétique ?

  • 5 Pour Castan, Aubanel est d’abord un dramaturge, qu’il juge supérieur au poète. Cette position est p (...)
  • 6 [L’École d’Avignon est un dieu Janus, d’un côté la face de Mistral, d’un autre celle d’Aubanel. Il (...)
  • 7 Liprandi avait notamment publié en octobre 1961 une « nouvelle édition augmentée. Documents inédits (...)

4La lecture de la seule revue OC au cours des années 1960 montre que Joan Roqueta se plaît alors à cette sorte d’approche : exégèse des textes et exégèse des exégètes eux-mêmes. On sait que Larzac était déjà un exégète féru des textes sacrés, qu’il pratiquait lui-même comme leur scrutateur scrupuleux et leur serviteur de chaque jour, en tant que prêtre catholique (il fut ordonné en 1965). Chez lui, pour reprendre la formule citée au début de cet article, et le contexte dans lequel elle a été émise, « tot aquò se mescla ». En donnant au verbe mesclar un sens fort et plein, celui, au fond, d’une conviction profonde et générale. Cette orientation donnée à la lecture de la littérature d’oc par Joan Roqueta trouve sa confirmation dans la contribution qu’il donnait dans le numéro 218 (octobre-décembre 1960) de la même revue, à l’occasion d’un diptyque consacré au « Centenari de la Miugrana entreduberta » du poète provençal Théodore Aubanel. Dans une première intervention, Félix Castan proposait une réévaluation5 de l’œuvre de l’écrivain avignonnais (« Per Teodòr Aubanèl »), qu’il opposait frontalement à Mistral, en proposant de renvoyer l’auteur de Mirèio dans l’ombre, tandis qu’il souhaitait mettre en pleine lumière l’auteur de la Mióugrano : « L’Escòla d’Avinhon es un dieu Janus, d’un costat la cara de Mistral, de l’autre la d’Aubanel. Cal que una o l’autra siá dins l’escur, es d’ara-en-abans lo torn de Mistral6 » (p. 20). Joan Roqueta, de son côté, adoptait une tout autre perspective, en s’intéressant au « Catolicisme d’Aubanel » (p. 21-31). Castan procédait à une réévaluation de l’œuvre d’Aubanel en utilisant la méthode « générationnelle » dont il s’était fait le promoteur depuis quelques années dans OC (Gardy 2018a). Roqueta, lui, procédait assez différemment : à l’aide d’une dizaine de citations de l’Avignonnais, annonçant autant de parties de son argumentation, il s’interrogeait, s’appuyant sur les travaux fortement circonstanciés de Claude Liprandi7, à propos du « fil de l’amour » dans le premier recueil du poète et confrontait ses remarques avec l’insertion d’Aubanel aussi bien dans la société de la cité papale que plus largement dans l’ambiance romantique de l’époque, de Lamartine à Baudelaire. La méthode exégétique que j’ai évoquée plus haut, de la sorte, gagnait en ampleur et débouchait sur un portrait sensible de l’homme et de l’écrivain, lequel s’en trouvait grandi du fait même de ses faiblesses et de ses interrogations, en perpétuelle oscillation entre « le désir et la peur ».

  • 8 Cet intitulé figure en page 1 de la revue, immédiatement avant une présentation signée R[obert] L[a (...)

5Joan Roqueta précisa sa conception de l’histoire et de la critique littéraire dans le débat qui réunit en septembre 1961 devant un magnétophone, autour de Robert Lafont, outre lui-même, Yves Rouquette, Simone Rouanet et Henri Espieux. De la retranscription de cette rencontre sous le titre « Convèrsa sus la critica8 » dans OC (no 222, octobre-décembre 1961, p. 12), on retiendra que l’une des questions essentielles abordées alors fut, comme on pouvait s’y attendre, celle, d’un côté, de la critique « injuste », dont l’intervention de Castan dans OC à propos d’Aubanel apparaissait comme le parangon, et, d’un autre côté, celle d’une critique plus objective, universitaire pour faire simple. Joan Roqueta, dans ce débat, me semble avoir adopté une attitude moins bloquée, ou si l’on préfère, plus souple : plutôt que les grandes synthèses forcément simplificatrices et qui effacent les personnes et les imaginaires individuels, il s’intéresse d’abord aux différences, aux nuances :

  • 9 [L’erreur serait de s’attacher à une thématique, et non pas à la totalité vivante d’un moment : on (...)

Lo marrit seriá de s’estacar a una tematica, e non pas a la totalitat viva d’un moment : òm auriá alara una epòca sens personalitat, sens personalitats. Al luòc dels amics de Godolin e de la societat tolosana, auriàm lo tèmps barròc occitan9. (p. 9)

  • 10 No 353. Lafont y réunissait sous cette étiquette commune, outre Pierre Goudouli, Louis Bellaud de L (...)

6Au-delà, peut-être (sans doute ?) d’une critique voilée des propositions de Robert Lafont à cet égard (le fronton anthologique des Cahiers du Sud composé par Lafont sous le titre « Baroques occitans » est de 195910), c’est en même temps toute une conception de l’histoire littéraire qui est ici exprimée : Roqueta, exégète fin et soucieux des personnalités intellectuelles en présence, énonçait avec discrétion quelques-uns des principes qui présidèrent peu de temps après à la première édition de sa Littérature d’Oc dans la collection « Que sais-je ? » des PUF. Et, qui, parallèlement, guidait l’essentiel de son abondante production critique, en occitan comme en français.

Autour de La littérature d’Oc : les Cahiers du Sud, Esprit, Soleils d’Oc, Études, Viure…

  • 11 Je devrais écrire « qui portait », puisque l’ouvrage de Jean Rouquette, malgré son succès, fut reti (...)
  • 12 À la rubrique « Du même auteur » (p. 2), on lit à propos de ce recueil, entre parenthèses, « sous l (...)
  • 13 [Notes en contrepoint… sur la critique mistralienne et aubanélienne] (p. 30-41).

7La littérature d’Oc, qui porte le no 1039 de la célèbre collection alors dirigée par Paul Angoulvent, parut dans les premières semaines de 1963, sous le nom de Jean Rouquette11 qui signait ainsi, mais sous une forme occitane (Joan Roqueta), ses chroniques et comptes rendus de la revue OC. Mais Jean Larzac avait déjà fait son apparition : le recueil poétique Sola Deitas, publié quelques semaines auparavant, était bien signé Joan Larzac12. Et dès mai 1962, c’est Jean Larzac qui intervenait dans Esprit aussi bien comme auteur d’une étude importante de critique littéraire occitane que comme le poète du recueil Sola Deitas encore à paraître. En occitan, Joan Roqueta devenait Joan Larzac dans le numéro 223 (janvier-mars 1962) d’OC, au bas d’une copieuse et très détaillée chronique, « Nòtas en contra-punt… sus la critica mistralenca e aubanelenca13 », qui prenait la suite de celles publiées par lui auparavant sur le même thème. Le texte était signé Joan Larzac, mais on lisait encore, pour l’information des lecteurs de la revue, entre parenthèses et en caractères plus petits sous ce nom, celui de Joan Roqueta.

  • 14 C’est alors, simple hasard, une recension de l’Histoire de la littérature occitane de Charles Campr (...)
  • 15 Il lui arriva cependant de la reprendre : en 1963 (no 372), pour rendre hommage au poète provençal (...)

8Quand paraît La littérature d’Oc, en 128 pages serrées selon les règles de la collection, Jean Larzac n’est pas seulement l’un des critiques parmi les plus actifs d’OC, dont le sous-titre précise dès la première de couverture « Revista trimestrala de las Letras Occitanas ». Il exerce aussi son activité depuis 1962 dans une revue en français, prestigieuse encore, mais malheureusement proche de sa fin, les Cahiers du Sud, que dirigeait depuis Marseille Jean Ballard. C’est Robert Lafont, titulaire depuis 195314 de la rubrique « Lettres d’Oc », qui lui avait cédé la place15 (Gardy 2011). Mais Larzac n’eut pas le temps d’occuper longtemps cette fonction de représentant de l’écriture occitane : les Cahiers disparurent en 1966, et lui-même n’y donna, à partir de 1962, qu’un nombre plutôt réduit de chroniques. Mais celles-ci, rétrospectivement, font date.

9On insistera sur quelques-unes seulement, qui peuvent être jugées exemplaires. La première, intitulée « Le poète et la mort » (Larzac 1962), est représentative de la manière de Larzac face à la littérature. Le critique, qui plus est, était chanceux : les trois ouvrages récemment parus dont il rendait compte étaient trois pierres précieuses : un recueil poétique de René Nelli, Vesper e la luna dels fraisses ; un long poème de Max-Philippe Delavouët dont l’écrin de papier était davantage qu’un simple « beau livre », Istòri dóu Rei mort qu’anavo à la desciso ; et le premier grand livre de proses de Max Rouquette, Verd Paradís, que rehaussait une jaquette du peintre Jean Camberoque. Larzac, en exégète sagace, proposait une lecture philosophique, et par là théologique aussi, de ces trois œuvres majeures en leur temps, et encore aujourd’hui, au prisme de la mort et de la présence ou de l’absence d’un dieu, et de Dieu. Mais il n’oubliait jamais de mettre en relief la tenue proprement poétique de ces textes incantatoires qu’il réunissait sous la double rubrique du silence et de la nuit :

Solitude des héros de Verd Paradís affrontés à la nuit. Nuit de Montségur, nuit du Rhône, nuit des garrigues. C’est notre nuit intérieure qui nous cerne, de partout. Où nous poussent ses vagues ? Est-ce vers ce silence des espaces infinis ? Dans ce cas le seul acte de poésie, à suivre le courant du réel, est peut-être d’anticiper ce silence.

  • 16 Au-delà des explications d’ordre sociolinguistique que cette dualité des noms et des prénoms peut s (...)
  • 17 1, 14, « Et verbum caro factum est ». Dans sa traduction occitane de la Bible (Roqueta-Larzac 2016, (...)

10Selon les mêmes principes de défrichement des textes, Larzac quelques années plus tard, plongeait les lecteurs des Cahiers du Sud dans les univers de deux récits qu’il situait implicitement dans le sillage des œuvres interrogées en 1962 : Le livre des grands jours de Jean Boudou (qui signe Bodon ses textes occitans16) et Le jeune homme de novembre de Bernard Manciet (« Verbum caro », Larzac 19651). Le titre de cette chronique, emprunté au prologue de l’Évangile de Jean, « et le Verbe s’est fait chair17 », en souligne l’esprit, qui est aussi celui qui anime la plupart des textes de critique littéraire et les comptes rendus que Larzac publie alors à propos de la littérature d’oc contemporaine. Dans le paragraphe de conclusion de son analyse, Larzac notait à propos des deux

très beaux romans poétiques [qu’il avait choisi de présenter ] : Ils nous rappellent simplement que la mort traverse chacun de nos mots, si Dieu n’existe pas, seule communicable, puisqu’alors tout langage, fût-il matériel, perd sa signifiance, et que le sens donné aux choses et aux mots par notre projet demeure notre prisonnier.

11De façon significative, Larzac publiait au même moment une recension détaillée de ces deux mêmes romans dans la toute nouvelle revue occitane Viure (Larzac 1965b). Il y développait, autrement, des arguments comparables, autour en particulier de la question du silence dans le récit de Manciet, et de l’interrogation demeurant sans réponse autour de laquelle s’articule et s’achève le roman de Boudou.

  • 18 L’exemplaire que j’ai pu consulter (collection reliée du CIRDOC, Béziers) ne permet pas de donner a (...)
  • 19 Lo mal de la tèrra. Poèmas 1957-58 est le titre du deuxième recueil de poèmes d’Yves Rouquette, pub (...)

12Parallèlement à ces plongées dans l’épaisseur spirituelle et existentielle des œuvres que donne à lire la littérature occitane, Larzac, sans en oublier rien, s’est penché sur le sens plus immédiat, mais tout aussi impératif, de ces œuvres, considérées en elles-mêmes, mais aussi dans la moyenne et la longue durée de leur appartenance linguistique spécifique. On pourrait dire qu’il s’agit là du côté plus militant, ou plus combatif, d’un seul et même ensemble qui ne saurait être artificiellement divisé, scindé en deux composantes imperméables l’une à l’autre. Cette approche apparaît déjà dans un article de 196118, signé Jean Larzac, de la revue Soleils d’Oc, « Les poètes d’oc ont le mal de la terre19. » Larzac y rassemble plusieurs poètes d’oc d’alors sous ce thème qui leur serait commun : Max Allier, Jean Mouzat, Max-Philippe Delavouët, Denis Saurat, Xavier Ravier, Max Rouquette et, bien sûr, Yves Rouquette. « On comprend le vrai mal de la terre, qui tient le poète aux limites du sommeil : peur de mourir et peur de vivre. »

13On peut penser que c’est cette forte pesanteur de la séparation, inscrite au plus profond de la langue élue, qui irrigue aussi les autres études, en français, que Larzac fit paraître entre 1962 et 1969 dans trois revues majeures ; Esprit, Les Cahiers du Sud et Études. La première interroge la « conscience occitane » de trois écrivains ses contemporains : René Nelli, Denis Saurat et Bernard Manciet. L’œuvre parcourue de chacun de ces écrivains occupe, dans cet ordre, les trois grands moments de cette ample méditation sur le contenu et le sens de la littérature d’oc du milieu du xxe siècle. La notion de « conscience occitane » s’appuie sur une affirmation qui est aussi la première phrase de cette étude : « Le scandale de la littérature d’oc, c’est son existence ». Dans ces pages où il explore les soubassements de trois itinéraires très différents, mais qui se rejoignent autour de cette affirmation préliminaire, l’exégète que demeure fondamentalement Larzac en vient à constater les trois impasses qui font, paradoxe majeur, la singularité de trois œuvres qui s’y sont épanouies :

Nelli, enraciné dans sa culture occitane, mais par-là coupé justement des Occitans. Saurat déraciné jusqu’en ses derniers ans. Manciet enraciné dans la langue et le peuple, mais déraciné spirituel dans le siècle. Cela fait certes de grandes œuvres. Mais combien y en a-t-il qui cumulent tous ces déracinements, frustrés d’une langue à tort qualifiée de patois […].

  • 20 Yves Rouquette avait noté l’importance de cet article dans la chronique « Los periodics » qu’il ten (...)

14Ces réflexions bâties autour de l’idée d’enracinement et de son contraire, le déracinement malheureux que celui-ci engendre20, laissent deviner en filigrane la figure de Simone Weil, dont on sait comment elle n’a pas cessé de hanter la conscience occitane depuis, au moins, la publication, au début de 1943, dans une livraison (Le Génie d’Oc et l’Homme méditerranéen) restée fameuse des Cahiers du Sud, de deux textes dont on perçoit mieux de nos jours la prescience (Weil 2014).

  • 21 [Littérature. Santé ou fin des temps ?].

15Cette voie critique, Larzac la poursuivit quelques années encore, par exemple dans sa chronique du no 386 (Larzac 1966a) des Cahiers du Sud. Une chronique dépourvue de titre, mais à laquelle on pourrait sans peine donner celui qui fut choisi pour la publication de ses premières pages dans la revue occitane Viure, la même année (Larzac 1966b) : « Literatura. Santat o fin dels temps21  ? ». Les sous-titres ajoutés pour l’occasion en indiquent l’orientation (je les traduis) : « À quel âge écrit-on en oc ? » ; « Le grand silence blanc » ; « Le malheur d’être occitan » ; « Emplâtres sur jambe de bois ». La perspective était à la fois sévère et, d’une certaine façon, eschatologique, comme elle l’était d’ailleurs déjà dans les premiers textes de Larzac signalés plus haut. Elle se retrouva telle quelle dans le dernier article qui sera évoqué ici : « Le roman occitan roman d’anticipation ? », que publia à la fin de 1969 Études, « Revue mensuelle fondée en 1856 par les Pères de la Compagnie de Jésus ». La première phrase était sans ambiguïté : « À la vérité, la littérature occitane n’a pas grand besoin d’imagination pour se situer après la fin du monde. Pour combien des lecteurs des Études la langue d’oc n’est-elle pas une langue morte » (p. 221).

  • 22 À cet égard, l’article de Jean Larzac dans Études était en correspondance thématique assez étroite (...)

16Quant au choix du thème, on peut penser, bien que Larzac remarque, à juste titre, que, dans le cas de la littérature occitane, « la science-fiction est presque aussi marginale qu’aux autres littératures » (p. 237), qu’il s’est imposé par sa pertinence même, tant l’obsession de la mort, du néant, de la fin et par là du hors-temps, semble sous-tendre l’obstination des écrivains d’oc contemporains à continuer à écrire22. Et sous-tendre tout aussi intensément la méthode exégétique mise en œuvre par Larzac.

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  • 23 Christian Anatole (/Anatole/Anatòli 1964), bon spécialiste de l’histoire littéraire occitane, malgr (...)

17Il n’a guère été question de Jean Larzac historien de la littérature d’oc. Ce serait en partie un autre sujet, à propos aussi bien du volume de la collection « Que sais-je ? » que de travaux de plus grande érudition (Roqueta 1967 par exemple), d’études ponctuelles (Larzac 1979) ou encore de recueils de textes (Larzac 1972, dont la longue introduction constitue à soi seule une sorte d’histoire, largement teintée de références autobiographiques, de la « poésie religieuse occitane » du Moyen Âge au vingtième siècle). Pour tenter néanmoins de conclure, un examen, trop rapide, des deux principales éditions de La littérature d’Oc23 peut fournir quelques éléments de réflexion. Si la première édition de cet ouvrage est de 1963, la troisième (et ultime) est datée de 1980. Ces deux éditions se ressemblent bien sûr, mais elles présentent suffisamment de différences, souvent notables, pour figurer à deux reprises dans la bibliographie de cet article, comme s’il s’agissait, pour ainsi dire, de deux ouvrages distincts. Or, parmi ces différences, il en est une qui recouvre toutes les autres, celles en tout cas qui peuvent être considérées comme avant tout informatives : les temps ont changé. L’introduction de la première édition s’intitulait : « Situation actuelle de la littérature d’oc ». Celle de la troisième annonçait : « Une nouvelle compréhension de la littérature occitane ». En quoi consistait ce changement ? Les pages 3-15 le développaient assez longuement après une proclamation très explicite :

La littérature d’oc est et n’est pas une littérature comme les autres. Une première édition de ce livre tendait à prouver, œuvres à l’appui, qu’il existait bien « mille ans de littérature occitane ». Il le fallait ; pour un public tenu systématiquement dans l’ignorance de tout ce qui, dans l’hexagone, n’est pas français […] Bientôt vingt ans après, et grâce à de tels « refus d’inhumer », la situation est changée, sinon gagnée.

  • 24 Sur l’itinéraire de Jean Rouquette-Larzac et sa conception de la poésie, on pourra lire Molin 2018  (...)

18Entretemps, de surcroît, les activités de Jean Larzac s’étaient en quelque sorte déplacées, de l’étude vers l’action24, éditoriale notamment, avec la création de la collection littéraire « A Tots » de l’Institut d’Études occitanes d’un côté, et celle, en 1968, des éditions de combat « 4 Vertats » d’un autre, dont le premier titre fut L’estrangièr del dedins (L’étranger du dedans) de Larzac lui-même. Dans cette troisième édition, un graphique (p. 12) donnait à voir « La littérature occitane selon l’évolution du rapport écrivain/société », depuis la période médiévale jusqu’à un temps à venir (« Demain ? Littérature occitane en situation ‟normale” »). La courbe qui matérialisait ce mouvement se situait au plus bas autour des années 1700-1800, avant de remonter jusqu’à la renaissance mistralienne, puis l’apparition de l’occitanisme, et au-delà, vers une « normalité » forcément hypothétique.

  • 25 Une approche très détaillée de ces divergences a été proposée dans la Revue des langues romanes par (...)
  • 26 On se reportera au no 18-19 (hiver 1969-printemps 1970), dans lequel se succèdent et se font face, (...)

19On ajoutera que le contexte, au sein de la nébuleuse occitaniste, s’était alors assez profondément modifié ; des divergences d’appréciation et des conflits nouveaux avaient fait leur apparition ; la question du rôle et de la définition même de la littérature (occitane) avait été posée autrement, et de façon parfois très radicale25. C’est alors que Larzac, après avoir publié en 1969 à l’enseigne de « 4 Vertats » son recueil Refús d’entarrar [Refus d’enterrer], fit paraître dans la même collection en 1970 la pièce emblématique du Teatre de la Carriera, Mort et Résurrection de Monsieur Occitania ; et qu’il énonça, en conclusion ultime d’un article de la revue Viure26 consacré à la littérature d’oc et à la fonction que celle-ci peut exercer, les règles de cette remontée vers la vie :

  • 27 [La véritable littérature n’est dans aucun livre ni dans aucune bibliothèque : c’est l’Occitanie en (...)

La literatura vertadièra es pas dins cap de libre ni dins la bibliotèca : es Occitània que se fa a travèrs d’aquela psicanalisi collectiva qu’avèm entamenada e que se persièc dins cada frasa que passa la gargamèla d’un occitan, sonada, butada, ausida per totes los qu’an pres la paraula e qu’a aquel moment se calan per se reconóisser dins son apèl27.

  • 28 Ce poème, qui comporte en exergue une citation du Moine de Montaudon, a été repris, accompagné d’un (...)

20Passant du versant de la critique littéraire à celui de l’écriture, on pourrait tenter de lire ce long article de Viure à l’aune, par exemple, du poème « Sirventès28 » inclus dans le recueil Contristòria (coll. « Messatges », 38, 17-19, décembre 1967). Mais ce serait là s’aventurer sur un terrain déjà largement autre.

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Bibliographie

Quand il s’agit de comptes rendus, on a ajouté entre crochets les références des ouvrages ou articles concernés. On a également situé certains articles de Jean Larzac dans le contexte de la revue où ils avaient pris place.

1. Textes de Jean Larzac (Joan Larzac, Jean Rouquette, Joan Roqueta)

Larzac Joan, juin 1961. « Les poètes d’oc ont le mal de la terre », Soleils d’Oc, 8-11.

Larzac Jean, février-mars 1962. « Sur deux anthologies » (« Lettres d’Oc »), Cahiers du Sud, 365, 124-127 [Bernard Lesfargues, Florilège des poètes occitans du Bergeracois, Municipalité de Bergerac, 1961 ; Félix Castan, Antonin Perbosc ; Choix de poèmes occitans, Toulouse, Institut d’Études occitanes, 1961].

Larzac Jean, mai 1962. « Trois poètes d’oc et la conscience occitane », Esprit, 5, mai 1962, 756-766 [p. 767-768 : « Extrait d’un Chemin de Croix à paraître aux éditions de l’Institut d’études occitanes » : « mai Siás tombat », en occitan puis en français ; l’article est suivi de l’exposé des motifs, par le député Jean Le Duc, d’un « projet de loi sur les langues régionales », du 25 avril 1961, 770-773. Sur la page de couverture, cet article de Jean Larzac est intitulé « La poésie occitane »].

Larzac Jean, octobre-novembre 1962. « Le poète et la mort » (« Lettres d’Oc »), Cahiers du Sud, 368, 132-141. [Sur : René Nelli, Vesper e la luna dels fraisses, Toulouse, Institut d’Études occitanes (« Messatges »), 1962 ; Max-Philippe Delavouët, Istòri dóu Rèi mort qu’anavo à la desciso/ Histoire du roi mort qui descendait le fleuve, illustrations de Paul Coupille, Grans, Bayle-Vert, 1961 ; Max Rouquette, Verd Paradís, Toulouse, Institut d’Études occitanes, 1961].

Rouquette Jean, 1963. La littérature d’Oc, Paris, PUF (« Que sais-je ? », no 1039).

Larzac Jean, 1965a. « Verbum caro » (« Lettres d’Oc »), Les Cahiers du Sud, 383-384, 160-165 (sur Joan Bodon, Lo Libre dels Grands Jorns, Toulouse, Institut d’Études occitanes, 1965 ; Bernat Manciet, Lo Gojat de novémer, Toulouse, Institut d’Études occitanes, 1965).

Larzac Jean, 1965b. [Recensions de] Joan Bodon, Lo Libre dels Grands Jorns, Toulouse, Institut d’Études occitanes, 1965 ; Bernat Manciet, Lo Gojat de novémer, Toulouse, Institut d’Études occitanes, 1965, Viure, 1, np [42-47].

Larzac Joan, été 1965. « Occitanisme », Viure, 2, n. p. [1-14].

Larzac Jean, 1966a. « Lettres d’Oc », 386, 142-150 (sur Alan Ward, La còrda roja, Toulouse, Institut d’Études occitanes (« Messatges »), 1964 ; Joan Maria Petit, Respondi de…, Nîmes, Movement de la Joventut occitana, 1965 ; Felip Gardy, L’ora de paciéncia, Nîmes, Movement de la Joventut occitana, 1965 ; Albert Pestour, Florilège limousin, Paris, Éditions de La France latine, 1964 ; Charles Galtier, Dins l’espèro dóu vènt, Saint-Remy de Provence, Groupamen d’Estùdi prouvençau, 1965 ; Leon Còrdas, Branca tòrta, Toulouse, Institut d’Études occitanes (« Messatges »), 1964 ; Max Roqueta, La pietat dau matin, Toulouse, Institut d’Études occitanes (« Messatges »), 1963 ; Enric Espieu, Falibusta, Toulon, Telo Martius, 1962 ; Òsca Manòsca, Toulon, Telo Martius, 1963 ; Bernat Lesfargas, Còr prendre, Bordeaux Escòla Jaufré Rudel 1965).

Larzac Jean, 1966b. « Literatura. Santat o fin dels temps ? », Viure, 5, printemps 1966, 2-6. (Reprise, partielle, en occitan, de la chronique « Lettres d’Oc » des Cahiers du Sud, no 386, janvier-mars 1966, 142-150).

Roqueta Joan, 1967. « Las Admonicions de St Francés. Études et publication du texte occitan des Admonitions, conservé par le manuscrit (f. 68v à 71v) de la Bibliothèque du Couvent de la Chiesa nuova à Assise (Brunel Bibliographie, no 283) », Revue des langues romanes, LXXVII, 85-123.

Larzac Jean, 1969. « Le roman occitan roman d’anticipation ? », Études, 1969, 8, 221-238. https://0-gallica-bnf-fr.catalogue.libraries.london.ac.uk/ark:/12148/bpt6k4418418 (À propos de Robert Lafont, Tè tu tè ieu, Toulouse, Institut d’Études occitanes, 1968 ; Jean Boudou, Lo Libre dels Grands Jorns, Toulouse, Institut d’Études occitanes, 1965 ; La Santa Estela del Centenari, Rodez, Subervie, 1960 ; Jean-Pierre Tennevin, Darriero cartoucho. 1. L’oustau aclapa, Aix-en-Provence, Imprimerie La Mulatière, 1967 ; Darriero cartoucho. 2. Lou revenge di causo, Aix-en-Provence, Imprimerie La Mulatière, 1968).

Larzac Jean, 1972. Anthologie de la poésie religieuse occitane, Toulouse, Privat.

Larzac Jean, 1979. « Introduccion literària » à Bertrand LARADE, La Margalide gascoue e Meslanges de diberses poesies. Reproduccion fotografica, Besièrs, Centre international de documentation occitane.

Rouquette Jean, 1980. La littérature d’Oc, troisième édition remaniée et mise à jour, Paris, PUF (« Que sais-je ? », no 1039).

Roqueta-Larzac Joan, 2016. La Bíblia. Novèl Testament. Traduccion occitana de…, Toulouse, Letras d’Oc.

2. Critique

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Casanova Jean Yves, 2018. « Approches de l’œuvre mistralienne. Emportements et gauchissements de la critique », dans Jean-Yves Casanova, Jean-François Courouau et Philippe Martel, Sus la mar de l’istòri. Lectures et réceptions de l’œuvre de Frédéric Mistral, Paris, Classiques Garnier, 127-150.

Chambon Jean-Pierre, 2014. « La ‟nòva poësia occitana”, le ‟front comun dels joves poëtas” et la conjoncture politico-littéraire de 1968-1969 vue par Yves Rouquette et Robert Lafont », Revue des langues romanes, CXVIII, 1, 239-287.

Gardy Philippe, 2011. « Robert Lafont critic literari. L’aventura dei Cahiers du Sud (1953-1966) », Lenga e país d’Òc, 50-51, 112-125.

Gardy Philippe, 2018a. « Félix Castan ou la littérature occitane « à sa juste place » : la méthode « générationnelle » comme outil d’analyse et arme du combat intellectuel occitaniste » / Philippe Gardy, Occitanica – Mediatèca Enciclopedica Occitana/Médiathèque encyclopédique occitane. http://www.occitanica.eu/omeka/items/show/19165.

Gardy Philippe, 2018b. « Une stratégie peut-elle en cacher une autre ? Fonder une « nouvelle littérature » en occitan, 1945-1960 »/Philippe Gardy, Occitanica — Mediatèca Enciclopedica Occitana / Médiathèque encyclopédique occitane. http://www.occitanica.eu/omeka/items/show/19162.

Gardy Philippe, 2018c. « Mistral, écrivain illisible ? », dans Jean-Yves Casanova, Jean-François Courouau et Philippe Martel, Sus la mar de l’istòri. Lectures et réceptions de l’œuvre de Frédéric Mistral, Paris, Classiques Garnier, 111-126.

Gardy Philippe, 2019. « Un sociologue des religions en occitanisme, Jean (-Baptiste) Séguy », Lengas [En ligne], 85 | 2019, mis en ligne le 22 mai 2019, consulté le 16 juin 2019. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lengas/3041 ; DOI : 10.4000/lengas.3041.

Lafont Robert, 1964. « Lettres d’Oc », Les Cahiers du Sud, 380, 323-327.

Molin Pierre, 2018. « Éléments de réflexions sur le rapport entre la poésie occitane contemporaine et le sacré. L’exemple de Joan Larzac », Revue des langues romanes, CXXII, 2, 321-338 [En ligne] mis en ligne le 01 décembre 2019, consulté le 25 janvier 2021. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rlr/1050.

Perrin Luc, 2021. « Jean Rouquette-Larzac, un poète occitan au service de la Parole », Réforme, 3888, 4 mars 2021, 20.

Raguin-Barthelmebs Marjolaine, et Chambon Jean-Pierre, 2017. « Yves Rouquette : situation de l’œuvre, problématique des travaux (dix thèses) », Revue des langues romanes, CXXI, 509-521 [En ligne] mis en ligne le 01 octobre 2018, consulté le 20 octobre 2023. URL : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rlr/464.

Seguy Jean-B[aptiste], décembre 1968. « Jean-B. Séguy, “De l’aliénation au fantastique. Problèmes de la prose littéraire d’oc” », Esprit, 576, 669-683 [Ce numéro commence par un article de Jean-Marie Domenach, « Repenser la France » (p. 611-629 ; première phrase : « L’idée de la France est en crise »), suivi d’une réaction de Robert Lafont, « Réponse à J.-M. Domenach » (p. 630-642), puis d’un débat entre Domenach, Lafont, Vincent Monteil, Paul Thibaut, Pierre Fougeyrollas, Darling Brian, Yves Person, 643-668].

Weil Simone, 2014. L’inspiration occitane, préface de Claude Le Manchec, Paris, Éditions de l’éclat, (« comprenant L’agonie d’une civilisation vue à travers un poème épique et En quoi consiste l’inspiration occitanienne »).

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Notes

1 Je parlerai ici de Joan Roqueta ou Jean Rouquette quand il signait ainsi ses articles ou ouvrages, puis de Joan Larzac ou Jean Larzac quand cette signature s’imposa à lui et donc à ses lecteurs.

2 Une prose (prose poétique) apparaît sous la signature de Joan Roqueta dans le numéro 216 (mai-juin 1960, 27-28) de la revue OC : « Miegterrana » [Méditerranée]. Ce texte vient refermer une anthologie « Poësia d’òc 1960 », présentée et, on peut le supposer, réunie sous le titre « Poëmas » par R[obert] L[afont], qui est alors le rédacteur en chef de la publication.

3 [Lourdes est un fait religieux ; Lourdes est un fait mondial ; Lourdes est un fait d’Occitanie. Et tout cela se trouve mélangé].

4 Gardy 2018b. Outre notamment le volume collectif Lectures de Mireille publié par le Groupamen d’estùdi prouvençau (Saint-Remy-de-Provence) et le Frédéric Mistral de Sully-André Peyre dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » des éditions Pierre Seghers, il y était question du cahier de la revue Europe consacré à Mistral (avril 1959) et d’articles parus dans divers périodiques (La France latine ; Marche romane ; Arts ; La Nation française ; Témoignage chrétien).

5 Pour Castan, Aubanel est d’abord un dramaturge, qu’il juge supérieur au poète. Cette position est probablement résumée par cette formule choc : « Donariáu dètz Mirèlhas e cent Anglòras per una Faneta, una Fabressa, una Cardelina » (p. 11) [Je donnerais dix Mirèio e cent Angloro pour une Faneto, une Fabresso, une Cardelino]. Faneto est l’un des personnages principaux de la première pièce d’Aubanel, Lou pan dóu pecat ; Cardelino de sa deuxième pièce, Lou Raubatòri ; Fabresso de la troisième, Lou Pastre. L’Anglore renvoie bien sûr au Pouèmo dóu Rose mistralien. On notera que Castan, à juste titre, place au centre de ses analyses de l’œuvre aubanélienne (comme de celle de Mistral) des figures féminines.

6 [L’École d’Avignon est un dieu Janus, d’un côté la face de Mistral, d’un autre celle d’Aubanel. Il faut que l’une ou l’autre soit dans l’obscurité, c’est désormais le tour de Mistral]. Le temps ayant passé (trois quarts de siècle…), on doit constater que si ce fut alors, jusqu’à un certain point, « le tour d’Aubanel », celui de Mistral n’a pas connu d’éclipse notable, malgré, il faut le constater également, d’authentiques passages à vide (Casanova 2018 ; Gardy 2018c).

7 Liprandi avait notamment publié en octobre 1961 une « nouvelle édition augmentée. Documents inédits » d’un recueil d’Œuvres choisies d’Aubanel (Avignon, Édouard Aubanel) qui prenait la suite d’autres publications déjà riches d’informations renouvelées sur l’œuvre de l’écrivain et l’accueil qu’elle avait reçu en son temps.

8 Cet intitulé figure en page 1 de la revue, immédiatement avant une présentation signée R[obert] L[afont]. Sur la première de couverture, on lit « Laus de la critica, convèrsa de… » [Éloge de la critique : conversation entre].

9 [L’erreur serait de s’attacher à une thématique, et non pas à la totalité vivante d’un moment : on aurait dans ce cas une époque sans personnalité, sans personnalités. Au lieu des amis de Goudouli et de la société toulousaine, nous aurions l’époque baroque occitane].

10 No 353. Lafont y réunissait sous cette étiquette commune, outre Pierre Goudouli, Louis Bellaud de La Bellaudière, Pierre Paul, Bertrand Larade, André Du Pré, François de Cortète.

11 Je devrais écrire « qui portait », puisque l’ouvrage de Jean Rouquette, malgré son succès, fut retiré de la collection des PUF et jamais remplacé. On peut estimer que ce petit volume, qui a bien sûr vieilli depuis sa dernière édition, déjà ancienne, demeure un guide riche et fort bien conçu pour qui voudrait s’initier au monde complexe de l’écriture d’oc médiévale, moderne et contemporaine.

12 À la rubrique « Du même auteur » (p. 2), on lit à propos de ce recueil, entre parenthèses, « sous le pseudonyme de Jean Larzac ».

13 [Notes en contrepoint… sur la critique mistralienne et aubanélienne] (p. 30-41).

14 C’est alors, simple hasard, une recension de l’Histoire de la littérature occitane de Charles Camproux (Paris, Payot, 1953) qui ouvrait sa collaboration.

15 Il lui arriva cependant de la reprendre : en 1963 (no 372), pour rendre hommage au poète provençal Sully-André Peyre, animateur de la revue Marsyas, disparu peu de temps auparavant ; ou encore en 1964 (no 380), quand il proposait une double recension du « Que sais-je ? » de Larzac et de son premier recueil poétique, Sola Deitas. Le passage d’un critique à l’autre s’était effectué à la manière d’une transmission de témoin : la chronique de Lafont, dans le numéro 361 (1961), était pour partie consacrée à une Anthologie de la poésie occitane composée par André Berry (Paris, Stock, 1961) et c’est par une allusion plutôt négative à cette même anthologie que Larzac commençait sa première intervention, en rendant compte de deux autres florilèges occitans : « À défaut de ces Ornements de la Mémoire qu’eût pu être l’anthologie de M. Berry… » (Larzac février-mars 1962 ; Larzac faisait allusion à l’anthologie composée par le Montpelliérain Pons Augustin Alletz, Ornements de la mémoire, ou les traits brillants des poètes français les plus célèbres, publiée pour la première fois en 1739 et souvent rééditée).

16 Au-delà des explications d’ordre sociolinguistique que cette dualité des noms et des prénoms peut suggérer, en ce qui concerne Boudou/Bodon, on trouve un ensemble de réflexions très éclairantes dans l’ouvrage novateur de Dominique Roque Ferraris, Joan Bodon. Contes populaires et autofictions, Paris, Classiques Garnier (« Études et textes occitans »), 2020.

17 1, 14, « Et verbum caro factum est ». Dans sa traduction occitane de la Bible (Roqueta-Larzac 2016, 304), Larzac propose : « E la Paraula s’es endevenguda carn », à partir du texte grec, « Καὶ ὁ λόγος σὰρξ ἐγένετο ».

18 L’exemplaire que j’ai pu consulter (collection reliée du CIRDOC, Béziers) ne permet pas de donner avec certitude la date de parution de ce texte, dont Yves Rouquette, mentionnant juin 1961 comme date de sa parution, écrivait avec raison dans OC (no 123, janvier-mars 1962, 47) qu’il s’agissait « d’un bèl estudi, malastrosament descarat dins son anar e sa grafia » [une belle étude, malheureusement défigurée dans son développement et sa graphie].

19 Lo mal de la tèrra. Poèmas 1957-58 est le titre du deuxième recueil de poèmes d’Yves Rouquette, publié en 1960 dans la collection « Sirventès » (Toulouse, Edicions del Movement de la Joventut occitana). Ces textes avaient déjà paru dans la revue OC (no 211, janvier-mars 1959, 1-20).

20 Yves Rouquette avait noté l’importance de cet article dans la chronique « Los periodics » qu’il tenait alors dans OC (no 224 avril-juin 1962, 47-48 : « …esclaira nòstra condicion coma fins aicí s’èra pas gaire capitat » [il éclaire la condition qui est la nôtre comme jusqu’à aujourd’hui on n’y avait guère réussi].

21 [Littérature. Santé ou fin des temps ?].

22 À cet égard, l’article de Jean Larzac dans Études était en correspondance thématique assez étroite avec celui, que Larzac évoque indirectement, publié peu de temps auparavant dans Esprit par Jean-Baptiste Séguy (Séguy 1968 ; Gardy 2019 pour le contexte de ces deux interventions dans la revue alors dirigée par Jean-Marie Domenach) : « De l’aliénation au fantastique. Problèmes de la prose littéraire d’oc ».

23 Christian Anatole (/Anatole/Anatòli 1964), bon spécialiste de l’histoire littéraire occitane, malgré des critiques de détail, applaudissait des deux mains dans OC à la publication de la première édition. Robert Lafont, qui avait à cette occasion repris la plume dans les Cahiers du Sud (Lafont 1964), se montrait lui plus critique sur plusieurs points importants tout en reconnaissant les qualités indéniables de l’ouvrage.

24 Sur l’itinéraire de Jean Rouquette-Larzac et sa conception de la poésie, on pourra lire Molin 2018 ; et plus récemment, dans un contexte plus large, Perrin 2021.

25 Une approche très détaillée de ces divergences a été proposée dans la Revue des langues romanes par Jean-Pierre Chambon (Chambon 2014), autour des deux personnalités dominantes alors de Robert Lafont et d’Yves Rouquette ; il y est également question à de nombreuses reprises de Jean Larzac et en particulier de Jean Larzac éditeur de « 4 Vertats ». Je renvoie le lecteur à cette étude essentielle, ainsi qu’à celle de Jean-Pierre Chambon et Marjolaine Raguin (Raguin-Barthelmebs et Chambon 2017), qui la complète.

26 On se reportera au no 18-19 (hiver 1969-printemps 1970), dans lequel se succèdent et se font face, sous la rubrique commune « Sus la cultura » et précédées de quelques lignes de présentation, une contribution de Robert Lafont (« Practica de la desalienacion », p. 1-15) et celle, en écho, de Joan Larzac, « La letra tua » ([La lettre tue], p. 16-32), dont l’intitulé même laissait deviner l’intention centrale, que cette phrase des derniers paragraphes reformule plus explicitement : « Dins lo fons, es ora per nosautres de nos atalar a una literatura que siá pas pus l’òbra d’un sol, mas una òbra facha per totes » [Au fond, il est temps pour nous de nous atteler à une littérature qui ne soit plus l’œuvre d’un seul, mais une œuvre faite par tous]. « Par tous », et probablement aussi, « pour tous », les deux sens étant légitimes en occitan. La revue Viure est désormais accessible dans son intégralité sur le site (« Occitanica ») du CIRDOC.

27 [La véritable littérature n’est dans aucun livre ni dans aucune bibliothèque : c’est l’Occitanie en train de se faire à travers la psychanalyse collective que nous avons commencée et qui se poursuit dans chaque phrase sortie de la gorge d’un occitan puis appelée, provoquée, entendue par tous ceux qui ont pris la parole et qui alors se taisent pour se reconnaître dans son appel].

28 Ce poème, qui comporte en exergue une citation du Moine de Montaudon, a été repris, accompagné d’une version française, dans le volume Joan Larzac, Òbra poëtica. Avec la traduction française en regard (« Messatges, » 64, s. l., 1986, 92-95). Les poèmes réunis dans Contristòria n’avaient été publiés qu’en occitan, ce qui n’était pas habituel dans cette collection depuis ses origines.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Philippe Gardy, « Jean Larzac et la littérature d’oc, 1960-1970 »Revue des langues romanes [En ligne], Tome CXXVII n°2 | 2023, mis en ligne le 01 décembre 2023, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rlr/5586 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rlr.5586

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Auteur

Philippe Gardy

CNRS, Université Paul Valéry, Montpellier

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