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Actualité internationale
Notes de lecture

L’éducation de l’ombre en Afrique. Implications politiques du soutien scolaire privé

Mark Bray [en ligne], CERC : Comparative Education Research Centre / HKU : Hong Kong University / CIRIST : Centre for International Research in Supplementary Tutoring/ECNU : East China Normal University, 2021, 126 p.
Jean-Marie De Ketele
p. 48-51
Référence(s) :

L’éducation de l’ombre en Afrique. Implications politiques du soutien scolaire privé, Mark Bray [en ligne], CERC : Comparative Education Research Centre / HKU : Hong Kong University / CIRIST : Centre for International Research in Supplementary Tutoring/ECNU : East China Normal University, 2021, 126 p.

Texte intégral

1Bien connu des lecteurs de la Revue internationale d’éducation de Sèvres pour ses articles sur l’éducation de l’ombre, Mark Bray offre ici une monographie1 qui s’intéresse à ce sujet en Afrique, qu’elle soit arabophone, anglophone, francophone ou lusitanophone (54 pays au total). On ne trouvera nulle part ailleurs un panorama aussi documenté, complet et actuel. Que l’on en juge : l’auteur fait appel à 211 références, dont 151 produites entre 2010 et 2020 et et qui, pour nombre d’entre elles, sont le fruit d’enquêtes ou de témoignages recueillis dans les différents pays africains.

2D’emblée, Mark Bray pose une question centrale : l’éducation de l’ombre permettra-t-elle de réaliser l’ODD 4 (le quatrième objectif de développement durable des Nations unies), qui implique l’accès et une éducation de qualité pour tous ?

3Encore faut-il s’entendre sur ce que désigne le concept d’éducation de l’ombre (shadow education). Dans cet ouvrage, Mark Bray indique qu’il s’agit du soutien scolaire privé, qui obéit aux caractéristiques suivantes : 1) il est payant, ce qui exclut le soutien scolaire gratuit dispensé par les parents ou les enseignants dans le cadre de leurs fonctions scolaires ; 2) il porte sur les matières scolaires classiques évaluables ; 3) il est complémentaire, car il s’ajoute au travail et au soutien fournis par l’école dans le cadre de ses missions ; 4) il concerne dans cette étude l’enseignement primaire et secondaire. L’auteur signale cependant que dans certains pays africains, un nombre non négligeable de parents soumettent leurs enfants dès la maternelle à du soutien privé, afin qu’ils soient les meilleurs à l’école primaire et puissent espérer ensuite bénéficier des meilleurs établissements d’enseignement secondaire. Au cœur du débat et de l’analyse se découvrent la conscience de l’importance de l’éducation, la sélection opérée par l’école et la compétition pour les meilleures positions sociales ; mais on devine aussi que cette situation n’est pas sans effets pervers.

4Mark Bray tente dans un premier temps de cartographier le paysage africain de l’école de l’ombre. En quatre tableaux (chap. 3), il rassemble l’ensemble des données qu’il a pu récolter dans les enquêtes disponibles dans les différents pays, sur les taux d’inscription, les variations régionales, les modalités, les lieux et les coûts du soutien privé. Le phénomène est d’une très grande ampleur et inquiète. Ainsi, par exemple, le coût du soutien privé pour un seul enfant à l’île Maurice représente 6 % du salaire minimum pour les parents ; en Égypte, les ménages moyens et pauvres consacrent respectivement un tiers et un cinquième de leurs revenus annuels à la scolarité supposé gratuite.

5Mark Bray tente ensuite de comprendre pourquoi il existe une demande et une offre aussi importantes, l’une expliquant l’autre et celle-là renforçant celle-ci. Le moteur en est la compétition sociale : à travers le diplôme, la filière suivie et l’établissement choisi, l’éducation est un « un bien positionnel » pour l’avenir des enfants. Le recours au soutien scolaire privé est d’autant plus croissant que la qualité de l’école publique est jugée insuffisante, que les enseignants éprouvent le besoin de compléter leur salaire, et que l’État, confronté à « une massification par le haut » (des entrées massives dans l’enseignement secondaire supérieur), n’a guère les ressources financières suffisantes pour y faire face.

6Si ces différents types d’acteurs y trouvent donc un certain bénéfice, Mark Bray pointe quelques effets pervers non négligeables. L’un des plus importants est le renforcement de l’inéquité du système, le soutien scolaire privé bénéficiant davantage aux enfants des familles plus favorisées. Les parents des milieux modestes ne peuvent y recourir sans d’importants sacrifices, comme le montre l’exemple mauricien déjà cité. D’autres effets pervers, tout aussi préoccupants, sont d’ordre éthique, comme le fait que des enseignants donnent des cours privés payants à leurs propres élèves, auxquels ils accordent plus d’attention en classe, gardent en réserve de la matière importante pour leurs cours privés, privilégient le « gavage » et la restitution en vue de l’examen plutôt que le développement d’une pensée indépendante (les élèves perdant ainsi l’habitude d’apprendre quand ils sont seuls)… et ont parfois des comportements de harcèlement envers les filles, d’où l’expression « After BECE [Basic Education Certificate Examination], will be pregnancy ». D’autres effets pervers sont encore identifiés, tels que le stress des élèves dû à une charge mentale trop élevée (cours formels et cours privés) ; un moindre respect des élèves pour les enseignants qui ne leur donnent pas de cours privé ; l’évaporation des meilleurs enseignants des zones urbaines vers des entreprises privées de soutien scolaire, ou des enseignants les plus qualifiés dans les zones rurales vers des établissements en ville ; l’attitude ambiguë des chefs d’établissement vis-à-vis de l’interdiction faite aux enseignants de donner des cours privés à leurs propres élèves.

7Dans le dernier chapitre, Mark Bray s’adresse aux responsables politiques nationaux. Même dans des pays aussi sensibilisés à cette question que l’Égypte et l’île Maurice, les données manquent pour disposer d’une image plus précise de la situation, bien évaluer la nature des problèmes et suivre les évolutions. L’auteur identifie toute une série d’indicateurs permettant de constituer une base utile à la prise de décision. Passant en revue plusieurs initiatives prises dans certains pays africains, il met l’accent sur la nécessité d’entreprendre des réformes sur l’évaluation, la sélection et le curriculum. Mais cela implique aussi de concevoir et de mettre en œuvre des réglementations, concernant tant les entreprises de soutien scolaire que l’offre de soutien des enseignants. Cependant, réformes et réglementations auront peu de chance de réussir « si les responsables politiques nationaux ne bénéficient pas au moins de la compréhension et, de préférence, de l’appui des principales parties prenantes, notamment les enseignants, la direction des établissements scolaires et les familles ». Cela rejoint la conclusion du numéro 83 de cette revue, intitulé « Réformer l’éducation ».

  • 2  Le 15 avril 2021, la Conférence des ministres de l’éducation des États et gouvernements de la fran (...)

8Répondre à la question initialement posée (« L’éducation de l’ombre permettra-t-elle de réaliser l’ODD 4 d’une éducation de qualité pour tous ? ») suppose d’abord, écrit Mark Bray en conclusion, de « tirer de l’ombre l’éducation de l’ombre » pour en comprendre les divers modes de fonctionnement et leurs effets, afin de trouver ensuite un bon équilibre dans la voie à suivre. L’éducation de l’ombre a certes des effets positifs (renforcement de l’apprentissage, revenus complémentaires pour les enseignants, économies budgétaires pour les États, création d’emplois, occupation des jeunes…) mais aussi négatifs (exacerbation des inégalités sociales et territoriales, manquements à l’éthique, stress des élèves, contribution à la baisse de qualité de l’école publique, etc.). Cet équilibre ne peut être trouvé que si cette question devient l’affaire de tous : agences internationales, ministères de l’éducation, écoles, communautés, familles. Une éducation de qualité pour tous dépasse de loin la forme scolaire (comme le montre plus que jamais la crise actuelle due à la pandémie) et nécessite de développer une intelligence collective2.

9D’une grande clarté et même d’une précision chirurgicale, cette monographie sur l’éducation de l’ombre en Afrique est à lire par tous, et bien au-delà de l’Afrique, comme y invitent les quelques données mentionnées, parmi tant d’autres, dans cette brève recension.

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Notes

1  Disponible en ligne en français : https://cerc.edu.hku.hk/books/leducation-de-lombre-en-afrique-implications-politiques-du-soutien-scolaire-prive/ et également en anglais, sous le titre Shadow Education in Africa: Private Supplementary Tutoring and its Policy Implications : https://bit.ly/3cqDUCb (NdlR).

2  Le 15 avril 2021, la Conférence des ministres de l’éducation des États et gouvernements de la francophonie (CONFEMEN), France Éducation international et la Direction du Rapport mondial de suivi sur l’éducation (GEM) de l’Unesco ont organisé une conférence numérique de présentation de cet ouvrage de Mark Bray. https://www.youtube.com/watch?v=ljaV-oFKUZg

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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Marie De Ketele, « L’éducation de l’ombre en Afrique. Implications politiques du soutien scolaire privé »Revue internationale d’éducation de Sèvres, 86 | 2021, 48-51.

Référence électronique

Jean-Marie De Ketele, « L’éducation de l’ombre en Afrique. Implications politiques du soutien scolaire privé »Revue internationale d’éducation de Sèvres [En ligne], 86 | avril 2021, mis en ligne le 01 avril 2022, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ries/10225 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ries.10225

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Auteur

Jean-Marie De Ketele

Jean-Marie De Ketele est professeur émérite de l’Université catholique de Louvain (Belgique) et de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, où il a créé la Chaire Unesco en sciences de l’éducation (1994). Docteur honoris causa de plusieurs universités, il a présidé l’Association internationale de pédagogie universitaire ainsi que l’Association pour le développement des méthodologies de l’évaluation en éducation (ADMEE-Europe). Ses travaux portent principalement sur la pédagogie universitaire, sur l’évaluation des apprentissages et des systèmes éducatifs ainsi que sur l’engagement professionnel des acteurs de l’éducation et de la formation. Il dirige plusieurs collections d’ouvrages scientifiques aux Éditions De Boeck et est rédacteur en chef de la Revue internationale d’éducation de Sèvres. Courriel : jean-marie.deketele[at]uclouvain.be

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