Navigation – Plan du site

AccueilNuméros22DOSSIER. La déclamation au début ...Un pastiche du pseudo-Quintilien ...

DOSSIER. La déclamation au début de l’époque moderne : une institution oratoire

Un pastiche du pseudo-Quintilien dans la Venise des Lumières : les Antilogies de Lorenzo Patarol (1743)

Catherine Schneider

Texte intégral

1À Rome, au crépuscule du ive siècle, dans un monde latin finissant, les rhéteurs Hierius et Domitius Dracontius mettaient la dernière main à l’édition, ou à la réédition, d’une anthologie de dix-neuf plaidoyers fictifs complets qui devaient servir de modèles à leurs élèves dans le cadre de leurs classes de rhétorique. Dans cet univers en profonde mutation, qui restait pourtant attaché aux contenus et aux valeurs de l’éducation traditionnelle, on s’efforçait tant bien que mal de conserver les œuvres du passé et de leur assurer un salut pérenne : la tendance littéraire de l’époque était donc à la publication de commentaires et de scolies, de manuels et de bréviaires, mais aussi de florilèges. On en connaît un autre exemple, particulièrement représentatif, celui des Panégyriques latins, et c’est peut-être à la façon de ce recueil-là que s’est peu à peu formée cette collection de controverses, par agglutinations successives de pièces d’époque et d’origine diverses au cours des premiers siècles de notre ère.

  • 1 Voir en dernier lieu C. Schneider, « Quintilian in Late Latin Antiquity : From Lactantius to Isidor (...)
  • 2 L’édition de référence est celle de L. Håkanson, Declamationes XIX maiores Quintiliano falso ascrip (...)

2Par erreur peut-être, par vraisemblance sans doute et par calcul certainement, nos deux rhéteurs en assignèrent la paternité à Quintilien, que l’on tenait à cette époque pour le maître de rhétorique par excellence1. À quelques exceptions près, celles d’Érasme de Rotterdam ou de Juan Luis Vivès, cette collection fut dès lors considérée, à tort et jusqu’au xixe siècle, comme l’œuvre de cet auteur ou, par défaut, comme l’œuvre d’un seul et même auteur. Cette anthologie de textes est connue de nos jours sous le titre latin de Declamationes maiores (Grandes déclamations, ou Déclamations majeures, abréviation DM) pour la distinguer, par convention, des Declamationes minores également attribuées à Quintilien2.

  • 3 Pour la formation de la collection antique et sa réception à l’époque moderne, voir la synthèse de (...)
  • 4 L. Patarol, Opera omnia quorum pleraque nunc primum in lucem prodeunt, Venetiis, Typis Joannis Bapt (...)

3Le recueil et les pièces qui le composaient, peut-être d’abord sous forme de fascicules détachables, allaient connaître des fortunes diverses au fil des siècles ; c’est surtout avec l’humanisme renaissant et l’ère de l’imprimerie que les causae de Quintilien, comme on les appelle alors, connaissent un regain d’intérêt. Un peu partout en Europe, et particulièrement en Italie, fleurissent des éditions, traductions et commentaires du corpus : Pétrarque, Boccace, Lorenzo Valla et bien d’autres possédaient, lisaient et annotaient ces textes, qui devinrent partie intégrante de la formation et de la culture de tout honnête homme. Dans la Sérénissime aussi, divers travaux d’ampleur en témoignent, dont l’editio princeps complète du texte, datée de 14813 et, près de trois siècles plus tard, une œuvre singulière dans l’histoire de sa réception, les Antilogiae aux Maiores du gentilhomme vénitien Lorenzo Patarol (1674-1727), publiées à titre posthume en 1743, en partie à l’initiative de ses enfants4.

Lorenzo Patarol (1674-1727), un riche érudit vénitien

  • 5 On trouvera une courte biographie de l’auteur par la main de Natale dalle Laste en introduction à L (...)
  • 6 Sur la vie et l’œuvre de Patarol, voir L. Martella, « Scene di un processo. L’Antilogia di Lorenzo (...)

4Issu d’une riche famille de gens de robe, formé au séminaire de San Cipriano à Murano à l’école des Pères Somasques, Lorenzo Patarol est le type même du dilettante fortuné et curieux de tout, qui fit dès son jeune âge le choix du loisir studieux plutôt que des affaires5. C’est un érudit bien de son temps, dont la production scientifique illustre la polyvalence si caractéristique de l’époque : outre les Antilogies, ses œuvres complètes posthumes comprennent une série de biographies de souverains européens et de leurs proches, depuis Jules César jusqu’à son époque ; une édition des Panégyriques latins accompagnée de la première traduction italienne complète du texte ; un poème en trois livres et en hexamètres latins sur le ver à soie, avec des notes détaillées ; des lettres et des poèmes6.

  • 7 Sur la correspondance savante de Patarol et ses divers destinataires, on se reportera au très utile (...)
  • 8 M. Dammicco, Jardins secrets de Venise, Paris, Flammarion, 2006, p. 26.
  • 9 En trois volumes in folio, conservés sous le titre Promptuarium plantarum cuiusque generis, ac soli (...)
  • 10 L’Antilogie 1 est désormais disponible dans le texte latin et la traduction anglaise de N. W. Berns (...)

5Dans sa correspondance adressée aux érudits et savants de toute l’Europe, Patarol traite pêle-mêle d’archéologie, de numismatique, de botanique ou encore d’entomologie, avec le cycle de vie du coléoptère7. Collectionneur éclairé, numismate réputé, bibliophile averti, Patarol s’intéressait également à l’histoire naturelle, tout comme d’autres riches Vénitiens de son temps. Dans son palais, le Palazzo Rizzo-Patarol, devenu par la suite le siège de diverses ambassades, puis d’un couvent, et désormais d’un hôtel de luxe, Lorenzo Patarol créa un jardin botanique, régulièrement cité comme l’une des curiosités de la ville et même honoré de la visite de l’empereur François Ier d’Autriche en 18158. Patarol menait d’ailleurs des recherches poussées dans ce domaine et il rassembla notamment un herbier de plus de 1000 spécimens datant de 1717 à 1719, collectés personnellement ou reçus de collègues et d’amis botanistes, aujourd’hui conservé au musée Correr à Venise9. Lorenzo Patarol était l’une des grandes figures de Venise, pleuré comme tel à sa mort, dont l’œuvre est aujourd’hui méconnue, si ce n’est des spécialistes du pseudo-Quintilien10.

Le projet d’une vie : les Antilogies au pseudo-Quintilien

  • 11 L. Patarol, Opera Omnia, op. cit., II, p. 408. Sur la genèse de ce projet, voir N. W. Bernstein, Et (...)
  • 12 L. Patarol, Opera Omnia, op. cit., II, p. 435, dans une lettre datée du 20 septembre : Fateor immod (...)
  • 13 Pour reprendre la formule de R. Mortier, « Pour une histoire du pastiche littéraire au xviiie siècl (...)
  • 14 Pour une définition du pastiche, voir notamment P. Aron, Histoire du pastiche. Le pastiche littérai (...)
  • 15 P. Aron, Histoire du pastiche, op. cit., p. 7.

6Dès 1696 en effet, dans une lettre datée du 3 août, le jeune Lorenzo Patarol, alors tout juste âgé de vingt-deux ans, fait part à son ami Pietro Francisco Torniello de son ardent désir de composer des réponses aux Declamationes maiores11, souhaitant même surpasser dans une entreprise plus ambitieuse l’exemple de son prédécesseur, l’humaniste Juan Luis Vivès, comme il l’écrira en 1710 à Gisbert Cuyper, mais en imitant cette fois autant que possible le style de l’original12. Le projet de Patarol s’inscrit donc dans cette littérature « au second degré13 » regroupant les divers modes de dérivation entre un hypotexte et un hypertexte, ici par emprunt ou imitation d’un style : il s’agit bien d’un pastiche, et d’un pastiche assumé comme tel14. La pratique est très italienne : emprunté au champ culinaire où il désigne à l’origine une sorte de pâté ou de tourte farcie de viandes, de pâtes ou de légumes, le terme pasticcio en est détourné dès la Renaissance pour s’appliquer à diverses pratiques artistiques – picturales, musicales, littéraires – « qui ne sont ni des originaux, ni des copies15 ».

7Ébloui par les Maiores, mais bien conscient de la taille du défi à relever, Patarol se compare dans cette lettre fondatrice au marin que guettent les écueils, mais prêt à prendre le large et à naviguer en mer inconnue. Cette métaphore du marin aventureux qui brave les éléments, il la reprendra encore au soir de sa vie au moment d’évoquer la difficulté et l’ampleur de la tâche dans une lettre adressée le 23 février 1711 au jésuite René-Joseph de Tournemine, « mais puisque j’ai pris le large sur cette vaste mer », dit-il, « et que je suis déjà loin du port, bien que les tempêtes et les orages me menacent, j’ai néanmoins l’intention d’achever ce voyage quel qu’il soit, si Dieu me donne l’esprit et la force » (II, p. 449). Son pastiche ne saurait donc se limiter, comme parfois s’agissant de cet exercice-là, à un simple « divertissement de potache » ; les Antilogiae furent pour Lorenzo Patarol une entreprise au long cours, le périple de toute une vie.

  • 16 Ses Antilogiae aux Maiores sont regroupées au tome II de ses Opera omnia sous le titre M. Fabii Qui (...)
  • 17 Pour une définition et une histoire de l’antilogie, voir notamment E. Schiappa, « Antilogie », dans (...)
  • 18 Sur Protagoras et la pratique de l’antilogie, voir en particulier G. B. Kerferd, The Sophistic Move (...)

8Et le résultat n’est pas mince : sur un peu plus de trois cents pages s’étalent en doubles colonnes les « contre-discours » de Patarol en regard du texte latin annoté du pseudo-Quintilien, à l’exception des paires déjà existantes dans la collection d’origine (DM 14-15 et 18-1916). Car l’antilogia est à proprement parler dans l’histoire de la rhétorique une « réplique », une « contre-argumentation » ou un « discours contradictoire », qui plonge ses racines jusque dans la plus haute Antiquité grecque17. Parmi les sophistes, c’est Protagoras d’Abdère qui, sous l’influence d’Héraclite, postula le premier que la réalité était contradictoire et qu’il était donc possible de tenir sur toute chose deux discours opposés ; fort de ce postulat, il avait composé une Méthode des controverses et deux livres d’Antilogies, tous deux perdus18.

  • 19 Sur les Tétralogies d’Antiphon, voir notamment l’édition de M. Gagarin, Antiphon, The Speeches, Cam (...)
  • 20 Comme le souligne M.-A. Gavray, « Perspectivisme et antilogie. Le point de vue des sophistes », dan (...)

9L’histoire de la rhétorique est d’ailleurs tout entière fondée sur la pratique de la disputatio in utramque partem (le débat antagoniste selon deux points de vue), dont on trouve l’archétype dans les Tétralogies d’Antiphon19. Composés au ve siècle avant notre ère, ces exercices de style prennent la forme de trois grands procès fictifs intentés pour homicide volontaire et involontaire, se subdivisant chacun à leur tour en quatre discours où l’auteur donne alternativement la parole aux parties en présence en un jeu vertigineux de discours de l’accusation et de contre-discours de la défense, puis de réponse de l’accusation à ce contre-discours et de réponse à cette réponse. Conçus à des fins exploratoires, ces discours-modèles construits en interaction visent à l’entraînement de son public aux techniques argumentatives et à sa réflexion critique sur ces mêmes techniques, tout en le confrontant aux diverses pratiques de réfutation aux fins d’améliorer sa réactivité aux évolutions possibles de la cause en procès et de son argumentation20. Ces pratiques héritées de la Grèce antique perdurent sous diverses formes et dénominations dans l’histoire occidentale ; l’œuvre de Lorenzo Patarol en est l’un des nombreux avatars.

Un cas d’école inspiré de faits réels : l’affaire Trebonius, dite du « Soldat de Marius »

  • 21 L. Patarol, Opera omnia, op. cit., 1743, II, p. 137-153 pour l’ensemble de l’Antilogie, qui reprend (...)

10À la différence des autres plaidoyers fictifs de la série, la DM 3 du pseudo-Quintilien et son Antilogie, intitulée In tertiam M. Fabii Quintiliani declamationem antilogia. Miles Marianus dans le recueil de Patarol, portent sur l’agression sexuelle réellement commise en temps de guerre par un haut gradé sur l’une de ses recrues21. En l’année 104 avant notre ère, Caius Lusius servait en qualité d’officier supérieur dans l’état-major de son oncle Caius Marius, alors en campagne contre les hordes nordiques qui déferlaient depuis quelque temps déjà par vagues successives sur l’Europe. Plutarque nous raconte, dans sa Vie de Marius (14, 3-9), que ce n’était pas un méchant homme, mais qu’il ne savait pas résister à la vue d’un joli garçon :

  • 22 Dans la traduction de R. Flacelière et É. Chambry, Plutarque, Vies, tome VI (Pyrrhos-Marius, Lysand (...)

Or il s’éprit d’un tout jeune soldat placé sous ses ordres, un nommé Trebonius, et il essaya plusieurs fois de le séduire, mais sans succès. Enfin, une nuit, il l’envoya chercher par un valet. Le jeune homme vint, car, appelé, il ne pouvait refuser d’obéir. Quand il fut sous la tente de Lusius, celui-ci essaya de lui faire violence. Alors Trebonius tira son épée et le tua. Le fait avait eu lieu en l’absence de Marius. À son retour il fit passer Trebonius en jugement. Celui-ci, alors que beaucoup l’accablaient et que personne ne le défendait, fit front lui-même avec assurance, raconta l’affaire et produisit des témoins pour prouver qu’il avait souvent résisté aux tentatives de Lusius et que, malgré les grands présents que l’autre lui offrait, il ne lui avait jamais abandonné son corps. Marius, plein d’admiration et de joie, se fit apporter la couronne qui récompense traditionnellement les grands exploits, la prit et la posa lui-même sur la tête de Trebonius pour avoir accompli une très belle action en un temps où l’on avait besoin de beaux exemples. Cette nouvelle, répandue à Rome, contribua beaucoup à l’élection de Marius à son troisième consulat22.

  • 23 L. Håkanson, Calpurnii Flacci declamationum excerpta, Stuttgart, B. G. Teubner, 1978 ; L. A. Sussma (...)

Si l’épisode fit alors la gloire de Marius, la riposte héroïque du jeune soldat parut exemplaire aux anciens et lui valut de passer à la postérité dans les recueils de memorabilia au chapitre de la pudicitia (Valère Maxime, Memor. VI, 1, 12 ; Iulius Paris, Epitomè de Valère Maxime, VI, 1, 12). Mais l’affaire Trebonius, ou Lusius selon les variantes, devint aussi très vite un cas d’école : les théoriciens se passionnèrent pour cette cause, les avocats (dont Cicéron) la citèrent, les déclamateurs la plaidèrent, prenant parti tantôt pour, tantôt contre le soldat. En tuant son agresseur, il avait en effet commis un crime contraire au droit universel, qui interdit de tuer un homme, et au droit militaire spécial, qui interdisait, et interdit encore de nos jours, à un soldat de porter la main sur son supérieur hiérarchique. Techniquement parlant, puisqu’il était impossible de nier le meurtre, il s’agissait pour la défense de démontrer que le jeune soldat était fondé à agir ainsi parce que le tribun l’agressait. C’est le principe même de ce que l’on appelle dans la théorie des états de causes la relatio ou translatio criminis, dite du « transfert de responsabilité », qui confère au discours sa qualitas iuridicialis adsumptiva et c’est d’ailleurs à ce titre que l’exemple figure dans le traité cicéronien Sur l’invention (II, 124) ou dans l’Institution oratoire de Quintilien (III, 11, 14 et V, 11, 15) – on évoquerait de nos jours un « cas de force majeure » ou de « légitime défense ». Dans les écoles par ailleurs, cet abus de pouvoir caractérisé, doublé d’un conflit d’intérêts, permettait de traiter l’opposition classique du droit (ius) à l’équité (aequitas). Elle offrait aux rhéteurs nombre d’applications pratiques et, d’une génération à l’autre, d’un siècle à l’autre et même d’un millénaire à l’autre, elle donna matière à déclamation. Ainsi se trace au fil des siècles, en pointillé, une ligne pédagogique passant du pseudo-Quintilien à Calpurnius Flaccus, puis à un anonyme médiéval, et à Lorenzo Patarol enfin23.

Cadre énonciatif et théâtre déclamatoire

11L’affaire est donc solidement ancrée dans son contexte historique ; dans les deux controverses, celle du pseudo-Quintilien et celle de Patarol, la scène de procès se situe en temps de guerre, dans le camp romain et son tribunal, en présence d’une cour martiale et de son juge, le chef d’armée Marius. Le Miles Marianus prend la forme d’un plaidoyer que le pseudo-Quintilien place dans la bouche d’un avocat, en contradiction avec la procédure pénale militaire, connue pour être expéditive et sommaire. Ce choix s’accordait en revanche avec la pratique déclamatoire antique, où prévalait l’usage de se faire représenter en justice par un avocat, offrant ainsi un formidable espace de jeu aux déclamateurs.

  • 24 Nous renvoyons sur ce point à l’article de Tristan Vigliano dans ce numéro.
  • 25 Pour reprendre la formule de N. Hömke, « The Declaimer’s One-man Show. Playing with Roles and Rules (...)
  • 26 P. Aron, Histoire du pastiche, op. cit., p. 82.
  • 27 E. Pianezzola, « Spunti per un’analisi del racconto nel thema delle Controversiae di Seneca il Vecc (...)

12À la différence de Vivès, qui répond dans sa propre déclamation à celui qu’il estime être l’auteur de la DM 1, Quintilien, et non à son locuteur fictif24, Patarol respecte les règles de ce jeu conventionnel dans son recueil, où il endosse les divers rôles restants du répertoire des Maiores à la façon d’un declaimer’s one man show25. Ce sont des rôles le plus souvent ingrats, il s’en plaint d’ailleurs dans l’une de ses lettres, mais telle est la loi de l’antilogie, édictée dès Protagoras. C’est aussi l’une des règles du pastiche qui « se fonde », selon Paul Aron, « sur la reprise, sur la transformation d’un texte ou d’un scénario clairement identifié (oral ou écrit) en un texte nouveau dans lequel le créateur doit rester discret pour conserver toute sa visibilité à sa source première, et néanmoins présent pour être apprécié par son public. Leurs positions énonciatives sont structurellement identiques26 ». La position de l’accusation est en revanche ici plus inconfortable, en raison même de l’historicité latente du texte. Les sujets de déclamation se définissent en effet traditionnellement comme un ensemble de données codifiées, qui ne forment pas un résumé, mais plutôt « une grille narrative ouverte », laissant quartier libre aux déclamateurs27. Le temps du verdict, l’issue du procès n’y sont jamais représentés. Or la cause est perdue d’avance, les sources nous l’apprennent et l’on ne saurait aller contre, sauf au prix d’une distorsion de l’effet de réel et donc, du pastiche. En interprétant le rôle de l’accusateur dans sa réplique au Miles Marianus, Patarol savait qu’il n’aurait pas « le beau rôle », mais il l’assume conformément aux lois de la controverse.

  • 28 Pour une étude détaillée, voir C. Schneider, « Jeux de voix dans la déclamation latine », dans S. F (...)

13Comme son illustre modèle, il adopte donc une « oralité mimétique » en rapport avec son personnage pour recréer par endroits « l’immédiat communicatif » qui doit donner à au lecteur ou à l’auditeur l’impression du « comme si l’on y était28 ». Il émaille ainsi son plaidoyer d’éléments phatiques permettant d’établir ou de maintenir l’acte et l’immédiateté de la communication, ou son illusion, en soulignant les positions respectives de locuteur et d’allocutaires : expression des pronoms personnels en fonction de sujet (ego/nos – tu) ; captateurs répétés, tels puto, proclamo, protestor (je pense, je proclame, je proteste que) ; vocatifs adressés au principal destinataire du discours (C. Mari, sacer imperator, sanctissime ou fortissime imperator : « ce sont là, Caius Marius », « toi, auguste général » ; « vénérable » ou « très valeureux général ») ; exclamations et interjections du type Dii Deaeque (« et vous, dieux et déesses ») et surtout multiplication des interrogatives et des questions rhétoriques.

  • 29 L. Patarol, Opera omnia, op. cit., p. 143b : « Jam, C. Mari, Militis ipsius verbis utar ; nam, si v (...)

14À l’allocutaire primaire et destinataire officiel de sa plaidoirie, le pseudo-Quintilien avait aussi ajouté plusieurs allocutaires secondaires, à qui il va même parfois jusqu’à donner la parole : le soldat inculpé (en DM 3, 8 et 15), le ou les accusateurs (3, 9 et 15), le corps d’armée tout entier (3, 16) et même le tribun défunt (3, 12). Patarol en revanche ne la donnera qu’au jeune soldat accusé et deux fois seulement, dans un dialogue avec son modèle antique qu’il cite alors textuellement et qui, une fois encore, entretient l’illusion de l’action oratoire29. Dans la fiction du procès, le réquisitoire de l’accusation fait ainsi explicitement suite au plaidoyer de la défense, auquel il répond point par point. C’est aussi l’une des stratégies habituelles du contre-discours que de sélectionner certains points du discours adverse pour les intégrer au sien tout en les détournant au service de sa propre argumentation.

Le pastiche de Patarol et les tentations du « grand style »

  • 30 Des principes identiques d’imitation sont aussi à l’œuvre dans l’Antilogie 5 ; voir sur ce point l’ (...)

15La théâtralité est donc moins marquée chez Patarol, qui va dans le sens d’une sobriété jadis préconisée par Quintilien, ce qui pourrait s’expliquer s’agissant peut-être d’une œuvre de jeunesse, à supposer qu’il ait pastiché les Maiores dans l’ordre du volume. Comme le pseudo-Quintilien également, mais là encore avec un peu plus de retenue, il n’en cède pas moins aux tentations du grand style, dans l’emploi des rythmes binaires et ternaires (parfois soulignés par les homéotéleutes et homéoptotes), ou des structures itératives, de géminations et d’anaphores pour l’essentiel. À cela s’ajoutent aussi bien d’autres structures formelles, telles que la gradation ou l’hyperbole, souvent sous forme superlative dans les apostrophes, mais aussi les litotes et les figures de prétérition, les interrogations oratoires, les exclamations pathétiques connotant l’émotion ou l’indignation, les personnifications. Ce sont autant d’effets que l’on retrouve à peu près partout dans le Miles Marianus du pseudo-Quintilien et, au-delà, dans l’ensemble des Maiores30.

  • 31 Les épisodes tragiques de Lucrèce et de Virginie, tous deux rapportés par Tite-Live (en I, 57-60 et (...)
  • 32 Pour une étude de ce texte, voir l’article de Blandine Perona et Laurent Baggioni dans le présent n (...)

16La comparaison des célèbres exempla de Lucrèce et Virginie cités dans les deux controverses31 offre un bel aperçu du travail stylistique de Lorenzo Patarol en regard de sa source. Ces deux figures féminines légendaires de la Rome républicaine étaient régulièrement convoquées par les déclamateurs latins dans leurs controverses d’école ; elles leur permettaient en effet d’introduire dans l’argumentation des comparaisons ex maioribus ad minora, « du plus au moins », et ces exemples « tirés des inégalités ont », d’après Quintilien, « une force particulière » (Institution oratoire, V, 11, 9-10). Outre le pseudo-Quintilien et Patarol, elles figurent aussi toutes deux associées dans les Excerpta de Calpurnius Flaccus et la première d’entre elles donnera même lieu, pour n’en citer qu’une, à la Declamatio Lucretiae de Coluccio Salutati publiée dans la correspondance d’Enea Silvio Piccolomini en 149632.

  • 33 Pour la traduction du texte de Patarol (ici retouchée par endroits), voir C. Schneider, « Le Tribun (...)

17Ces exemples figurent respectivement dans la confirmatio du Miles Marianus et dans la refutatio de l’Antilogie sous la forme suivante33 :

Miles Marianus, § 11

Antilogia, p. 145b-146a

Dicam nunc ego praecipuam semper curam Romanis moribus pudicitiae fuisse ? Referam Lucretiam, quae condito in viscera sua ferro poenam a se necessitatis exegit, et, ut quam primum pudicus animus a polluto corpore separaretur, se ipsa percussit, quia corruptorem non potuit occidere ?

Nunquam enim, nunquam alieno maluit defendi sanguine Romanus pudor ; neque sic valuere merita castitatis, ut non plus reverentiae civium nostrorum vitae praestitum fuerit. Referam ego Lucretiam, quae a se ipsa obscoenae poenas necessitatis exegit, & quae sibi parcere noluit, vitae tamen contaminati jam corruptoris ignovit ?

Si nunc placet tibi miles, quin ego Virginium narrem, qui filiae virginitatem, qua sola poterat, morte defendit raptumque de proximo ferrum non recusanti puellae immersit ? Dimisit illaesum Appium, quem tamen populus Romanus secessione a patribus et prope civili bello persecutus in vincula duci coegit, neque ulla res tum magis indignationem plebis commovit, quam quod pudicitiam auferre temptaverat filiae militis. Haec sunt honesta, haec narranda feminarum exempla – nam virorum quae pudicitia est, nisi non corrumpere ?

Dicam Virginium, qui tentatae ab Appio filiae suae sic egit ultionem, ut cultrum de proxima laniena raptum, non impudico, sed innocentissimae puellae potius immerserit, & Romanum magis existimaverit tenerrimos abjicere parentis affectus, quam Civem violentum agere ? Quid de M. Marcello loquar, qui C. Scantinio Capitolino diem dixit ad Populum, quod filium suum interpellasset de stupro ; & qui poterat private etiam ulcisci, maluit tamen universae sententia Reipublicae vindicari ? Haec, C. Mari, haec ejus esse puto castitatis exempla, cui vere credatur. Ad haec non ipsa paene videntur excuti castra, & principia ; & nobis posterisque nostris, dum ipse refero, Romani auctoramenta pudoris incutere ? Quid ultra opus est oratione, aut quid minoribus verborum patrociniis te, Sacer Imperator, & Castra universa moramur ?

18 

Le soldat de Marius, § 11

Antilogie, p. 145b-146a

« Dois-je dire à présent que la morale romaine a toujours témoigné d’un souci particulier de la vertu ? Rappeler Lucrèce qui, s’enfonçant un poignard dans les entrailles, se punit de la violence qu’elle avait subie et qui, pour détacher au plus tôt son esprit vertueux de son corps souillé, se frappa elle-même, parce qu’elle n’avait pu tuer son violeur ?

« Jamais, en effet, au grand jamais la vertu romaine n’a préféré se défendre en versant le sang d’autrui, ni les exigences de la morale n’ont-elles prévalu au détriment du respect dû à la vie de nos concitoyens. Dois-je rappeler Lucrèce, qui se punit de l’immonde violence qu’elle avait subie et qui ne voulut point se faire grâce, mais épargna pourtant la vie d’un être gangrené par le vice, et désormais violeur ?

S’il vous plaît à présent d’entendre l’histoire d’un soldat, pourquoi ne pas raconter celle de Virginius, qui défendit la virginité de sa fille par l’unique moyen qui était en son pouvoir, sa mort, et se saisit d’une épée à proximité pour la plonger dans le cœur de la jeune fille, sans résistance de sa part ? S’il laissa Appius indemne, le peuple romain le poursuivit pourtant et força les Pères à le jeter aux fers, sous la menace d’une sécession et presque d’une guerre civile, et rien alors ne souleva davantage l’indignation de la plèbe que le fait qu’il avait tenté de ravir sa vertu à la fille d’un soldat. Ce sont là de nobles exemples, ce sont des exemples à raconter, mais de femmes – car pour les hommes, quelle est donc leur vertu, si ce n’est de ne pas être un violeur ? »

Parler de Virginius, qui vengea sa propre fille agressée par Appius en attrapant un couteau sur l’étal d’un boucher à proximité, pour le plonger non dans le cœur de cet être vicieux, mais bien dans celui de l’innocente jeune fille et qui, en Romain, songea plus à refouler son infinie tendresse de père qu’à réagir en citoyen violent ? Et que dire de Marcus Marcellus, qui cita Caius Scantinius Capitolinus à comparaître devant le peuple, parce qu’il avait fait des avances à son fils ? Lui qui pouvait s’en venger à titre privé préféra pourtant obtenir justice par une sentence collective de l’État. Ce sont là, Caius Marius, ce sont là, je pense, les exemples d’une morale vraiment crédible. Ces exemples-là ne semblent-ils pas presque ébranler le camp et l’état-major mêmes ? et à nous et nos descendants ne nous inculquent-ils pas, au moment où je les rappelle moi-même, le prix de la vertu romaine ? À quoi bon épiloguer encore, et pourquoi vous faire perdre votre temps, auguste général, à vous et au camp entier, en de trop subtiles arguties ? »

  • 34 Pour une synthèse récente sur la notion de pudicitia dans quelques textes de la Rome antique, mais (...)

19Pour comprendre ce qui se joue dans ces deux scènes, on rappellera simplement qu’aux yeux des anciens, et même au-delà, les rapports charnels illégitimes « souillent » le corps et donc le sang de celui ou celle qui s’y est soumis, volontairement ou non ; ainsi, même lorsqu’elle n’est pas consentante, une personne souillée est-elle potentiellement déshonorée, et ce déshonneur peut rejaillir sur l’ensemble de la lignée34. Le pastiche de Patarol repose donc tout naturellement sur la reprise et la citation textuelle de ce qui est au cœur du drame : le déshonneur lavé dans le sang en une expiation voulue par Lucrèce d’un côté (« quae ... poenam a se necessitatis exegit / quae a se ipsa obscoenae poenas necessitatis exegit ») ; de l’autre, le coup de poignard d’un père, désormais seul garant de l’honneur d’une enfant innocente en un geste de mort imposé, mais accepté.

20L’imitation s’appuie également sur la réappropriation de tournures spécifiques au pseudo-Quintilien, telles les formules de prétérition ouvrant et clôturant la séquence en questions oratoires : « Dicam nunc ego... » « Referam Lucretiam, quae… » « Si nunc placet tibi miles, quin ego Virginium narrem, qui… » « Referam ego Lucretiam, quae... » « Dicam Virginium, qui ... » Elle passe aussi par l’emploi de rythmes binaires et de structures itératives, dans l’anaphore du haec résultatif chez le pseudo-Quintilien (« Haec sunt honesta, haec narranda feminarum exempla ») et de sa gémination chez Patarol (« Haec, C. Mari, haec ejus esse puto castitatis exempla »).

  • 35 Sous la forme du verbe simple appellare ; cf. DM 3, 2 ; 3, 3 ; 3, 9 et 3, 12 avec le commentaire ad (...)

21On retrouve enfin chez Patarol le même lexique moral du vice opposé à la vertu, avec parfois quelques discrets effets de variation : même usage du substantif corruptor de part et d’autre, tandis que les termes castitas ou pudor y sont employés au lieu de pudicitia, et surtout réutilisation de formules figurant ailleurs dans le Miles Marianus, comme ce « quod filium suum interpellasset de stupro » récurrent dans l’original latin35. Le pasticheur mêle ainsi à la fois dans son antilogie citations, paraphrase et amplification, notamment dans l’ajout de l’exemplum de l’affaire Caius Scantinius Capitolinus qui, à en croire Valère Maxime (VI, 1, 7), donna son nom à la fameuse lex Sca(n)tinia.

  • 36 Sur cette formation, voir L. Martella, L’Antilogia di Lorenzo Patarol alla Declamazione 8, op. cit.(...)
  • 37 D. Bilous, « Sur la mimécriture. Essai de typologie », dans P. Aron dir., Du pastiche, de la parodi (...)

22Patarol était pour le moins rompu à ces exercices de paraphrase et d’amplification, qu’il avait sans doute eu l’occasion de pratiquer dès son plus jeune âge chez les Pères Somasques à Venise36. Leur école, concurrente de celle des Jésuites, n’en avait pas moins adopté pour ses élèves un plan d’études très similaire, hérité de l’Antiquité certes, mais aussi de la ratio studiorum érasmienne (la méthode des études), toutes deux se fondant sur l’imitation de modèles canoniques. Son pastiche témoigne en tout cas de son imprégnation, de son innutrition même, des grands auteurs, et de cet auteur-là en particulier : on a véritablement affaire ici à ce que Daniel Bilous appelle un « textomime37 ».

La contre-argumentation de Patarol

  • 38 Voir la dispositio comparée des deux plaidoyers en annexes.

23Mais Patarol ne se contente pas de puiser dans le pseudo-Quintilien pour le citer ; il joue aussi avec son texte, jonglant par addition, soustraction, permutation, substitution avec les divers éléments qui le composent : on le voit dans l’ajout de l’affaire Scantinius Capitolinus aux exempla de Lucrèce et Virginie, et plus encore dans le plan même de sa controverse. Si les deux plaidoyers, pour et contre le jeune soldat de Marius, sont sensiblement de même longueur, et c’est encore une loi de l’antilogie, mais aussi du pastiche, la structure en est parfois réduite chez Patarol à quelques points saillants plus longuement développés, par fusion et contamination38. Les éloges dithyrambiques adressés à Marius dans l’original ne sont chez Patarol que de pure forme, réduits à l’essentiel. Tous les développements consacrés aux Cimbres et aux Teutons, ou encore aux campagnes militaires, y sont en revanche supprimés. Ce relatif effacement du texte peut-il s’expliquer par le contexte historique et diplomatique de l’époque de Patarol ? Le 25 avril 1684, Venise avait en effet accepté d’entrer dans la Sainte Ligue formée par le Pape Innocent XI pour combattre les Infidèles aux côtés du Saint-Empire romain Germanique, de la Pologne et de Malte : la guerre de Morée durera quinze ans et se soldera en 1699 par la signature du traité de Karlowitz, entérinant la victoire de la Sainte Ligue sur les Ottomans. Toute référence aux barbares Teutons, même héritée d’une Antiquité glorieuse, en était peut-être d’autant plus malvenue. Cette relative décontextualisation permettait de toute façon de recentrer le propos sur l’essentiel, ce qui forme le nœud de l’argumentation.

  • 39 J. de Romilly, Les Grands Sophistes, op. cit., 1988, p. 100.

24Enfin et surtout, dans sa narration des jeunes années du tribun assassiné, Patarol pare l’officier de l’héroïsme et de toutes les prouesses dont se targuent la jeune recrue et le corps de troupe dans le pseudo-Quintilien : la perspective est inversée. Elle le sera d’ailleurs tout au long du texte de Patarol, car la technique de l’antilogie se définit précisément, dès l’origine, par un renversement argumentatif érigé en système ; comme le souligne Jacqueline de Romilly à propos de Protagoras, « ce n’est pas un seul argument que l’on retourne ainsi, mais tous : l’élégance est de savoir reprendre à l’autre ses faits, ses idées et ses mêmes mots pour en tirer une conclusion inverse39 ». Cette stratégie de rétorsion est à l’œuvre dans l’ensemble du réquisitoire de Patarol. Elle consiste d’abord en réfutation de l’argumentation de la défense à la fois par l’indécent (ab indecente) et par l’incroyable (ab incredibili), puisque la noirceur des temps, selon l’accusation, ne se prête guère à la concupiscence et qu’il est invraisemblable qu’un officier supérieur « consacre de préférence à des plaisirs de courtisane le temps dévolu au combat » (p. 148a-149b). On ne sait d’ailleurs au juste ce qui s’est passé cette nuit-là dans le secret de la tente de l’officier ; la stratégie de rétorsion consiste donc aussi en une réfutation du plaidoyer adverse par l’incertain (ab incerto). La défense repose en effet sur le seul témoignage de l’assassin, qui en est aussi le seul protagoniste encore en vie à pouvoir l’évoquer, en l’absence de l’officier assassiné qui « a perdu, avec la vie, tout moyen de défendre sa propre cause » (p. 138a et 147b) : « Et pourquoi devrait-on donc », dit l’accusateur s’adressant à Marius, « seulement croire les aveux d’un soldat criminel, puisque votre garçon ne peut plus donner d’autre version ? » (p. 148a). C’est le genre même d’accusation dit « obscur », selon Quintilien, « parce qu’il porte sur des faits qui se sont, dit-on, produits secrètement et sans témoin, ni argument probant, et donc par nature assez faible : il suffit en effet que l’adversaire ne puisse fournir de preuve » (Inst. or., V, 13, 16).

25La charge de la preuve incombe donc à la défense, et elle est double, comme le rappelle à diverses reprises l’accusation, car il s’agit d’apporter non seulement la preuve des événements de la nuit fatidique (le stuprum), mais aussi du prétendu harcèlement sexuel des jours précédents (l’interpellatio de stupro) : « Produis les témoins de ton héroïsme et de ta fermeté », ordonne l’accusateur à l’accusé, « tu dois forcément prouver qu’on t’a fait des avances. [...] Souviens-toi, personne d’autre ne peut, dans ta cause, être plus crédible que toi. [...] Défends-toi en fin de compte, fais-toi justice de façon à démontrer ton innocence, à prouver qu’on t’a vraiment “agressé”, à nous faire entendre, si possible, l’aveu du crime de la bouche même du pervers sexuel » (p. 147b).

  • 40 Cicéron, Mil. 9 : « Atqui si tempus est ullum iure hominis necandi quae multa sunt, certe illud est (...)
  • 41  « Vim vi repellere licet, Cassius scribit : idque ius natura comparatur. Apparet autem, inquit, ex (...)
  • 42 Code pénal (version consolidée au 28 mars 2015), titre II : De la responsabilité pénale, chapitre I (...)

26L’autre point essentiel de la contre-argumentation porte sur la question de la légitime défense. Même s’il est dépourvu de toute dénomination propre en latin, ce principe est énoncé de bonne heure dans le droit romain antique. Cicéron expliquait déjà dans son plaidoyer Pour Milon qu’il existe des circonstances où il est justifié, voire inévitable, de « se défendre par la violence de la violence qu’on vous inflige », car « au milieu des armes, les lois se taisent » – c’est le fameux « vi vis illata defenditur », qu’il illustre précisément en citant l’exemple du soldat de Marius40. Le juriste Cassius écrit de même « que l’on peut repousser la violence par la violence : c’est une disposition du droit naturel. Il est évident, dit-il, que l’on peut repousser les armes par les armes41 ». La légitime défense est de nos jours classée sous les causes d’irresponsabilité pénale : elle dégage l’auteur d’un crime ou délit de toute responsabilité pénale, même lorsque l’infraction est légalement constituée. En l’état actuel de la jurisprudence, il s’agit d’un acte de défense exceptionnel, uniquement reconnu lorsque l’agression est à la fois réelle, injustifiée et que le danger couru est imminent ; la riposte doit être en ce cas instantanée, nécessaire et, surtout, proportionnelle à l’agression commise42.

  • 43 C’est un procédé classique de contre-argumentation, bien défini par Ch. Plantin Dictionnaire de l’a (...)
  • 44 L. Patarol, Opera omnia, op. cit., p. 141b : « Putabam terribili irruisse minarum fragore Tribunum, (...)

27C’est ici véritablement qu’éclate tout le talent de Patarol qui, par une forme d’émulation, dépasse l’imitation servile du maître pour toucher enfin à son génie propre : en une réflexion très moderne, il fait contester par la bouche de son avocat la légitime défense comme étant disproportionnée et, nous le verrons un peu plus loin, dénonce même le meurtre comme calculé. Cette disproportion entre les moyens de défense employés et la gravité de l’atteinte passe dans un premier temps par un procédé bien connu de « minimisation ou euphémisation43 », répété dans la narration puis la réfutation du plaidoyer. L’atteinte est somme toute mineure ; il ne s’agissait en l’occurrence ni de viol (stuprum) ni même de tentative de viol (stupri conatus), non plus que de violence (vis), mais de simples galanteries (blanditiae). « Je pensais », raconte l’accusateur dans sa narration des faits, « que le tribun s’était rué sur lui dans un horrible grondement de menaces, qu’il avait sauté à la gorge du soldat et provoqué une riposte désespérée de sa part ; et qu’il est ensuite arrivé – puisqu’il est permis de repousser la violence par une égale violence – que le soldat ait pris l’avantage sur lui à la pointe de l’épée. Mais tout ce qu’on lui reproche, ce sont des galanteries44 ! »

  • 45 L. Patarol, Opera omnia, op. cit., p. 144a : « Quaenam, vos nunc interrogo, vis Militi illata est ? (...)

28Ce terme, emprunté au petit manège des courtisanes dans les comédies de Plaute, est délibérément choisi pour être « minorant ». Il est employé de façon récurrente dans le texte, dans la réfutation surtout, où il donne lieu à un développement d’une ironie cinglante : « De quelle “violence”, je vous le demande maintenant, le soldat a-t-il donc été victime ? De galanteries, surtout, et de mots d’amour, de ces choses, n’est-ce pas, qui vous brisent tout net un homme, auxquelles on ne peut opposer aucune résistance, qu’on ne peut repousser par une égale intimidation45 ». Le développement, fort long, se conclut par un tout autre mobile donné à son geste : c’est que le soldat était tout simplement rongé « d’envie, de jalousie » envers son supérieur – « Livor, invidia est » (p. 145b).

  • 46 M. Patillon, Éléments de rhétorique classique, Paris, Nathan, 1990, p. 61, qui résume commodément l (...)

29Contre la thèse de la légitime défense, l’accusation va donc s’employer à démontrer la malice de l’acte. Il est impossible d’entrer ici dans le détail de l’argumentation déployée par Patarol. On rappellera simplement, avec Aristote notamment (Rhétorique I, 10-14), que la malice de l’acte procède de la nature du préjudice infligé, de l’intentionnalité de l’acte en question et de la violation de la loi. Le délit est aggravé si le préjudice infligé est irrémédiable ou qu’il transgresse les lois naturelle et positive en dépit des peines prévues. L’acte délictueux est par ailleurs réputé volontaire s’il a été commis en connaissance de cause et résulte « d’un choix préférentiel46 ». Il tombe enfin sous le coup de la justice, s’il enfreint la loi. Pour en juger, entraient aussi en compte les causes du délit, dont le calcul, la colère ou le désir, ainsi que les qualités respectives de l’auteur de l’acte et de sa victime.

  • 47 Ch. Plantin, Dictionnaire de l’argumentation, op. cit., p. 261.

30Or l’affaire Trebonius tombait précisément sous le coup de ces diverses accusations, et plus encore puisque l’accusation va s’employer, par le biais cette fois d’une maximisation ou « exagération47 », à prouver que le crime commis n’est pas un simple meurtre, un homicide involontaire, mais bien un assassinat, une vengeance (ultio) mue par des sentiments mêlés, et frustrés, de désir, de colère et d’envie. « La mort du tribun », plaide l’accusateur, « nous conduit à une interprétation divergente des faits ; c’est bien toi que l’on peut prendre pour l’agresseur, toi encore, pour le pervers sexuel, toi, pour l’homme que la haine et l’envie ont rendu violent » (p. 148a). Et l’accusateur ne manque pas de grossir ensuite à l’envi les déchaînements de haine de la soldatesque, ses pulsions sauvages, ses rixes fréquentes, son insubordination chronique.

31Les déclamateurs, on l’a dit, avaient traditionnellement à choisir dans leurs plaidoiries fictives entre la lettre et l’esprit de la loi et donc entre le droit et l’équité ; par opposition à son contradicteur, qui avait fait ce dernier choix, l’accusation opte ici pour le formalisme juridique et requiert la plus stricte application de la loi contre la personne de l’accusé : pour un tueur, un parricide même, puisque « les soldats doivent le même respect à leur tribun qu’un fils à ses parents » (p. 149b), ce sera la peine capitale. Cette condamnation à mort, réclamée tout au long du réquisitoire, est selon l’accusation à la fois légale et justifiée : tout autre verdict, de clémence notamment, ferait dangereusement jurisprudence et pourrait donc grandement nuire par la suite non seulement à Marius lui-même, en sa qualité de juge et partie, mais aussi à la société entière, ainsi encouragée dans la voie du vice. Marius, conclut l’accusateur, a tout intérêt à se prononcer en ce sens.

32Si l’on s’interroge en définitive sur le sens de cet exercice chez Patarol, on en comprend mieux la portée à la lecture du détail de l’argumentation : il permettait en effet de pousser jusqu’à son terme toutes les implications de la cause et de creuser en particulier la question centrale de la causalité et de la responsabilité des divers acteurs du drame. Il n’est pas question ici de « morale », ni même de « justice » et la rhétorique, qui plaide tout et son contraire, a d’ailleurs souvent fait l’objet d’attaques en raison précisément de cette forme de relativisme, de neutralité ou d’indifférence, souvent taxée de cynisme. Pour être bon plaideur, bon bretteur pourrait-on dire, il faut savoir maîtriser à la fois le discours et son contre-discours, ferrailler à l’aide de toute la panoplie des armes offensives ou défensives et – ce point est essentiel – savoir les maîtriser d’avance.

    

  • 48 Sur la finalité des Tétralogies d’Antiphon, voir en particulier M. Gagarin, Antiphon the Athenian, (...)

33Mais Patarol a-t-il jamais plaidé ? Non, pour autant que nous le sachions. Qu’a-t-il donc fait, en ce cas, de ces textes-là ? À quoi, à qui étaient-ils destinés ? Les a-t-il lus, ou donnés à lire, déclamés peut-être, dans l’intimité de ses cercles amicaux ou de ses sodalités savantes ? Les a-t-il proposés par la suite en manière d’exercices à ses enfants, perpétuant ainsi une tradition héritée de la plus haute Antiquité et restaurée à la Renaissance ? On ne sait. Toujours est-il que, par-delà la dimension ludique du pastiche, ces contre-discours lui permettaient d’acquérir, et d’entretenir, une forme d’acuité et de souplesse intellectuelles, une virtuosité que visaient déjà les Tétralogies d’Antiphon. Conçues en une période d’intense expérimentation intellectuelle de la sophistique, destinées avant tout à la lecture et à l’étude, ces dernières s’adressaient à un public d’intellectuels, pour le défi qu’elles représentaient, mais peut-être aussi pour leur simple plaisir, le plaisir d’une élite désireuse de rester à la pointe de l’activité intellectuelle48. Et il semble bien que les Antilogies aient été exactement cela pour Patarol : le plaisir intellectuel secret et solitaire d’un homme d’étude, qui avait définitivement fait le choix de la plume, et non de l’épée.

Haut de page

Notes

1 Voir en dernier lieu C. Schneider, « Quintilian in Late Latin Antiquity : From Lactantius to Isidore of Seville », dans M. Van der Poel, M. Edwards et J. J. Murphy dir., The Oxford Handbook of Quintilian, Oxford, Oxford University Press, 2021, p. 313-337.

2 L’édition de référence est celle de L. Håkanson, Declamationes XIX maiores Quintiliano falso ascriptae, Stuttgart, B. G. Teubner, 1982, à compléter désormais par A. Stramaglia, M. Winterbottom et B. Santorelli, [Quintilian]. The Major Declamations, Cambridge-Londres, Harvard University Press, 2021 et par les différentes traductions commentées des Maiores parues dans la collection de Cassino.

3 Pour la formation de la collection antique et sa réception à l’époque moderne, voir la synthèse de A. Stramaglia, M. Winterbottom et B. Santorelli, [Quintilian]. The Major Declamations, op. cit., p. xxxix-lxiv. L’editio princeps, d’une partie du texte seulement, est due à Domizio Calderini (Domitius Calderinus) : au cours de l’été 1475, il prépara à Rome, à l’intention de ses étudiants, l’édition des déclamations 9, 10 et 8, dédiée à Aniello Arcamone, alors ambassadeur du roi de Naples auprès du Pape Sixte IV. Mais c’est à Jacopo Grasolari que l’on doit la première édition complète des Declamationes maiores, publiées à Venise le 2 août 1481, avec la collaboration de son maître Giorgio Merlani pour l’établissement du texte ; le volume fit l’objet d’une réédition l’année suivante, le 5 juin 1482, toujours à Venise, par les soins du même imprimeur, Lucas Dominici. C’est cette édition qui avalisa l’attribution de ces textes à Quintilien et l’ordre canonique des déclamations tel qu’il figure encore dans les éditions modernes.

4 L. Patarol, Opera omnia quorum pleraque nunc primum in lucem prodeunt, Venetiis, Typis Joannis Baptistae Pasquali, 1743.

5 On trouvera une courte biographie de l’auteur par la main de Natale dalle Laste en introduction à L. Patarol, Opera omnia, op. cit., I, p. ix-xii et dans son éloge funèbre paru sous le titre « Elogio del Signor Lorenzo Patarolo, Cittadino Viniziano », Giornale de Letterati d’Italia, no 38, 2, 1733, p. 44-63.

6 Sur la vie et l’œuvre de Patarol, voir L. Martella, « Scene di un processo. L’Antilogia di Lorenzo Patarol alla VIII Declamazione maggiore pseudo-quintilianea », dans R. Poignault et C. Schneider dir., Présence de la déclamation. (Controverses et suasoires), Clermont-Ferrand, Centre de Recherches André Piganiol-Présence de l’Antiquité, 2015, p. 435-437 ; N. W. Bernstein, Ethics, Identity, and Community in Later Roman Declamation, Oxford et al., Oxford University Press, 2013, p. 149-151 et, surtout, les travaux à paraître de L. Martella, L’Antilogia di Lorenzo Patarol alla Declamazione 8 di Ps.-Quintiliano : un processo alla vivisezione, thèse de doctorat présentée à la Faculté des lettres de l’Université de Lausanne, Lausanne, 2022, p. 14-27.

7 Sur la correspondance savante de Patarol et ses divers destinataires, on se reportera au très utile appendice de L Martella, L’Antilogia di Lorenzo Patarol alla Declamazione 8, op. cit., p. 287-311.

8 M. Dammicco, Jardins secrets de Venise, Paris, Flammarion, 2006, p. 26.

9 En trois volumes in folio, conservés sous le titre Promptuarium plantarum cuiusque generis, ac soli, diutina cura instructum, et in dies locupletatum a Laurentio Patarol. Opus coeptum anno 1717.

10 L’Antilogie 1 est désormais disponible dans le texte latin et la traduction anglaise de N. W. Bernstein Ethics, Identity, and Community, op. cit., p. 171-194 et dans la version française annotée de J. Pingoud, A. Rolle et D. Van Mal-Maeder parue dans Déclamations et intertextualité. Discours d’école en dialogue, Berne et al., Peter Lang Verlag, 2020, p. 241-277. Pour l’Antilogie 3, nous nous permettons de renvoyer le lecteur à C. Schneider, « Le Tribunus Marianus par Lorenzo Patarol (1674-1727). Un essai de traduction », dans G. Herbert de la Portbarré-Viard et A. Stoehr-Monjou dir., Studium in libris. Mélanges en l’honneur de Jean-Louis Charlet, Paris, Institut d’Études Augustiennes, 2016, p. 371-387. L’Antilogie 8 a été traduite et commentée par L. Martella, L’Antilogia di Lorenzo Patarol alla Declamazione 8, op. cit., p. 51-93.

11 L. Patarol, Opera Omnia, op. cit., II, p. 408. Sur la genèse de ce projet, voir N. W. Bernstein, Ethics, Identity, and Community, op. cit., p. 158-164 ; L. Martella, L’Antilogia di Lorenzo Patarol alla Declamazione 8, op. cit., p. 39-46.

12 L. Patarol, Opera Omnia, op. cit., II, p. 435, dans une lettre datée du 20 septembre : Fateor immodice me Quintiliano stylo, & charactere delectatum, & totis viribus incubuisse, ut Auctorem hunc imitarer, & ipsius dicendi rationem meam facerem quantum possem. Praestitit hoc aliquatenus, sed in unam tantum aut alteram ex iis Orationibus Jo. Ludovicus Vives, qua vero felicitate judicet, qui aures tantum ne dum oculos habeat, « J’avoue que je suis follement épris du style de Quintilien, et de sa marque, et que je m’emploie de toutes mes forces à imiter cet auteur, et à faire autant que possible mienne son éloquence. C’est ce qu’a accompli Juan Luis Vivès dans une certaine mesure, mais seulement pour l’un ou l’autre de ses discours, et avec quel succès peut en juger qui aurait seulement des oreilles et, plus encore, des yeux. »

13 Pour reprendre la formule de R. Mortier, « Pour une histoire du pastiche littéraire au xviiie siècle », dans W. Bahner dir., Beiträge zur Französischen Aufklärung und zur spanischen Literatur. Festgabe für Werner Krauss zum 70. Geburstag, Berlin, Academie Verlag, 1971, p. 203-221, reprise par G. Genette, Palimpsestes. La littérature au second degré, Paris, Le Seuil, 1982 ou A. Bouillaguet, L’Écriture imitative, Paris, Nathan, 1996.

14 Pour une définition du pastiche, voir notamment P. Aron, Histoire du pastiche. Le pastiche littéraire français, de la Renaissance à nos jours, Paris, Presses Universitaires de France, 2008, p. 5-6 : « On définira le pastiche comme l’imitation des qualités ou des défauts propres à un auteur ou à un ensemble d’écrits. Ainsi considéré, le pastiche se réalise en deux temps : il consiste à repérer le ton ou le style d’un auteur puis à le transposer dans un texte nouveau. L’imitation peut être fidèle, approximative ou même seulement allusive, prendre pour objet un écrivain, un texte particulier, un courant littéraire, mais quelle que soit sa visée ou sa portée, le pastiche développe une écriture inséparablement mimétique et analytique. » L’intentionnalité de la pratique, où Gérard Genette distingue entre « régimes suivis » ludique, satirique ou sérieux, fait en outre partie intégrante de la définition du pastiche.

15 P. Aron, Histoire du pastiche, op. cit., p. 7.

16 Ses Antilogiae aux Maiores sont regroupées au tome II de ses Opera omnia sous le titre M. Fabii Quintiliani declamationes, cum earumdem analysi, & adnotatiunculis difficiliores, & conditiores sensus explicantibus in singulas praetera declamationes Antilogia, p. 95-402.

17 Pour une définition et une histoire de l’antilogie, voir notamment E. Schiappa, « Antilogie », dans G. Ueding dir., Historisches Wörterbuch der Rhetorik, vol. 1 (A-Bib), Tübingen, Max Mienmeyer Verlag, 1992, col. 701-708. Pour un panorama des diverses antilogies grecques conservées, voir en dernier lieu L. Rossetti, « Antilogies in Ancient Athens : An Inventory and Appraisal », Humanities 12 (2023).

18 Sur Protagoras et la pratique de l’antilogie, voir en particulier G. B. Kerferd, The Sophistic Movement, Cambridge, Cambridge University Press, 1981, p. 63, « The essential feature is the opposition of one logos to another either by contrariety or contradiction » (« Le trait essentiel est l’opposition entre deux logos, soit en disant le contraire soit en contredisant ») ; J. de Romilly, Les grands sophistes dans l’Athènes de Périclès, Paris, Éditions de Fallois, 1988, p. 97-100.

19 Sur les Tétralogies d’Antiphon, voir notamment l’édition de M. Gagarin, Antiphon, The Speeches, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, p. 1-23 et, du même auteur, Antiphon the Athenian. Oratory, Law, and Justice in the Age of the Sophists, Austin, University of Texas Press, 2002, p. 103-134, à compléter par S. Giombini, I delitti e i discorsi : Diritto e retorica nelle Tetralogie di Antifonte, Malaga, Colex, 2023.

20 Comme le souligne M.-A. Gavray, « Perspectivisme et antilogie. Le point de vue des sophistes », dans Q. Landenne dir., Philosopher en points de vue : Histoire des perspectivismes philosophiques, Bruxelles, Presses de l’Université Saint-Louis, 2020, p. 23, « ces interventions se caractérisent par leur interdépendance, dans la mesure où l’exercice impose d’intégrer les éléments à peine énoncés pour les réfuter dans le discours suivant. En ce sens, il s’agit de faire valoir un point de vue sur une situation donnée, tout en montrant la moindre cohérence à l’égard des faits du point de vue adverse. Le cadre juridique suivi par Antiphon illustre ainsi parfaitement la dimension perspectiviste de la théorie des deux discours mise en évidence par Protagoras : au tribunal, chaque partie expose sa version de l’événement, conformément à une conception du droit et de la justice qui abolit la vérité au profit de la vraisemblance. »

21 L. Patarol, Opera omnia, op. cit., 1743, II, p. 137-153 pour l’ensemble de l’Antilogie, qui reprend l’argument du Ps.-Quint., Decl. mai. 3, pr. : « Bello Cimbrico miles Mari tribunum stuprum sibi inferre conantem, propinquum Mari, occidit. Reus est caedis apud imperatorem », « Pendant la guerre contre les Cimbres, un soldat de Marius tue un tribun, parent de Marius, qui tentait de le violer. Il est accusé de meurtre et traduit devant le général », dans la traduction retouchée de C. Schneider, [Quintilien], Le Soldat de Marius (Grandes déclamations, 3), Cassino, Edizioni dell’Università degli Sudi di Cassino, 2004, p. 40-41.

22 Dans la traduction de R. Flacelière et É. Chambry, Plutarque, Vies, tome VI (Pyrrhos-Marius, Lysandre-Sylla), Paris, Les Belles Lettres, 1971 ; l’anecdote est encore reprise et résumée par Plutarque dans ses Apophtegmes de rois et de généraux, 202b-c.

23 L. Håkanson, Calpurnii Flacci declamationum excerpta, Stuttgart, B. G. Teubner, 1978 ; L. A. Sussman, The Declamations of Calpurnius Flaccus, Leyde-New York-Cologne, E. J. Brill, 1994. Sur le Miles Marianus, voir C. Schneider, « (Re)lire la déclamation romaine : le Soldat de Marius par Calpurnius Flaccus », dans M. T. Dinter, Ch. Guérin et M. Martinhos dir., Reading Roman Declamation – Calpurnius Flaccus, Berlin-Boston, De Gruyter, p. 77-96. L’anonyme médiéval a été édité et traduit par les soins de L. Håkanson (†) et M. Winterbottom, « Tribunus Marianus », dans L. Del Corso, F. De Vivo et A. Stramaglia dir., Nel segno del testo. Edizioni, materiali e studi per Oronzo Pecere, Florence, Gonnelli, 2015, p. 61-90.

24 Nous renvoyons sur ce point à l’article de Tristan Vigliano dans ce numéro.

25 Pour reprendre la formule de N. Hömke, « The Declaimer’s One-man Show. Playing with Roles and Rules in the Pseudo-Quintilian Declamationes maiores », Rhetorica, no 27, p. 240-255.

26 P. Aron, Histoire du pastiche, op. cit., p. 82.

27 E. Pianezzola, « Spunti per un’analisi del racconto nel thema delle Controversiae di Seneca il Vecchio », Materiali e Contributi per la Storia della Narrativa Greco-latina, no 3, 1981, p. 257, le définit comme un « testo narrativo aperto, la cui scarna essenzialità ha la funzione di fornire non più che una griglia che lasci aperta al declamatore la più ampia possibilità di destreggiarsi nel colorire situazioni e personaggi » (« un texte narratif ouvert, dont l’essence est simplement de fournir une grille qui laisse au déclamateur la possibilité la plus large possible de jongler avec les situations et les personnages en leur donnant les couleurs qu’il souhaite »).

28 Pour une étude détaillée, voir C. Schneider, « Jeux de voix dans la déclamation latine », dans S. Franchet d’Espèrey, A. M. Favreau et A. Rehbinder dir., Dialogue, dialogisme et polyphonie. Questions d’énonciations dans les textes rhétoriques et philosophiques de l’Antiquité, Bordeaux, Éditions Ausonius, p. 109-124.

29 L. Patarol, Opera omnia, op. cit., p. 143b : « Jam, C. Mari, Militis ipsius verbis utar ; nam, si vere aestimemus, Imperium Populi Romani ad hanc diem militari disciplina stetit », « J’userai maintenant, C. Marius, des termes de votre soldat lui-même ; car, tout bien considéré, l’Empire du peuple romain a reposé jusqu’à ce jour sur sa discipline militaire » (= DM 3, 14) ; p. 147b : « Tu, inquit, si Tribunes esses hoc fecisses ; si Miles esses hoc tulisses ? », « Si toi, tu étais tribun, nous dit-il, tu l’aurais fait ; si tu étais soldat, tu l’aurais subi ? » (= DM 3, 14).

30 Des principes identiques d’imitation sont aussi à l’œuvre dans l’Antilogie 5 ; voir sur ce point l’esquisse stylistique de D. Van Mal-Maeder, [Quintilien.] Le malade racheté (Grandes déclamations, 5), Cassino, Edizioni dell’Università degli Sudi di Cassino, 2018, p. 47-50.

31 Les épisodes tragiques de Lucrèce et de Virginie, tous deux rapportés par Tite-Live (en I, 57-60 et III, 44-48), sont à l’origine de bouleversements politiques majeurs dans les premiers temps de la Rome antique. Verginia fut selon la tradition tuée par son propre père Verginius, qui voulait par ce geste la soustraire à la convoitise du décemvir Appius Claudius Crassus Inregillensis Sabinus et à la déchéance ainsi encourue. Cet événement provoqua la deuxième sécession de la plèbe sur l’Aventin et se conclut par la chute des décemvirs, en l’an 449 avant notre ère.

32 Pour une étude de ce texte, voir l’article de Blandine Perona et Laurent Baggioni dans le présent numéro.

33 Pour la traduction du texte de Patarol (ici retouchée par endroits), voir C. Schneider, « Le Tribunus Marianus », op. cit., p. 371-387.

34 Pour une synthèse récente sur la notion de pudicitia dans quelques textes de la Rome antique, mais hors du champ déclamatoire, voir C. Greggi, « Pudicitia et honneur féminin à Rome », dans Ch. Badel et H. Fernoux dir., Honneur et dignité dans le monde antique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2023, p. 143-176.

35 Sous la forme du verbe simple appellare ; cf. DM 3, 2 ; 3, 3 ; 3, 9 et 3, 12 avec le commentaire ad loc. ; pour le détail de la problématique sexuelle, voir notamment C. Schneider, [Quintilien], Le soldat de Marius, op. cit., p. 25-34 et le commentaire passim, résumé dans Ead., « Le Tribunus Marianus », op. cit., p. 371-375.

36 Sur cette formation, voir L. Martella, L’Antilogia di Lorenzo Patarol alla Declamazione 8, op. cit., p. 28-37. Sur la permanence de ces exercices, on se reportera en dernier lieu à l’article de M. Kraus, « La pratique scolaire des progymnasmata du xve au xviiie siècle à travers les traductions latines d’Aphthonios », dans P. Chiron et B. Sans dir., Les Progymnasmata en pratique, de l’Antiquité à nos jours, Paris, Éditions Rue d’Ulm, 2020, p. 267-282.

37 D. Bilous, « Sur la mimécriture. Essai de typologie », dans P. Aron dir., Du pastiche, de la parodie et de quelques notions connexes, Québec, Éditions Nota bene, 2004, p. 103-136. L’auteur affine la grille établie par G. Genette en critères de : contrat, forme, opération, relation, effet et domaine (p. 112). Le domaine du « textomime » résulte donc de l’addition des critères de « déclaration externe » (contrat), « faximilé » (forme), « imitation ou apomimésis » (opération), « conformité » (relation) et de « mimovraisemblance » (effet).

38 Voir la dispositio comparée des deux plaidoyers en annexes.

39 J. de Romilly, Les Grands Sophistes, op. cit., 1988, p. 100.

40 Cicéron, Mil. 9 : « Atqui si tempus est ullum iure hominis necandi quae multa sunt, certe illud est non modo iustum, verum etiam necessarium cum vi vis illata defenditur. », « Et s’il y a une occasion où l’on a le droit de tuer un homme, et il y en a beaucoup, cet acte n’est pas seulement justifiable mais même nécessaire, quand on se défend par la violence de la violence qu’on vous inflige. »

41  « Vim vi repellere licet, Cassius scribit : idque ius natura comparatur. Apparet autem, inquit, ex eo arma armis repellere licet » (Digeste XLIII, 16, 1, 27 [Cassius]) ; voir aussi Dig. IX, 2, 45, 4 [Paulus] : « vim enim vi defendere omnes leges, omniaque iura permittunt », « toutes les lois et tous les droits permettent de se défendre en effet de la violence par la violence ».

42 Code pénal (version consolidée au 28 mars 2015), titre II : De la responsabilité pénale, chapitre II : Des causes d’irresponsabilité ou d’atténuation de la responsabilité, article 122-5 : « N’est pas pénalement responsable la personne qui, devant une atteinte injustifiée envers elle-même ou autrui, accomplit, dans le même temps, un acte commandé par la nécessité de la légitime défense d’elle-même ou d’autrui, sauf s’il y a disproportion entre les moyens de défense employés et la gravité de l’atteinte », disponible en ligne sur www.legifrance.gouv.fr.

43 C’est un procédé classique de contre-argumentation, bien défini par Ch. Plantin Dictionnaire de l’argumentation : une introduction aux études d’argumentation, Lyon, ÉNS éditions, 2016, article « Stase », p. 551.

44 L. Patarol, Opera omnia, op. cit., p. 141b : « Putabam terribili irruisse minarum fragore Tribunum, juguloque Militis imminentem desperationis excitasse consilia ; indeque factum, ut, cum vim repellere vi pari liceat, valuerit gladio plus Miles. Quidquid objicitur blanditiae sunt. »

45 L. Patarol, Opera omnia, op. cit., p. 144a : « Quaenam, vos nunc interrogo, vis Militi illata est ? Blanditiis utique, atque amorum vocibus ; illis nempe, quae hominem statim frangerent, quae nulla possent colluctatione, non aequa minarum severitate repelli. »

46 M. Patillon, Éléments de rhétorique classique, Paris, Nathan, 1990, p. 61, qui résume commodément la foisonnante doctrine aristotélicienne. Pour le détail du texte, nous renvoyons à la traduction de P. Chiron : Aristote, Rhétorique, Paris, Garrnier Flammarion, 2007.

47 Ch. Plantin, Dictionnaire de l’argumentation, op. cit., p. 261.

48 Sur la finalité des Tétralogies d’Antiphon, voir en particulier M. Gagarin, Antiphon the Athenian, op. cit., p. 103-134.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Catherine Schneider, « Un pastiche du pseudo-Quintilien dans la Venise des Lumières : les Antilogies de Lorenzo Patarol (1743) »Exercices de rhétorique [En ligne], 22 | 2024, mis en ligne le 22 avril 2024, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhetorique/1663 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhetorique.1663

Haut de page

Auteur

Catherine Schneider

Université de Strasbourg

Du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search