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DOCUMENTS. Cinq déclamations

Pour la belle-mère, contre l'aveugle (1523)

Juan Luis Vives
Traduction de Tristan Vigliano

Texte intégral

      

Édition : Juan Luis Vives, Pro noverca contra cæcum, avec sa préface (dans Declamationes duæ. Prior M. Fabii Quintiliani pro Cæco contra Nouercam. Posterior Ioannis Lodouici Viuis Valentini pro Nouerca contra Cæcum, qua Quintiliano respondet, Louvain, Dirk Martens, fév. 1523 [1524 n. s.], f. c i ro – [d vi] vo).

Cette traduction poursuit deux objectifs modestes : compléter l’article présenté dans le même numéro, rendre accessible en français une déclamation de Vives peu connue. Les notes, réduites au minimum, portent sur les corrections de lecture et les références explicites.

Pour une annotation plus abondante, on se reportera à l’édition et à la traduction allemande de Gernot Krapinger (« Vives’ Antwort auf Ps. Quintilians Paries palmatus. Die Deklamation Pro Noverca : Text, Übersetzung und Erlaüterungen », dans Studium declamatorium. Untersuchungen zu Schulübungen und Prunkreden von der Antike bis zur Neuzeit, éd. Bianca-Jeanette Schröder et Jens-Peter Schröder, Munich/Leipzig, K.G. Saur, 2003, p. 289-333), qu’il serait d’autant plus inutile de répéter qu’elle est disponible en ligne (URL : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/​10.1515/​9783110928792.289, lien consulté le 05.11.2023).

Les manchettes sont signalées dans les notes.
      

[Préface]

  • 1 En marge : « Thomas More ».
  • 2 On corrige tantus en tactus.

1Aucune question plus immédiate ni plus justifiée ne se présentera à l’esprit de mon lecteur que celle-ci : quelle présomptueuse audace ne me faut-il pas pour répondre à la déclamation de Quintilien ? pour rivaliser, malgré les limites de mon esprit, ma toute petite érudition, mon éloquence extrêmement embarrassée, ou pour mieux dire inexistante, avec un homme dont l’esprit, le savoir, l’élégance conjuguée à la majesté du style ont fait l’admiration très méritée de tous les siècles depuis qu’il écrivit ? Jamais peureux ni chétif mirmillon ne fut plus inéquitablement comparé au plus puissant des thraces. Et pourtant, s’il est vrai que les effets de l’amitié sont puissants et violents, on fera œuvre de justice en pardonnant à mon audace. Car en entreprenant ce travail, c’est bien à l’amitié que j’ai obéi, et pas n’importe laquelle : celle de Thomas More, que j’estime formé et façonné par la nature pour cultiver ce lien d’une façon irréprochable, incandescente1. Il ne se contente pas d’aimer, ce que beaucoup trouveraient suffisant – et c’est assurément quelque chose d’essentiel dans les relations humaines, et qui a donné son nom à l’amitié : quand ses amis en ont besoin, il ajoute à l’amour le plus vrai, le plus total, des conseils, de l’aide, de l’appui. Et en fait de conseils, on ne saurait imaginer rien de plus sage ni de plus efficace ; d’aide, rien de plus fidèle ni de plus empressé ; d’appui, rien de plus bienveillant. Autant de qualités qui sont chez lui si étendues, si spontanées qu’en plus d’acquiescer à de justes prières, il les devance, ou mieux encore : il les prévient. Un grand2 ami, dont la bienveillance à mon égard a rendu tant de fruits que je redouterais que l’on ne croie mon amitié intéressée, si More ne me jugeait pas digne d’aussi bonnes dispositions et de bienfaits aussi spéciaux, ce que je tiens pour un suprême honneur.

  • 3 More, Declamatio contra Tyrannicidam Lucianicæ respondens, dans Luciani […] compluria opuscula, Par (...)

2Alors donc que j’expliquais la première déclamation de Quintilien à son jeune fils John, ainsi qu’à ses filles Margaret, Elizabeth et Cicely, dignes rejetons d’un tel père, et que j’entendais de la sorte les conduire plus aisément vers l’étude de la sagesse par le moyen de l’éloquence, il me suggéra dans quelques lettres de répondre moi-même à cette déclamation : de la contradiction, voire de l’antagonisme, résulterait une méthode plus clairement exposée. Cette suggestion ne laissa pas de m’étonner. D’abord, c’est moi qu’on choisissait pour cette tâche. Ensuite, je devais m’opposer à Quintilien, à qui son art et son éloquence permettaient de faire triompher la cause dite la moins forte. Qui plus est, c’est la cause la plus faible qu’on m’assignait dans cette controverse, Quintilien ayant pris la meilleure part en défendant l’aveugle. Enfin, et c’est le point principal, malgré son talent, son jugement plein d’expérience, son éloquence, ce n’est pas More qui répondait, alors qu’il l’aurait fait avec bien plus d’adresse et de succès que moi : nul ne l’ignore, je pense, du moins si l’on a lu mes œuvres. Car comment mériter le nom de docte ou même d’étudiant sans avoir lu les siennes ? Il suffira de citer la déclamation dans laquelle il répond au Tyrannicide de Lucien3. Aussi déclinai-je, provisoirement. Mais dépêché à Bruges par son roi, il me sollicita de nouveau avec insistance, en alléguant ses occupations. À ses premières fonctions de conseiller s’étaient récemment ajoutées celles de trésorier royal : ce roi très sage préfère voir la grande sagesse d’un tel personnage mise au service de l’État plutôt que dirigée vers une oisive étude des lettres, quoique celles-ci puissent être de la plus grande utilité à nos contemporains, autant qu’à la postérité. C’est alors que j’acceptai, mais sous cette condition que je me contenterais de signaler, comme dans un aide-mémoire, des sortes d’arguments grâce auxquels je pensais possible de répondre à Quintilien. Ces jeunes gens aussi vifs que ressemblants à leur père, avec le talent et l’application qui étaient leurs, puiseraient ainsi par eux-mêmes dans les lieux indiqués.

  • 4 Pline, Histoire naturelle, préface, 19.
  • 5 En marge : « Changement de l’éloquence ».
  • 6 Ps.-Quintilien, Declamationes majores, IV (éd. L. Håkanson).
  • 7 Ibid., XIII.
  • 8 Sénèque le Rhéteur représente Alexandre délibérant pour savoir s’il doit naviguer sur l’océan (Suas (...)

3Telle est donc la hardiesse de l’ouvrage, comme dit Pline, telle est sa valeur4. Mais quelques mots au sujet du style, maintenant. La république romaine étant ramenée sous le pouvoir d’un dirigeant unique, l’éloquence perdit son ancienne liberté, comme le peuple5. Et c’est pourquoi elle commença à se contraindre dans des limites plus étroites, à se couvrir de chaînes si l’on peut dire. Une partie non négligeable des orateurs s’en allèrent dans les écoles, si bien que les déclamations ne portaient plus sur des arguments réels, ni présentables au forum. Le but n’était pas de gagner mais de se faire applaudir, ni de convaincre de sa cause mais bien de son érudition. On imagina à cet effet de petites sentences certes plus resserrées, mais plus piquantes ; des lieux communs plus nombreux, tirés de la philosophie et des profondeurs de la littérature, parfois traités plus en longueur pour s’afficher en érudit ; un corps de discours plus rythmé et plus alerte, agencé dans un but d’agrément, si bien que les exposés prirent souvent un éclat et un raffinement poétiques : ainsi, chez ce même Quintilien, sur la providence dans Le mathématicien6 ; sur les propriétés des abeilles dans Les abeilles du pauvre7 ; chez d’autres déclamateurs contemporains, sur la nature de l’océan, rapporte Sénèque8. La brièveté semblait contribuer au plaisir, car la prise de notes risquait de porter sur des détails inutiles et d’autres orateurs allaient encore parler. Or, comme on déclamait devant des assemblées d’érudits, tout était érudit : aucun danger à être obscur. Quelques-uns guignaient même par là une réputation d’intelligence. Bien loin de se cacher, l’artifice s’étalait car c’était la meilleure manière de se faire valoir.

  • 9 En marge : « Déclamations de Quintilien ».
  • 10 Quintilien, Institution oratoire, V, xii, 17.
  • 11 Valla, Elegantiæ, II, 1 et 23, IV, 29, et passim (éd. López Moreda) ; De reciprocatione ‘sui’ et ‘s (...)
  • 12 Francesco Filelfo, Epistularum familiarium libri XXXVII, Venise, Giovanni et Gregorio De Gregori, 1 (...)
  • 13 En marge : « Jugement de Filelfo ».

4Ainsi se présentent ces déclamations de Quintilien9. Comme Quintilien lui-même réprouve cette forme d’éloquence dans ses Institutions10, il n’a pas manqué de commentateurs pour nier que ce soit son ouvrage. Mais ils sont démentis par les titres des manuscrits anciens et par des doctes très nombreux, notamment Lorenzo Valla et Rodolphe Agricola, hommes de grand et exact jugement11 : d’ailleurs, je ne vois pas ce qui serait indigne de son talent ou de son éloquence dans ces déclamations. Mais ce n’est pas le lieu d’en discuter. Quel que soit l’auteur, nul doute qu’il n’ait vécu au siècle de Quintilien, car son style en témoigne, et sa subtilité n’avait d’égales que ses facilités. Si c’est à ces déclamations que pense Filelfo quand il dit que cela rend un goût barbare12, alors la sottise infectait son palais13.

  • 14 En marge : « Aide-mémoire de Cassius ».

5Pour ne pas me rendre plus désagréable encore en ajoutant le bavardage au manque d’habileté, moi qui parlais contre un tel personnage et faisais face à une courte déclamation, j’ai ramassé mes intentions en quelques pages, sans m’éloigner en général de la dispute ni, je l’ai dit, de l’aide-mémoire – sous sa forme un peu étendue, celle dont se servait Cassius Severus selon la tradition14. De fait, la déclamation aurait été sans fin si j’avais entrepris de développer les arguments, et j’ai adapté ma plume à la règle des rhéteurs anciens. Comme mon adversaire me surpasse souvent de beaucoup, je craignais que la comparaison de son style fleuri et plaisant avec le mien ne fît ressortir le manque de sel et la grossièreté de mon discours si je m’en étais tenu à toutes forces à la manière du forum. J’ai préféré poursuivre les qualités par lesquelles on plaisait jadis en cours de rhétorique, et tu en jugeras comme d’un devoir d’école. Du reste, si je ne réclame aucune faveur en cas de réussite, je rejette la faute dans l’hypothèse contraire. La responsabilité, dans les deux cas, doit incomber à More : c’est lui qui m’a forcé.

[Déclamation15]

  • 15 La numérotation entre crochets est nôtre. Dans l’article que complète la présente traduction, cette (...)
  • 16 On corrige sentit en sentite.

6[1] Sentez16, messieurs les juges, combien de difficultés pèsent de toutes parts sur la plus misérable des femmes : dans le lit nuptial, presque sur son sein et dans ses propres bras, elle voit son mari tué ; et elle n’ose s’en plaindre à vous sans être souillée d’une suspicion impie par le plus criminel des accusés, à qui cela semble trop peu que le deuil, que les larmes, que les ténèbres du malheur, que les cris, que la perte, que l’affliction perpétuelle, ces maux qui la terrassent, qui la bouleversent, qui lui enlèveraient jusqu’à la force d’ouvrir la bouche en public si l’incapacité de soutenir cette douleur ne l’avait emporté sur tout ; et le parricide, sous prétexte qu’il est aveugle, non seulement cherche la pitié, mais voudrait que ses droits prévalent sur les nôtres ? Qu’il est aisé de convaincre d’un malheur qui apparaît aux yeux et d’avertir, même en silence, ceux qui voient qu’ils peuvent subir le même sort ! Or, les hommes que nous sommes sont impuissants à éprouver le degré de malheur qui est celui des veuves. Et c’est toujours le récit d’un tiers qui nous renseigne à ce propos. Et nous ne croyons ce récit que pour autant que son auteur sait expliquer les choses, ou que nous voulons bien le croire. Seuls évaluent et estiment en toute vérité la douleur propre aux veuves ceux qui songent qu’absolument toutes les marques d’amour reçues par une épouse dépendent de son mari : car ils comparent la mort de ce dernier à celle d’un fils unique et adoré. Mais comme on est en général incapable de soupeser une telle peine, on ne croit pas non plus au malheur d’une veuve privée d’appui et de secours, enlaidie par la perte, la douleur et le deuil. [2] On croit l’aveugle, en revanche, parce qu’il n’a pas la vue. Car dans une telle confrontation, messieurs les juges, la plaidoirie du voyant contre l’aveugle est un spectacle. Il est inévitable que les regards suscitent des mouvements pathétiques et qu’on les soupçonne injustement d’être affectés, en se disant qu’il est facile à un voyant d’en imposer à un aveugle. De la sorte, comme ceux qui considèrent l’affaire de l’extérieur croient le premier avantagé sur le second, ils le tiennent en sus pour le coupable, même s’il est la victime.

  • 17 On corrige seipsa en seipsam.

7[3] Qui plus est, cette veuve infortunée se rend compte de la haine qu’implique le simple nom de belle-mère, que vous avez entendu mon adversaire utiliser sans cesse. Si l’on y pense bien, pourtant, la haine n’est pas moindre chez les beaux-fils : c’est seulement qu’ils sont moins libres, en général, soit qu’ils craignent leur père, soit que leur père ait pris ses précautions. [4] En fait, dans cette affaire, le rôle de belle-mère a très peu d’importance, dans un sens ou dans l’autre. Ébranlée, secouée qu’elle était par l’âpreté de la douleur, elle aurait dénoncé ses frères et ses parents tout à la fois si elle avait pensé qu’ils aient pris la moindre part à ce crime. Ni son propre malheur ni le malheur d’autrui ne l’effraieront, jusqu’à ce que soit punie la mort indigne de son époux. Aussi est-elle venue ici en toute bonne conscience ; confiante dans une vérité qui se fera jour17, même si tout le monde se tait ; sûre, enfin, de votre sagesse et de votre droiture, qui se laisseront moins émouvoir par les misères de tel ou tel, par des termes qui suggèrent à la foule de haïr ou de sympathiser, que par les faits eux-mêmes. Une veuve veut venger son mari, et elle demande que ni son sexe ni son veuvage ni son deuil ne profitent à sa plainte, pourvu que la cécité d’un parricide abominable ne lui profite pas non plus, puisqu’elle ne l’a pas empêché d’exécuter son crime. D’ailleurs, en ce qui la concerne, messieurs les juges, quand nous aurons parlé pour elle et contre lui, elle aura l’impression d’avoir accompli son devoir de vengeance. Le reste engagera votre conscience de jurés, qui siégez dans l’attente de prononcer une sentence, tout comme engagera la cité et demeurera dans les mémoires l’exemple donné par votre jugement, quel qu’il soit.

8[5] Mais avant d’évoquer le crime de l’accusé, je dirai quelques mots de la suspicion que ce beau-fils s’est efforcé de détourner vers une veuve, si bien que je ne sais ce qui est le plus indigne : l’assassinat d’un père par son enfant, ou l’incrimination d’une innocente par le parricide lui-même, alors qu’elle n’a retiré de ce meurtre que larmes, douleur et solitude. Du reste, une veuve parfaitement innocente sera facile à disculper : puisse-t-il être aussi simple de confondre l’accusé. [6] Messieurs les juges, je vous le demande, faites ici prévaloir le mot très sage de Cassius, le préteur : à qui le crime profite-t-il ? Examinons la cause qui aurait pu pousser cette femme à tuer son mari : nous verrons tout à l’heure ce qui a motivé ce jeune homme. En se mariant, elle est entrée dans la maison d’un époux dont nos adversaires mêmes reconnaissent l’extrême bonté envers sa femme, une jeune fille tendre et délicate, comme vous voyez. Mais de son fils aveugle, il avait fait son héritier. Et sa femme l’a tué, accusent ses ennemis ? Mais pour quoi faire ? Il ne lui revient rien de sa fortune. Cette veuve privée de tout, dans la détresse, quitte une maison où l’on on venait de l’amener en mariée, dans la joie. Si elle avait dû s’enrichir ne serait-ce que d’un centime, on aurait pu trouver la récompense suffisante pour un tel crime. Mais cette épouse viole toutes les lois, divines comme humaines ; elle les profane ; elle se rend coupable du plus abominable des forfaits ; elle y gagne l’affliction, les ténèbres du malheur, des juges qui la soupçonnent d’un crime pareil, le péril de mourir : et tout cela pour rien. Qui le croirait, surtout d’une femme à laquelle vous imputez une finesse poussée jusqu’à la fourberie ? Où a-t-on vu cela ? Où l’a-t-on jamais fait ? Qui parmi les mortels fut jamais la victime de tels dérèglements et de telles furies qu’il voulût faire le mal non seulement pour rien, mais avec l’assurance la plus totale d’y perdre sa fortune et sa réputation ? au péril le plus évident de son salut et de sa vie ? Les complices mêmes de Catilina ne se laisseraient pas convaincre d’agir ainsi, eux qui faisaient le mal même faute d’occasion. Mais par Hercule, ils avaient malgré tout un intérêt : la peur que leurs mains ne s’engourdissent dans l’oisiveté, la crainte d’oublier leur art ! Tout l’héritage te revient, et tu pensais, en dépit de ta haine envers moi, que je t’aimais assez pour tuer l’homme dont les biens seraient ta libre jouissance avant le terme, tandis qu’il ne me resterait que les pires des maux ?

  • 18 On corrige exercitatissima en exercitatissimis.

9[7] Par les dieux, voyons comment un personnage aussi éloquent accuse la malheureuse, messieurs les juges. « Femme, ton attente a été déçue car tu pensais qu’aussitôt entrée dans ce foyer, ce jeune homme en serait expulsé ». Quand la cause est mauvaise, vous sentez comme les bons arguments sont difficiles à trouver, même aux plus aguerris18 des orateurs, messieurs les juges. Pensez qu’elle lui répond ainsi : « Pour commencer, comment aurais-je pu m’attendre à ce que l’amour d’un fils unique disparaisse soudainement chez son père ? Je ne suis pas si peu au fait de ces sentiments-là. Je ne crois pas qu’on puisse les arracher d’un seul coup ». « Mais il était aveugle. » « À plus forte raison : la cécité d’un fils n’amoindrit pas l’amour de ses parents, pas plus qu’aucune maladie : elle l’accroît, car l’amour né de la pitié va en se renforçant. Mais supposons que j’aie eu cet espoir, que j’aie eu cette idée. Je me rends compte que cet espoir est vain : je veux jouir de mon mari, à défaut de son testament. Je veux jouir de ses biens avec lui, sinon sans lui, et je préférerai vivre mariée dans l’abondance, loin des outrages et des chicanes d’un beau-fils, plutôt que veuve, dans la pauvreté, exposée à sa haine. J’aurais au moins pris soin de tomber enceinte, de diriger vers ma progéniture tout l’amour de son père, de modifier le testament en faveur de mon enfant, par mes cajoleries. Si par hasard cela avait pris trop de temps, j’aurais obtenu à force de complaisances que tu ne sois pas le légataire universel. J’aurais été admise à la succession, moi aussi, et mon veuvage aurait connu cette consolation que la fortune l’aurait accompagné. »

  • 19 On corrige infigitur en infigere.

10[8] Pour ce qui est de ces questions mesquines : « où le mari a-t-il été tué ? », « quand ? », « comment ? », et ainsi de suite, elles ne sont pas moins faibles. Le mari a été tué dans sa chambre et de nuit. Cela t’étonnerait que quelqu’un d’autre que sa femme soit concerné ? Étonnant qu’il n’ait pas dû mourir ici, au tribunal et en plein jour, sous les coups d’un aveugle ! Il est difficile de parcourir une telle distance, dans une si vaste demeure, lorsque l’on va tuer ? À plus forte raison est-il difficile, lorsque l’on a déjà tué et que l’on est pressé par la conscience de son crime, de se rendre à la porte d’un aveugle et d’en revenir : à croire que cette veuve n’aurait pas eu la même distance à parcourir que lui, si elle était allée de sa chambre aux appartements de son beau-fils puis avait regagné son lit ! Les cris, dont tu prétends qu’ils auraient trahi un aveugle ? Ils auraient aussi bien trahi une femme ! [9] L’acte a été accompli à l’épée ? Une épouse qui veut tuer son mari n’a pas besoin d’en passer par le fer, ni d’un autre, ni du sien : ce sont des armes d’hommes ; elles n’ont pas l’habitude de les manier et s’en trouvent plutôt embarrassées qu’armées. Une femme, une jeune fille frêle, ne sait pas gouverner une épée de cette taille, dans la nuit qui plus est. Et même si elle essaie d’enfoncer19 le fer mortel, elle manque d’expérience et n’a pas la force nécessaire pour mener à bien son projet. Il existe, pour les femmes, d’autres armes plus commodes. Si la chose avait été faite avec du poison, par étranglement, avec un couteau, j’aurais bien craint pour notre cliente. Mais seuls se servent d’une lourde épée ceux qui savent la gouverner, qui en ont l’habitude : par Hercule, une jeune fille si frêle et si timide n’aurait eu pas la force, je ne dis pas de faire périr elle-même un homme par le fer, mais ne serait-ce que de le voir blessé par un autre !

  • 20 On corrige ubi en ubique.

11[10] Des empreintes de main ont été retrouvées sur le mur. Tu nies que cela puisse être le fait d’un aveugle : et pourquoi le serait-ce de cette femme ? Y a-t-il rien qu’un voyant puisse faire dans le noir, dont un aveugle soit incapable ? En l’absence de lumière, les yeux ne servent à rien ! [11] Le sang se dessèche vite, dit-il, et les empreintes sont partout bien formées. Mais s’il est permis d’ajouter à sa cause tout ce qui l’avantage, nous sommes catégorique : l’aveugle revenait les mains ensanglantées. Tu t’écrieras : comment le prouve-t-on, qui en atteste ? Mais quand tu dis que les empreintes sont partout20 bien formées, qui en atteste ? Produis les témoignages.

  • 21 En marge : « Car l’argument tient lieu de témoignage ».

12[ARGUMENT DE LA DÉCLAMATION21]

13Vous l’avez compris, messieurs les juges, c’est un ajout de son cru. [12] Mais voyez comme un avocat s’en remet volontiers à sa cause, quand elle est bonne : nous poussons jusqu’à concéder ce que nous aurions pu nier. Vous vous rendrez ainsi compte de la faiblesse des preuves qu’il annexe de façon étudiée à la cause qui est la sienne, pour faire prévaloir son droit ; et ce seul point vous permettra de deviner sans peine ses autres stratagèmes. [13] Que dis-tu ? Les empreintes sont partout bien formées ? Serait-ce qu’elle a régulièrement rejoint sa chambre pour s’arroser la main de sang ? Serait-ce que le sang se transporte à la main, comme du pain, sans couler ni sécher ? Du reste, il n’y en avait pas moins dans la main de l’aveugle qu’il n’y en aurait eu dans celle de cette femme. Car il cherchait dans le toucher le témoignage que nous autres demandons d’habitude à la vue, et c’est pourquoi il enfonça toute la main dans une plaie sur laquelle nous jetons d’ordinaire le regard. J’ajoute que le sang est une humeur très liquide : il lui suffit d’un petit creux pour s’écouler, comme il n’en manque pas entre les doigts. [14] Mais il se serait nettoyé la main avec son vêtement, dis-tu ! Je vais, jeune homme, te défendre contre ton avocat. Tu n’étais pas si sot, tu n’avais pas le jugement si dérangé que tu veuilles inscrire à la main sur ton vêtement, comme pour attestation, que tu avais tué ton père. Tu n’ignorais pas que ce mur, tous l’avaient en partage, même des étrangers entrés dans la maison, mais que ton vêtement n’appartenait qu’à toi. Que l’indice t’impliquait. Ou impliquait ton garde, à la rigueur, mais en l’interrogeant, on serait arrivé à toi sans trop de peine. [15] La main ne traîne pas, dis-tu : les empreintes sont formées. Faut-il manquer de conjectures un peu solides, un peu fortes pour chercher un refuge dans des détails aussi mesquins ! S’il est vrai qu’un aveugle aurait laissé traîner sa main, un voyant l’aurait fait lui aussi : car dans le noir, ils se dirigent tous les deux à l’aide du mur, appui indispensable pour avancer. En vérité, l’aveugle a peur du crissement que fait sa main qui traîne : il l’appuie faiblement et l’empreinte demeure, bien formée. S’il la laisse traîner, il redoute que l’indice ne devienne plus probant : en n’appuyant pas fort, il suppose que le sang ne se fixera pas. Voilà comment il y en eut jusqu’à la porte, sa paume s’imprimant seulement par intervalles.

14[16] Mais admettons que l’épouse fut assez libre de ses mouvements pour marquer de sa paume le mur, jusqu’à cette chambre qui était son objectif : quelle folie que d’accuser son beau-fils plutôt que les garçons à leur service ! L’assassinat d’un père par son enfant aveugle, plutôt que par un domestique bien voyant, allait-il être vraisemblable ? Et un homme libre serait-il plus facile à confondre sans torture, à condamner malgré son avocat, qu’un domestique soumis à la question et privé de défense ? Mais ce n’est pas elle, la criminelle. Et elle n’aurait pas accusé son beau-fils si des indices tout à fait clairs ne le dénonçaient seul. Car même la peine infligée à ce beau-fils ne lui procurera pas davantage de plaisir ni de profit que celle que subiraient des domestiques. Elle n’avait pas d’intérêt à ce que lui, plutôt qu’eux, fît périr son mari : dans les deux cas, elle allait être au comble du malheur et, après une telle infortune, ne pouvait plus connaître d’agrément dans la vie.

15[17] Quoique je sois sûr, messieurs les juges, que la plus malheureuse des veuves est assez justifiée à vos yeux, je vais faire en sorte qu’elle apparaisse plus innocente encore, en montrant que le père fut tué par son fils. Quintilien prétend pour sa défense que ce jeune homme ne put agir ainsi : non seulement il le put, mais même il le voulut, et je le prouverai. [18] Comment un aveugle sans guide, sans personne pour le diriger, qui venait de la partie la plus isolée de cette demeure, presque d’une autre maison, aurait-il pu errer avec une arme dans un grand espace vide, à travers tant de portes à heurter, de garçons montant la garde ? Une fois entré dans la chambre de son père, comment aurait-il pu marcher sans dévier d’un côté ni de l’autre, d’un pas droit, comme quand les yeux vous guident ? s’approcher du lit sans difficulté ? ne pas trébucher contre ? ne pas y arriver plus tôt qu’il ne l’aurait cru ? [19] C’est le torrent de tes paroles. Et de là, tu penses vaincre et triompher merveilleusement, en arguant d’un meurtre perpétré en un coup et d’une femme laissée là, à dormir, auprès de son mari. Veux-tu que je les attaque une à une, ces conjectures ? que je les prenne ensemble ? que je détruise d’un simple petit mot cet édifice de vétilles ? Dans le noir, cette femme a pu le faire – donc cet aveugle aussi. Combien de fois ai-je déjà répété qu’il n’y a aucune différence entre un aveugle et un voyant, en l’absence de lumière ? Dans ces conditions, tu sens bien que si un aveugle n’a pas pu traverser tous ces obstacles, une femme non plus n’a pu le faire, en aucune circonstance. [20] Et que dire de ceci ? Comme les aveugles sont habitués à une obscurité perpétuelle et qu’ils ont l’ouïe d’autant plus fine, il leur est plus facile de se diriger dans la nuit qu’à des voyants accoutumés à la lumière du jour. On les voit traverser, sans se heurter à rien, des espaces aussi étendus qu’incertains, dans lesquels ces voyants s’empêtreraient s’ils fermaient seulement les yeux, ou qu’on les privât de lumière. C’est pourquoi même un aveugle de naissance, ce qui n’est pas le cas de celui-ci, aura plus de facilités à traverser dans la nuit une maison où il est né et a toujours été nourri que des domestiques y vivant de longue date et, à plus forte raison, qu’une femme qui vient juste d’y entrer. Là où un voyant, privé de lumière, aurait trébuché et serait tombé, rien ne fait trébucher un aveugle, rien ne l’arrête : l’aveugle calcule ses pas. S’il fait une halte quelque part, il sait de combien il a avancé et combien reste à parcourir : un voyant, dans le noir, ne sait par où il doit passer ; il ignore ce qu’il a parcouru.

16[21] Mais prenons maintenant le détail. « Un aveugle sans guide, sans personne pour le diriger » : qu’il ait fait le chemin une fois, et l’aveugle a moins besoin de guide que le voyant. « Dans un grand espace vide » : mais de la maison dont tu parles, il a fait le tour tant de fois, il l’a tellement arpentée ! Comment être surpris, quand on les voit faire seuls des milliers et des milliers de pas ? Qui n’a vu sur son chemin des aveugles sans guides tantôt aller en ville, tantôt en revenir ? « Sur tant de portes à heurter », ajoutes-tu : contre ces portes, les voyants butent bien plus souvent que les aveugles. Et pour cause : ils sont accoutumés à ne pas regarder où ils marchent, ils ont confiance dans leur vue. Ton ajout sur les garçons montant la garde m’étonne également : ils auraient intercepté l’errance d’un aveugle, mais pas celle d’une femme ? Sans doute était-ce là un honneur qu’ils rendaient à ses yeux… Mais voilà qui est admirable : entré dans la chambre de son père, ce jeune homme privé de la vue n’a dévié ni d’un côté ni de l’autre ; il a marché droit, comme quand les yeux vous guident ; s’est approché du lit, sans difficulté. Que fait ici la mention des yeux, je le demande ? Comme s’il servait à quelque chose de les ouvrir tout grands, sans cligner les paupières, de faire bien attention, quand on est dans le noir ! Ce n’est pas étonnant, de la part d’un aveugle qui se trouve dans les lieux depuis longtemps : des voleurs le font bien tous les jours, dans des endroits où ils ne sont jamais entrés. Les voyants, comme les aveugles, se guident dans le noir avec les mains. Mais les aveugles ont le geste d’autant plus réfléchi et adroit qu’ils sont plus familiers du lieu et mieux rompus à l’exercice.

17[22] Quant au fait que le parricide ait été commis en un coup, si c’est incroyable de la part d’un aveugle, c’est surtout incroyable chez une personne qui voit, y compris en plein jour. Car ce ne sont pas les yeux qui tranchent une nuque par l’articulation et la jointure : c’est l’art, ou la pratique, ou l’audace, ou la chance. Voulant commettre un parricide, l’aveugle faisait d’abord sur lui-même des essais, pour savoir où l’attaque provoquerait une mort instantanée. Il imprima ainsi le coup là où son bras avait coutume d’être guidé. Il l’asséna avec plus d’assurance qu’un voyant, chez qui les tâtonnements de la main gauche auraient remplacé le regard. Il enfonça le fer profondément, comme n’y auraient pas suffi les faibles forces d’une femme, ou plutôt d’une jeune fille, et comme le font non des voyants, mais des aveugles : faute de voir le coup qu’ils portent, ils pensent ne réussir que par la force ; ils espèrent se rassurer par la violence et l’énergie de leur attaque, si bien qu’« un coup d’aveugle », pour dire « un coup énorme », est presque proverbial.

18[23] Par ailleurs, je ne pense pas qu’il faille demander comment il put savoir, alors qu’il faisait nuit, si la maison dormait. D’abord, les voyants s’aident des yeux, les aveugles du silence, de leur jugement, de la situation, de l’analyse qu’ils en font. Ensuite, ils peuvent poser des questions, s’ils ne sont pas sûrs d’eux : mais les aveugles sentent mieux une maison qui dort et se repose, car ce que la nature leur ôte avec la vue, elle l’ajoute en finesse et en sagacité à tous leurs autres sens. C’en est au point qu’ils entendent entrer une personne dont des voyants, le dos tourné, ne sentent pas la présence. Ils reconnaissent ceux qui s’approchent sans rien dire. Quel voyant fait cela dans le noir ? De même, celui qui n’a pas d’yeux perçoit plus finement ce son léger et bourdonnant que fait un souffle haletant dans le sommeil.

19[24] Que cette femme ait été laissée là, j’ignore si tu en fais un argument ou un motif de plainte. Que n’ai-je été supprimée en compagnie de mon mari, dit-elle ? Je ne serais pas à terre, frappée par les fléaux qui de partout m’assaillent. Et que cela t’aurait été plus profitable, jeune homme ! Tu ne l’aurais plus ici pour te poursuivre, elle que, peut-être, tu préservas pour l’accuser toi-même. Est-ce donc pour la haïr que tu l’as épargnée ? Est-ce plutôt que tu as cru impossible de la tuer en secret, alors qu’elle couchait de l’autre côté du lit ? que tu as désespéré d’arriver jusqu’à elle et de mener à bien toute l’affaire en silence ? Ou le courage t’a-t-il manqué, comme je le crois plus volontiers ? La conscience d’un crime si horrible t’avait déjà brisé et affaibli : c’est ce qui t’a forcé à mettre sur le mur la paume de tes mains, à t’oublier toi-même, en même temps que ton épée.

20[25] Je suis maintenant las de réfuter des arguments aussi légers, il me faut en venir à mon accusation. Mais avant de le faire, je dois dire quelques mots du repos des époux, puisque ni l’un ni l’autre n’a été réveillé pendant qu’était commis un crime aussi barbare et sacrilège. Et certes, le vieillard s’est fait surprendre. Il couchait sur le devant du lit : il était facile d’accéder à lui sans que l’épouse s’en aperçoive. Son fils connaissait le lieu par cœur et la simple position de ce lit, que cet aveugle pouvait vérifier de ses mains, l’a aidé à comprendre où se trouvaient la tête, le cou, le membre à attaquer. Et c’est ainsi qu’il étouffa de son épée, dans la blessure qu’il infligea, toute parole, tout cri, et j’ajouterais : tout hurlement. La femme était couchée de l’autre côté, la conscience tranquille, plongée dans un profond sommeil. Pourquoi ses ronflements aussi n’auraient-ils pas été profonds ? Pourquoi se serait-elle inquiétée, en entendant du bruit, en sentant quelque chose ? Elle n’était nullement tourmentée ni tenue en éveil par les piqûres de sa conscience. Faisait-elle le guet dans un camp ? Les époux ne s’embrassent pas toujours, ne se touchent pas toujours. Peut-être couchaient-ils le dos tourné, comme il arrive, et la blessure au cou put faire jaillir le sang de l’autre côté. Le propre corps du malheureux vieillard fit obstacle à ce sang, l’empêchant de couler vers cette épouse qui l’aimait tant.

  • 22 On corrige inuita en in uita.

21[26] Vous le voyez, messieurs les juges : cet aveugle put commettre le crime de nuit aussi bien qu’un voyant. Il ne me reste plus qu’à vous montrer que c’était là son intention. Si vous continuez à m’écouter attentivement, comme vous le faites déjà depuis un certain temps, je vous garantis que vous pourrez pourvoir à vos scrupules et à votre serment, satisfaire à la loi, exécuter votre mission avec zèle et piété. [27] Faites en sorte de vous rappeler, messieurs les juges, ce que nul d’entre vous n’ignore, à mon avis : toutes les maladies, toutes les infirmités du corps affectent la santé de l’âme et de l’esprit. À plus forte raison si ces infirmités concernent les sens, qui sont les portes de l’âme ou, pour mieux dire, ses messagers. Mais le comble est atteint si la vue fait défaut car elle a, avec l’âme, un rapport très étroit : la nature leur a ménagé une amitié incroyable. Celui qui ne voit pas est forcément privé d’une part non négligeable de ses facultés, de son intelligence, de son jugement. Voilà pourquoi tous les aveugles ont toujours l’âme aussi malade que le corps. De là cette humeur difficile, cette morosité, une aversion totale envers les marques de déférence, et des plaintes continues. C’est qu’ils sont malheureux s’ils ne sont pas plus misérables que la misère. Ils estiment qu’on leur fait une injustice scandaleuse et s’enflamment à en être haineux, surtout lorsqu’ils soupçonnent qu’on se moque de leur cécité et qu’ils se laissent emporter, plus violemment que les voyants, vers toutes sortes de chagrins. La cause en est que les passions ne sont pas proportionnées aux faits proprement dits, mais à nos représentations : elles trouvent dans ces dernières une source d’accroissement plus rapide, plus abondante ; il est d’ailleurs courant qu’au lieu de les tenir des faits, nous soyons les seuls auteurs de ces passions. Aussi voit-on les aveugles d’autant plus prompts à réagir et déchaînés que leur perception, que leur intelligence de ces faits est affaiblie. Des causes très futiles poussent les enfants vers toutes sortes de passions, pour ne pas dire qu’ils se forgent sans raison des motifs d’allégresse, de crainte, de désir, de chagrin, de souci et de joie ; chez les gens plus âgés, l’emportement se donne d’autant plus libre cours qu’ils sont irréfléchis et ignorants ; mais on appelle sages, à juste titre, ceux qui dominent leurs passions, ceux qui sont maîtres de leur personne. Ce ne sont pas les yeux, par conséquent, qui donnent ces passions : elles naissent de l’intérieur. J’oserais même dire qu’ils accélèrent leur suppression : car le jugement est plus correct lorsqu’on regarde les faits. Heureuse la cécité si, dans l’âme des hommes, elle arrache la haine ! C’est donc qu’on ne hait pas ceux qu’on connaît seulement par ouï-dire ? Et le fameux Appius a-t-il perdu, avec les yeux, tous ses ennemis ? La cécité est un mal à souhaiter, si les vices ne cheminent vers l’âme que par la vue ! Mais je m’étonne qu’une personne intelligente ait proféré cet aphorisme : « un aveugle est trop malheureux pour être haï et trop craintif pour détester ». Je ne discute pas de la première partie. Mais pour ce qui est de la seconde, des tyrans paieraient cher pour qu’elle soit vraie : ils épouvanteraient tout en étant aimés ! Par les dieux, qui conçoit plus de haine que quelqu’un qui a peur ? Rien n’engendre la haine plus sûrement, plus à foison, que ne le fait la crainte. Que sait-on de la vie22, si l’on ignore cela ?

22[28] Telle était l’âme de notre aveugle, messieurs les juges. Or, il se pensait en fils unique d’un père célibataire. Toute la maison, toute la fortune lui reviendraient. En lui seul résideraient tous les plaisirs, tous les délices de ce père. Mais comme ces idées étaient conçues par une âme faible et emportée, quand on amena une belle-mère dans la maison, il crut que l’amour paternel se détournait de lui. Il se mit à haïr cette belle-mère, en même temps que son père. Et déjà, de son âme malade, dans laquelle les passions sévissent en maîtresses et exercent leur tyrannie, il méditait les moyens d’assouvir cette haine. Mais sur ces entrefaites, il se rend compte que le nouveau marié, comme il arrive, se plaît en compagnie de sa nouvelle épouse ; qu’il se consacre à elle entièrement. On l’engage, lui, à prendre ses quartiers à l’autre bout de la maison. Il n’est plus invité plus aux repas. Les rencontres avec le père se font plus rares, les entretiens plus courts. La foule des serviteurs est moins nombreuse autour de lui. Songez, messieurs les juges, comme tous ces brandons poussaient cette âme fragile et infirme vers toutes sortes de crimes ! Il en avait conçu tellement de haine que même un voyant en bonne santé n’aurait pas pu le supporter. Plus aucune douceur, plus aucun agrément. Seulement des actes atroces, barbares, des massacres, des carnages – en intention et en pensée. [29] Tu demandes, Quintilien, par quels degrés votre aveugle parvint à la haine et au crime ? Je te pose, moi, cette question : et la veuve ? À croire que personne n’a commencé cette horrible entreprise ! Je n’enquête pas sur l’existence ni les actions de cet aveugle. Il me suffit de ce seul crime : comme je peux l’éclaircir, je lui fais grâce du reste. Mais il te manque des degrés ? Ceux-là te semblent trop petits… Quand on les a gravis, que reste-t-il à parcourir ? En souhait, de toute son âme, on est déjà au faîte de la scélératesse. L’âme seule est le siège des vertus et des vices. La mise en pratique du bien et du mal n’a pas besoin de mains, ne dépend pas des corps. La préparation des crimes monstrueux est intérieure. C’est là qu’ils sont conçus, c’est là qu’ils se méditent, qu’ils s’élaborent, qu’ils prennent naissance quand ils sont mûrs, et même qu’ils débutent et qu’ils grandissent, à l’origine.

23[30] Ces un ou deux degrés pour achever l’ouvrage, nous allons cependant te les construire. Il a appris – de son père ou d’un des domestiques, ce n’était pas difficile à savoir – qu’on l’avait désigné comme héritier unique. À une haine plus qu’ardente sont venus s’ajouter deux conseillers très pernicieux : l’espoir et la crainte, qui l’ont fait dévier hors de tout droit, de toute religion, de toute piété. Il a eu peur, si son père continuait de vivre et que sa nouvelle épouse fasse un enfant, que le testament ne soit changé et que leur fils n’hérite, soit en raison des manigances de la mère, soit que le père s’y montre assez enclin, comme c’était probable. Car l’homme qui présente une belle-mère à un fils mal en point s’emploie à faire, si possible, des enfants plus heureux : s’il a un héritier aveugle, il préférerait un héritier qui ait la vue. Mais à supposer qu’elle n’ait pas eu d’enfants, ses bons offices et ses complaisances auraient fait aller vers elle une part de l’héritage. Une crainte dont le jeune homme ne pouvait se défaire avec la mort de cette belle-mère. Du reste, c’est pourquoi il ne méditait pas de la tuer, contrairement à son père. Car si elle était morte, son père en aurait pris une autre en mariage. Et quand cette autre serait morte, une troisième. À leur disparition, ce vieillard aurait toujours été pressé par le même dessein l’ayant conduit à célébrer des noces avec elles. À cela s’ajoutait un grand espoir, qui poussait sur la pente glissante une âme incapable de se maîtriser : si le père mourait à ce moment-là, le fils jouirait seul de la totalité de sa fortune. La veuve partirait et rejoindrait les siens. Lui reviendrait à la maison, serait l’unique propriétaire. Tout le monde s’occuperait exclusivement de lui. Tout le monde le servirait. Tout le monde respecterait sa personne, ses volontés, ses commandements. Je me demande si ces pensées, plus que la haine ou que la crainte, ne l’ont pas amené à hâter le crime. Car plus on est infirme, plus on manque d’un appui extérieur, plus on cherche de secours : il compte les obtenir par la richesse et le grand nombre des serviteurs. En conséquence de quoi son mobile est l’espoir, s’il se sait héritier ou sait qu’il n’y en a pas ; le désespoir, s’il sait qu’un autre hérite. Et faute de bonnes solutions, on en trouve de mauvaises. La belle-mère s’en ira : il la hait. Le père mourra : nombreux sont ceux qui aiment mieux n’en avoir pas qu’en avoir un trop peu affectueux. Mais de ce père, il a sûrement appris qu’il héritait : dans les débuts de son nouveau mariage, il cherche à consoler la cécité de son fils ; il l’exhorte à endurer courageusement l’adversité, et telle est la consolation qu’il promet à son infortune. Redoutant qu’il ne soit abattu par la présentation d’une belle-mère, il lui annonce qu’il a fait de lui son héritier. Qu’attendez-vous pour constater le crime ? Vous avez presque mis la main dessus ! Voilà pourquoi, la nuit qui semble la bonne, lorsque l’aveugle considère que tout se prête à son forfait, il prend son épée et sort. Qu’on le surprenne, et il feindrait de faire autre chose. Mais on ne le surprit pas, et l’acte fut accompli : on vous l’a raconté.

24[31] L’épée appartient à l’aveugle, et il ne pouvait pas utiliser celle d’un autre. Tout le monde peut commettre un crime avec l’épée d’un autre, sauf un aveugle qui, d’une part, ne peut la prendre seul et, d’autre part, n’ose la demander sans éveiller un énorme soupçon sur le pire des méfaits. Si n’importe qui d’autre s’était servi d’une épée pour tuer le vieillard, il se serait servi de n’importe quel fer sauf de celui d’un fils, d’un aveugle, par excellence difficile à soupçonner d’avoir tué son père. La belle-mère, elle, ne fait pas attention à cette épée sur son beau-fils : et quand bien même, comment aurait-elle pu soupçonner que le père serait tué par un aveugle, qui plus est par son fils ? Ce seul point vous permet de comprendre, messieurs les juges, l’innocence de cette femme et la parfaite tranquillité de sa conscience. Avant le crime, elle n’a pas fait de reproche au fils sur son épée, devant le père. Elle n’a pas répandu les germes du soupçon sur sa machination. Comme elle juge des choses d’après sa propre conscience, elle pense que tout est sûr, à plus forte raison auprès de gens qui voient. Car elle-même, comment aurait-elle pu se saisir de cette épée, alors que les serviteurs de cet aveugle étaient toujours présents ? On ne le laissait jamais tout seul ! Mais si l’on veut que l’un d’eux ait été corrompu, il aurait été plus facile d’acheter par ce moyen une épée neuve. En vérité, personne d’autre que le fils ne se serait servi de son épée pour tuer le père, et ce fils ne pouvait se servir d’une épée qui n’aurait pas été la sienne.

  • 23 On corrige demente en de mente.

25[32] Tu t’étonnes qu’on ait laissé le fer dans la blessure ? Moi, je m’étonne surtout que l’aveugle ne se soit pas, en plus, laissé lui-même sur la place ! Les furies qui pourchassent les parricides de leurs torches embrasées les privent de faculté de perception, de jugement, de raison, de réflexion. Elles les traquent sans cesse, leur font perdre l’esprit23 et le bon sens. Et pourtant, il ne doutait pas de rapporter le fer en s’en allant. Mais brisé et bouleversé qu’il est par l’accomplissement d’un si grand crime, il ne se souvient plus de son épée ni de lui-même. Manqua-t-il de force, pour extraire le fer de la blessure ? Ou de courage ? Ou de présence d’esprit ? Ou de tout cela en même temps, sous l’effet des furies vengeant le meurtre de son père ? Il laissa tout tremblant son épée et revint à sa chambre en s’appuyant contre un mur qu’à l’aller, il n’avait peut-être pas même effleuré : car une femme qui avait le loisir de marquer ce mur avec ses paumes ensanglantées aurait attiré le soupçon sur un endroit plus susceptible d’accréditer son récit.

  • 24 On corrige feralam en feralem.

26[33] Par les dieux, messieurs les juges, comparez-les maintenant l’un à l’autre. Considérez lequel des deux avait le plus de raisons de tuer le vieillard. Une épouse privée de toute une maison – un aveugle qu’on isole ? Une épouse qui jouit de son mari et de toutes ses richesses – un aveugle qui était il y a peu maître de tout, mais n’est plus guère appelé en entretien ni convié aux repas, qu’un ou deux garçons de service seulement accompagnent ? Une épouse que la mort de son mari ne va pas enrichir du plus petit quart d’as – un aveugle destiné à devenir héritier, propriétaire universel ? L’épouse avait grand espoir que son enfant hérite, si elle en avait un, ou qu’avec le temps, le vieillard change son testament : l’aveugle avait grand crainte que cela ne se passe. [34] Et si sa simple cécité lui évite d’être puni pour un crime parfaitement atroce, quoiqu’elle ne l’ait pas détourné du parricide, prenez garde : car vous introduirez un précédent dans la cité. Avec un tel motif d’espoir, des scélérats n’hésiteront pas à commettre de terribles méfaits. Ils sauront exposer aux juges le malheur qui les afflige. Et c’est ainsi que sera seul condamné l’homme incapable d’indiquer pourquoi il faut le regarder comme un infortuné. [35] Car en ce qui concerne cette veuve, messieurs les juges, l’acquittement de l’assassin de son mari ne pourra pas la rendre plus malheureuse ; et la condamnation du fils de son très cher époux ne la consolera guère, tant le propre coup porté à cet époux l’a transpercée, elle, plus que le mort. Puissé-je périr aussi, dit-elle, moi la plus malheureuse de toutes les veuves, à qui l’on a enlevé le meilleur des maris, sur laquelle seule est retombée toute la charge du chagrin et des larmes, mais qu’on accable encore en l’accusant, pour qu’il n’y ait à ses maux ni limite ni fin, comme s’il manquait de deuil dans ce chagrin, d’angoisse dans un veuvage aussi précipité ! De toutes celles qui perdirent un jour leurs maris la plus misérable ! Mon époux me fut presque arraché dans l’étreinte : qui me consolera ? Qui se liera à moi ? Qui ne prendra la fuite sous l’effet du soupçon, ou d’un présage aussi funeste ? Aveugle scélérat s’il en est, je ne sais si je dois t’accuser de me tuer à chaque instant, ou d’avoir tué mon mari en un seul coup. Retournons vers cette nuit funeste24, je seconderai tes mains pour me donner la mort. Ô jeune homme très chanceux, si tu réchappes de ce jugement ! Tu as assassiné ton père impunément, tu obtiens l’héritage, tu as jeté ta belle-mère dans le malheur. Ô jeune homme très cruel, moins pour avoir tué ton père, arraché aux nombreuses misères de la vie, que pour m’avoir préservée, et ainsi reléguée dans les ténèbres, dans l’abandon, dans une affliction perpétuelle, dans une vie plus dure que n’importe quelle mort.

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Notes

1 En marge : « Thomas More ».

2 On corrige tantus en tactus.

3 More, Declamatio contra Tyrannicidam Lucianicæ respondens, dans Luciani […] compluria opuscula, Paris, Josse Bade, 1506, f. CCc ii ro – [CCc v] vo.

4 Pline, Histoire naturelle, préface, 19.

5 En marge : « Changement de l’éloquence ».

6 Ps.-Quintilien, Declamationes majores, IV (éd. L. Håkanson).

7 Ibid., XIII.

8 Sénèque le Rhéteur représente Alexandre délibérant pour savoir s’il doit naviguer sur l’océan (Suasoires, I, i). On peut aussi songer à Quintilien, qui évoque les déclamations sur l’océan dans ses exposés sur la conjecture et sur la qualité (Institution oratoire, VII, ii, 2 et iv, 2). Tacite, enfin, signale que le sujet a été souvent traité et c’est pourquoi il évite de s’y attarder (Vie d’Agricola, x, 6).

9 En marge : « Déclamations de Quintilien ».

10 Quintilien, Institution oratoire, V, xii, 17.

11 Valla, Elegantiæ, II, 1 et 23, IV, 29, et passim (éd. López Moreda) ; De reciprocatione ‘sui’ et ‘suus’, 32 (éd. Sandström) ; Antidotum in Facium, I, 7 (éd. Regoliosi) ; Agricola, De inventione dialectica I, 21 ; II, 24 ; III, 15 (éd. Mundt).

12 Francesco Filelfo, Epistularum familiarium libri XXXVII, Venise, Giovanni et Gregorio De Gregori, 1502, f. 22 ro.

13 En marge : « Jugement de Filelfo ».

14 En marge : « Aide-mémoire de Cassius ».

15 La numérotation entre crochets est nôtre. Dans l’article que complète la présente traduction, cette numérotation correspond aux différents moments du plan proposé.

16 On corrige sentit en sentite.

17 On corrige seipsa en seipsam.

18 On corrige exercitatissima en exercitatissimis.

19 On corrige infigitur en infigere.

20 On corrige ubi en ubique.

21 En marge : « Car l’argument tient lieu de témoignage ».

22 On corrige inuita en in uita.

23 On corrige demente en de mente.

24 On corrige feralam en feralem.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Juan Luis Vives, « Pour la belle-mère, contre l'aveugle (1523) »Exercices de rhétorique [En ligne], 22 | 2024, mis en ligne le 22 avril 2024, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhetorique/1734 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhetorique.1734

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Auteur

Juan Luis Vives

1492–1540

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Tristan Vigliano

Aix-Marseille Université, CIELAM

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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