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DOCUMENTS. Cinq déclamations

Apologie pour la déclamation à la louange du mariage (1519)

Érasme
Traduction de Eric MacPhail

Texte intégral

    

Édition : Érasme, Apologia pro declamatione de laude matrimonii, Johann Froben, Bâle, 1519.

  • 1 Berquin, Declamation des louenges de mariage (1525), éd. É. Telle [le texte de Berquin est reprodui (...)
  • 2 M. Van der Poel, « For Freedom of Opinion : Erasmus’ Defense of the Encomium matrimonii », Erasmus (...)

En publiant son Éloge du mariage en 1518, Érasme a déclenché une querelle avec les théologiens de Louvain et de Paris, qui lui reprochaient de diffamer les valeurs cléricales et monacales. Il s’est efforcé de répondre à leurs reproches dans son Apologia pro declamatione de laude matrimonii l’année suivante. C’est le texte dont j’offre ici la première traduction en français moderne. J’ai travaillé à partir de l’édition critique établie par Anton Weiler pour les Opera omnia Desiderii Erasmi Roterodami (ASD IX-10 : p. 15-23). J’ai eu recours à la version anglaise faite par Charles Fantazzi pour les Collected Works of Erasmus (CWE 71 : p. 89-95) ainsi qu’à la paraphrase partielle et partiale d’Émile Telle dans son Érasme de Rotterdam et le septième sacrement (Genève, Droz, 1954), aux pages 315 à 323. Parfois l’Apologie cite l’Éloge, et dans ce cas, je donne en note la référence à l’édition critique de l’Éloge par Jean-Claude Margolin (ASD I-5 : p. 385-416). D’ailleurs, Érasme ne se cite pas toujours fidèlement. En 1525, Louis de Berquin a traduit en français l’Encomium matrimonii sous le titre Declamation des louenges de mariage1, et quatre ans après, il est mort au bûcher, ce qui nous rappelle l’enjeu des accusations d’hérésie, dont Érasme tente de se défendre ici par sa définition de la déclamation. La meilleure étude de ce texte apologétique reste l’article que lui a consacré Marc van der Poel2.
    

   

1Désiré Érasme de Rotterdam aux étudiants de l’Université de Louvain, renommée entre toutes, salut !

    

  • 3 Adage 303, Fenestram aperire et similes metaphorae (Ouvrir la fenêtre, et métaphores similaires). I (...)

2Comme c’est chose trop connue pour être dissimulée, en tant qu’acte public devant une large affluence, et puisque la suspicion est entrée trop avant dans l’esprit de tout le monde pour qu’elle puisse disparaître d’elle-même, surtout comme il ne manque pas de personnes qui par leurs discours et leurs commentaires s’efforcent de l’accabler plus encore, j’ai décidé par le moyen de cette apologie de défendre à la fois la dignité de l’excellent théologien Jean Briard d’Ath, vice-chancelier de cette très illustre école, et ma propre innocence. Dans une cérémonie publique tenue quelques jours avant la remise de diplôme à un certain Carme théologien, honneur appelé licentiatus en mauvais latin, le vice-chancelier prononça selon la coutume un discours, empli de reproches variés dirigés, selon l’avis de plusieurs, contre ma personne. Bien que cela me fût rapporté par le témoignage concordant de plusieurs érudits, conforté par plusieurs conjectures probables, que j’omets ici par prudence, je n’ai pas permis cependant à cette suspicion d’influencer mes sentiments, en partie parce que ma conscience ne me reprochait rien de pareil (après tout, l’innocence n’est pas suspicieuse) et aussi je connaissais depuis longtemps le caractère et l’esprit de Jean Briard. Je le pensais et trop intègre pour diffamer un homme innocent et trop humain pour accuser du crime atroce d’hérésie un ami si dévoué, même s’il était coupable de quelque faute, surtout quand il était présent et désirait, voire demandait obstinément à être admonesté. Même s’il était possible de ne pas comprendre ce qui est écrit ou bien de le comprendre autrement que l’auteur ne l’entendait, de même, pour ne pas dire plus, tout comme nous pouvons nous tromper en écrivant, d’autres peuvent se tromper en critiquant, eux-mêmes étant des hommes comme nous. Enfin, il ne semblait pas digne de la prudence d’un tel homme d’ouvrir cette fenêtre3 et de donner dans une école de théologie l’exemple dangereux d’attaquer par voie oblique la réputation de quiconque, de sorte qu’ayant commencé par une victime qui, mettons, le méritait, on passe par la suite aux victimes qui ne le méritent pas – et ce surtout dans un discours solennel. Car cela serait peut-être excusable dans les disputes qu’on dit « quodlibétiques » ou dans les leçons inaugurales appelées vesperiae où, selon une coutume plus vénérable que respectable, le candidat au doctorat est criblé d’injures, tradition héritée, paraît-il, des vieux rites des païens, dans lesquels l’initié aux mystères était la cible de ce genre de railleries, comme on le voit dans l’Euthydème de Platon et l’Âne d’or d’Apulée.

3Mais ici, comme il s’agissait d’une affaire sérieuse venue d’un homme si grave, j’étais pleinement disposé à ne pas être d’accord avec l’opinion partagée par tous. Mon impression a été confirmée par Martin Dorp, qui, en me voyant le lendemain, m’a assuré, en présence du vénérable Gilles de Delft, qu’il n’y avait rien dans le discours de Jean Briard qui fût dirigé contre moi. La seule chose qui pouvait me concerner, c’était qu’il avait qualifié d’hérésie la préférence du mariage sur le célibat. À ce propos, disait Dorp, Briard avait écouté un faux bruit sur mon Éloge du mariage, à savoir que j’y avais l’air de préférer à certains égards le mariage au célibat. Et ici aussi je reconnais la courtoisie de Jean Briard qui, tout en étant convaincu que j’étais coupable, s’était abstenu de me nommer, se contentant de blâmer la chose. Et il n’est pas surprenant qu’un homme soit persuadé quand il y a tant de gens qui le trompent, mais personne pour le ramener à la raison.

4Il me reste à dire brièvement que Dorp avait parfaitement raison et qu’auprès de Jean Briard j’avais été accusé à tort à propos de mon livre, qu’il n’avait, me dit-on, même pas lu, étant occupé sans doute à de plus sérieuses affaires. Celui qui lui avait fait de faux rapports sur mon livre n’était, à mon avis, pas moins injuste envers Jean Briard qu’envers moi. À moins de pouvoir démontrer par les arguments les plus clairs que je ne dis ni ne pense rien de pareil, je ne veux pas me servir dans ce procès de preuves qui me protègeraient de l’accusation d’hérésie, même s’il n’y avait pas d’autre défense.

5Le premier de ces arguments, pour commencer par le plus faible, c’est que ce petit livre est un ouvrage de jeunesse, fait, si mes souvenirs sont bons, il y a 25 ans. C’est comme ça d’ailleurs que saint Jérôme excuse ses premiers commentaires In Abdiam, un ouvrage théologique très sérieux. « Soit, » diront les censeurs, « tu l’as écrit jeune, mais tu l’as publié vieux ». Je l’ai publié, c’est vrai, mais comme ouvrage juvénile et pour cela plus facile à excuser, surtout parce que je n’y voyais rien qui soit digne d’être supprimé. À moins peut-être que, si Virgile avait publié son Culex en sa vieillesse, et Homère sa Batrachomyomachie, pour ne pas laisser périr les prémices de leurs études, ils ne dussent être jugés à l’aune de ces ouvrages, même dans leur vieillesse. J’ai voulu offrir un échantillon de ma jeunesse aux jeunes gens, pour qu’ils puissent exercer et leur style et leur esprit en traitant des sujets pareils. Ma préface et celle de Froben en sont les témoins.

6Et quand j’intitule mon écrit une déclamation, conformément à ce qu’il est, n’est-ce pas vrai que le titre à lui seul me mettrait assez à l’abri de tout danger, même si tout le long du livre j’avais préféré le mariage au célibat ? Qui ne sait que les déclamations traitent de sujets fictifs afin d’exercer l’esprit, ce que les Grecs démontrent encore plus clairement en les appelant meletai, des exercices pour ainsi dire. Leur nature est de traiter un argument dans les deux sens, comme pour et contre le tyrannicide, pour et contre le ravisseur, pour et contre la guerre, ou pour et contre Alexandre le Grand : on confronte preuves et propositions, celles du pour et celles du contre, ce qui sert à développer le jugement et l’invention, les deux choses qui contribuent le plus à l’éloquence. Si j’avais loué la fièvre ou l’ivresse, il aurait été injuste de parler d’hérésie pour un argument simplement ébauché. Mais si certains ignorent ce que c’est que la melete en grec ou la declamatio en latin, je ne trouve pas juste qu’on me reproche l’ignorance des autres.

7Pour confirmer que je n’ai pas entrepris mon encomium dans une autre fin, il existe chez moi et chez plusieurs autres personnes un ouvrage que j’avais commencé il y a longtemps intitulé L’Art d’écrire les lettres, dans lequel on trouvera cet argument comme exemple d’une épître suasoire. Vous y trouverez aussi la partie contraire, qui décourage de se marier. Si je n’ai pas publié la partie dissuasoire avec la partie suasoire, c’est uniquement parce que, las du travail, je me suis contenté de collectionner les arguments et les propositions, indiquant au lecteur paresseux les moyens de traiter cette partie-là. Comme c’est un sujet beaucoup plus abondant que l’autre, il exigeait un volume plus prolixe, surtout parce que je voyais qu’il avait été traité par des déclamateurs grecs et latins. Par conséquent, je n’avais ni le temps de faire un livre entier là-dessus, ni l’envie d’écrire après tant d’autres.

  • 4 Voir la discussion des nuances de cette phrase (ASD IX-10 : p. 18, lignes 99-100) dans M. Van der P (...)

8Et si quelqu’un dit qu’en aucun genre d’écrit il ne faut contredire la vérité chrétienne, alors au nom de quoi allons-nous défendre la grande majorité des théologiens scolastiques, qui, arguments à l’appui, prétendent que la fornication simple, comme ils disent, n’est pas un péché ? Et puis, qui, amenant des arguments contraires, la déclarent un péché capital. Voilà un exemple qui m’excuse, sauf que, dans leur cas, le danger est grand que leurs lecteurs ne préfèrent le premier argument au second. Et ils le font dans un ouvrage sérieux tandis que moi je promets une déclamation. Si j’avais blâmé la virginité dans une déclamation, pour mieux pousser les autres à la louer, comme Glaucon chez Platon feint de blâmer la justice et louer l’injustice pour provoquer Socrate à défendre la justice, on pourrait me reprocher peut-être la témérité ou la frivolité, mais jamais l’hérésie. Quiconque prétend faire une déclamation enlève toute portée à son discours et peut passer pour inepte mais non pas pour hérétique4.

  • 5 ASD I-5 : p. 386, lignes 25-29.

9Quand je loue le mariage, j’entreprends un sujet très louable et tel que, si j’arrive à convaincre, il n’y a pas de danger, et je le glorifie de sorte que je lui préfère néanmoins la virginité, celle notamment que j’attribue aux anges, aux apôtres et aux hommes apostoliques. Mais ce que je recommande aux autres, je ne l’approuve pas dans le cas de mon personnage, sans parler pour le moment du fait que je ne traite pas d’une question générale mais d’un cas très précis. J’imagine un jeune homme noble d’une bonne maison dont la postérité dépend de lui seul. C’est pour lui que je préfère le mariage, pas pour tout le monde. Ce qui est évident à plusieurs endroits du texte mais surtout dans la division de la matière, quand je dis, « [je ne veux profiter ni de ta charité ni de mon autorité] si je ne peux pas démontrer par de très bonnes raisons que cela te sera de loin plus honnête, plus utile, plus joyeux et encore nécessaire dans les circonstances présentes5 ». Personne n’est superstitieux, je pense, au point de nier l’existence de personnes à qui le mariage sied mieux que le célibat. Du reste, si la procréation a une telle importance que Pierre de Lombard dans ses Livres des sentences n’hésite pas à rendre équivalente la polygamie des patriarches à notre mariage et leur fornication à notre union et s’il n’excuse sous autre prétexte Abraham de coucher avec sa servante et Loth de commettre l’inceste avec ses filles, ce qu’Origène semble préférer au mariage de certains époux, pourquoi hésitons-nous à conclure comme eux si on suppose la même raison de se marier ? Puisqu’ici, comme nous venons de le dire, nous exposons un cas où le mariage est nécessaire du fait des circonstances, et nous ne préférons pas le mariage à la virginité mais plutôt au célibat.

10Peut-être que celui qui a porté cette accusation, ou plutôt cette calomnie, pense que « célibataire » veut dire en latin « qui mène une vie pure et sans tache », bien que les maquereaux et les fils les plus dissolus, pour ne pas dire pire, puissent être dits « célibataires », pourvu qu’ils n’aient pas de femme légitime. Et par contre, rien n’empêche de faire place à la virginité dans le mariage. Je demande à tout lecteur équitable de ne pas m’en vouloir si quelqu’un ne connait pas le latin, surtout pour une telle accusation, ce que j’ai découvert être le cas de Jean Briard, qui, après avoir prononcé son discours universitaire, m’avoua avoir pris le célibat pour la vie chaste et céleste et une déclamation pour un sermon sacré. Quant à moi je pardonne volontiers les erreurs humaines, mais ce qui m’étonne c’est que ces gens obligent les autres à se rétracter pour les propos les plus anodins et, en portant de telles accusations, ils ne daignent pas d’un seul mot faire preuve de conciliation avec leur frère ou réparer une réputation trop vite blessée, comme s’ils aimaient mieux mettre le feu au monde plutôt que d’en rabattre d’un poil de leur autorité. Je ne crois pas dangereux de louer le mariage, surtout le mariage le plus proche de la virginité, où on prend femme non pas pour le plaisir mais pour la procréation.

  • 6 ASD I-5 : p. 398-400, lignes 190-191.
  • 7 ASD I-5 : p. 396, ligne 145.
  • 8 Érasme appelle le célibat « numini rebellem » (ASD I-5 : p. 396), mais la phrase « si citra numinis (...)

11Je ne vais pas répondre séparément aux objections que fait tel ou tel lecteur selon son esprit ou son inclination, car je plaide ma cause avec des arguments empruntés de tous côtés, par exemple, l’idée que les désirs sexuels procèdent de la nature et non du péché6, puisqu’il s’agit de désirs qui ne s’opposent pas à la raison. Et encore, quand je dis que celui qui n’est pas touché par le plaisir est plutôt une pierre qu’un homme7, puisque je parle clairement du plaisir licite, surtout en précisant, « si cela peut arriver sans offense à Dieu8 ».

  • 9 ASD I-5 : p. 402, lignes 217-218.
  • 10 ASD I-5 : p. 402, lignes 213-215.
  • 11 ASD I-5 : p. 402, lignes 219-222.

12Et maintenant j’arrive au passage qui les a sans doute le plus offensés, où le narrateur dit, « c’est le genre de vie le plus saint que le mariage purement et chastement gardé9 ». Car ici j’ai vraiment l’air de préférer le mariage à tout autre état. Tout d’abord je pourrais répondre que « le plus saint » est dit par hyperbole, au sens de très saint. Et ensuite il fallait tenir compte que le mariage est qualifié de « purement et chastement gardé » de sorte que ce qui est en dispute n’est pas tant une manière de vie que les mœurs de ceux qui mènent les deux sortes de vie. Rien n’empêche que, de même qu’on appelle les gens assemblés « l’assemblée », les patriciens « le patriciat » et les chevaliers « l’ordre équestre », on emploie l’expression « genre de vie » pour désigner ceux qui suivent ce genre de vie. Les mots qui précèdent directement ce lieu ne laissent pas de doute : « Maintenant l’état des choses et la nature des temps sont tels que tu ne trouveras nulle part une pureté des mœurs moins corrompue que chez les gens mariés10. » Je te demande, cher lecteur, qu’est-ce qui peut être dit plus clairement ? Ces mots concordent avec ceux qui suivent : « Plût au ciel qu’ils soient réellement châtrés tous ceux qui se targuant de castration et sous couleur de chasteté paillardent plus salement ! Je n’aurai garde de mentionner les turpitudes où tombent souvent ceux qui s’insurgent contre la nature11. » Ce langage ne crie-t-il pas assez fort que je ne parle pas d’un genre de vie mais de la corruption des mœurs ? Nombreux sont les Chrétiens qui n’embrassent le célibat que pour s’interdire à jamais le mariage et dont la grande majorité ne choisit cette vocation que pour le gain ou le loisir. Les désirs monstrueux qu’on trouve partout chez eux sont connus de ceux qui s’occupent d’écouter les confessions. Qu’on ne m’oblige pas, je vous en prie, à en dire davantage. Je ne veux diffamer aucun ordre, aucun peuple par mes propos. Le lecteur prudent reconnaîtra en silence ce que je pense et ce qui me fait gémir. Qu’il suffise de l’avoir effleuré.

  • 12 Voir la fin de l’adage 115, Suum cuique pulchrum (Chacun est épris de ses propres œuvres) : « Ce qu (...)

13De plus, si j’avais entrepris de traiter sérieusement la question et, par zèle d’exalter le mariage, par moments diffamé la dignité de la virginité, me serait-il arrivé autre chose que ce qui arrive à saint Jérôme, qui, lorsqu’il se bat pour l’honneur de la virginité, est souvent assez violent à l’égard du mariage, pour ne pas dire injuste, à tel point que plusieurs de ses correspondants le suppliaient de se rétracter. Saint Augustin exalte les biens du mariage de telle sorte que je le croie susceptible de censure si, privé de sa vénérable autorité, il trouvait des juges aussi iniques que les miens, prêts à condamner ce qu’ils ne comprennent pas. Il n’est pas pernicieux de ne pas se mettre d’accord en débattant le pour et le contre, pourvu que l’on respecte les deux choix, comme si quelqu’un préférait l’ordre des Carmes et quelqu’un d’autre celui des Prêcheurs, mais que chacun vénérait l’autre si bien qu’il ne resterait pas beaucoup de différence entre les deux. Enfin, il faut aussi poser cette question, que je n’aborde pas à présent et que je réserve pour une autre fois et se demander si c’est effectivement une erreur de préférer le mariage au célibat dans un cas particulier et, si dans ce cas, on peut parler d’hérésie. De même que, comme disait Tychonius, tout ce que nous voulons n’est pas forcément saint, ainsi tout ce qui ne nous plaît pas ne devient pas ipso facto hérétique12. Le Christ ne dit pas que ceux qui se châtrent sont bénis sans autre condition, mais il ajoute « pour le règne de Dieu ». Saint Paul ne préfère pas le célibat dans l’absolu, mais pour des raisons déterminées, sans lesquelles les termes de la comparaison seraient peut-être renversés. Mais je ne veux plus rien dire, ni disputer sur la question.

  • 13 Apophthegmata LB IV : 238B (CWE 38 : p. 482).
  • 14 C’est l’adage 1329, Nemo mortalium omnibus horis sapit.

14Par ces quelques arguments, nous avons cru bon pour le présent d’enlever de l’esprit de tous cette fausse suspicion, indigne à la fois de la prudence et de la gravité de Jean Briard et de notre innocence. En ce qui concerne les autres choses qui auraient été dites contre moi, Briard, Dorp, Delft et Binche m’ont librement donné satisfaction, comme ma conscience m’avait déjà donné pleinement satisfaction. Pour la préférence donnée au mariage sur le célibat, même si on me la reprochait, Briard a condamné la chose et pas moi parce qu’il n’avait pas encore appris qui était dans cette erreur. Pourquoi ne dirais-je pas ce que dit Archelaus éclaboussé par erreur : « il ne m’a pas aspergé, mais a aspergé celui pour qui il me prenait13 » ? Même si on ne peut pas nier qu’il soit beaucoup moins grave de se faire asperger d’eau que de se faire accuser d’hérésie. Ils vont s’indigner de ce que j’attribue à l’un des principaux théologiens de cette université un manque de réflexion pour avoir, suite à une accusation, publiquement dénoncé ce qu’il n’avait pas lu. Il aurait dû empêcher qu’on dise de lui : « cela venait de ceux qui ont mené ce vieillard par le nez ». Ceux qui ont poussé Briard à me dénoncer vont s’indigner surtout parce que, plutôt que de passer pour hérétique, j’aime mieux reprocher leur négligence à ceux qui proclament leur haine pour moi. À mon avis il n’y a rien dans mes livres qui puisse rendre quiconque pire qu’il n’était. J’avoue être homme. Je peux promettre un esprit désireux d’aider la piété ; je ne peux pas promettre le résultat. J’écris au lecteur franc et équitable, en l’absence de qui ni Cyprien ni Hilaire ni Jérôme ni Ambroise ni Augustin ni Duns Scot ni Thomas ni Pierre Lombard ni Jean Gerson et finalement aucun auteur ancien ou moderne n’échappera à l’accusation d’hérésie. Pour ne pas rappeler par ailleurs que nous lisons Lactance, Pogge et Pontano sans pousser le moindre cri d’indignation. Désormais, celui qui s’arroge le droit de censurer les livres d’autrui doit d’abord connaître à fond la matière, et ensuite se laisser guider par la raison et non pas par l’émotion. L’envie ne sait pas juger et la colère et la haine ont de mauvais yeux. Finalement qu’il se souvienne de la civilité chrétienne, pour ne pas devenir à son tour la victime de juges iniques. Il n’est point de mortel qui soit perpétuellement sage14. Qui a jamais écrit avec suffisamment de circonspection pour plaire partout et à tout le monde, surtout quand il y a, même entre peu de gens, tant d’avis divers, comme je l’ai souvent appris à mes dépens ?

15Mais il est temps de mettre fin et à l’Apologie et à la fausse suspicion. J’aurais assurément mieux aimé employer ces efforts à la paraphrase que j’avais commencée de l’Épître de saint Paul aux Galates. Qui que tu sois, excellent lecteur, porte-toi bien.

     

16Louvain, 1529, aux calendes de mars.

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Notes

1 Berquin, Declamation des louenges de mariage (1525), éd. É. Telle [le texte de Berquin est reproduit en fac-similé], Genève, Droz, coll. « Textes littéraires français », 1976.

2 M. Van der Poel, « For Freedom of Opinion : Erasmus’ Defense of the Encomium matrimonii », Erasmus of Rotterdam Society Yearbook, 25 (2005), p. 1-17.

3 Adage 303, Fenestram aperire et similes metaphorae (Ouvrir la fenêtre, et métaphores similaires). Incipit : « Ouvrir la fenêtre signifie “fournir une occasion”, pour ainsi dire un coup de main » (Érasme, Les Adages, trad. J.-C. Saladin et al., Paris, Les Belles Lettres, 2011, I, p. 280).

4 Voir la discussion des nuances de cette phrase (ASD IX-10 : p. 18, lignes 99-100) dans M. Van der Poel, op. cit.

5 ASD I-5 : p. 386, lignes 25-29.

6 ASD I-5 : p. 398-400, lignes 190-191.

7 ASD I-5 : p. 396, ligne 145.

8 Érasme appelle le célibat « numini rebellem » (ASD I-5 : p. 396), mais la phrase « si citra numinis offensam possit contingere » ne figure pas dans l’Encomium matrimonii.

9 ASD I-5 : p. 402, lignes 217-218.

10 ASD I-5 : p. 402, lignes 213-215.

11 ASD I-5 : p. 402, lignes 219-222.

12 Voir la fin de l’adage 115, Suum cuique pulchrum (Chacun est épris de ses propres œuvres) : « Ce que saint Augustin rapporte d’un certain Tychonius à plusieurs endroits […] n’en diffère pas : “Ce que nous voulons est saint [Quod volumus, sanctum est]”. » Suit l’application aux contemporains « qui revendiquent aujourd’hui leur piété avec plus d’arrogance que les Pharisiens ne l’ont jamais fait » (Érasme, Les Adages, op. cit., I, p. 147).

13 Apophthegmata LB IV : 238B (CWE 38 : p. 482).

14 C’est l’adage 1329, Nemo mortalium omnibus horis sapit.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Érasme, « Apologie pour la déclamation à la louange du mariage (1519) »Exercices de rhétorique [En ligne], 22 | 2024, mis en ligne le 22 avril 2024, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhetorique/1702 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhetorique.1702

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Auteur

Érasme

Desiderius Erasmus Roterodamus (1467 ? – 1536)

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