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DOCUMENTS. Cinq déclamations

Déclamation quodlibétique sur l’éternité du monde (1549)

Petrus Nannius
Traduction de Anaïs Mirasola

Texte intégral

    

Édition : Petrus Nannius, Declamatio quodlibetica, de aeternitate mundi, Louvain, Servais Sassenus, 1549.

Nous éditons une partie de la Declamatio de æternitate mundi de Petrus Nannius en nous basant sur l’unique édition que le texte a connue, deux mois après avoir été déclamé, soit en février 1549 : Nannius P., Declamatio quodlibetica. De æternitate mundi, Louvain, Servaes van Sassen, 1549. Nous nous sommes bornée à la sélection de passages : sont inclus à la présente traduction l’épître dédicatoire, le début de la déclamation à proprement parler, le cœur des arguments mobilisés au fil du discours, la conclusion de celui-ci et enfin l’objection du quodlibétaire suivie de la réfutation de Nannius.

Dans notre transcription du texte original, nous résolvons les quelques abréviations que présente le latin. Afin de lever toute ambiguïté sur des mots susceptibles d’être confondus avec d’autres, nous procédons à certaines modernisations orthographiques, par exemple en corrigeant les formes <cepi>, <cepit> et <ceperit> en <cœpi>, <cœpit> et <cœperit>. Nous appliquons également une série de modernisations et uniformisations orthographiques conformément à l’usage du Gaffiot, notamment en dissimilant les lettres u et v (e.g. verbum, utile), en suppléant les séquences <ci> suivie d’une voyelle par <ti> (e.g. segnities, negotium), en redoublant certaines consonnes (e.g. littera, immo) ou encore en remplaçant systématiquement la conjonction de subordination quum par cum. Enfin, nous structurons le texte en paragraphes, modernisons la ponctuation et limitons le recours à la majuscule aux noms propres ainsi qu’aux expressions désignant le Collège Trilingue et les Écritures Saintes.

Nous avons opté pour une traduction la plus proche possible des structures latines tout en nous efforçant de rendre celles-ci dans un français à la fois intelligible et soigné. Toutes les traductions de passages bibliques se fondent sur celles d’A. Crampon (La Bible Catholique Crampon, Tournai, DFT, 1904). Les mots grecs présents dans le texte latin sont translittérés dans la traduction française. Nous explicitons la structure du discours par l’adjonction de sous-titres et accompagnons notre traduction d’une série d’annotations et d’explications. Dans les notes, le texte latin de la Bible est cité d’après la Vulgate clémentine, sur https://vulsearch.sourceforge.net/​.

Toutes les références mobilisées sont reprises dans les notes ; la bibliographie finale rassemble les titres des principaux ouvrages de référence sur Nannius et le Collège Trilingue.
    

[Épître dédicatoire]

  • 1 C’est-à-dire le Collège Trilingue, également connu sous le nom de Collegium Buslidianum en mémoire (...)
  • 2 Le testament de Busleyden avait prévu que trois personnes occuperaient la fonction de provisores du (...)

1Aux proviseurs du Collège de Busleyden1, Messieurs Ruard, doyen de Saint-Pierre, Pieter de Corte, prêtre de Saint-Pierre, et au vénérable Père Hubert, prieur des chartreux de Louvain2.

2Petrus Nannius d’Alkmaar, Salut.

  • 3 Il s’agit de l’un des épisodes de la rivalité entre Charles Quint et François Ier, concernant le du (...)
  • 4 On peut penser notamment au procès intenté par Rescius réclamant des arriérés importants pour ses a (...)

3Puisque l’expérience nous a maintes fois appris, très chers messieurs, que vous vous appliquiez de tout cœur à ce que le Collège Trilingue prospère le plus possible, en consentant dans cette perspective à des prêts d’argent conséquents, à diverses occasions et notamment lors de la dernière guerre de Gueldre3, lorsqu’il fallut racheter à l’ennemi les biens du Collège, et pour supporter les procès – qui de votre temps furent très nombreux à s’abattre contre le Collège4 –, vous ne ménageâtes ni vos dépenses ni vos efforts, à tel point que personne, après cet illustre héros de Busleyden, fondateur de cette institution, n’eut davantage de mérite (et je ne parle même pas du soin, de la bonne foi et du jugement que vous avez l’habitude de mettre au choix des meilleurs professeurs). Il est juste que les professeurs de langue, en retour, servent votre honneur et votre renom en formant bien la jeunesse. Car votre réputation fluctue d’habitude en bien ou en mal selon la façon dont se portent les études du Collège. C’est pourquoi, comme je voyais que mes confrères, en enseignant comme il faut, veillaient remarquablement à votre renom en même temps qu’à celui de ce Collège, je songeai qu’il était également de mon devoir, dans cette situation, de ne point me replier dans la paresse, mais de tenter aussi, en plus de ma charge d’enseignement, d’accomplir quelque chose par l’écriture.

[A IIr] Provisoribus Buslidiani Collegii D. Ruardo decano S. Petri, et D. Petro Curtio pastori S. Petri, et venerabili Patri D. Huberto priori carthusianorum, apud Lovanienses.

Petrus Nannius Alcmarianus S. D. P.

Cum plurimis experimentis compertum sit, viri venerabilissimi, vos omni id studio agere, ut Collegium Trilingue quam maxime floreat, data ad eam rem grandi pecunia mutua, tum alias, tum proximo bello Gelrico, cum bona Collegii ab hoste redimenda erant, et in litibus sustinendis [A IIv] (quæ vestris temporibus plurimæ contra Collegium exstiterunt) nec sumptibus nec opera defueritis, adeo ut post inclytum illum heroem Buslidium, fundatorem huius diatribæ, nemo præclarius sit meritus – ut interim taceam quanta cura, fide ac iudicio optimum quemque ad docendi munus deligere consuevistis – æquum est vicissim, ut linguarum professores vestro honori vestroque nomini in bene instituenda iuventute gratificentur. Ut enim procedunt Collegii studia, ita vestra fama melius inde aut peius audire solet. Quare cum viderem collegas bene docendo vestram simul et Collegii huius existimationem egregie tueri, putavi mei quoque officii esse, ea in re me non amplecti segnitiem, sed præter docendi munus, etiam aliquid scribendo temptare.

  • 5 Augustin Huens (Malines 1522-Louvain 1578) enseigna, entre 1545 et 1554, la philosophie à la pédago (...)
  • 6 Voir l’article d’Aline Smeesters dans ce même numéro.
  • 7 Le terme de « logodédalie » renvoie étymologiquement au savoir-faire de l’orateur qui façonne son d (...)

4Tandis que dans ces circonstances, Augustin Huens5, un homme d’une remarquable érudition, avait imploré notre participation aux questions quodlibétiques6, et que pour lui complaire, je n’avais point rejeté cette charge, je commençai à me demander anxieusement quel genre d’argument j’allais choisir de préférence. Il m’apparaissait que les sujets rhétoriques et grammaticaux et les autres disciplines que – parce qu’elles ont trait au langage – l’on appelle logodédalie7, convenaient trop peu à une assemblée si versée dans les matières les plus sérieuses. Je songeai que traiter un sujet philosophique serait certes une idée digne des oreilles très affutées des philosophes, en particulier de mes chers Ruard et de Corte, hommes éminents dans ce domaine ; qu’entreprendre un sujet théologique serait une idée sainte ; un sujet médical, utile ; un sujet juridique, louable ; mais les nerfs me manquaient pour supporter un si grand fardeau. Il fallut pourtant que je m’y essaie, ne fût-ce que pour cette raison que, tout ce que je dirais de philosophie sans pour autant être philosophe, de médecine sans être médecin, de droit sans être juriste, de théologie sans être théologien, tout cela serait toutefois agréable pour mes auditeurs en raison de l’originalité et du caractère inattendu. Car qui s’attendrait à une telle entreprise de la part de Nannius ?

Dum igitur Augustinus Hunæus, vir præclaræ eruditionis, nostram operam ad quæstiones quodlibeticas implorasset, et in illius gratiam hoc onus non detrectassem, cœpi mecum anxie [A IIIr] disquirere quod genus argumenti potissimum in manus desumerem. Rhetorica, grammatica, aliaque quæ a cura verborum λογοδαίδαλα appellant, parum convenire tam erudito in gravissimis disciplinis auditorio. Philosophica moliri, dignam quidem rem esse exactissimis auribus philosophorum, præsertim Ruardo meo et Curtio, viris in hoc genere præcipuis. Theologica adoriri, rem sanctam esse ; medica, utilem ; iuridica, plausibilem, sed deesse nervos mihi, quibus tantum oneris sustinerem. Temptandum tamen vel ea de causa, quod quicquid de philosophia non philosophus, de medicina non medicus, de iurisprudentia non iuris peritus, de theologia non theologus dixissem, gratum tamen illud ob novitatem καὶ απροσδόκητον auditoribus fore. Quis enim a Nannio tale aliquid exspectaret ?

5Je m’engageai donc dans cette tâche et choisis de développer la question suivante : le monde fut-il au départ créé pour l’éternité ou bien fut-il corruptible dès ses origines ? Dans cette question, certes, il était nécessaire de faire intervenir beaucoup d’éléments tirés à la fois de la théologie et de la philosophie. Mais en ce qui me concerne, j’ai seulement intégré à ma dispute soit ce que ma mémoire me suggérait, soit ce que me procuraient quelques heures d’étude. Et je me montrai plus diligent à organiser la matière qu’à la rassembler, assez persuadé que je ne pourrais rien apporter de neuf à des oreilles si érudites qu’elles ne sussent pas déjà, mais que par l’agencement et la disposition de mes idées, je pourrais en quelque sorte fournir un nouveau visage à un vieux sujet. Pour parler franchement, c’est en cela que mon entreprise a trouvé grâce à mes propres yeux ; est-ce à bon droit ou à tort, les autres en jugeront.

Agressus sum igitur negotium, et hanc mihi quæstionem explicandam delegi : an mundus ab initio ad æternitatem creatus sit, an statim a sui primordio corruptibilis fuerit. In [A IIIv] qua quidem quæstione necesse erat multa ex theologia, multa ex philosophia in contextum venire. Ceterum ego ea tantummodo meæ disputationi implicui, quæ vel memoria suggerebat, vel paucarum horarum studium suppeditabat. Fuique diligentior in digerendo quam congerendo, satis persuasum habens me nihil novi quod antea nescierant ad tam eruditas aures adferre posse, œconomia vero et dispositione, in re veteri novam quasi faciem induci posse. Hic (ut ingenue fatear) placuit mihi meus conatus ; iurene an iniuria, viderint alii.

6Mais au moment où je me suis avancé dans l’auditoire et que je voyais tant de regards converger vers moi – que dis-je ! – presque tous les regards de l’Université tout entière, y compris mes proviseurs aux premiers rangs, mon esprit commença à trembler de timidité et d’anxiété. Je comprenais alors, trop tard, ce que cela signifiait que de m’exprimer face aux docteurs les plus cultivés au sujet d’une chose qui n’appartenait pas à mon domaine d’expertise. Car je ne m’étais nullement attendu à une si grande affluence d’hommes très importants, surtout que, de tous ces gens, je n’en avais invité aucun – contrairement à ce que les ambitieux ont l’habitude de faire – parce qu’incertain de la tournure que prendraient les évènements, au cas où les choses tournaient mal, je ne voulais inviter personne à être témoin de mon opprobre.

Ceterum cum in auditorium progressus essem, videremque tot lumina, immo fere omnia totius Academiæ lumina confluere, et in primis meos provisores, cœpit mihi animus pudore metuque subsultare, iam tum sero intelligens quid esset apud eruditissimos doctores de re non mei fori aut exercitii dicere. Tantam enim frequentiam amplissimorum hominum nequaquam exspectaram, maxime quod neminem omnium invitassem, ut ambitiosi solent, eo quod incertus de even[A IVr]tu, si res male caderet, ad meum probrum neminem invitare volebam.

7Retrouvant finalement mon aplomb, j’ai plaidé ma cause avec beaucoup plus de succès que je ne l’espérais. Car j’avais mémorisé l’essentiel de mon discours ; quant aux mots que je n’avais pas appris par cœur, je devais en improviser la plupart au fil de ma prise de parole. Et nul ne comprend combien cela est périlleux, en particulier chez un homme confus et anxieux, si ce n’est celui qui s’est lui-même confronté à cette épreuve. Il semble acceptable pour des professeurs de langues de ne pas fournir de contenus particulièrement recherchés. Mais si les mots leur manquent, alors que là réside justement leur prérogative, qui le tolérerait ? Pour ma part en tous cas, jamais plus je ne me livrerai à une telle épreuve.

Tandem confirmatior animo causam peregi multo felicius, quam sperabam. Summa enim rerum capita animo complexus eram ; verba quæ non edidiceram, pleraque ex tempore fingenda erant. Quod quanti sit periculi, præsertim in homine perturbato et anxio, nemo intellegit, nisi qui ipse periculum fecerit. A professoribus enim linguarum, si non res magnopere exquisitas attulerint, veniabile videtur ; sin verbis deficiant, in quibus sollemnis ipsorum cura, quis ferat ? Ego certe me denuo in tale discrimen nunquam dabo.

8Mais lorsque nous sortîmes, et que l’on nous annonça que tous ces grands savants ne désapprouvaient point mon œuvre, je voulus dédier ce discours à ces grands hommes, qui jusqu’à présent ont été le plus grand ornement et le plus grand secours de notre Collège, et j’ai voulu le placer entièrement sous votre protection. Puisque vous avez bien voulu l’écouter avec presque tous les autres docteurs et avec une foule infinie d’étudiants, vous ne vous refuserez pas à le reparcourir lorsque votre loisir vous le permettra.

9Portez-vous bien. À Louvain, depuis le Collège Trilingue. Le 23 janvier.

Ceterum ubi evasimus, renuntiatumque nobis esset doctissimos quosque meam operam non improbare, volui eam orationem illis viris dedicare, qui hactenus Collegio nostro summo ornamento et præsidio fuere, vestræque tutelæ eam penitus subiicere. Quam quia cum aliis doctoribus fere omnibus et infinita scolasticorum multitudine audire dignati estis, ubi per otium licuerit, perlegere non gravabimini.

Valete. Lovanii ex Collegio Trilingui x. Calendas Februarias.

Disputation quodlibétique de Petrus Nannius d’Alkmaar. Le monde a-t-il été créé pour l’éternité ?

  • 8 Aratos de Soles est un poète grec né au iiie siècle avant notre ère. Il est l’auteur d’un poème did (...)
  • 9 Voir Platon, Timée, 30c7-31a1 : « Τὰ γὰρ δὴ νοητὰ ζῷα πάντα ἐκεῖνο ἐν ἑαυτῷ περιλαβὸν ἔχει, καθάπερ (...)

10[Choix du sujet] Il y a une infinité de questions sur le monde, lesquelles s’éparpillent en une multitude de rameaux : serait-il un dieu, comme l’a voulu Aratos8, ou bien un être vivant, comme l’a voulu Platon9, ou encore ni l’un ni l’autre, comme le prétendent la plupart ? a-t-il toujours existé ou a-t-il connu un commencement ? et s’il a eu un commencement, s’est-il engendré de lui-même ou par l’entremise d’un agent extérieur ? s’il est le fruit d’un agent extérieur, est-il issu du chaos ou des atomes, ou de cette matière préexistante que les Grecs appellent hylé, ou de l’un des éléments ? ensuite, quelle que soit la façon dont le monde a commencé, est-il éternel ou mortel ? s’il est mortel, gît-il dans une mort éternelle une fois éteint ou renait-il périodiquement de ses cendres ? et encore, existe-t-il plusieurs mondes ou bien un seul ? et pour finir, a-t-il eu un créateur bon ou mauvais ? à nouveau, a-t-il eu plusieurs démiurges ou bien un seul ? Aucune de ces questions n’est pour moi l’objet de controverse, ni pour mon très érudit quodlibétaire. Car nous reconnaissons tous deux que le monde est unique, qu’il a été créé, et créé par un et un seul architecte, le meilleur qui soit, et qu’il est destiné à périr une seule fois. C’est en effet ce que nous enseignent les Saintes Écritures. C’est pourquoi nous ne proposons pas comme sujet de dispute ce que l’autorité des Écritures Divines a placé hors débat. Mais ce qui pourrait sembler ambigu, ou du moins être discuté comme ambigu, à savoir si le monde fut créé dès le départ pour être mortel, ou si – comme l’homme – il fut initialement conçu pour être éternel, et qu’ensuite, à cause du péché d’Adam et des autres hommes, il fut soumis à la vanité et à la corruption, telle est la question que nous avons soumise au débat. Et l’on me laissa la liberté de défendre l’une ou l’autre thèse, selon ma préférence.

[A IVv] Petri Nannii Alcmariani quodlibetica disputatio, an mundus ad æternitatem creatus sit.

Infinita de mundo est quæstionum congeries, et quæ se in multiplices ramos spargit : Deusne sit, ut voluit Aratus ; an animal, ut Plato ; an neutrum, ut plerique ; semperne fuerit, an aliquando inceperit ; quod si incepit, ex sene sit genitus, an aliunde ; si aliunde, num ex chao, an ex atomis an ex præexistente materia, quam Græci ὕλην vocant, an ex aliquo elementorum ; deinde, quomodocumque inceperit, æternus sit, an mortalis ; quod si mortalis, an semel exstinctus in æterna morte iaceat, an [A Vr] subinde renascatur ; rursus, pluresne sint mundi, an unicus ; postremo, bonumne habuerit conditorem, an malum ; rursus plures, an unum ? Horum nihil apud me et doctissimum Dominum quodlibetarium in controversia est. Agnoscimus enim ambo unicum esse mundum, eumque conditum, et ab optimo unoque architecto conditum et semel periturum. Ita enim ex Sacris Litteris docemur. Quamobrem quod auctoritas Divinarum Scripturarum extra litem posuit, id a nobis intra disputationem non vocatur. Sed quod ambiguum videri posset vel ut ambiguum disceptari, nimirum an mundus ab initio ita sit conditus ut mortalis esset, an (ut homo) primum ad æternitatem creatus fuerit, postea ob peccatum Adæ aliorumque hominum, vanitati et corruptioni subiectus sit, illud est quod nos disputandum suscepimus, mihique utramlibet partem ad optionem permisit.

  • 10 Le quodlibétaire Augustin Huens (voir la note 4).

11[Choix de la position défendue] Mais avant de me donner le loisir de faire ce choix, un homme absolument éloquent et en même temps très instruit10 consolida si bien l’une et l’autre thèse que, quel que soit mon camp, il me faudrait livrer une bataille aussi difficile. Je choisirai donc non pas celle qui est la plus susceptible de triompher mais celle qui est la plus plausible pour notre disputation, à savoir la thèse selon laquelle le monde fut conçu au départ pour être éternel. Car si je soutiens que le monde a été fondé avec une habileté telle qu’il puisse imiter la nature de son créateur en demeurant éternellement, j’aurai de mon côté des philosophes très brillants, dont les raisonnements et les arguments pour prouver l’éternité du monde sont difficilement réfutables. Et si je soutiens que ce monde, après que sa nature a été pervertie, fut soumis à la corruption et à la vanité, j’aurai alors pour moi bien des versets issus des Saintes Écritures, qui décrivent, en un certain sens, la fin du monde, sa mort et son achèvement.

Ceterum antequam istius delectus mihi copiam faceret, ita utramque partem quæ[A Vv]stionis facundissimus vir, idemque doctissimus, præsidiis communivit ut, hoc an illud temptem, utrobique sim æque difficili oppugnatione usurus. Eligam igitur, non quod pronius sit ad victoriam, sed quod plausibilius ad disputationem, mundum scilicet ab initio ad æternitatem creatum esse. Si enim docuero, mundum eo artificio conditum, ut conditoris sui naturam æternitate durandi imitari possit, habebo pro me excellentissimos philosophos, quorum rationibus argumentisque, quibus mundi æternitatem probant, difficulter obsistas. Sin doceo illum, vitiata ipsius natura, et corruptioni et vanitati subiectum esse, habebo pro me non pauca Sacrarum Litterarum placita, quibus finis mundi aliquo sensu, eiusque interitus et consummatio describitur.

  • 11 Le quodlibétaire Augustin Huens.
  • 12 Hé 1 :10-11, qui renvoie à Ps 101 :26-27.
  • 13 Rm 8 :20.
  • 14 Nimrod, diversement vocalisé (Nemrod, Nimrud…), en hébreu נִמְרוֹד, est le premier roi et le premie (...)
  • 15 Samson est l’un douze hommes désignés pour gouverner dans le livre des Juges. Il est connu pour la (...)
  • 16 Dans la Bible, Goliath est un géant mesurant près de trois mètres et combattant pour les Philistins (...)
  • 17 Salomon, fils de David, roi d’Israël et de Juda, à qui sont attribués les Proverbes et le livre de (...)
  • 18 Prêtre réformateur d’Israël au ve siècle, Esdras a joué un rôle central dans l’institution du judaï (...)

12[Rappel des arguments de l’adversaire] Mais il vaut la peine de d’abord connaitre les nœuds d’arguments dans lesquels il11 a emmêlé ce choix que j’ai fait de la question à disputer. Cela vous permettra en effet de mesurer dans quelles difficultés je me trouve et combien il est ardu de réfuter ses objections. Car il attaque notre point de vue en nous objectant des passages des Saintes Écritures, en alléguant des épîtres de Paul et des psaumes de David : « Toi, Seigneur, au commencement tu as fondé la terre, et les cieux sont l’œuvre de tes propres mains ; ceux-là même périront mais tu leur survivras et tous vieilliront tel un vêtement12 » ; et aussi « la création, en effet, a été assujettie à la vanité13 ». Et il étaya ensuite l’autorité de ces versets et d’autres encore dans les Écritures par de multiples arguments rationnels : tout ce qui est né finit par mourir et dans tout ce qui a connu un commencement, l’on retrouve aussi une fin. Ce qui est composé de choses corruptibles est forcément corruptible également et la nature d’un tout n’est autre que la nature de ses parties. Et ce qui se détériore de jour en jour court à sa perte ; or la nature se flétrit de jour en jour. Jadis vécurent des géants, dotés d’une force et d’un corps immenses, des Nimrod14, des Samson15, des Goliath16, et à présent nous avons des nains. Jadis les hommes pouvaient vivre jusqu’à mille ans, désormais ils n’atteignent que rarement le centenaire. Jadis ont existé les plus grands génies, comme en Salomon et en Esdras, dont l’un a parlé [de toutes les plantes] depuis le cèdre du Liban jusqu’à l’hysope qui pousse au mur17, l’autre a appris par cœur et mémorisé mot pour mot les cinq volumes de Moïse et l’Ancien Testament dans son entièreté18 ; aujourd’hui il ne reste que de malheureux esprits qui ne se distinguent ni par leur sagesse ni par la vigueur de leur mémoire. Jadis des vertus extraordinaires et vénérables se manifestaient chez les hommes, désormais on n’y voit plus que des vices abominables et funestes. Le monde vieillit donc, lui qui soit languit dans ses dons, soit est corrompu. Pour finir, le monde possède, pour ainsi dire, son propre poison : cet élément, le feu, dont la force destructrice demeure indomptée et dont la vigueur est d’autant plus grande qu’est grand ce à quoi il s’attaque, de sorte que si la terre était infinie et sans limite, le feu semblerait infini et sans borne lui aussi. Car la mesure d’une chose en flammes qui s’évente en cendres, est l’étendue de la nature elle-même.

Sed hanc meam disputandæ quæstionis electionem, quibus nodis argumentorum implicuerit, operæ pretium est co[A VIr]gnoscere. Ita enim fiet ut et intelligatis quibus in difficultatibus verser, et quam ægre diluas quæ obiecit. Nam et oraculis Sacræ Scripturæ nostram sententiam oppugnat, allegatis ad id epistulis Pauli, et psalmis Davidicis : « Tu Domine in principio fundasti terram, et opera manuum tuarum sunt cæli, ipsi peribunt, tu autem permanebis, et omnes sicut vestimentum veterascent » ; item « Vanitati enim creatura subiecta est ». Et hanc deinde aliarumque Scripturarum auctoritatem corroboravit multiplici ratione : omnia orta occidere, et quæ principium habuere, in iis quoque finem reperiri. Quod ex corruptibilibus constaret, idipsum quoque corruptibile esse, nec totum habere aliam naturam, quam suas partes. Et quod cottidie deterius fiat, id ad suum exitium properare. Naturam in dies senescere. Olim fuisse gigantes, immani et robore et corpore, Nemrodos, Samsones, Golias, nunc [A VIv] pumiliones esse. Olim fuisse homines longævos ad mille annos, nunc ad centesimum annum rarissime perveniri. Olim extitisse summa ingenia, ut in Solomone, et Esdra, quorum alter disputarit a cedro Libani usque ad hyssopum, quæ crescit in pariete : alter quinque volumina Mosis universumque Vetus Testamentum mente memoriaque ad verbum complexus sit : nunc miseros animos esse, nec sapientia, nec vi recordationis insignes. Olim in hominibus eximias et adorandas virtutes exstitisse, nunc non nisi nefaria et dira vitia apparere. Senescere igitur mundum, qui in suis dotibus vel languet, vel corruptus est. Postremo, habere mundum suum quasi venenum, hoc elementum ignis, cui indomita vis nocendi, et quo amplius est in quod grassatur, eo ampliores vires capit, adeo ut si terra infinita sit, nullaque parte terminabilis, ipse quoque ignis infinitus videatur, et interminabilis futurus. Mensura enim rei flagrantis et in cinerem evanescentis, ipsius naturæ mo[A VIIr]dus est.

13C’est contre autant de troupes munies d’une triple puissance d’assaut – l’autorité des Saintes Écritures, les arguments des philosophes et l’expérience des sens – qu’il me faut lutter. J’ai agi maladroitement et à l’encontre de l’art de la dispute, en rassemblant toutes les forces de ces arguments en un bloc, eux qui auraient dû être traités un à un, de manière isolée, plutôt que tous ensemble simultanément. Mais j’ai davantage eu le souci de m’exprimer clairement que de l’emporter. Car si je n’étais pas revenu maintenant sur ce que mon quodlibétaire m’objecta hier (alors que la plupart d’entre vous étaient absents à ce moment-là), personne ne comprendrait à présent vers quel but je dirige mes paroles. En même temps, j’avais en tête l’idée que votre bienveillance à mon égard et votre obligeance à m’écouter seraient d’autant plus vives que vous me verriez assiégé par des difficultés plus sérieuses. Car l’on tend à éprouver de la sympathie envers ceux qui se trouvent en mauvaise posture et chacun désire voir les opprimés délivrés de leur fardeau. Mais si n’importe qui peut gagner votre intérêt par le motif de son discours, j’estime pour ma part le mériter au plus haut point. Car le fait même que je tienne ce discours est une concession à l’amitié de mon quodlibétaire. Quant au fait que je présente un tel discours sur un sujet si grave, c’est pour vous faire plaisir que je l’ai accepté, très honorables auditeurs. Je voulus en effet apporter un sujet qui serait digne non pas de ma profession mais de votre érudition, qui serait approprié non pas à mes forces mais à vos oreilles, qui correspondrait non pas à mes occupations personnelles mais au moment et au lieu où nous nous trouvons et à cette illustre assemblée des hommes les plus éminents. Et si donc votre bienveillance et votre attention ne me font pas défaut, j’espère que, quoique dans une cause tout à fait délicate, je saurai dénouer la plupart des objections, affaiblir les unes, me soustraire aux autres. Quand les forces sont inégales, c’est déjà beaucoup de se retirer après un combat égal. Tandis que je rivalise et me bats contre un adversaire pourvu des meilleures armes, vous, accordez-moi votre attention et votre adhésion enthousiastes.

Contra tot copias triplici acie instructas, auctoritatibus Sacrarum Litterarum, rationibus philosophorum, experimentis sensuum, mihi depugnandum est. Inepte feci, et contra artem, quod omnia argumentorum robora in unum conieci, quæ singula carptim potius, quam universa simul aggredienda essent. Sed mihi maior ratio dilucide loquendi, quam vincendi habita est. Nisi enim nunc repetissem, quæ Dominus quodlibetarius heri mihi obiecit (cum plerique vestrum per id tempus afuerint), nemo nunc intelligeret, in quem scopum mea verba dirigerem. Simul et illud animo contemplabar, vestram erga me benevolentiam audiendique diligentiam eo acriorem fore, quanto me gravioribus difficultatibus circumsæptum videretis. Pronus est enim in laborantes favor, et oppressos quisque sublevatos cupit. Quod si quisquam ex causa orationis vestrum studium mereri potest, ego me id summo iure mereri existimo. Ut enim oratio[A VIIv]nem haberem, datum est amicitiæ quodlibetarii. Ut talem orationem, de tam gravi argumento, vestræ gratiæ tributum est, auditores honestissimi. Volui enim in medium adferre, non quod dignum esset mea professione, sed vestra eruditione, non quod aptum esset meis viribus, sed vestris auribus, non quod congrueret meis occupationibus, sed huic tempori et loco, et præclaro isti consessui summorum virorum. Quod si igitur vestra benevolentia, vestraque attentio non defuerit, spero me, tametsi in perquam difficili causa, pleraque enodaturum, alia debilitaturum, ex aliis elapsurum. In copiis imparibus multum est, si vel pari Marte discedas. Dum igitur cum antagonista meo summis armis instructo colluctor ac depugno, vos mihi studium audiendi favendique attribuite.

  • 19 L’Ecclésiaste (ou Cohelet) figure dans l’Ancien Testament parmi les livres sapientiaux. Au moment o (...)
  • 20 Ec 1 :4.
  • 21 Ec 1 :5-9.
  • 22 Ec 1 :10.
  • 23 Ps 148 :5-6.
  • 24 Apc 21 :1.
  • 25 L’expression « vase d’élection » vient d’Ac 9 :15.
  • 26 Sur le ravissement de Paul au troisième ciel, voir 2Co 12 :2-4.
  • 27 Rm 8 :20-21.
  • 28 La réponse divine au meurtre d’Abel est évoquée en Gn 4 :12. Le détail des épines et des chardons s (...)
  • 29 Ces quatre fleuves sont évoqués en Gn 2 :10-14.

14[Réponse aux arguments bibliques] L’Écriture Sainte atteste, dans de nombreux passages, la corruption du monde – je n’en disconviens pas. Mais on ne trouve pas de verset déclarant explicitement si le monde a été ainsi créé au départ ou s’il a commencé à devenir tel par la suite. Au contraire, j’entends Salomon proclamer dans son Ecclésiaste19 que la Terre existe pour l’éternité20, que toutes les choses reviennent toujours21 et que rien de nouveau ne se produit sous le soleil22. J’entends aussi David professer l’éternité du monde : « C’est sous les ordres de l’Éternel que toute chose fut créée, il a maintenu sa création pour l’éternité ; il a établi des lois à perpétuité et il ne les violera point23. » Mieux, chaque fois qu’il est fait mention de l’achèvement du siècle, les mots sonnent comme si c’était une correction des choses qui était annoncée et non une abolition. Jean promet dans l’Apocalypse une nouvelle terre – et non l’absence de terre – ainsi qu’un nouveau ciel24 – et non l’absence de ciel –, de sorte que l’on pourrait penser qu’il faut s’attendre à un changement et à un renouveau. Enfin, voici ce que promet saint Paul, ce vase d’élection25, qui n’avait pas seulement entendu parler du ciel mais qui avait été ravi vers le troisième ciel26 : la création, sujette à la corruption, doit être arrachée à la servitude de la corruption et rendue à la liberté de la gloire des fils de Dieu27. J’entends aussi que la terre a été condamnée à produire des épines et des chardons parce qu’elle s’est imbibée du sang d’Abel28, comme si elle était destinée à se couvrir d’une autre végétation si cet homicide n’avait pas souillé sa nature. Ce sont donc les péchés des hommes qui ont entaché la terre et non le plan du Créateur. D’ailleurs, si Adam n’avait point péché, l’on pourrait s’étonner que la terre, qui n’eût été contaminée ni par son propre crime, ni par celui d’autrui, soit livrée au supplice des flammes, telle une impie et une scélérate. L’on pourrait également s’étonner que le Paradis, jardin des délices, séjour de l’espèce humaine, promenoir de Dieu, verger de Dieu, soit détruit en même temps que le monde. Or ces quatre cours d’eau qui de là-bas affluent vers notre monde29, nous démontrent que le Paradis est non seulement une portion de l’univers mais aussi une portion de la terre elle-même. […]

Scripturam Sanctam multis in locis mundi corruptionem attestari, non diffiteor. Verum an ita conditus sit ab in[A VIIIr]itio, an talis postea esse cœperit, dilucidis verbis expressum non invenias. Contra, audio Salomonem in Ecclesiaste suo contionari, terram in æternum stare, omniaque semper ad easdem vices redire, nihilque novum sub sole fieri. Audio quoque Davidem mundi æternitatem profiteri : « Ipse, inquit, mandavit, et creata sunt, statuit ea in æternum, et in sæculum sæculi, præceptum posuit, et non præteribit ». Immo ubicunque fit mentio de consummatione sæculi, ibi ita sonare verba, quasi emendatio rerum, non abolitio denuntietur. Promittit Ioannes in Apocalypsi terram novam, non terram nullam, cælum novum, non cælum nullum, ut interpolationem renovationemque exspectandam putes. Postremo, vas illud electionis Divus Paulus, qui non de cælo audierat, sed in tertium cælum raptus fuerat, pollicetur creaturam subiectam corruptioni vindicandam a servitute corruptionis, in libertatem gloriæ [A VIIIv] filiorum Dei. Audio quoque terram maledictam fuisse ad procreationem spinarum et tribulorum, eo quod imbiberit sanguinem Abel, quasi alia progerminatura fuisset, si homicidium eius naturam non inquinasset. Peccata igitur hominum eam vitiosam fecere, non Architecti institutio. Alioqui si Adam non peccasset, mirum videri posset, terram quæ nec suo nec alieno scelere contaminata esset, tanquam impiam et sceleratam, ignibus in supplicium dari. Mirum item, Paradisum hortum voluptatis, coloniam humani generis, Dei ambulacrum, Dei plantationem una cum mundo aboleri. Paradisum autem esse non solum mundi, sed etiam ipsius terræ portionem, ostendunt nobis quattuor illa flumina, quæ inde in nostrum orbem evolvuntur[…]

  • 30 Voir par exemple Aristote, Du ciel, I, 10, 2 : « Τὸ μὲν οὖν γενέσθαι μὲν ἀΐδιον δ´ ὅμως εἶναι φάναι (...)

15[Réponse aux arguments physiques. 1. Ce qui a eu un début aura une fin] En attendant, j’estime ne pas être mis à mal par l’axiome aristotélicien selon lequel tout ce qui est né meurt et tout ce qui a eu un début aura une fin, d’abord parce qu’Aristote lui-même a mobilisé cet argument non pas pour prouver la corruptibilité du monde mais bien son éternité30, ensuite parce qu’il a usé d’une méthode inductive, qui est bien souvent trompeuse. Car il se peut que dans la collecte de ces différentes observations, l’on en omette une seule qui réfuterait la somme tout entière. Les herbes naissent et meurent, les arbrisseaux naissent et meurent, les animaux naissent et meurent, dès lors il faudrait en conclure que l’on trouvera aussi une fin dans tout ce en quoi l’on peut trouver un commencement. Mais cette conclusion est hasardeuse et plus digne d’un rhéteur que d’un philosophe, surtout lorsque l’on prend en considération que bien des choses sont d’une nature remarquable et unique en leur genre, d’une condition pour ainsi dire exceptionnelle et que l’on ne doit pas les juger selon leur ressemblance avec les autres : de tous les os, seules les dents sont dotées de sensibilité ; de tous les tissus, seul l’ignifuge ne s’embrase pas ; de tous les bois, seul l’ébène ne se consume pas. […]

[B Ir] Neque interim me Aristotelis axiomate gravari existimo, dicentis omnia orta occidere et quod cum principio incepit, cum fine desinere ; maxime, cum ipse hoc argumentum torserit, non ad probandam mundi corruptibilitatem, sed æternitatem. Deinde quia inductione utitur, quæ sæpius fallax est. Potest enim aliqua pars latere ex membris illis collectis, quæ omissa totam illam summam falsam esse redarguat. Nascuntur herbæ et pereunt, nascuntur frutices et pereunt, nascuntur animalia et pereunt, ergo omnia, in quibus initium invenitur, ibi quo[B Iv]que exitium reperiri. Temeraria est ista collectio et potius rhetore, quam philosopho digna. Præsertim cum multa sint eximiæ et solitariæ naturæ et quasi privilegiatæ conditionis et quæ ex similitudine ceterorum æstimari non debeant. Soli inter ossa dentes sentiunt, solus inter lina ἄσβεστος non incenditur, solum inter arbores ebenum non comburitur. […]

16La fin et le commencement sont très éloignés l’un de l’autre : ils ne sont liés ni par la contiguïté ni par leur nature, et rien de l’un ne se rapporte au fondement ni à l’essence de l’autre. Bien au contraire, si tout ce qui est né finit par disparaître, la cause de cette mort ne réside pas dans le commencement mais dans la matière. La neige s’évapore en de très fines gouttelettes ; la cire résiste jusqu’à un certain point ; le plomb encore davantage, lui qui ne fond que sous les flammes ; le diamant, même au milieu au feu, se rit des flammes. […]

[B IIr] Longissime inter se distant finis et principium, nec collimitio nec natura coniunguntur, nec quicquam alterum ad alterius rationem essentiamque confert. Immo quod quæ orta sunt extabescant, causa pereundi non in principio, sed in materia consistit. Ad tenuissimum vaporem nix eliquescit, cera aliquousque resistit, contumacius plumbum, quod non nisi ignibus resolvitur, adamas in mediis etiam ignibus flammas irridet. […]

  • 31 Voir Basile, Homélies sur l’Hexaëméron, I, 5 : « Ἦν γάρ τι, ὡς ἔοικεν, καὶ πρὸ τοῦ κόσμου τούτου, ὃ (...)
  • 32 Les Chérubins, les Séraphins, les Trônes et les Dominations sont des créatures angéliques qui s’ins (...)
  • 33 Sennachérib, souverain d’Assyrie, assiégea le royaume de Juda au cours du règne d’Ézékias (2R 18 :1 (...)
  • 34 La mort de tous les premiers-nés, hommes et bétail, fut l’un des dix châtiments divins infligés à l (...)

17Mais que dire de nos âmes ? Car si elles sont mortelles pour avoir eu un commencement, c’est en vain que le Christ s’est sacrifié pour elles. Et que dire des anges ? Que ces êtres aient été créés avant le ciel (comme le soutient saint Basile)31 ou en même temps que lui, comme le soutiennent la plupart, quoi qu’il en soit ils ont eu un commencement. Allons-nous donc, à cause de cet argument ridicule, condamner de si nombreux chœurs angéliques, de Chérubins, de Séraphins, de Trônes, de Dominations32, alors que chacun de ces anges est doté d’une si grande puissance qu’un seul d’entre eux décima l’armée tout entière de Sennachérib33, qu’un seul d’entre eux terrassa en une seule nuit tous les premiers-nés d’Égypte, de l’homme au bétail34, allons-nous donc les condamner à la corruption, à la putréfaction et même aux vers et allons-nous établir dans le ciel les tombeaux et les cadavres des anges ? […]

Sed quid de nostris animabus dicemus ? Quæ si mortales sunt, qua initium habuere, frustra Christus pro [B IIv] illis mortuus est. Quid item de angelis ? Sive illi creati sunt ante cælum (ut vult D. Basilius) sive una cum cælo, ut plerique, utique sui principium habuere. Ergone ob istam ratiunculam tot choros angelorum, Cherubim, Seraphim, Thronos, Dominationes (quorum singulorum est tanta virtus, ut unus universas copias Sennacherib deleverit, unus una nocte omnia primogenita Ægypti ab homine usque ad pecus, ad internecionem deleverit) tabi, putrefactioni atque adeo vermibus subiiciemus et sepulchra cadaveraque angelorum in cælo statuemus ? […]

18[2. Un tout composé de parties périssables est lui-même périssable] Un autre argument beaucoup plus solide fait suite à celui-ci – argument qui, à moins que l’on en récuse la mineure, se révèlera vraiment imparable –, à savoir qu’une chose qui se compose de choses périssables est elle aussi périssable. Or les composantes du monde souffrent de ce vice, par conséquent le monde est périssable lui aussi et est de même condition que les parties qui le composent. Pourtant, l’on pourrait facilement prouver que les composantes du monde ne sont pas toutes périssables si l’on admettait l’opinion de philosophes très savants et très sérieux, qui ont tellement admiré l’ordre du ciel, sa beauté et sa régularité, que non seulement ils le retranchèrent de la mortalité mais qu’ils l’idolâtrèrent à l’instar d’un dieu, avec des rites et des sacrifices. S’ils se sont fourvoyés dans une sotte aberration païenne, ils ne l’ont cependant pas fait à la légère. […]

[B IIIr] Subsequitur hanc argumentationem alia multo firmior et quæ (nisi eius minorem repudiaveris) plane sit inexpugnabilis futura. Quod ex corruptibilibus constat, ipsum quoque corruptibile esse. Mundi vero partes eo vitio laborare, ideo quoque mundum corruptibi[B IIIv]lem esse, partiumque suarum conditionem sequi. Sed non omnes mundi partes corruptibiles esse, facilis esset probatio, si doctissimorum gravissimorumque philosophorum sententia reciperetur qui adeo mirati sunt cæli ordinem, ornatum, firmitudinem, ut non solum illud a mortalitate exemerint, sed ut summum Deum sacris et victimis venerati sint, stulto quidem et gentili errore, non tamen temere collecto. […]

  • 35 Allusion à Mt 5 :34.
  • 36 Allusion à Ps 18 :6 : « In sole posuit tabernaculum suum, et ipse tamquam sponsus procedens de thal (...)

19Il serait absurde et pratiquement impie de prétendre que Dieu aurait créé jusqu’aux petites bestioles les plus ignobles – grenouilles, puces, moustiques, poux – avec une si grande sagesse qu’elles-mêmes survivent le plus longtemps possible et qu’elles ne disparaissent jamais dans leur espèce ; mais qu’il aurait négligé le ciel lui-même, trône et siège de son royaume35, le soleil, tabernacle depuis lequel il s’avance tel un jeune marié depuis sa chambre nuptiale36, les étoiles, sa milice, au point que ces choses ne puissent survivre, ni dans leur nature individuelle ni dans leur espèce…

[B VIv] Atqui id absurdum et propemodum impium, Deum tanta sagacitate damnatissimas etiam bestiolas creavisse, ranas, pulices, culices, pediculos, ut et quam diutissime ipsæ superessent et in specie nunquam deficerent, cælum ipsum thronum ac solium regni sui, solem tabernaculum suum, unde tamquam sponsus procedit de thalamo suo, stellas militiam suam, ita [B VIIr] sine cura abiecisse, ut nec in natura individuali, nec in specie incolumes superesse possent

  • 37 C’est-à-dire le quodlibétaire de Nannius, Augustin Huens.
  • 38 Voir les notes 16 à 18.

20[Réponse au constat de la sénescence du monde] Cet homme doté du plus grand intellect37 attaque mes raisonnements non seulement par des arguments, mais aussi par l’expérience, alléguant le constat d’exemples quotidiens de ce que toute chose se porte de pire en pire, s’écroule et régresse. Car selon lui nos corps ne posséderaient désormais plus la même stature, ni nos esprits les mêmes facultés, ni nos mœurs d’égales vertus ni notre existence la même longévité. Il y aurait eu jadis des géants d’une taille redoutable – Nimrod, Samson, Goliath38 – ; à présent la terre ne produirait plus que des hommes vils et minuscules. […] C’est pourquoi la nature, dégénérant dans ses productions, serait défaillante, et nous serions non seulement des enfants de la fin des temps, mais aussi de la vieillesse et de l’ultime faiblesse exténuée de la nature.

Verum hasce rationes meas vir maximi ingenii non solum argumentis, sed etiam experimentis aggreditur, asserens quotidianis exemplis deprehendi omnia paulatim in peius ruere, ac retro sublapsa referri. Non enim iam in corporibus eandem vastitatem nec in ingeniis easdem dotes, nec in moribus pares virtutes, nec in ætate totidem annos reperiri. Olim fuisse gigantes horrendæ magnitudinis, Nemrothas, Sampsones, Golias, nunc terram educare malos homines et pusillos. […] [B VIIIr] Deficere itaque naturam, quæ ita in suis fetibus degeneret, et nos esse in quos non solum fines sæculorum, sed senium quoque et ultima et exhausta imbecillitas naturæ pervenerit.

  • 39 L’Exode raconte comment Dieu serait apparu à Moïse dans un buisson ardent (Ex 3 :1-10) et lui aurai (...)
  • 40 Élias (ou Élie) fut un prophète d’Israël considéré par les autres prophètes comme un précurseur du (...)
  • 41 Éliézer est le fils cadet de Moïse, issu de son union avec Séfora (Ex 18 :4).

21Que devrais-je donc faire, moi qui suis assailli par de si lourds arguments ? Nierai-je ce qui ne peut être nié, que grandes sont les dégénérescences de toutes choses ? Il serait vain de nier ce dont nous faisons l’expérience quotidienne. Je me rangerais donc pleinement du côté de mon adversaire si cette dégénérescence des choses se produisait de manière continue et que les temps postérieurs étaient toujours pires que ceux qui les ont précédés. Mais force est de constater que la période antique n’est pas moins vaincue par les périodes plus récentes que celles-ci par celle-là. Tout illustres que soient en vertus le siècle de Moïse39, celui d’Élias40, celui d’Éliézer41, ils ne sauraient égaler ni l’époque du Christ ni les miracles des apôtres. […]

Quid igitur faciam, tanta vi argumentorum circumsessus ? Negabo, quod negari non potest, magnas esse rerum omnium degenerationes ? Frustra negatum fuerit, quod cottidianis experimentis ante oculos ponitur. Plane igitur abirem in adversarii mei sententiam, si ista defectio rerum uno tenore decurreret, ac posteriora tempora semper prioribus deteriora essent. Nunc autem non minus antiquitatem a posteritate quam posteritatem ab antiquitate vinci conspicio. Sit quantumvis illustre virtutibus sæculum Mosis, sæculum Heliæ, sæculum Helizei, Christi temporibus, apostolorumque miraculis, paria esse non possunt. […]

22Que dire du fait que notre époque non plus n’est pas exempte de géants ? Je vis, le jour où l’empereur Charles Quint fit sa joyeuse entrée à Haarlem42, un jeune homme de quinze ans qui dépassait tous les autres d’une coudée et demie. […] Des îles de géants viennent d’être découvertes par les Espagnols et elles continuent d’être nommées ainsi par les cosmographes43. Des marins hollandais ont vu, sur l’île de Thulé44 – que nous appelons couramment Islande –, le cadavre d’un homme qui mesurait quinze coudées et dont la vue les a terrifiés.

[C Ir] Quid, quod nec nostra tempora gigantibus carent ? Vidi quo tempore Cæsar Carolus Quintus Harlemi inauguraretur, iuvenem quindecim annorum, sesquicubito ceteris altiorem. […] [C Iv] Inventæ sunt nuper ab Hispanis insulæ gigantum atque ita etiamnum a cosmographis appellantur. Viderunt Hollandici nautæ ad insulam Thulen, quam vulgo Islandiam dicimus, cadaver hominis ad quindecim cubitos exporrectum, non sine hor[C IIr]rore intuentium.

  • 45 La théorie du vide est exposée par Aristote dans la Physique, livre 4, chapitres 8 et 9.
  • 46 Le terme latin temperamentum désigne précisément la « combinaison proportionnée des éléments d’un t (...)

23Mais mettons de côté les exemples et revenons aux causes : si la nature n’est plus capable de produire des créatures telles qu’elle en avait l’habitude, c’est soit parce qu’elle manque de matière pour les créer, soit parce que cette matière n’est plus de même qualité. Or si nous concédons la réduction de la matière, nous devons en inférer qu’il y a désormais du vide, vide que la nature abhorre de toutes les manières45. […] Si la matière était présente en même quantité mais qu’elle avait perdu son temperamentum46, la nature ne produirait guère de choses plus petites, mais plus difformes ; car la taille vient de la matière et la forme de son arrangement. Or personne, je crois, n’a constaté que la matière ait été soit réduite, soit affectée d’un équilibre moins harmonieux. […]

Sed omissis exemplis, redeamus ad causas. Si natura non potest tales fetus producere quales solet, id evenit, vel quia materia deficit unde creet, vel quia in materia non est idem temperamentum. Atqui si concedimus materiam esse diminutam, iam vacuum inducimus, quod natura omnibus modis exhorret. […] Quod si materia est æque locuples, temperamentum vero sublatum est, natura non minora sed monstrosiora effingeret. Magnitudo enim ex materia est, forma ex temperamento. Materiem autem esse diminutam, aut temperiem esse inconcin[C IIv]niorem factam, a nullo (ut arbitror) hominum animadversum est. […]

  • 47 Les exemples donnés par Nannius sont tous tirés de l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien, VII, 24. (...)
  • 48 Voir Josèphe, Antiquités juives, I, 6, 5 : « Συνετέμνετο γὰρ ἤδη τοῖς ἀνθρώποις κατ’ ὀλίγον τὸ ζῆν (...)
  • 49 Pline, VII, 48 : « sed ut ad confessa transeamus, Arganthonium Gaditanum LXXX annis regnasse prope (...)
  • 50 La pédagogie du Château était l’une des quatre pédagogies de la Faculté des Arts de l’Université de (...)

24À tel point que l’on peut à juste titre affirmer que la nature ne se détériore pas peu à peu, ou du moins, si elle s’est détériorée par le passé, qu’elle n’a rien perdu de ses ressources depuis deux mille ans. Et en ce qui concerne les facultés intellectuelles, la réponse est toute trouvée : la sagesse de Salomon ne fut pas un don de la nature, mais un don de Dieu ; chez tous les autres, elle est soit le fruit du hasard, soit un cadeau de la libéralité divine, soit le résultat du travail ou de la pratique. Quant à Esdras, aussi doué qu’il ait été du point de vue de la mémoire, je n’aurai aucune difficulté à trouver son pareil, que ce soit Mithridate qui maîtrisait vingt-deux langues, Cyrus qui pouvait citer les noms de tous ses soldats, Scipion qui pouvait réciter la liste de tous les citoyens romains, ou encore Charmide qui connaissait mot à mot le contenu de son abondante bibliothèque47. Et notre époque ne manque pas non plus de tels prodiges : nous avons à Louvain un homme qui peut réciter de mémoire l’intégralité du code civil à l’endroit et à l’envers, du début à la fin et de la fin au début, mais je tais son nom et celui de tous ceux qui se trouvent ici afin de ne point paraître flatter les présents ou complaire aux absents. En tous cas, par l’invention de l’artillerie et de l’imprimerie, par la science des hommes les plus illustres, par la gloire militaire, nous dominons de loin nos aïeux, nos bisaïeux, nos trisaïeux, nos quadrisaïeux. Quant au fait qu’il [le quodlibétaire] avance l’argument de notre longévité pour affirmer que le monde dégénère, puisque les hommes au temps jadis vivaient mille ans et qu’à présent, nos vies n’atteignent que péniblement et en de très rares occasions le centenaire, je lui répondrai de la manière suivante : selon [Flavius] Josèphe, le temps que Dieu a établi pour la vie humaine depuis le déluge, à savoir cent-vingt ans, se maintient encore aujourd’hui48, si bien que depuis lors il ne semble avoir été écourté en rien. Pline, en tous cas, au chapitre 48 du livre 7 de l’Histoire Naturelle, énumère beaucoup d’hommes qui d’après les registres des censeurs et sur base de preuves irréfutables, ont vécu centre-trente ans49. À la pédagogie du Château50, il y en a qui ont vu à Liège un homme se marier à l’âge de cent-dix ans. […]

Adeo ut bono iure dicere liceat, naturam paulatim non deficere, aut si antea defecerit, saltem ab annis bis mille nihil de suis viribus amisisse. Quod autem ad ingenia attinet, brevis est responsio, sapientiam Salomonis non naturæ, sed Dei beneficium fuisse, in ceteris vel fortuiti eventus, vel divinæ dispensationis, vel laboris et exercitii donum esse. Esdræ vero quantumcumque memorioso facile parem invenero, vel Mithridatem cum peritia viginti duarum linguarum, vel Cyrum cum nomenclatura omnium suorum militum, vel Scipionem cum recitatione universorum civium [C IIIr] Romanorum, vel Charmidem cum edocta ad verbum numerosissima bibliotheca. Nec nostra tempora ea dote carent. Habemus Lovanii quendam, qui ordine recto, ordine retrogrado, a capite ad calcem, a calce ad caput, totum Ius Civile memoriter recitaverit, sed parco eius nomini, ceterisque qui hic adsunt, ne vel præsentibus adulari, vel absentibus gratificari videar. Certe inventione artis bombardicæ, artis impressoriæ, doctrina clarissimorum virorum, gloria belli, multum avos, proavos, atavos, tritavos nostros antecellimus. Porro quod ab ætate nostra argumentum ducit mundum degenerare, cum olim homines vixerint annos millenos, nunc ægre et perquam raro ad centenos vitam perdurare, ita occurrero : tempus quod Deus pro Iosephi sententia mox a diluvio humanæ vitæ constituit, centum et viginti annos, id etiam nostris temporibus suum decursum obtinere, ut ab eo spatio nihil decurtatum esse videatur. Plinius certe libro 7 cap. 48 mul[C IIIv]tos enumerat ex censoriis tabulis, certissimisque argumentis, qui annum centesimum et trigesimum vixere. Sunt in pædagogio Castrensi, qui viderunt Leodii hominem anno ætatis suæ centesimo decimo uxorem ducere. […]

  • 51 Phaéton (en grec Φαέθων, signifiant « celui qui brille ») est, notamment chez Homère, une épithète (...)
  • 52 Les Anciens divisaient le globe terrestre en cinq zones : les zones glaciales, situées aux pôles, l (...)
  • 53 Phænon (en grec Φαίνων) est le nom poétique employé par les Grecs pour désigner Saturne et mettre a (...)
  • 54 Nannius tire son inspiration de l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien : comètes, « pogonies » barb (...)
  • 55 Cette liste de volcans s’inspire, une fois de plus, de l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien (II, (...)

25[Réponse à l’argument du feu] Subsiste un dernier problème qu’il me faut résoudre avant de clore ma dispute, à savoir que le monde posséderait dans le feu son propre poison qui le consumera un jour. Et que ce feu enflamme même l’air, assèche les eaux, brûle la terre, met en péril les trois éléments ; qu’il apparait en tout lieu et en tout élément, qu’il les menace tous également de ruine ; qu’à travers le soleil, sous le nom de Phaéton51, il brûle un cinquième du ciel et de la terre, zone que pour cette raison nous appelons la zone aride et que les Grecs appelaient kekauménên, c’est-à-dire « zone consumée »52 ; qu’il rougeoie menaçant en Mars, émet une lumière blanche en Jupiter, jette un éclat doré en Vénus, reluit dans la lune, brille en Mercure, présente en Saturne (que l’on appelle aussi Phænon53) une pâleur et un éclat fuligineux, et qu’il a des incandescences propres dans les autres astres. Et que l’air non plus n’est pas exempt de ce fléau : là une comète prodigieuse rougeoie, la barbe de feu d’un météore nous menace ; une étoile filante, comme un autre Chérubin, porte à son flanc un sabre enflammé. Déjà des javelots brûlants, des poutres brûlantes, trois soleils et trois lunes déclarent la guerre à la Terre, comme armés de fer et de feu54. Et que la terre même n’est pas libre des semences de son propre embrasement : l’Etna brûle en Sicile, le Vésuve en Italie, le Chimère à Phasélis, le sommet du Cophante dans la Bactriane, les monts Héphestiens en Lycie, le sommet de l’Hespérius en Éthiopie55 ; et pour finir trois monts d’une altitude impressionnante brûlent en Islande d’un feu perpétuel. […]

[C IVv] Restat extremus nodus, quem [C Vr] ubi solvero finem meæ disputationi imponam : mundum (scilicet) in igne habere suum venenum, quo aliquando sit periturus. Eumque et aerem inflammare, aquas exsiccare, terram comburere, tribus elementis infestum esse ; hunc omnibus in locis, omnibus in elementis apparere, cunctisque ex æquo perniciem minitari ; hunc in sole sub Phaetontis nomine quintam partem cæli et terræ comburere, quam nos propterea torridam zonam, Græci κεκαυμένην, hoc est, concrematam appellavere ; hunc in Marte minaciter rutilare, in Iove candere, in Venere aureum fulgorem spargere, in Luna resplendere, in Mercurio nitere, in Saturno (qui et Phænon dicitur) fuliginoso lumine pallorem præ se ferre, in ceteris stellis ardores suos habere. Neque aerem immunem istius mali : illic prodigialis cometa rubet, pogonitis ignea barba minatur, xiphias quasi alter Cherubim flammeum gladium a latere ostentat. Iam hastas ardentes, trabes ardentes, tergeminos [C Vv] soles, tergeminas lunas bellum terris, quasi ferro et igni denuntiare. Nec terram esse liberam a seminibus sui ipsius incendii ; ardere Ætnam in Sicilia, Vesuvium in Italia, Chimeram in Phaselide, Cophanti verticem in Bactris, Ephestios montes in Lycia, Hesperii iugum in Æthiopia ; tres præterea montes suspiciendæ altitudinis in Islandia igne perpetuo flagrare. […]

26Il s’agit donc de traiter cette question avec précaution et soin et je ne doute pas que je saurai me tirer de ce danger, si du moins vous m’accordez un moment encore la bienveillance que vous m’avez témoignée jusqu’ici. Car pourquoi aurais-je peur, puisque non seulement la Sicile, qui abrite dans ses entrailles un si grand brasier, est saine et sauve, mais que même l’Etna, foyer de cette fournaise, n’a pas encore été consumé ? […]

[C VIr] Caute igitur et sollicite hoc negotium tractandum, nec dubito quin me ex hoc periculo erepturus sim, si modo vestra humanitas adhuc paulisper se intentam præbeat. Cur enim timeam, cum non solum Sicilia, quæ tantum incendium in visceribus habet, tuta incolumisque sit, sed et Ætna focus istius incendii nondum exesa sit ? […]

  • 56 Plutarque, Opinions des philosophes, I, 18 : « Ἀριστοτέλης τοσοῦτον εἶναι τὸ κενὸν ἐκτὸς τοῦ κόσμου (...)

27Et s’il s’agit de procéder aussi par les causes et les raisonnements, il ne faut pas davantage craindre que les feux célestes ne tombent sur la terre qu’il ne faut craindre que la terre ne s’envole jusqu’à eux, car la nature a grandement éloigné ces corps non seulement par leur position, mais aussi pour ainsi dire par leur volonté. Vous voyez avec quel empressement les corps lourds se précipitent vers le bas depuis les hauteurs, avec quelle impatience un feu conçu, allumé, alimenté sur terre, comme s’il était en exil, se hâte vers les cieux. Qu’y a-t-il parmi les feux de plus impétueux que la foudre ? Qu’est-ce qui se jette sur terre avec plus de vigueur ? Pourtant, avec tout son élan, elle ne peut y entrer au-delà de cinq pieds, grande et remarquable preuve que même le feu – tout comme l’Océan – possède ses propres limites, ses côtes, ses rivages, au-delà desquels il ne saurait se répandre. Et si nous pouvons prendre exemple sur ce qui est homogène, même si tous les feux célestes chutaient sur terre, ils ne sauraient toutefois la consumer puisqu’eux-mêmes s’éteindraient aussitôt, comme étouffés par l’évaporation de l’air chaud. Nous envoyons de l’air avec des soufflets sur nos feux terrestres pour les raviver, comme si nous leur inspirions un souffle vital. Si l’on pose un cierge allumé dans un lieu si exigu que l’air ne peut pas s’y renouveler, il s’éteindra rapidement. Et il n’a pas manqué de philosophes, parmi lesquels figure aussi Aristote d’après Plutarque (est-ce à bon droit, c’est à lui de le voir), pour affirmer que le ciel mourrait et qu’il s’étoufferait comme si sa respiration était coupée56, s’il ne puisait pas son souffle dans des espaces au-delà de notre monde. En tous cas, à cause de son besoin de respirer, un certain nombre de grands hommes avancèrent que le feu était un être vivant. […]

[C VIIv] Quod si causis quoque et rationibus agendum sit, non magis metuendum ne ætherei ignes in terram labantur, quam ne terra in æthereos ignes subvolet. Longissime enim illos natura non modo situ, sed quasi voluntate separavit. Vides, quanta aviditate ponderosa se ex alto præcipitent, quam cupide ignis apud nos conceptus, genitus, alitus, quasi in exilio esset, ad superna deproperet. Quid violentius inter ignes fulmine ? Quid maiore vi in terras ruit ? Atqui ultra quinque pedes penetrare suo impetu in terram non potest, magno egre[C VIIIr]gioque documento etiam igni (ut Oceano) suos esse terminos, litora, ripas, ultra quas eum evagare non licet. Quod si ex homogeneis exemplum capiendum est, etiamsi omnes ignes ætherei in terram cadant, eam tamen comburere non possent, utpote ipsi statim perituri, vapore calidi aeris quasi præfocati. Nostris ignibus (ut reviviscant) flatum ex follibus quasi animam inspiramus. Candela ardens si in loco perquam angusto ponatur, ut novi aeris refrigeratione careat, statim exstinguitur. Nec defuere philosophi, inter quos Plutarchus etiam Aristotelem collocat (an recte, ipse viderit) qui aiunt cælum periturum et quasi anhelitu incluso strangulandum, nisi spiritum ex locis extramundanis duceret ; certe ex ista respirandi necessitate, magni aliquot viri ignem animal existimavere. […]

28CONCLUSION

  • 57 Corpus Hermeticum, X, 14 : « καὶ γίνεται ὁ μὲν κόσμος τοῦ θεοῦ υἱός. » « Le monde vient à l’être fi (...)
  • 58 Aug., Civ., XX, 14 : « Mutatione namque rerum, non omni modo interitu transibit hic mundus. Unde et (...)

29Nous concluons donc, en ayant à cœur de disputer et non pas d’affirmer, que, alors que se sont trompés ceux qui ont soutenu que le monde était un dieu, ou un être divin, ou le fils de Dieu selon l’opinion d’Hermès Trismégiste57, il ne semble pas aussi proche de l’erreur de prétendre que le monde est immortel par sa propre essence, tout en admettant qu’il périra par la volonté divine – mais qu’il périra néanmoins de manière à ce que l’aspect des choses soit altéré, et non que sa nature elle-même soit abolie. Telle est l’opinion que saint Augustin, au livre XX de la Cité de Dieu, chapitre 14, a conclue des paroles de l’apôtre : « la figure du monde passe »58. Et si nous retenons ce point de vue, à la fois les dogmes de notre foi seront saufs, et les maximes des philosophes sur l’éternité du monde – qui semblent s’appuyer sur de solides arguments – ne seront pas contredites.

CONCLUSIO

[D Ir] Concludimus igitur disputandi animo, non affirmandi, ut erraverunt illi qui mundum Deum, aut divinum animal, aut filium Dei pro Trismegisti opinione existimaverunt, ita consentaneum errori non videri, si quis eum sua vi immortalem pronuntiet, periturum tamen divina voluntate admittat ; sed ita periturum tamen, ut species rerum mutetur, non ut ipsius natura aboleatur. Quam opinionem collegit D. Augustinus XX libro De Civitate Dei, cap[ite] XIV ex verbis Apostoli, ubi dicit figuram mundi præterire. Quæ sententia si recipiatur, et in tuto erunt dogmata nostræ fidei, et placitis philosophorum de æternitate mundi (quæ ma[D Iv]gnis rationibus niti videntur) non adversabuntur.

30OBJECTION DU QUODLIBÉTAIRE

  • 59 Nannius pense peut-être à Plutarque, Opinions des philosophes, II, 5 : « Ἀριστοτέλης· εἰ τρέφεται ὁ (...)

31Pour ne rien dire du reste qui est irréprochable, il m’a cependant semblé que ceci ne devait pas être omis : le fait que vous ayez postulé que nos feux soient entre-apparentés avec les feux célestes et de même nature, postulat duquel vous avez fait découler votre raisonnement de la manière suivante : nos feux ont besoin d’un souffle d’air, donc les feux célestes aussi ont besoin d’un rafraichissement semblable. Ce point peut sembler tout à fait absurde à celui qui considère la nature de l’un et de l’autre ; car le feu céleste a le pouvoir de procréer, de nourrir, de vivifier et, si l’on en croit Aristote, n’a besoin d’aucun aliment59, qualités dont notre feu est dépourvu. Il ne semble donc pas que des choses qui se distinguent par une si grande différence de nature puissent être consubstantielles, et de ce fait, l’on ne doit pas fonder sur cet argument la nécessité de respirer pour les feux célestes. S’il en est ainsi, le feu céleste n’est pas empêché de brûler notre terre par une difficulté à respirer, si l’air qui l’entoure est enflammé, puisqu’il n’a pas besoin d’un rafraichissement de l’air et qu’il ne s’en sert pas.

OBJECTIO QUODLIBETARII

Ut cetera irreprehensa prætermittam, id tamen mihi visum est prætermitti non debere : quod nostros ignes cum ignibus æthereis intercognata homogeneaque posuisti, inde ad istum modum deducto argumento : nostros ignes indigere spiraculo, ideo quoque cælestes ignes simile refrigerium requirere. Quod absurdum omnino utriusque naturam intuenti videri possit ; ignem enim cælestem procreandi, alendi, vivificandi potestatem habere, nec ullo nutrimento secundum Aristotelem indigere, quibus dotibus hic noster ignis destituitur. Non igitur videri, ea homogenea esse, quæ tanta diversitate naturæ disiunguntur, ac propterea necessitatem spirandi in cælestibus ignibus ex ista ratione constitui non debere. Quod si fit, non arcetur ignis æthe[D IIr]reus a combustione terræ difficultate respirandi, si aer circumiectus inflammatus sit, cum aeris refrigerio nec egeat nec utatur.

32RÉFUTATION

33Pour ma part, je pense que notre feu ne doit pas seulement être placé parmi les choses consubstantielles et cousines avec les feux célestes, mais même plutôt parmi les homéoméries, c’est-à-dire les parties semblables issues du même élément. Car ce feu qui est le nôtre appartient au ciel et à l’éther, si ce n’est par son emplacement, du moins par son origine. C’est ce que rapporte, non sans élégance, l’histoire de Prométhée, inventée pour des raisons physiques. On dit en effet que Prométhée vola à Jupiter le feu du ciel grâce à la férule (bois que désormais les vieillards utilisent comme canne), et qu’il le livra aux mortels. Mais pourquoi faire appel à des mythes, alors que la chose se peut apprendre par des expériences évidentes ? Recueillez du feu issu des rayons du soleil, au moyen d’une glace de miroir, ou d’un métal, ou finalement de n’importe quel instrument : vous verrez tout de suite qu’il ne diffère en rien de nos feux, qui se produisent avec des pierres. Il lui faudra de la nourriture, il lui faudra de l’air, il s’éteindra sans nutriment, il s’écroulera avec trop de nutriments, et il consumera tout ce qui l’approchera. Pour cette raison, il faut me concéder l’une ou l’autre de ces choses : soit le feu céleste est par sa nature identique à nos feux, soit, s’il est conçu différent, il devient identique quand il arrive sur terre, et s’éteindra à cause de la chaleur ambiante s’il manque d’un rafraichissement. Et je pense que c’est la raison pour laquelle les poètes ont imaginé que Vulcain avait au ciel les pieds intacts, mais qu’il a commencé à boiter une fois jeté sur terre.

CONFUTATIO

Arbitror ego, nostrum ignem non solum inter homogenea cognataque ponendum cum æthereis ignibus, sed potius inter homoiomerias, hoc est, partes similares ex eodem elemento deductas. Est enim hic noster ignis, etsi non loco, origine tamen cælestis et æthereus. Quod fabula Promethei ad physicas rationes efficta non ineleganter præ se fert. Aiunt enim Prometheum ferula (quo ligno senes nunc pro scipione utuntur) Iovi ignem e cælo surripuisse, eumque mortalibus tradidisse. Sed quid opus est fabulis, cum res evidentibus experimentis doceri possit ? Collige ignem e radiis solaribus, vel lapide speculari, vel metallo, vel quocumque denique instrumento : [D IIv] statim videbis illum nihil differre a nostris ignibus, qui e lapidibus excutiuntur. Egebit alimento, egebit refrigerio, exstinguetur sine nutrimento, obruetur nimio nutrimento, et admota comburet. Quamobrem alterum mihi concedi oportet, aut ignem æthereum esse eundem natura cum nostris ignibus ; aut si diversus sit, cum ad nos venerit eundem fieri, et æstuositate aeris, si refrigerio careat, exstinctum iri. Atque hinc factum arbitror, quod poetæ commenti sunt, Vulcanum in cælo integris pedibus fuisse, deiectum in terras claudicare incepisse.

  • 60 Voir la note 3.

34Mais même ceci ne doit pas être concédé à la légère : qu’au ciel, le feu diffère en tout de nos feux, par sa manière de se nourrir et d’animer. Car même notre feu a quelques restes d’un pouvoir de vivifier et de faire germer. Si l’on fait tiédir des œufs à feu doux, ils feront sortir des poussins, mais les mêmes œufs laissés dans le froid ne vont pas éclore. Un arbre à moitié calciné, grâce à la chaleur ainsi conçue, produira des fleurs, des bourgeons et des feuilles au milieu de l’hiver et des chutes de neige : cela a déjà été constaté deux fois ces dernières années, une fois lors de la guerre de Gueldre, alors que Martin van Rossem dévastait le Brabant60, et une autre fois lors de l’incendie de Malines qui fut provoqué par de la poudre à canon. À part cela, il faut encore voir si le fait que ce feu céleste soit ainsi vital et fécond doit aussi être imputé à l’air qui, sans la moindre controverse, possède le pouvoir d’animer – c’est pourquoi il est aussi appelé anima et spiritus. Et il est crédible que le feu, quand il arrive jusqu’à nous et qu’il est pour ainsi dire filtré dans l’air, est imprégné des forces et des dons de ce dernier. Certes, notre eau, quand elle reste dans l’Océan, possède un pouvoir assez ténu de nourrir et de faire germer, mais quand elle revient de l’air par la pluie, tout d’un coup, elle inonde tout comme d’une semence de vie et habille la terre de fleurs, de bourgeons et de feuilles.

Quamquam ne hoc quidem temere concedendum, ignem in cælo a nostris ignibus per omnia differre, alendi animandique ratione. Nam et noster ignis aliquas reliquias habet vivificandi et germinandi. Ova si ad mollem ignem tepefacias, pullos excludent, eadem in frigore relicta nihil edent. Arbor semiustulata ex caloribus inde conceptis, media hieme inter medias nives, flores, [D IIIr] gemmas et frondes producet, quod iam bis animadversum est proximis annis, semel bello Gelrico, cum Martinus Rossius Brabantiam popularetur, semel in incendio Mechliniensi, quod excitatum est ex pulvere bombardico. Præterea etiam atque etiam videndum, num quod ille cælestis ignis ita vitalis sit et fecundus, aeri quoque imputari debeat, qui citra controversiam, animandi habet potestatem – unde et anima et spiritus appellatur. Credibileque est, ignem dum ad nos transit et quasi percolatur in aere, eius viribus et dotibus imbui. Certe aqua nostra dum in Oceano manet, exiguam habet alendi germinandique potestatem, ubi vero per pluviam ex aere redit, omnia statim quasi vitali semine perfundit, omnia in florem, in gemmas, in frondes induit.

35Mais quoi qu’il en soit, il me suffit que tout feu, soit né chez nous, soit tombé du ciel jusqu’à nous, ait besoin d’un rafraichissement de l’air. Et pour cette raison, si jamais l’air tout entier était enflammé par la terre embrasée, le feu lui-même mourrait aussitôt et ne pourrait pas achever les incendies qu’il commence. FIN

Sed quicquid est, mihi sufficit, omnem ignem sive apud nos genitum, sive e cælo ad nos deiectum, opus ha[D IIIv]bere aeris refrigerio. Atque propterea si incensa terra totus aer inflammetur, ipsum ignem statim periturum esse, nec incendia quæ molitur perficere posse. FINIS

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Bibliographie

   
Ouvrages de référence sur Nannius et le Collège Trilingue
   

Dalet. Database of the Leuven Trilingue, sur https://www.dalet.be, consulté le 03/01/2024.

De Vocht H., History of the Foundation and the Rise of the Collegium Trilingue Lovaniense (1517-1550), 4 vol., Louvain, Presses universitaires de Louvain, 1951-1955.

Papy J. (éd.), Erasmus’ droom: Het Leuvense Collegium Trilingue 1517–2017. Catalogus bij de tentoonstelling in de Leuvense Universiteitsbibliotheek, 18 oktober 2017-18 januari 2018, Leuven-Paris-Bristol, Peeters, 2017.

Papy J. et al., Le Collège des Trois Langues de Louvain (1517-1797) : Érasme, les pratiques pédagogiques humanistes et le nouvel institut des langues, Louvain, Peeters, 2018.

Polet A., Une gloire de l’humanisme belge : Petrus Nannius (1500-1557), Louvain, Presses universitaires de Louvain, Humanistica Lovaniensia, vol. 5, 1936.

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Notes

1 C’est-à-dire le Collège Trilingue, également connu sous le nom de Collegium Buslidianum en mémoire de Jérôme de Busleyden (1470-1517), le mécène qui contribua par son legs à sa fondation (H. de Vocht, Jerome de Busleyden, Founder of the Louvain Collegium Trilingue. His Life and Writings edited for the first time in their entirety from the original manuscript, Louvain, Presses universitaires de Louvain, Humanistica Lovaniensia, vol. 9, 1950). Le Collège Trilingue fut fondé à Louvain en 1517 à l’initiative d’un groupe d’humanistes et sous les auspices d’Érasme. Indépendante des facultés de l’Université de Louvain, l’institution est destinée à promouvoir l’étude et la pratique des trois langues anciennes savantes et sacrées, à savoir le latin, le grec et l’hébreu (voir la bibliographie finale).

2 Le testament de Busleyden avait prévu que trois personnes occuperaient la fonction de provisores du Collège Trilingue : le curé paroissial (ou « pléban ») de la collégiale Saint-Pierre de Louvain, le président des disputes théologiques, et le prieur des chartreux de Louvain (H. de Vocht, History of the Foundation and Rise of the Collegium Trilingue Lovaniense 1517-1550, 4 t., Louvain, Publications Universitaires, 1951-1955 : t. 3, p. 572-581 et t. 4, p. 220-222). Ruard Tapper (Enkhuizen 1487-Bruxelles 1559), philosophe, théologien et professeur à l’université de Louvain, succéda en 1521 à Jean Briart comme président des disputes théologiques ; il était aussi doyen du chapitre de la collégiale de Saint-Pierre de Louvain depuis 1535 (notice d’H. de Vocht dans Biographie nationale de Belgique, Bruxelles, Bruylant, t. 24, 1926-1929, p. 555-577). Pieter de Corte (Bruges 1491-Bruges 1567), latinisé Petrus Curtius, lui aussi philosophe, théologien et professeur à l’université de Louvain, devint pléban de Saint-Pierre en 1529 (notice d’Erik van Mingroot dans Nationaal Biografisch Woordenboek, t. 12, Bruxelles, Palais des Académies, 1987, p. 163-169). Hubert Knobbaut ou Cnobbaert (Bruxelles c. 1500-Louvain 1581) entra en 1532 comme moine au couvent des chartreux de Louvain, dont il devint prieur en 1542 (J. de Grauwe, « Knobbaut (Hubert) », dans Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, vol. 29, Paris, Letouzey et Ané, 2004, p. 367-368 ; sur l’orthographe du nom, voir H. de Vocht, History of the Foundation and the Rise, op. cit., t. 4, p. 222). Tous trois assistèrent au discours de Petrus Nannius lors des discussions quodlibétiques de décembre 1548. Notons que la fonction de proviseur est distincte de celle de président du Collège Trilingue : au moment de la dispute quodlibétique, cette charge était occupée par Joannes Reineri de Weerdt (président de 1544 à 1559).

3 Il s’agit de l’un des épisodes de la rivalité entre Charles Quint et François Ier, concernant le duché de Gueldre (rattaché en 1538 au duché de Clèves), incorporé dans les Pays-Bas habsbourgeois mais favorable à la France. Cet épisode est appelé « guerre de Gueldre » dans les sources d’époque, bien que l’historiographie ne semble pas avoir retenu cette appellation. Parmi les hommes de guerre alliés à François Ier figurait le Gueldrois Martin van Rossem (ou Rossum), qui fit une incursion avec ses troupes dans le Brabant en 1542 ; il assiégea notamment Louvain mais se heurta à la résistance des habitants secondés par les étudiants de l’université (A. Cauchie, « Deux épisodes de la lutte de François Ⅰᵉʳ avec Charles-Quint, en 1543 », Bulletin de la Commission royale d’Histoire, vol. 1, 1891, p. 43 ; H. Vander Linde, « Martin van Rossem », Biographie nationale de Belgique, Bruxelles, Bruylant, t. 20, 1908-1910, p. 145-159 ; J.D. Tracy, Emperor Charles V, Impresario of War, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, p. 183-187).

4 On peut penser notamment au procès intenté par Rescius réclamant des arriérés importants pour ses années de professorat au Collège Trilingue (H. de Vocht, History of the Foundation and Rise, op. cit., t. 4, p. 70 sq. ; sur le rôle joué par les proviseurs Tapper et Curtius, voir p. 220-221).

5 Augustin Huens (Malines 1522-Louvain 1578) enseigna, entre 1545 et 1554, la philosophie à la pédagogie du Château de l’Université de Louvain, où il avait lui-même été étudiant ; il donna ensuite des cours de théologie, dont il obtint le doctorat en 1558. Passionné de grec et d’hébreu, il enseigna occasionnellement ces langues au Collège Trilingue, en remplacement des titulaires officiels (notice d’E.-H.-J. Reusens dans la Biographie Nationale de Belgique, Bruxelles, Bruylant, 1886-1887, t. 9, p. 711-719 ; H. de Vocht, History of the Foundation and Rise, op. cit., t. 4, p. 152-157).

6 Voir l’article d’Aline Smeesters dans ce même numéro.

7 Le terme de « logodédalie » renvoie étymologiquement au savoir-faire de l’orateur qui façonne son discours le plus habilement possible pour servir sa thèse.

8 Aratos de Soles est un poète grec né au iiie siècle avant notre ère. Il est l’auteur d’un poème didactique sur l’astronomie intitulé les Phénomènes, qui s’ouvre sur les mots : « Ἐκ Διὸς ἀρχώμεσθα » (Ek Dios arkhômestha, « Commençons par Zeus »). Macrobe dans ses Saturnales (I, 18, 15) propose de comprendre le nom Zeus, dans ce passage, comme une appellation du ciel et de l’univers.

9 Voir Platon, Timée, 30c7-31a1 : « Τὰ γὰρ δὴ νοητὰ ζῷα πάντα ἐκεῖνο ἐν ἑαυτῷ περιλαβὸν ἔχει, καθάπερ ὅδε ὁ κόσμος ἡμᾶς ὅσα τε ἄλλα θρέμματα συνέστηκεν ὁρατά. Τῷ γὰρ τῶν νοουμένων καλλίστῳ καὶ κατὰ πάντα τελέῳ μάλιστα αὐτὸν ὁ θεὸς ὁμοιῶσαι βουληθεὶς ζῷον ἓν ὁρατόν, πάνθ᾽ ὅσα αὐτοῦ κατὰ φύσιν συγγενῆ ζῷα ἐντὸς ἔχον ἑαυτοῦ, συνέστησε. » « En effet, un tel modèle enveloppe et contient en lui-même tous les Vivants intelligibles, de même que ce Monde-ci nous contient et, avec nous, tout ce qu’il y a de bêtes visibles. Donc le Dieu, ayant décidé de former le Monde, le plus possible à la ressemblance du plus beau des êtres intelligibles et d’un Être parfait en tout, en a fait un Vivant unique, visible, ayant à l’intérieur de lui-même tous les Vivants qui sont par nature de même sorte que lui » (trad. A. Rivaud dans Platon, Œuvres complètes, t. 10 : Timée – Critias, Paris, Les Belles Lettres, 1956).

10 Le quodlibétaire Augustin Huens (voir la note 4).

11 Le quodlibétaire Augustin Huens.

12 Hé 1 :10-11, qui renvoie à Ps 101 :26-27.

13 Rm 8 :20.

14 Nimrod, diversement vocalisé (Nemrod, Nimrud…), en hébreu נִמְרוֹד, est le premier roi et le premier héros sur Terre après le Déluge, selon le récit de la Genèse (Gn 10 :8-12).

15 Samson est l’un douze hommes désignés pour gouverner dans le livre des Juges. Il est connu pour la force extraordinaire qu’il aurait reçue de Dieu et qui faisait de lui un héros dans la lutte des Israélites contre les Philistins.

16 Dans la Bible, Goliath est un géant mesurant près de trois mètres et combattant pour les Philistins contre l’armée de Saül. Il est redoutable en raison de sa taille imposante, au point que les Israélites désespèrent de le vaincre. C’est pourtant le jeune berger David qui viendra à bout de Goliath lors d’un combat relaté en 1S 1 :54.

17 Salomon, fils de David, roi d’Israël et de Juda, à qui sont attribués les Proverbes et le livre de la Sagesse, était renommé pour les qualités de son esprit. Voir 1R 4 :33.

18 Prêtre réformateur d’Israël au ve siècle, Esdras a joué un rôle central dans l’institution du judaïsme en tant que religion et aurait largement contribué à rétablir la piété parmi le peuple juif (A. Sérandour, dans J. Leclant, Dictionnaire de l’Antiquité, Paris, Presses universitaires de France, 2005, p. 832). La tradition rabbinique lui prête une connaissance de la Torah ayant égalé celle de Moïse, si bien qu’il aurait réappris son sens aux Juifs de Judée qui, durant l’exil à Babylone, l’avaient oublié (« Esdras », dans Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, Paris, Cerf, 1933, p. 362-363).

19 L’Ecclésiaste (ou Cohelet) figure dans l’Ancien Testament parmi les livres sapientiaux. Au moment où Nannius prononce son discours, l’Ecclésiaste est toujours attribué au roi Salomon. Ce n’est que deux siècles plus tard, lorsque Voltaire publie son Dictionnaire philosophique en 1764, que cette paternité sera remise en question.

20 Ec 1 :4.

21 Ec 1 :5-9.

22 Ec 1 :10.

23 Ps 148 :5-6.

24 Apc 21 :1.

25 L’expression « vase d’élection » vient d’Ac 9 :15.

26 Sur le ravissement de Paul au troisième ciel, voir 2Co 12 :2-4.

27 Rm 8 :20-21.

28 La réponse divine au meurtre d’Abel est évoquée en Gn 4 :12. Le détail des épines et des chardons semble provenir d’une confusion avec Gn 3 :17-18 qui évoque la condamnation d’Adam, antérieure au fratricide de Caïn.

29 Ces quatre fleuves sont évoqués en Gn 2 :10-14.

30 Voir par exemple Aristote, Du ciel, I, 10, 2 : « Τὸ μὲν οὖν γενέσθαι μὲν ἀΐδιον δ´ ὅμως εἶναι φάναι τῶν ἀδυνάτων. Μόνα γὰρ ταῦτα θετέον εὐλόγως ὅσα ἐπὶ πολλῶν ἢ πάντων ὁρῶμεν ὑπάρχοντα, περὶ δὲ τούτου συμβαίνει τοὐναντίον· ἅπαντα γὰρ τὰ γινόμενα καὶ φθειρόμενα φαίνεται. » « Affirmer qu’il [= le monde] naît, mais est pourtant éternel, c’est impossible ; en bonne logique, on ne doit supposer que ce dont on constate la réalisation en de nombreux cas, sinon en tous ; or ici, c’est le contraire qui se passe, puisque aussi bien il appert que tout ce qui naît est sujet à la corruption » (trad. P. Moraux dans Aristote, Du ciel, Paris, Les Belles Lettres, 1965). Aristote soutenait que le monde n’avait pas eu de commencement et n’aurait pas non plus de fin.

31 Voir Basile, Homélies sur l’Hexaëméron, I, 5 : « Ἦν γάρ τι, ὡς ἔοικεν, καὶ πρὸ τοῦ κόσμου τούτου, ὃ τῇ μὲν διανοίᾳ ἡμῶν ἐστὶ θεωρητὸν, ἀνιστόρητον δὲ κατελείφθη, διὰ τὸ τοῖς εἰσαγομένοις ἔτι καὶ νηπίοις κατὰ τὴν γνῶσιν ἀνεπιτήδειον. Ἦν τις πρεσβυτέρα τῆς τοῦ κόσμου γενέσεως κατάστασις ταῖς ὑπερκοσμίοις δυνάμεσι πρέπουσα, ἡ ὑπέρχρονος, ἡ αἰωνία, ἡ ἀΐδιος. Δημιουργήματα δὲ ἐν αὐτῇ ὁ τῶν ὅλων κτίστης καὶ δημιουργὸς ἀπετέλεσε, φῶς νοητὸν πρέπον τῇ μακαριότητι τῶν φιλούντων τὸν Κύριον, τὰς λογικὰς καὶ ἀοράτους φύσεις, καὶ πᾶσαν τὴν τῶν νοητῶν διακόσμησιν, ὅσα τὴν ἡμετέραν διάνοιαν ὑπερβαίνει, ὧν οὐδὲ τὰς ὀνομασίας ἐξευρεῖν δυνατόν. Ταῦτα τοῦ ἀοράτου κόσμου συμπληροῖ τὴν οὐσίαν, ὡς διδάσκει ἡμᾶς ὁ Παῦλος, λέγων, Ὅτι ἐν αὐτῷ ἐκτίσθη τὰ πάντα, εἴτε ὁρατὰ, εἴτε ἀόρατα, εἴτε θρόνοι, εἴτε κυριότητες, εἴτε ἀρχαὶ, εἴτε ἐξουσίαι, εἴτε δυνάμεις, εἴτε ἀγγέλων στρατιαὶ, εἴτε ἀρχαγγέλων ἐπιστασίαι. » « Car il y eut, paraît-il, avant même que ce monde fût, quelque chose qu’il est possible à notre intelligence de contempler, mais qui est resté sans histoire, parce qu’impropre à de nouveaux initiés, encore enfants par leur savoir. C’était, avant la genèse du monde, une condition qui convenait aux puissances célestes : dépassant notre catégorie du temps, éternelle, perpétuelle. [Il y avait] dans ce [monde spirituel] des œuvres que le créateur et l’artisan de toutes choses avait accomplies : une lumière spirituelle propre à la félicité de ceux qui aiment le Seigneur, les natures raisonnables et invisibles, tout l’ordre enfin des créatures spirituelles qui passent notre entendement, et dont nous ne pourrions même découvrir le nom. Ces êtres remplissent la substance du monde invisible, comme nous l’enseigne l’<apôtre> Paul, quand il dit : En Lui tous les êtres ont été créés : êtres visibles et invisibles, Trônes, Dominations, Principautés, Puissances, les armées des Anges, avec les Archanges qui leur sont préposés » (trad. S. Giet dans Basile de Césarée. Homélies sur l’Hexaéméron, Paris, Cerf, 1950).

32 Les Chérubins, les Séraphins, les Trônes et les Dominations sont des créatures angéliques qui s’inscrivent au sommet de la hiérarchie céleste. Ils constituent des chœurs successifs escortant Dieu.

33 Sennachérib, souverain d’Assyrie, assiégea le royaume de Juda au cours du règne d’Ézékias (2R 18 :13). L’épisode dans lequel un ange décime l’armée assyrienne tout entière est relaté en 2R 19 :35.

34 La mort de tous les premiers-nés, hommes et bétail, fut l’un des dix châtiments divins infligés à l’Égypte dans le but de contraindre Pharaon de délivrer le peuple hébreu alors maintenu en état d’esclavage. Cet ultime fléau est raconté en Ex 12 :29.

35 Allusion à Mt 5 :34.

36 Allusion à Ps 18 :6 : « In sole posuit tabernaculum suum, et ipse tamquam sponsus procedens de thalamo suo ».

37 C’est-à-dire le quodlibétaire de Nannius, Augustin Huens.

38 Voir les notes 16 à 18.

39 L’Exode raconte comment Dieu serait apparu à Moïse dans un buisson ardent (Ex 3 :1-10) et lui aurait confié la mission de libérer d’Égypte le peuple hébreu alors captif, avant de révéler aux Israélites les Dix Commandements (Ex 20 :1-17).

40 Élias (ou Élie) fut un prophète d’Israël considéré par les autres prophètes comme un précurseur du Messie.

41 Éliézer est le fils cadet de Moïse, issu de son union avec Séfora (Ex 18 :4).

42 Le 14 juin 1515 (M. Bost et A. Servantie, « Joyeuses entrées de l’empereur Charles Quint : le Turc mis en scène », eHumanista, 33, 2016, p. 29-49).

43 Sur ce sujet, voir : https://www.jacques-roger-vauclin.com/questions-de-cartes-cartes-en-question/le-mythe-des-géants-dans-la-cartographie-ancienne/.

44 Sur cette appellation géographique, voir M. Mund-Dopchie, Ultima Thulé. Histoire d’un lieu et genèse d’un mythe, Genève, Droz, 2009.

45 La théorie du vide est exposée par Aristote dans la Physique, livre 4, chapitres 8 et 9.

46 Le terme latin temperamentum désigne précisément la « combinaison proportionnée des éléments d’un tout » (Le Gaffiot, Paris, Hachette, 3e éd. revue et augmentée, 2014).

47 Les exemples donnés par Nannius sont tous tirés de l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien, VII, 24. Voir aussi Quintilien, Institution oratoire, XI, 2, 50.

48 Voir Josèphe, Antiquités juives, I, 6, 5 : « Συνετέμνετο γὰρ ἤδη τοῖς ἀνθρώποις κατ’ ὀλίγον τὸ ζῆν καὶ βραχύτερον ἐγίνετο μέχρι τῆς Μωυσέος γενέσεως, μεθ’ ὃν ὅρος ἦν τοῦ ζῆν ἑκατὸν ἔτη πρὸς τοῖς εἴκοσι ταῦθ’ ὁρίσαντος τοῦ θεοῦ, ὅσα καὶ Μωυσῆν συνέβη βιῶναι. » « La durée de vie des hommes se raccourcissait peu à peu : elle diminua jusqu’à la naissance de Moïse, avec lequel la limite de l’existence fut fixée par Dieu à 120 ans – l’âge que précisément il vécut » (trad. E. Nodet dans Flavius Josèphe. Les Antiquités juives, Paris, Cerf, 2000).

49 Pline, VII, 48 : « sed ut ad confessa transeamus, Arganthonium Gaditanum LXXX annis regnasse prope certum est ; putant quadragensimo cœpisse. […] In Tmoli montis cacumine, quod vocant Tempsin, CL annis vivere Mucianus auctor est, totidem annorum censum Claudi Cæsaris censura T. Fullonium Bononiensem, idque collatis censibus, quos ante detulerat, vitæque argumentis – etenim curæ principi id erat – verum apparuit. » « Mais, pour passer à des faits établis, Arganthonius de Gadès régna, selon toute vraisemblance, 80 ans ; on pense qu’il commença son règne à 40 ans. […] Sur le sommet du mont Tmolus, qu’on appelle Tempsis, Mucianus prétend qu’on vit 150 ans ; sous la censure de l’empereur Claude, un habitant de Bologne, T. Fullonius aurait déclaré cet âge au recensement : on confronta ses précédentes déclarations au recensement avec ses certificats de vie – son cas intéressait en effet l’empereur – et on reconnut la véracité de ses dires » (trad. R. Schilling dans Pline l’Ancien. Histoire naturelle, t. 7, Paris, Les Belles Lettres, 1977).

50 La pédagogie du Château était l’une des quatre pédagogies de la Faculté des Arts de l’Université de Louvain, avec celles du Porc, du Lys et du Faucon.

51 Phaéton (en grec Φαέθων, signifiant « celui qui brille ») est, notamment chez Homère, une épithète du soleil ; dans la mythologie, le terme désigne plus souvent le fils du Soleil, dont l’histoire est racontée dans les Métamorphoses d’Ovide (I, 747-II, 332).

52 Les Anciens divisaient le globe terrestre en cinq zones : les zones glaciales, situées aux pôles, les zones tempérées, sur les tropiques, et la zone torride, autour de l’équateur. Voir par exemple Pomponius Mela, I, 1, 3-4.

53 Phænon (en grec Φαίνων) est le nom poétique employé par les Grecs pour désigner Saturne et mettre ainsi l’accent sur sa brillance.

54 Nannius tire son inspiration de l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien : comètes, « pogonies » barbues, « xiphies » à reflet d’épée et une crinière de comète changée en lance (hasta) sont mentionnées en II, 22, 89-90 ; les « poutres » sont en II, 26, 96 ; le triple soleil et la triple lune apparaissent en II, 31-32, 99.

55 Cette liste de volcans s’inspire, une fois de plus, de l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien (II, 110, 236-237). Le mont Chimère et les monts Héphestiens se situent dans l’ancienne Lycie (actuelle Turquie) ; le Cophante est un volcan non identifié de Bactriane (Asie centrale). Quant au iugum Hesperii (mont Hespéru dans la traduction de Pline par J. Beaujeu, Paris, Les Belles Lettres, 1950), il fait probablement référence aux hauts plateaux abyssins de la région historique d’Éthiopie.

56 Plutarque, Opinions des philosophes, I, 18 : « Ἀριστοτέλης τοσοῦτον εἶναι τὸ κενὸν ἐκτὸς τοῦ κόσμου, ὥστ´ ἀναπνεῖν τὸν οὐρανόν· εἶναι γὰρ αὐτὸν πύρινον. » « Selon Aristote, il n’y a de vide en dehors du monde que pour permettre au ciel de respirer : en effet, celui-ci est fait de feu » (trad. de G. Lachenaud dans Plutarque. Œuvres morales. Tome 12 : Opinions des philosophes, Paris, Les Belles Lettres, 1993).

57 Corpus Hermeticum, X, 14 : « καὶ γίνεται ὁ μὲν κόσμος τοῦ θεοῦ υἱός. » « Le monde vient à l’être fils de Dieu » (trad. A.-J. Festugière dans Corpus Hermeticum. Tome 1. Traités I-XII, éd. A.D. Nock, Paris, Les Belles Lettres, 1960).

58 Aug., Civ., XX, 14 : « Mutatione namque rerum, non omni modo interitu transibit hic mundus. Unde et apostolus dicit : præterit enim figura huius mundi, volo vos sine sollicitudine esse. Figura ergo præterit, non natura. » « Car c’est par la transformation des êtres, non par leur total anéantissement que ce monde passera. À ce sujet, l’Apôtre dit également : La figure de ce monde passe, en effet, je veux que vous soyez sans inquiétude. C’est donc la figure qui passe, non la nature » (trad. G. Combès dans La Cité de Dieu, Paris, Bibliothèque augustinienne, 2022). La source biblique est 1Co 7 :31.

59 Nannius pense peut-être à Plutarque, Opinions des philosophes, II, 5 : « Ἀριστοτέλης· εἰ τρέφεται ὁ κόσμος, καὶ φθαρήσεται· ἀλλὰ μὴν οὐδεμιᾶς τινος ἐπιδεῖται τροφῆς· διὰ τοῦτο καὶ ἀίδιος. » « Aristote : si le monde s’alimente, il sera aussi détruit ; mais assurément, il n’a besoin d’aucune nourriture, c’est aussi pourquoi il est immortel » (trad. G. Lachenaud, op. cit.).

60 Voir la note 3.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Petrus Nannius, « Déclamation quodlibétique sur l’éternité du monde (1549) »Exercices de rhétorique [En ligne], 22 | 2024, mis en ligne le 22 avril 2024, consulté le 12 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhetorique/1723 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhetorique.1723

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Auteur

Petrus Nannius

(Pierre Nanninck, 1500-1557)

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Anaïs Mirasola

UC Louvain, Belgique

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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