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Joan Larzac (Roqueta), poèta, biblista e escrivan. Una vida d’engatjament

Joan Larzac / Jean Rouquette. Une vie de prêtre et de littérature. Un occitaniste pour la causa dei pòples

Marjolaine Raguin

Texte intégral

1La publication de ce dossier en hommage à l’œuvre poétique, littéraire et intellectuelle de Jean Rouquette / Jean Larzac / Joan Larzac représente la première tentative d’exploration systématique et ordonnée des différentes facettes de l’œuvre de cet auteur central de l’histoire des lettres de langue occitane et de l’occitanisme militant de la seconde partie du xxe siècle et de la première partie du xxie. Ce dossier thématique de la Revue des langues romanes a l’honneur de paraître du vivant de l’auteur, et entend rendre hommage, par l’étude, à son œuvre littéraire, intellectuelle et militante.

  • 1 Voir Jean-Pierre Chambon, Marjolaine Raguin-Barthelmebs et Jean Thomas, « Sièm Occitans en prumièr (...)

2Cadet des frères Rouquette, beau-frère de l’autrice Marie Rouanet, Joan Larzac est le dernier vivant parmi les grands auteurs de la littérature occitane contemporaine de la deuxième moitié du xxe siècle et début de ce xxie. Il est aussi l’un des derniers témoins et acteurs des luttes occitanistes des années 1960-1980 contre la colonisation culturelle et politique française telle qu’on la pense alors. Ces luttes, déployées alors sur de multiples fronts dans le monde, en Afrique et en Amérique du Sud notamment, étaient perçues comme internationales et transfrontalières sinon internationalisantes. L’idéologie qui les porte, toute baignée de rouge, et de sa sœur en religion, la théologie de la libération, ne nie pas, à l’évidence, la notion de frontières mais l’interprète comme permettant de définir les espaces individuant des communautés culturelles et linguistiques qui font émerger des nations à l’intérieur des états, voire même affranchies de ceux-ci, comme la nation occitane l’est dans l’esprit des frères Rouquette, tenant une ligne proche de celle du Partit Nacionalista Occitan (PNO)1.

  • 2 Joan Larzac dirait certainement avec Paul, et avec nous, en prêtre qu’il est, que la pensée chrétie (...)

3En raison de la pluralité de la figure de Jean Rouquette/Larzac, occitaniste et prêtre si on le considère du point de vue (ô combien étroit) des occitanistes, prêtre et professeur d’Écritures saintes pour les communautés chrétiennes au service desquelles il a travaillé tout au long de sa vie (en Languedoc et au Liban notamment), nous avons voulu ici par les études, et les travaux réunis, embrasser les différentes facettes de l’homme et de son œuvre dans le monde, tant intellectuelle que matérielle. Il s’agissait aussi d’un point de vue méthodologique d’extraire la figure du militant, parfois controversée dans le petit milieu occitan pour le radicalisme de sa pensée2, et soumettre à la critique une œuvre littéraire et intellectuelle de premier plan, autant qu’un engagement sans faille pour une doctrine qui, aux côtés de son frère notamment, a marqué l’histoire des Pays d’oc.

  • 3 C’est-à-dire de Camarès, dans l’Aveyron.

4Ne négligeons pas que si c’est un éditeur de littérature de langue d’oc qui le publie, ce sont des ecclésiastiques, catholiques et protestants, qui préfacent les deux volets de sa traduction, aux Letras d’oc, depuis le grec, l’hébreu et l’araméen, de l’Ancien et du Nouveau testament en occitan du Pont3. Signe notamment de l’engagement de Jean Rouquette pour un dialogue œcuménique fraternel, c’est le même pasteur, Élian Cuvillier, professeur à la faculté libre de théologie protestante de Montpellier au sein de laquelle Jean Larzac contribua au développement de l’exégèse structurale, qui signe la préface de sa traduction du Nouveau et ici un article exégétique d’hommage au bibliste et enseignant au Grand séminaire montpelliérain.

  • 4 Évidemment publiés sous le pseudonyme Joan Larzac/Jean Larzac qui est le sien pour le monde de l’éd (...)
  • 5 On pense aux dates de lieux et de temps de son écriture poétique parue ces dernières années aux Let (...)

5Il ne faut donc pas considérer Joan/Jean Larzac comme restreint au champ de l’occitanisme, de la pensée et de l’écriture d’oc. En tant que Jean Rouquette il est l’homme du Liban, le professeur d’Écritures saintes, le bibliste qui publie dans des revues scientifiques, mais aussi l’auteur de ses propres poèmes en français4 — car ses traductions d’auteur sont comme pour son frère, ou René Nelli, réécriture. Il n’y a ni dichotomie ni schize à cela, mais bien unité de la vie d’un homme engagé dans ce monde et qui porte au creux de lui, en tant qu’Occitan, sa langue et son pays. Un double enracinement (autant que bourgeonnement) et qui n’a chez lui rien de circonstanciel ni d’opportun : la constance de son écriture d’oc en tout lieu et en tout temps5 le démontre.

  • 6 1968 est l’année de la publication de l’Estrangièr del dedins qui a précédé de peu l’exclusion d’Yv (...)
  • 7 À la fin du printemps 2015.

6Le traumatisme lié à sa mise au ban idéologique et à son exclusion des activités de l’occitanisme intellectuel et militant à partir des années 1970, apparaît avoir eu des conséquences durables sur la vie et l’œuvre de Joan Larzac. Cela recentra, pour presque cinquante ans (de ca. 19686 à 2019), son action publique et son écriture sur les affaires religieuses. En effet, il se consacra dès lors tant à sa carrière d’enseignant biblique qu’à l’action catholique pour les peuples du monde dans une démarche œcuménique animée par la théologie de la libération, notamment comme fondateur en France de l’association Offrejoie, et à l’animation (en occitan) de la vie paroissiale de Montpellier, ainsi qu’à la traduction de la Bible à laquelle il travaillera pendant de longues années ; son écriture poétique demeurant dès lors strictement privée. De cela témoignent les dates de temps de poèmes parus dans ces récents recueils. C’est aussi ce que l’on a constaté de nos yeux lors de l’inventaire, fait avec lui, de ses inédits et de ses manuscrits poétiques et brouillons7.

7Outre son œuvre poétique et savante, rappelons qu’il est, dans les années 1960, l’auteur du « Que sais-je ? » sur la littérature d’oc, qui constitue le pendant de celui de Pierre Bec sur la langue occitane, et d’une anthologie de la poésie religieuse en langue d’oc. Jean Rouquette/Larzac est un penseur et un chef de file du mouvement occitan de décolonisation dans les années 1960-1970, qu’il pense en l’articulant aux autres luttes de décolonisation à travers le monde contemporain, et ce à travers son engagement de prêtre affilié aux idées de ce qui devient au cours de ces années la théologie de la libération et nourrit, un temps au moins, des idées de son compatriote montpelliérain et ami, le dominicain Jean Cardonnel.

  • 8 On pense à ses entretiens récents avec Fabrice Bernissan pour l’émission radiophonique émission Ora (...)

8Ce dossier de travaux s’attache à comprendre ce que furent les lignes de force de son inspiration intellectuelle et de son action, autant que le détail de sa poésie et de son écriture littéraire. Sa lecture — au sens d’interprétation — du fait occitan et du récit national (et leur écriture, car chez lui les deux sont strictement corrélés) se conjuguent dans cette vie, et sont strictement corrélés à l’action pour la cause des Chrétiens du Liban et des Libanais d’Offrejoie — Ofrijòia qu’il participa à fonder et pour laquelle, comme pour l’oc, il se trouve encore engagé. Il ressort en effet de la masse des travaux ici réunis, comme des déclarations de Jean Rouquette-Larzac8 et de son écriture publiée (jusque dans les dates de lieux de certains des poèmes de ses derniers recueils publiés), que c’est à l’Occitanie et ses luttes — pour la langue, la culture et le droit à une histoire singulière —, comme au Liban et ses luttes — pour faire nation multireligieuse à l’unité culturelle, pour la coexistence arabe et la résistance à Israël conquérant — qu’il consacra sa vie. De telle sorte qu’il embrasse les deux causes d’un même regard et y œuvre d’une même main, car il y reconnaît ses deux nations d’homme, sa mission de prêtre, et la vocation universalisante et affranchissante de l’Évangile dont il a fait de l’annonce aux hommes, sa vie.

9Les contributions à ce dossier se trouvent réunies en trois sections. Une première de travaux de portée plus générale qui s’ouvre sur l’étude par Philippe Gardy de l’inscription de Joan Larzac dans le paysage de la littérature d’oc entre 1960 et 1970. Ensuite, Philippe Martel interroge les deux idées de Jean Larzac occitaniste comme historien ou lecteur d’historiens, puis Marjolaine Raguin s’intéresse à l’influence de la prêtrise et de la théologie de la libération sur les engagements de Jean Rouquette/Larzac. Enfin, François Pic, pour les œuvres publiées, et Jean Larzac, pour celles inédites (avec l’aide d’Uc Brunet pour la partie strictement religieuse), établissent une bibliographie des œuvres de l’auteur.

  • 9 Voir Jean-Pierre Chambon, Marjolaine Raguin-Barthelmebs et Jean Thomas, « Sièm Occitans en prumièr (...)
  • 10 Dans « Joan Larzac, escrivan e prèire », entretien télévisé avec David Grosclaude, L’Emparaulada 1, (...)

10La seconde section est consacrée à des études critiques plus ponctuelles centrées sur l’œuvre littéraire et poétique de l’auteur. Les contributions à cette section d’étude littéraires et philologiques ont été classées selon l’ordre chronologique de la publication des œuvres étudiées. Élodie de Oliveira y étudie d’abord la possibilité d’un dialogue entre Jean Larzac et son frère Yves Rouquette avec leurs textes respectifs Sola Deitas (1962) et Messa pels pòrcs (1969). Iseult Andreani propose ensuite une lecture stylistique de L’estrangièr del dedins (1968) et de la Messa pels pòrcs qui fait résonner les textes des deux frères, là encore, à l’unisson. L’intertextualité est un système construit d’échos thématiques et stylistiques attachant l’une à l’autre les œuvres des deux frères. Puis, Marie-Jeanne Verny, étudie le texte Dotze taulas per Nòstra Dòna (1990), co-publié par la paroisse de Notre-Dame-des-Tables, l’Institut d’études occitanes et le Cercle occitan de Montpellier. Par la suite, Jean-Pierre Chambon offre un commentaire du poème Vesiái pas que l’aranha publié en 2019 dans le recueil Se rauqueja ma votz (Letras d’oc). Un recueil qui marque le retour de Jean Larzac à la publication littéraire en occitan. En effet, s’il n’a jamais cessé d’écrire sa poésie, après la crise et la rupture d’avec Robert Lafont, Viure et le Comité occitan d’études et d’action (COEA) et les occitanistes non nationalistes9, il a presque cessé de publier, comme son frère, mais plus encore que lui10. Enfin, Sylvain Chabaud propose une réflexion sur le dernier recueil paru de l’auteur, L’an que ven d’onte ven (2021). On remarque ainsi l’étendue de l’arc temporel et thématique sur lequel se déploient l’écriture et la publication des œuvres littéraires et poétiques de Jean Larzac, ainsi que l’étroitesse des relations de sa littérature et de ses idées avec celles de son frère — sans en nier les différences, notamment pendant la période de Cathares (1990) d’Yves Rouquette.

11Une dernière section est constituée du texte d’exégèse du théologien protestant Élian Cuvillier, offert ici en hommage au bibliste avec lequel il partage « une complicité fraternelle ».

  • 11 Les textes français et occitans sont de l’auteur et nous ont été confiés par lui pour cette publica (...)
  • 12 C’est la Main pour Philippe Gardy, l’Instance pour Jean-Pierre Chambon (Chambon, 2012). « Problèmes (...)

12Ce numéro présente la particularité de publier en exergue quatre poèmes inédits de l’auteur en français et en occitan11, choisis par lui pour ce dossier et sans que la main12 ne soit intervenue.

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Notes

1 Voir Jean-Pierre Chambon, Marjolaine Raguin-Barthelmebs et Jean Thomas, « Sièm Occitans en prumièr o […] sièm pas ren du tot : une allocution d’Yves Rouquette (2009). Édition d’extraits, avec une introduction, des notes et une étude des diatopismes remarquables », Revue des langues romanes, CXXII, 2018, p. 423-456, p. 429, lignes 13-17.

2 Joan Larzac dirait certainement avec Paul, et avec nous, en prêtre qu’il est, que la pensée chrétienne est radicale par essence, et que l’on n’en attend pas moins de l’engagement dans ce monde d’un homme qui professe « nous prêchons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les païens », 1 Co 1,23 (TOB 2010).

3 C’est-à-dire de Camarès, dans l’Aveyron.

4 Évidemment publiés sous le pseudonyme Joan Larzac/Jean Larzac qui est le sien pour le monde de l’édition occitane (et son lectorat) qui le publie.

5 On pense aux dates de lieux et de temps de son écriture poétique parue ces dernières années aux Letras d’oc.

6 1968 est l’année de la publication de l’Estrangièr del dedins qui a précédé de peu l’exclusion d’Yves Rouquette du comité de rédaction de la revue Viure en 1973 qu’il avait cofondée avec Robert Lafont ; la revue n’y survivra pas (entre autres causes).

7 À la fin du printemps 2015.

8 On pense à ses entretiens récents avec Fabrice Bernissan pour l’émission radiophonique émission Oralitat e Umanitat — diffusée sur Radio Pais — et les archives de l’association Nosauts de Bigòrra, et avec David Grosclaude, pour le premier numéro de l’émission L’Emparaulada de la chaîne de télévision Òctele.

9 Voir Jean-Pierre Chambon, Marjolaine Raguin-Barthelmebs et Jean Thomas, « Sièm Occitans en prumièr o […] sièm pas ren du tot : une allocution d’Yves Rouquette (2009). Édition d’extraits, avec une introduction, des notes et une étude des diatopismes remarquables », Revue des langues romanes, CXXII, 2018, p. 423-456, p. 443. [En ligne], Tome CXXII No 2 | 2018, mis en ligne le 01 décembre 2019, consulté le 24 octobre 2023. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rlr/1182.

10 Dans « Joan Larzac, escrivan e prèire », entretien télévisé avec David Grosclaude, L’Emparaulada 1, Òctele, 2019, Larzac explique comment lors d’une manifestation pour la langue d’oc, l’éditeur des Letras d’oc Jean Eygun lui propose de publier sa traduction de la Bible et fera ensuite paraître d’autres de ses œuvres. On verra aussi le témoignage de Jean Eygun au sujet du fait d’avoir permis à Yves Rouquette (et ensuite son frère Jean frappé du même anathème) d’accéder à nouveau à l’édition occitane, Jean Eygun, « Har tornar a la lutz : dix ans d’édition d’œuvres occitanes d’Yves Rouquette », Revue des langues romanes, CXXI, 2017, p. 113-117.

11 Les textes français et occitans sont de l’auteur et nous ont été confiés par lui pour cette publication. Nous lui sommes reconnaissante de sa confiance.

12 C’est la Main pour Philippe Gardy, l’Instance pour Jean-Pierre Chambon (Chambon, 2012). « Problèmes philologiques d’une œuvre occitane du xxe siècle : le traitement éditorial post mortem auctoris des textes de Jean Boudou », Estudis Romànics 34, p. 231-257. Voir aussi Marjolaine Raguin-Barthelmebs et Jean-Pierre Chambon, « Yves Rouquette : situation de l’œuvre, problématique des travaux (dix thèses) », Revue des langues romanes, CXXI, 2017, p. 521, note 21. [En ligne], Tome CXXI No 2 | 2017, mis en ligne le 01 octobre 2018, consulté le 24 octobre 2023. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rlr/464.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marjolaine Raguin, « Joan Larzac / Jean Rouquette. Une vie de prêtre et de littérature. Un occitaniste pour la causa dei pòples »Revue des langues romanes [En ligne], Tome CXXVII n°2 | 2023, mis en ligne le 01 décembre 2023, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rlr/5581 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rlr.5581

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Auteur

Marjolaine Raguin

Université Toulouse 2 — Jean Jaurès

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