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DOSSIER. La déclamation au début de l’époque moderne : une institution oratoire

Declamatio contra cæcum, declamatio contra cæcos : sur un opuscule de Juan Luis Vives

Tristan Vigliano

Texte intégral

1En février 1524 – 1523 ancien style – paraît à Louvain, chez Dirk Martens, un petit volume de dix-huit feuillets intitulé Declamationes duæ. Prior M. Fabii Quintiliani pro Cæco contra Nouercam. Posterior Ioannis Lodouici Viuis Valentini pro Nouerca contra Cæcum, qua Quintiliano respondet (Deux déclamations : la première, de Quintilien, Pour l’aveugle contre sa belle-mère. La seconde, de Juan Luis Vives, de Valence, Pour la belle-mère contre l’aveugle, par laquelle il répond à Quintilien).

  • 1 G. Krapinger, « Vives’ Antwort auf Ps. Quintilians Paries palmatus. Die Deklamation Pro Noverca : T (...)
  • 2 Il faut seulement signaler une étude parue entre-temps, dans le livre de N.W. Bernstein intitulé Et (...)
  • 3 Juan Luis Vives, Declamationes Sullanæ. Part one, Introductory Material, Declamations I and II, éd. (...)
  • 4 Vives, Commentarii in XXII libros de civitate dei, Bâle, Jean Froben, 1522.

2Comme son titre l’indique, ce volume est donné par l’humaniste valencien Juan Luis Vives (1492-1540). Gernot Krapinger notait en 2003 qu’il est passé presque inaperçu de la critique et que les vivésiens eux-mêmes y ont prêté peu d’attention1. Cette remarque vaudrait toujours vingt ans après2. Peut-être la raison en est-elle que ces Declamationes duæ sont beaucoup moins imposantes que les Declamationes Sullanæ du même auteur : cinq suasoires parues en 1520, qui prennent pour sujet l’abdication éventuelle de Sylla, et dans lesquelles le jeu de la fiction se mêle à une remarquable érudition historique3. Peut-être n’a-t-on pas su non plus où placer les Declamationes duæ dans la carrière de Vives : elles pourraient ressembler à un opuscule de jeunesse, si la première période de l’humaniste ne paraissait s’être refermée dès la publication, en 1522, du monumental commentaire à La Cité de Dieu4.

  • 5 A. Stramaglia, « The Hidden Teacher. “Metarhetoric” in Ps.-Quintilian’s Major Declamations », dans (...)
  • 6 Vives, Declamationes duæ, f. c ii ro-vo. Cf. Lorenzo Valla, Elegantiæ, II, 1 et 23, IV, 29, et pass (...)

3Quoi qu’il en soit, la première pièce du volume qui nous occupe, Pour Caecus contre Noverca, est aujourd’hui connue sous le titre de Paries palmatus, « Le mur marqué par des empreintes de main ». C’est aussi la première des Declamationes majores (Les Grandes déclamations), controverses d’école probablement composées entre la fin du ier et le milieu du iiie siècle après Jésus-Christ5, mais que Vives impute à tort à Quintilien : il suit en ceci l’avis de Lorenzo Valla et de Rodolphe Agricola, entériné par tous les éditeurs de son temps, et se prononce contre l’opinion inverse, notamment soutenue par Francesco Filelfo6. L’argument, ou sujet, de Paries palmatus est le suivant :

  • 7 Vives, Declamationes duæ…, f. a i vo (argument) : « Quidam cui erat filius Cæcus, quem hæredem inst (...)

Un certain individu avait un fils aveugle, qu’il avait institué héritier : il lui donna une belle-mère et écarta le jeune homme dans une partie séparée de la maison. Cet individu fut tué de nuit, alors qu’il était couché dans sa chambre avec son épouse. On le trouva le lendemain avec une plaie dans laquelle était enfoncée l’épée de son fils. Depuis sa chambre jusqu’à celle de ce fils, le mur était ensanglanté par des traces de paume. L’aveugle et la belle-mère s’accusent mutuellement7.

4Dans notre volume, cet argument apparaît seul, en cul-de-lampe, au verso de la page de titre : ce qui le met en valeur. Il précède immédiatement la déclamation attribuée à Quintilien, qui défend l’aveugle et incrimine la belle-mère. Suit une préface de Vives sur sa propre déclamation, « par laquelle il répond à Quintilien ». Cette réponse, qui défend la belle-mère et incrimine l’aveugle, occupe la dernière partie du volume, mais elle en constitue évidemment la pièce la plus importante.

5Nous nous poserons ici trois questions très simples. Que nous apprend ce petit volume sur le genre pédagogique de la déclamation ? Quel sens a-t-il pour son auteur ? Quelle en est la valeur, s’il en a une ? La réponse à ces questions n’ira pas sans jugements, quelquefois louangeurs, d’autres fois plus sévères, devant lesquels nous prions notre lecteur ou notre lectrice de ne pas trop s’impatienter. Car la raison de ces jugements apparaîtra au terme du parcours. C’est toute une œuvre, c’est toute une vie qui nous y force.

    

  • 8 Quintilien, Institution oratoire, II, vii, 2-3, cité par E. George, introd. aux Declamationes Sulla (...)
  • 9 G. Krapinger (« Vives’ Antwort auf Ps. Quintilians Paries palmatus », op. cit., p. 289) et E. Georg (...)
  • 10 Vives, De disciplinis. Savoir et enseigner, éd. et trad. par T. Vigliano, Paris, Les Belles Lettres (...)
  • 11 Érasme, Apologia in Latomum, no 86, LB IX 100C, cité par J. Chomarat, Grammaire et rhétorique chez (...)

6Dans une préface en forme d’excusatio propter infirmitatem, l’humaniste explique pourquoi il a eu l’audace de rivaliser avec Quintilien. Il en rejette plaisamment la faute sur son ami Thomas More. Vives instruisait les quatre enfants de ce dernier, John, Margaret, Elizabeth et Cicely, et leur expliquait à ce titre la première des Declamationes majores, quand More lui a commandé la rédaction d’une réponse permettant d’exposer plus clairement la méthode de la déclamation. Il se peut qu’il y ait là une influence de l’Institution oratoire, qui préconise de faire apprendre par cœur aux apprentis orateurs non leurs propres discours, mais ceux d’autrui, et l’on songe plus encore aux Controverses de Sénèque le Rhéteur, qui prétend se servir de déclamations pour éduquer ses propres enfants8. Mais si Vives indique que les enfants de More puiseront dans les lieux argumentatifs mis à leur disposition, il ne donne aucune précision supplémentaire sur l’usage éducatif auquel il pense pour son texte. Ses autres œuvres ne permettent pas vraiment de dissiper ce flou9 et le De disciplinis, son vaste traité sur l’enseignement paru en 1531, pousse jusqu’à déconseiller l’emploi scolaire de la controverse : « nous n’avons nullement besoin du genre judiciaire […]. Faire un procès ne convient guère à un chrétien10 ». De même, l’âge des lecteurs auxquels pourrait s’adresser la réponse de Vives se déduit seulement de celui des enfants de Thomas More : John, le plus jeune, a douze ans. Mais ce qui vaut pour cette famille exceptionnelle s’applique-t-il à tous ? Érasme, par exemple, signale que les Declamationes majores ne sont pas une lecture pour les enfants11.

  • 12 Vives, Declamationes duæ, f. cii vo / éd. Krapinger, p. 298). Nous renvoyons systématiquement à l’é (...)
  • 13 Vives, De disciplinis, « De tradendis disciplinis », IV, p. 393.
  • 14 Sénèque le Rhéteur, Controverses, III, préf., 6 (déjà relevé par G. Krapinger, éd. cit., p. 299).
  • 15 Voir T. Vigliano, introd. au De disciplinis, op. cit., p. cxvi et passim.

7Cette indétermination pédagogique se manifeste encore dans le fait que le terme technique de controverse n’est ici employé qu’une fois, en passant et sans mise en rapport avec celui de suasoire, absent. En fait, d’un point de vue notionnel, les deux éléments les plus précis sont donnés par un rapprochement qu’opère Vives entre son texte, d’une part, l’altercatio et le commentarius… longiusculus, d’autre part12. Mais cette précision est toute relative car l’altercatio, entendue ici positivement, désignera dans le De disciplinis les formes les plus dévoyées de la dispute scolastique, au point de devenir un quasi-synonyme de rixe13 : ce qui peut expliquer la critique susmentionnée de l’humaniste contre le propre exercice qu’il a pratiqué en 1524. Et quant à « l’aide-mémoire […] un peu long », dont on remarquera la suffixation approximative de l’épithète, il prend explicitement modèle sur les notes dont s’aidait un orateur de l’époque augustéenne, Cassius Severus. Mais ces notes ne sont pas restées, sinon par une mention de Sénèque le Rhéteur14. Comme souvent chez Vives, le savoir de lecture l’emporte sur le savoir d’expérience, l’attachement aux modèles du passé sur la prise en considération de l’usus15.

  • 16 Des vues semblables sont exposées dans le De disciplinis (p. 188-190). Comme nous le suggère Blandi (...)
  • 17 « stilum ad scholasticam illam declamandi formulam accomodaui […] malui ergo ea sectari quibus illi (...)
  • 18 Voir T. Vigliano, introd. au De disciplinis, p. cxvi et passim, p. cx-cxi.

8Une des qualités qu’il associe visiblement à l’altercatio et au commentarius, la brièveté, est à cet égard significative. Après le passage de la république à l’empire, explique-t-il, une grande partie des orateurs a dû renoncer à l’éloquence du forum pour l’éloquence d’apparat pratiquée dans les écoles16. Il s’en est suivi un surcroît d’ostentation et d’obscurité érudites que Vives évite de blâmer trop ouvertement, pour la raison facile à deviner que ce blâme risquerait de rejaillir sur sa propre entreprise. Mais il en a aussi résulté un plus grand souci de la brièveté : il fallait faire court pour que les élèves puissent prendre le discours en notes, et parce que d’autres orateurs devaient aussi parler. Or, si l’humaniste a lui-même recherché la brièveté dans sa réponse à Quintilien, ce n’est pas pour faciliter la tâche de ses propres élèves, ou des élèves du xvie siècle en général, mais bien pour « adapt[er] [s]a plume à la règle des rhéteurs anciens » et « poursuivre les qualités par lesquelles on plaisait jadis en cours de rhétorique17 », comme s’il vivait encore dans la Rome impériale. On touche par là aux limites du propos historique chez Vives18. On se rend surtout compte que sa préoccupation principale, ici comme souvent ailleurs, n’est pas de proposer un contenu pédagogique innovant ni efficace.

  • 19 Érasme, ASD I-1, p. 514.
  • 20 J.-L. Vix, « Les déclamations grecques : questionnements sur le genre au xvie siècle », dans Présen (...)
  • 21 E. George, introd. à Declamationes Sullanae. Part one, op. cit., p. 3-4.

9Le véritable enjeu est de se faire une place sur la scène littéraire et de construire un triumvirat humaniste, dans lequel Vives rejoindrait Thomas More et Érasme. La préface indique en effet que More aurait pu se charger de rédiger la réponse à Quintilien et qu’il y aurait sans doute mieux réussi, ayant déjà composé une brillante réponse au Tyrannicide de Lucien, qui est un discours de genre judiciaire. Pour Vives, qui n’ignore pas l’art du chleuasme, c’est une occasion de louer son ami, mais aussi de se comparer implicitement à lui. Or, cette comparaison en entraîne nécessairement une autre. Érasme n’est certes pas cité, mais comme Thomas More, il a répondu au Tyrannicide : composé en 1506, l’opuscule paraît chez Froben en 1521. Il s’est même acquitté ainsi d’une commande amicale de More, comme le fait à son tour Vives en 152419. Du reste, depuis qu’Érasme a fait paraître l’Encomium matrimonii en 1518, qu’il a réfuté dans une apologie fameuse les vives critiques suscitées par cet éloge du mariage et qu’il a défini pour ce faire la forme déclamatoire, son nom est indissociablement lié à cette forme : c’est à partir de ce moment-là, par exemple, que les écrits théologiques d’Henri Corneille Agrippa sont intitulés ou réintitulés declamationes20. Une déclamation publiée en 1524 se détermine donc nécessairement par rapport à l’autorité que représente Érasme. Vives est d’autant mieux placé pour sentir le poids de cette autorité et l’intérêt de la faire rejaillir, même indirectement, sur ses propres écrits qu’Érasme lui a prodigué de grands éloges et que ces éloges, opportunément publiés dans l’épître préfacielle des Declamationes Sullanæ, ont contribué au lancement de sa carrière parmi les humanistes de premier plan21.

  • 22 On rapprochera cette dynamique de celle qui pousse Érasme à la composition de ses propres déclamati (...)
  • 23 « Queris Quintiliane per quos gradus ad odium ad facinus peruenerit cæcus uester ? quæro et ipse pe (...)
  • 24 Dans la réédition bâloise de 1538 par Robert Winter, le titre de notre déclamation est légèrement m (...)
  • 25 On pourra comparer le plan de cette déclamation aux éléments de réfutation présentés par Josse Bade (...)

10Bien entendu, l’émulation dont procèdent les Declamationes duæ est plus manifestement encore une émulation avec Quintilien22. Par la confrontation avec ce dernier, Vives entend se faire une place sur la scène littéraire, mais aussi dans l’histoire littéraire, en prenant appui sur un texte dont la position première dans le recueil des Declamationes majores est de nature à alimenter les rêves de principat rhétorique. Dans le corps même du discours, cette intention a des conséquences énonciatives très claires. En effet, si Quintilien ne parle jamais en son nom propre, pour la bonne raison qu’il n’a pas écrit les Grandes déclamations, mais aussi parce que l’orateur est toujours fictif dans la déclamation antique, c’est bien à lui que Vives s’adresse nominalement dans son discours : « Tu demandes, Quintilien, par quels degrés votre aveugle parvint à la haine et au crime ? Je te pose moi cette question : et la veuve23 ? ». En ce sens, la declamatio posterior (la seconde déclamation) ne peut être mieux définie que par son titre : il s’agit bel et bien d’une déclamation où « Juan Luis Vives […] répond à Quintilien24 ». Cette personnalisation d’un antagonisme dont l’objet est de marquer le champ littéraire par une démonstration comparative de virtuosité s’observe jusque dans la composition du discours. La numérotation, que l’on retrouvera plus bas dans le texte traduit en français, est nôtre25 :

11Nous empruntons le couple depulsio / intentio au De inventione (II, 15, 52, 79 et passim) et à l’Institution oratoire (III, ix, 11). Mais cet emploi nous est propre : il ne renvoie pas, dans la rhétorique classique, à des parties du discours. Cette entorse aux habitudes techniques nous intéresse parce qu’elle souligne combien seraient peu opératoires les catégories plus attendues de narratio, de confirmatio et même, d’une certaine façon, de refutatio. S’il avait fallu faire place à la refutatio, elle aurait occupé la quasi-totalité du plan : là encore, la promesse du titre est parfaitement tenue ; depulsio et intentio participent d’un discours dirigé vers l’adversaire, effectivement et absolument conçu comme réponse. À l’inverse, il n’y a rien à confirmer puisque la narratio est pour ainsi dire absente. Elle est si fragmentée que ce qui en semble le noyau, à la fin du trentième temps sur les trente-cinq que nous avons comptés, se referme sur une clausule presque ironique :

  • 26 « Qua igitur nocte uisum est cæco, quum oportuna facinori putat esse omnia, arrepto gladio egreditu (...)

Voilà pourquoi, la nuit qui semble la bonne, lorsque l’aveugle considère que tout se prête à son forfait, il prend son glaive et sort. Qu’on le surprenne, et il feindrait de faire autre chose. Mais on ne le surprit pas, et l’acte fut accompli : on vous l’a raconté26.

En fait, rien n’a été « raconté » à proprement parler. Ou plus exactement, lorsqu’il y a eu micro-récit, c’était pour mieux exhiber la vacuité du récit proposé par l’adversaire. Le présent de l’indicatif n’attendait que d’être démenti :

  • 27 « hæc uxor iura omnia humana et diuina uiolat, polluit, se ipsam facinore alligat nefandissimo para (...)

[…] cette épouse viole toutes les lois, divines comme humaines ; elle les profane ; elle se rend coupable du plus abominable des forfaits ; elle y gagne l’affliction, les ténèbres du malheur, des juges qui la soupçonnent d’un crime pareil, le péril de mourir : et tout cela pour rien. Qui le croirait […] ?27

  • 28 « Intelligitis Iudices, ut est difficile in mala causa argumenta inuenire bona, uel exercitatissimi (...)

L’exhibition de vacuité, en l’espèce, est aussi une exhibition de force : car il faut de la confiance en soi pour parler à l’indicatif du crime de sa cliente, lorsque l’on veut prouver qu’elle ne l’a pas commis. Mais précisément : tout le discours a pour objet de montrer que, face « même aux plus aguerris des orateurs28 », Vives peut avoir confiance dans les qualités de son discours.

  • 29 La partitio en témoigne : « J’ai donc décidé de plaider devant vous la cause de ce malheureux garço (...)
  • 30 G. Longo, « Le Majores e la precettistica antica sugli errori nella declamazione », dans A. Lovato, (...)
  • 31 Chez Patarol (op. cit.), cette dramatisation sera typographique, le discours et son antilogie étant (...)

12On n’affaiblirait pas ces analyses en signalant que le plan de la declamatio prior et celui de la declamatio posterior sont assez proches, le pseudo-Quintilien commençant par défendre l’aveugle, puis accusant la belle-mère29. On ne les infirmerait pas non plus en notant que les commentateurs modernes trouvent déjà la narratio de la première déclamation trop entachée d’arguments30. On montrerait au contraire que la fidélité de Vives au discours qu’il conteste offre à son lecteur la possibilité d’une comparaison précise, parce que cette comparaison seule, qui doit tourner à son avantage, lui importe vraiment. C’est une lutte pied à pied qui s’engage, et l’humaniste fait tout pour la dramatiser31.

13Cette dramatisation passe d’abord par une surenchère calculée dans les effets pathétiques, particulièrement sensible dans la péroraison. Certes, le pseudo-Quintilien ne craignait pas le style larmoyant :

  • 32 Ps.-Quintilien, Paries palmatus, trad. citée, p. 233.

Pauvre enfant, à quoi te sert maintenant un héritage dont tu entends seulement parler ? […] Comme ils surveillaient bien tout cela, les yeux de ton père ! Comme il est facile de l’escroquer, comme il est facile de le détrousser, comme il est facile de le tromper, oui, et d’en faire un pauvre, en un tour de main ! […] Voilà que ton épée commence à avoir une raison d’être. Il cherche, ça y est, le malheureux cherche son arme32 […].

Vives, lui, contrairement à son adversaire, évite de mentionner une tentative de suicide que sa cliente feindrait de commettre. Il est conscient que cet expédient est trop artificiel, ou du moins trop tributaire d’une autre actio que la sienne. Mais alors que le déclamateur du pseudo-Quintilien s’adresse à son client à la deuxième personne du singulier, le morceau de bravoure consiste ici à inclure cette adresse dans une prosopopée de la veuve :

  • 33 « O crudelissimum iuuenem non tam quia patrem occidisti, quem multis eripuisti miserissimæ, quam qu (...)

Ô jeune homme très cruel, moins pour avoir tué ton père, arraché aux nombreuses misères de la vie, que pour m’avoir préservée, et ainsi reléguée dans les ténèbres, dans l’abandon, dans une affliction perpétuelle, dans une vie plus dure que n’importe quelle mort33.

  • 34 « inquit » (ibid.).
  • 35 « Putate hanc hisce uerbis respondere » (Vives, ibid., f. [c iv] vo / p. 306).
  • 36 Sur ces indications méta-rhétoriques, dont on peut déduire l’usage pédagogique des Declamationes ma (...)

On cite seulement la fin de cette prosopopée. Elle est introduite par l’incise « dit-elle34 ». Un embrayeur semblable était déjà utilisé plus haut, dans l’examen des mobiles [7] : « pensez qu’elle lui répond ainsi35 ». Ce sont de simples indications méta-rhétoriques, attendues dans l’exercice scolaire de la déclamation et qui ne visent en rien à diminuer l’effet de ces prosopopées sur l’imagination36.

  • 37 « Quid expectatis aliud ad facinus ? manu propemodum id præhendistis » (Vives, Declamationes duæ, f (...)

14Les subjections et dialogismes, peu nombreux dans la declamatio prior, forment chez Vives un autre instrument de dramatisation très efficace. Les juges sont sollicités avec une énergie dont l’expresse impatience paraît peu ordinaire : « Qu’attendez-vous pour constater le crime ? Vous avez presque mis la main dessus37 ! » On a montré comment l’humaniste prenait à partie Quintilien, mais il faut ajouter ici que ces prises à partie installent d’habiles suspens, tout en contribuant à la démonstration de force intimidante. Après une longue citation de l’adversaire qui constitue le dix-huitième temps de notre plan et qui vaut en soi pour une exhibition de confiance, précisément parce que sa longueur ne peut pas ne pas appeler une solide réfutation, Vives poursuit ainsi :

  • 38 « Hic est torrens verborum tuorum. de hinc de uno ictu peracta nece, deque relicta fœmina iuxta mar (...)

C’est le torrent de tes paroles. Et de là tu penses vaincre et triompher merveilleusement, en arguant d’un meurtre perpétré en un coup et d’une femme laissée là, à dormir, auprès de son mari. Veux-tu que je les attaque une à une, ces conjectures ? que je les prenne ensemble ? que je détruise d’un simple petit mot cet édifice de vétilles ? Dans le noir, cette femme a pu le faire – donc cet aveugle aussi38.

L’adversaire ne peut évidemment répondre, ce qui donne à sentir son impuissance en l’incarnant dans le silence. L’apodose fait un syllogisme d’autant plus impressionnant qu’il est impérieusement simple et que cette simplicité a été annoncée, dans ce qui paraissait une provocation et se révèle ne pas l’être : la rhétorique de la declamatio posterior, décidément, est une rhétorique de la promesse tenue. Cette apodose donne à la cadence mineure le tranchant d’une lame. Plus qu’une victoire, elle prépare un triomphe. Et si ce triomphe est thématisé par le texte, c’est que le lecteur – ou l’auditeur – doit à tout prix en prendre conscience. Comble de la virtuosité, sa réaction lui est dictée par une phrase qui accuse implicitement la vanité de Quintilien.

  • 39 « uos si me, ut iamdudum facitis, attente adhuc audieritis, præstabo, ut et religioni uestræ iuriqu (...)
  • 40 Ibid., f. d i ro / p. 310.
  • 41 G. Krapinger, éd. cit., p. 310-311 (« Beweisführung », suivi de deux points – ces deux points, visi (...)
  • 42 « Sed uidete ut causæ bonæ facile patronus fidat ? Damus hoc etiam quod negare poteramus » (Vives, (...)
  • 43 « potiores (partes] sibi Quintilianus sumpserat, pro cæco » (ibid., préface, f. c i vo / p. 294).

15Le passage que l’on vient d’étudier n’est pas un cas isolé. De la rhétorique de la promesse tenue, on trouverait d’autres exemples ailleurs : « Si vous continuez à m’écouter attentivement, comme vous le faites déjà depuis un certain temps, je vous garantis que vous pourrez pourvoir à vos scrupules et à votre serment, satisfaire à la loi, exécuter votre mission avec zèle et piété39. » Et quant au schème de l’impérieuse simplicité, il est au fondement de ce que l’on pourrait appeler l’acmè logique du discours, si cette acmè elle-même ne faisait ensuite l’objet d’un dépassement. Les lignes en question constituent, dans le plan que nous avons établi, le onzième temps. Vives y réfute l’argument du pseudo-Quintilien selon lequel les empreintes sur le mur sont des marques de main bien formées et ne peuvent avoir été laissées que par la veuve : un aveugle, lui, aurait fait traîner sa main sur la paroi pour se guider. Cette réfutation tient en deux mots : « Argumentum Declamationis40 », « Argument de la déclamation ». Deux mots dont la simplicité est tellement étourdissante que Vives en personne, ou peut-être l’imprimeur, semble en avoir pressenti la paradoxale complexité. Il trouve en effet utile d’ajouter une glose en marge, la seule de tout le texte : « Nam argumentum est loco testimonii », « car l’argument tient lieu de preuve ». Sans doute cet ajout n’était-il pas superflu. Pour n’en avoir pas fait état, et peut-être pour s’être mépris sur la visée profonde de l’opuscule, l’éditeur autrichien du texte, Gernot Krapinger, commet un contresens sur le passage41 : il croit visiblement qu’il s’agit d’une indication pédagogique et qu’il est question du cœur de l’argumentatio, qui résiderait dans la suite du texte ; ce n’est pas le cas, rien ne distinguant vraiment ce qui suit de ce qui précède. Alors que nous travaillions à notre traduction, nous-même sommes resté perplexe plusieurs jours avant de comprendre, les yeux enfin dessillés par la manchette, ce que signifiaient ces deux mots. « L’argument de la déclamation » – qui l’eût cru ? – désigne… l’argument de la déclamation : son sujet. Dans ce sujet, rien ne stipule effectivement que les traces de main soient bien formées : rien ne devrait permettre à aucune des deux parties d’alléguer cette preuve, puisqu’elle n’est pas mentionnée, puisqu’elle est absente. Mais alors, pourquoi Vives ne cite-t-il pas in extenso l’« Argumentum Declamationis » ? Parce que sa réfutation doit tenir en deux mots : telle est la différence entre une victoire et un triomphe. Mais aussi parce que l’argument en question a déjà été présenté, au verso de la page de titre. On saisit mieux, dans ces conditions, l’importance que cet argument soit ainsi mis en valeur dans le volume : contraint de se reporter au premier feuillet, par un nouvel effet de suspens, le lecteur prend conscience des intentions qui ont présidé à la composition de la totalité de ce volume, de l’entière mainmise que Vives a exercée dessus, d’une puissance dramatique et presque scénaristique qui fait du livre même une preuve et un objet de théâtre tout à la fois. L’humaniste peut alors se permettre de ne pas faire fonds sur cet argument d’une simplicité éblouissante : « Mais voyez comme un avocat s’en remet volontiers à sa cause, quand elle est bonne ; nous poussons jusqu’à concéder ce que nous aurions pu nier42. » Magnanime, il consent à examiner malgré tout l’hypothèse, forgée par Quintilien, des empreintes bien formées : rien ne semble plus en mesure d’arrêter une mécanique communicativement jubilatoire. Modeste, il attribue cette mécanique à la cause qu’il défend, et non pas au talent qui est le sien. La préface nous avertissait pourtant, à dessein, que Quintilien s’était réservé « la meilleure part en défendant l’aveugle43 ». Cette préface, à bien y regarder, servait tout entière à préparer la démonstration de force : la justification même de la brièveté par la situation de la rhétorique dans la Rome impériale, la référence à l’aide-mémoire (le commentarius), dans lesquelles nous aurions été tentés de voir une définition de la declamatio selon Vives, se lisent en fait et rétrospectivement comme de premiers indices de virtuosité. « Si j’avais laissé libre cours à ma plume, si j’avais été long comme l’étaient les orateurs qui plaidaient au forum, que n’eussé-je pu faire ? », suggère Vives.

  • 44 Declamationes XIX majores Quintiliano falso ascriptæ, éd. Lennart Håkanson, Stuttgart, Teubner, 198 (...)
  • 45 B. Santorelli et A. Stramaglia, introd. au ps.-Quintilien, Il muro con le impronte, op. cit., p. 29 (...)

16Pour réfréner son enthousiasme face à un texte dont la maestria emporte l’adhésion, il faut s’objecter à soi-même que l’argument de l’« argumentum declamationis », du point de vue philologique, est splendidement raté : le sujet de la première déclamation n’a pas été rédigé par un rhéteur romain de l’Antiquité impériale, mais par Lorenzo Valla au xve siècle44. Cependant, comme aucune des éditions imprimées depuis 1481 ne le précise, il serait injuste d’en tenir rigueur à Vives, qui n’a pas forcément accès au manuscrit où Valla a procédé à cet ajout. Et dans le cas contraire, il peut s’agir d’un jeu humaniste de connivence entre happy few : pourquoi n’aurions-nous pas, à notre tour, des magnanimités ? Du reste, l’hypothèse d’empreintes bien formées est ensuite concédée… On pourrait encore objecter que nos contemporains adressent à la première déclamation du pseudo-Quintilien une critique plus simple et plus efficace encore que celle de Vives : si des traces de main bien formées sont restées sur le mur, il n’y a qu’à les comparer avec les mains de la belle-mère et de l’aveugle, le coupable sera tout de suite démasqué45.

  • 46 « quoties iam repeto nihil inter cæcum uidentemque ubi lux non sit, interesse » (Vives, Declamation (...)

17Toutefois, c’est un autre défaut qui retiendra notre attention. Il réside dans l’ethos du déclamateur, si dominateur qu’il finit quelquefois par faire la leçon au maître qu’est pourtant Quintilien. Par moments, son impatience tourne à l’agacement de pédagogue las : « combien de fois ai-je déjà répété qu’il n’y a aucune différence entre un aveugle et un voyant, en l’absence de lumière46 ? » De manière générale, il ne cherche pas vraiment à se rendre sympathique et le sarcasme affleure. Il est vrai que l’ironie n’était pas absente de la declamatio prior, comme en témoigne par exemple cette remarque du pseudo-Quintilien :

  • 47 Ps.-Quintilien, Declamationes majores, « Paries palmatus », trad. citée, p. 219.

Ici, je ne peux pas ne pas demander pour quelle raison ce garçon a voulu à tout prix se servir de son épée pour tuer son père. […] Il a apporté la sienne pour que, même dans le cas où il aurait pu s’échapper, on puisse quand même le confondre grâce à son arme47.

  • 48 G. Longo, « Le Majores e la precettistica antica… », op. cit., p. 211.
  • 49 B. Bureau, « Ennode de Pavie adversaire de ‘Quintilien’. Éthique et éloquence autour de la controve (...)

Mais Vives ne prend pas ses distances avec cette attitude problématique. Il ne semble pas mesurer que le manque d’équanimité peut rebuter un auditoire48. Dans son texte, rien de comparable au discours éthique recherché par l’évêque de Pavie Ennode, au vie siècle, lorsqu’il répond à la cinquième des Declamationes majores. Pour réinterpréter les préceptes de l’Institution oratoire (IV, i, 8) et les retourner contre celui-là même que lui aussi croit être Quintilien, pour obéir aux préconisations d’Augustin dans le De doctrina christiana et ne pas faire du placere une fin en soi, Ennode décide d’abandonner les prestiges de l’éloquence au profit d’une vérité s’avançant nue. Fort de sa bonne cause, il se contente de figurer un fils affable, doux, répugnant de façon manifeste à accabler son adversaire de père : le sujet de la déclamation présentait justement ce fils comme honnête49. Vives pourrait pareillement mettre en évidence la piété de la veuve qu’il défend et faire valoir, par une réserve de bon aloi, un souci de justice dépourvu d’animosité. Malgré les traces d’évangélisme si souvent perceptibles dans d’autres œuvres, ce n’est pas le choix qu’il fait ici : son travail tout récent sur La Cité de Dieu ne débouche sur aucune inflexion augustinienne de son discours.

  • 50 Voir J. Chomarat, Grammaire et rhétorique chez Érasme, op. cit., p. 937-938.
  • 51 « tantum eloquentiæ cum tanta philosophiæ cognitione coniunctum » (Érasme, épître préfacielle aux D (...)
  • 52 Sur l’anthropologie de Vives, nous renvoyons à notre article « Dans quelle mesure peut-on parler d’ (...)
  • 53 « non minuit filii cæcitas parentum amorem, ac nec ullus alius morbus, sed auget. Crescit enim vali (...)
  • 54 Nous devons cette référence à une étude très éclairante de Caroline Husquin, « Fiat Lux ! Cécité et (...)

18Dès lors, ce qui n’est pas pensé par l’écrivain, c’est la possibilité que la déclamation aille de pair avec une sagesse dont elle serait la manifestation ou, plus modestement, l’exercice : ce qu’elle est chez Érasme, par exemple50. Dans les Declamationes duæ, Vives ne fait pas vraiment retour sur son geste : un trait que nous avons plusieurs fois relevé dans des travaux antérieurs sur le De disciplinis. Ici, ce trait s’observe plus encore dans le traitement du thème que constitue la cécité. En effet, un des arguments avancés contre le fils consiste à dire que les aveugles, souffrant d’une affection physique, ont aussi l’âme malade, gâtée par toutes sortes de passions. Cet argument procède d’une anthropologie qui n’est peut-être pas sans rapport avec les ambitions philosophiques de Vives, car celles-ci le conduisent souvent à ce type de généralités : il serait d’ailleurs intéressant de se demander si ces ambitions ne lui ont pas été inspirées par l’éloge d’Érasme placé en tête des Declamationes Sullanæ, son influent ami le présentant à la fois comme un orateur et comme un philosophe51. Quoi qu’il en soit, en essentialisant l’individu, cette anthropologie heurte notre sensibilité et nous rappelle, s’il en était besoin, que l’humanisme du xxie siècle – peut-être toujours à venir – n’a souvent pas grand-chose à voir avec celui du xvie siècle52. Elle introduit aussi et surtout une incohérence dans l’orientation du propos. Pour montrer que la belle-mère ne pouvait espérer voir son gendre déshérité, Vives notait en effet : « la cécité d’un fils n’amoindrit pas l’amour de ses parents, pas plus qu’aucune maladie ; elle l’accroît, car l’amour né de la pitié va en se renforçant53 ». De cette remarque, probablement inspirée par l’Institution oratoire (IV, i, 4254), il ne tire aucune conséquence pour son propre discours. Il ne se dit pas que sa critique morale des aveugles risque d’aller à l’encontre de la pitié qu’ils suscitent naturellement et, par voie de conséquence, de déparer sa propre image. Il y a là un défaut de réflexion, au sens propre du mot, qu’il paraît difficile de ne pas relever.

19Du reste, l’importance attachée au morceau de bravoure et l’affaiblissement subséquent de la réflexion éthique font peut-être passer Vives à côté du grand discours qu’il aurait pu écrire, au moins à nos yeux de modernes : un discours – osons l’anachronisme – féministe. Voici comment Julien Pingoud et Alessandra Rolle concluaient une étude récente sur la figure de la belle-mère dans les déclamations romaines :

  • 55 J. Pingoud et A. Rolle, « Noverca et mater crudelis. La perversion dans les Grandes Déclamations à (...)

La noverca des déclamations se révèle en quelque sorte un « héros titanesque », capable de violer en même temps les lois des hommes, en méprisant le respect et la fidélité dus à son mari et à sa famille, et les lois de la nature, en se faisant homme par l’audace avec laquelle elle exécute ses crimes ou persévère dans sa haine, sans regrets, sans larmes, sans sentiments. Surtout, malheureusement pour nous, sans voix55.

La nouveauté de la déclamation composée par Vives est de soutenir la cause de la noverca, qui jamais n’avait eu droit à cet honneur auparavant. Le fait que trois jeunes femmes, les filles de Thomas More, aient été les destinataires premières de cette déclamation n’y est peut-être pas pour rien : deux ans plus tard, c’est à Catherine d’Aragon que Vives offre son De institutione fœminæ christianæ (L’éducation de la femme chrétienne). Il y a là, en tout cas, une originalité que l’humaniste, dans son exorde, remarque brièvement. Le discours judiciaire visant à persuader des jurys masculins, c’est toujours par l’entremise des hommes que se fait entendre la voix des femmes :

  • 56 « Quam facile est persuadere miseriam, quæ uidetur, et communis sortis etiam per silentium admonere (...)

Qu’il est aisé de convaincre d’un malheur qui apparaît aux yeux et d’en avertir, même en silence, ceux qui voient qu’ils peuvent subir le même sort ! Or, les hommes que nous sommes sont impuissants à éprouver le degré de malheur qui est celui des veuves. Et c’est toujours le récit d’un tiers qui nous renseigne à ce propos56.

Mais cette remarque sur l’invisibilisation du sexe féminin, comme nous dirions, reste fugitive et n’est nullement réinvestie dans la préface, par exemple. Ici même, elle est incluse dans un développement de l’auteur, non pas sur sa propre parole alors qu’il défend une femme, mais sur les bénéfices indus dont jouiraient les aveugles, en raison de leur infirmité. Elle procède d’une caractérisation éthique, mais qui concerne seulement l’adversaire. En dépit de ses prosopopées, la declamatio posterior ne fait pas vraiment entendre la voix d’une femme. Cette voix est presque immédiatement recouverte par celle d’un auteur que ses ambitions triumviriles, si l’on peut dire, projettent tout entier vers sa partie, dans un geste agressif qui lui fait largement oublier l’intéressante apologie qu’il esquissait pourtant.

     

  • 57 Nous renvoyons notamment à notre introduction au De disciplinis et à l’article cité plus haut, « Da (...)

20Après les sincères déclarations d’admiration que nous a inspirées la virtuosité de Vives, nous avons conscience de prononcer des jugements bien sévères ou, du moins, qui passeront pour tels. Cette approche critique, presque agonistique, comme gagnée par l’envie d’en découdre qui palpite dans le texte considéré, peut surprendre de la part d’un chercheur qui a consacré plusieurs années de sa vie aux études vivésiennes. Mais elle résulte d’une proposition de lecture cohérente, que nous avons appliquée naguère au De disciplinis et qui fonctionne, en vérité, pour toute l’œuvre de Vives57. Nous sommes persuadé qu’en voulant faire de lui un penseur qu’il n’est pas, ou pas uniquement, ou pas principalement, le commentateur s’expose à deux écueils : extraire de ses écrits de bien pauvres leçons, d’une part ; et d’autre part, le lire de travers. En l’espèce, on peut chercher en lui un penseur de la déclamation, l’imaginer en théoricien de cet exercice qui donnerait chair à ses idées dans la pratique ; mais alors, on s’aveugle sur le passage le plus clairement jubilatoire de son discours. Vives, quoi qu’il en dise et quoi qu’en dise Érasme, n’est pas un philosophe, fût-ce de l’éducation. C’est même à peine un pédagogue.

  • 58 Sur l’existence tumultueuse de Vives, la biographie de référence reste celle de C. Noreña, Juan Lui (...)
  • 59 Dans l’épître préfacielle des Declamationes Sullanæ, Érasme rapprochait Vives de ses compatriotes S (...)

21C’est avant tout un orateur, qui n’a cessé de prendre la parole dans l’enceinte d’un tribunal fantasmatique : le tribunal devant lequel il ne put défendre une famille de juifs convertis, persécutés par l’Inquisition, parce qu’il y eût sans doute laissé la vie. Ces persécutions ne furent découvertes des historiens qu’au xxe siècle : nulle part Vives n’en fait mention. Elles restent invisibles dans ses écrits, parce que dans le milieu même des humanistes qui est le sien, sans doute peu enclin à considérer ces sortes-là de souffrances, il ne peut en parler. En 1522, pourtant, son père Lluís est arrêté, pour la troisième fois58. En 1524, il meurt sur le bûcher. La même année, les Declamationes duæ sont publiées. Il est vain de se demander si elles relèvent d’une première ou d’une deuxième période : elles renferment le drame d’une vie qui n’eut qu’une seule période. Ce combat presque au sang, d’un Espagnol contre un autre – est-ce un hasard59 ? –, est la parfaite miniature de l’œuvre à laquelle cette vie donna lieu.

22La déclamation, chez Vives, n’est pas un moment mais un état, pas un genre mais un style. Ce n’est pas une réflexion, parce que c’est une passion. Ce n’est pas une sagesse, parce que c’est une vengeance. Ce n’est pas exactement une fiction, parce que c’est une compensation. Ce n’est pas un discours, parce que c’est un cri.

23Ce n’est pas une déclamation. C’est la démonstration éblouissante de celui qui ne peut rien montrer à ceux qui ne veulent rien voir.

24Declamatio contra cæcos.

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Notes

1 G. Krapinger, « Vives’ Antwort auf Ps. Quintilians Paries palmatus. Die Deklamation Pro Noverca : Text, Übersetzung und Erlaüterungen », dans B.-J. Schröder et J.-P. Schröder dir., Studium declamatorium. Untersuchungen zu Schulübungen und Prunkreden von der Antike bis zur Neuzeit, Munich/Leipzig, K.G. Saur, 2003, p. 289.

2 Il faut seulement signaler une étude parue entre-temps, dans le livre de N.W. Bernstein intitulé Ethics, Identity and Community in Later Roman Declamation (Oxford, Oxford University Press, 2013, chap. « Vives’ “For the stepmother” and Paratol’s Antilogiæ », p. 149-164).

3 Juan Luis Vives, Declamationes Sullanæ. Part one, Introductory Material, Declamations I and II, éd. et trad. par E. George, Leyde/New York /Copenhague, Brill, 1989 ; Declamationes Sullanæ. Part two. Introductory Material. Declamations III, IV and V, éd. et trad. par le même, Leyde/Boston, Brill, 2012 (1ère éd., Anvers, Michiel Hillen, avril 1520).

4 Vives, Commentarii in XXII libros de civitate dei, Bâle, Jean Froben, 1522.

5 A. Stramaglia, « The Hidden Teacher. “Metarhetoric” in Ps.-Quintilian’s Major Declamations », dans M.T. Dinter, C. Guérin et M. Martinho dir., Reading Roman Declamation. The Declamations Ascribed to Quintilian, Berlin/Boston, De Gruyter, 2016, p. 46 ; et B. Santorelli, « Datazione e paternità delle Declamazioni maggiori pseudo-quintilianee », dans A. Lovato, A. Stramaglia et G. Traina dir., Le ‘Declamazioni maggiori’ pseudoquintilianee nella Roma imperiale, Berlin/Boston, De Gruyter, 2021, p. 378-379 (qui date plus précisément Paries palmatus des années 100-125 ap. J.-C.).

6 Vives, Declamationes duæ, f. c ii ro-vo. Cf. Lorenzo Valla, Elegantiæ, II, 1 et 23, IV, 29, et passim (éd. S. López Moreda) ; De reciprocatione ‘sui’ et ‘suus’, 32 (éd. E. Sandström) ; Antidotum in Facium, I, 7 (éd. M. Regoliosi) ; Rudolph Agricola, De inventione dialectica, I, 21 ; II, 24 ; III, 15 (éd. L. Mundt) ; Francesco Filelfo, Epistularum familiarium libri XXXVII, Venise, Giovanni et Gregorio De Gregori, 1502, f. 22 ro (d’après G. Krapinger, « Vives’ Antwort auf Ps. Quintilians Paries palmatus », p. 297-299, n. 31) ; J.-L. Charlet, « Les déclamations du pseudo-Quintilien dans le Cornu Copiæ de Niccolò Perotti », dans R. Poignault et C. Schneider dir., Présence de la déclamation antique (controverses et suasoires), Clermont-Ferrand, Publications du Centre de recherches André Piganiol, 2015, p. 397 ; B. Santorelli et A. Stramaglia, introd. au ps.-Quintilien, Il muro con le impronte di una mano (Declamazioni maggiori, 1), Cassino, Edizioni Università di Cassino, 2017, p. 45, n. 160-161.

7 Vives, Declamationes duæ…, f. a i vo (argument) : « Quidam cui erat filius Cæcus, quem hæredem instituerat, induxit illi Nouercam, iuuenemque in secreta domus parte seposuit, Is noctu, dum in cubiculo cum uxore iaceret, occisus est, inuentusque postero die habens gladium filii defixum in uulnere, pariete ab ipsius ad filii cubiculum uestigiis palmæ cruentato. Accusant se inuicem Cæcus & Nouerca ». Suivent chez Vives la déclamation du pseudo-Quintilien (f. a ii ro-c ii vo) et la réponse de Vives (f. [c iii] ro-[d vi] vo).

8 Quintilien, Institution oratoire, II, vii, 2-3, cité par E. George, introd. aux Declamationes Sullanæ. Part two, op. cit., p. 3 ; Sénèque le Rhéteur, Controverses, I, préf., 1, cité par N.W. Bernstein, Ethics, Identity and Community, op. cit., p. 152.

9 G. Krapinger (« Vives’ Antwort auf Ps. Quintilians Paries palmatus », op. cit., p. 289) et E. George (introd. aux Declamationes Sullanæ. Part two, op. cit., p. 10) remarquent déjà ce flou. 

10 Vives, De disciplinis. Savoir et enseigner, éd. et trad. par T. Vigliano, Paris, Les Belles Lettres, 2013, « De tradendis disciplinis », IV, p. 403.

11 Érasme, Apologia in Latomum, no 86, LB IX 100C, cité par J. Chomarat, Grammaire et rhétorique chez Érasme, Paris, Les Belles Lettres, 1981, t. 2, p. 938. Neil W. Bernstein fait cette remarque plaisante, au sujet de Thomas More laissant Vives instruire ses enfants sur la déclamation Pour l’aveugle : « This father apparently had no anxieties about using the narrative of the murder of a paterfamilias as educational material for his own children » (Ethics, Identity and Community, op. cit., p. 152 : « Ce père apparemment n’avait pas d’inquiétude à utiliser le récit du meurtre d’un paterfamilias comme matériel pédagogique pour ses propres enfants », nous traduisons).

12 Vives, Declamationes duæ, f. cii vo / éd. Krapinger, p. 298). Nous renvoyons systématiquement à l’édition de Krapinger en regard de l’édition originale, mais on voudra bien noter que l’éditeur autrichien se fonde sur la réédition bâloise de 1538 et sur l’édition valencienne de Gregorio Mayans, ce qui peut expliquer certains décalages mineurs.

13 Vives, De disciplinis, « De tradendis disciplinis », IV, p. 393.

14 Sénèque le Rhéteur, Controverses, III, préf., 6 (déjà relevé par G. Krapinger, éd. cit., p. 299).

15 Voir T. Vigliano, introd. au De disciplinis, op. cit., p. cxvi et passim.

16 Des vues semblables sont exposées dans le De disciplinis (p. 188-190). Comme nous le suggère Blandine Perona, amicalement remerciée, il faut rapprocher ce développement du discours de Messala dans le Dialogue des orateurs de Tacite (xxviii-xxxv), quoique la cause politique que constitue le changement de régime soit moins clairement soulignée chez ce dernier, pour des raisons évidentes de prudence.

17 « stilum ad scholasticam illam declamandi formulam accomodaui […] malui ergo ea sectari quibus illi scholæ placebant apud scholasticos » (Vives, Declamationes duæ, f. cii vo / éd. Krapinger, p. 298).

18 Voir T. Vigliano, introd. au De disciplinis, p. cxvi et passim, p. cx-cxi.

19 Érasme, ASD I-1, p. 514.

20 J.-L. Vix, « Les déclamations grecques : questionnements sur le genre au xvie siècle », dans Présence de la déclamation antique, p. 361-362.

21 E. George, introd. à Declamationes Sullanae. Part one, op. cit., p. 3-4.

22 On rapprochera cette dynamique de celle qui pousse Érasme à la composition de ses propres déclamations, selon Jacques Chomarat (Grammaire et rhétorique, op. cit., p. 934) : émulation avec les Italiens, en l’occurrence. On pensera en outre à l’émulation d’Ennode, dont il sera question plus bas, avec le pseudo-Quintilien. Et l’on songera enfin à l’émulation entre les rédacteurs des Declamationes majores première et deuxième, selon les lectures qui en sont données de nos jours (B. Santorelli, « Datazione e paternità », op. cit., p. 402).

23 « Queris Quintiliane per quos gradus ad odium ad facinus peruenerit cæcus uester ? quæro et ipse per quos uidua ? » (Vives, Declamationes duæ, f. [d iv] vo / éd. Krapinger, p. 324).

24 Dans la réédition bâloise de 1538 par Robert Winter, le titre de notre déclamation est légèrement modifié, du moins en couverture : Declamationes sex. Syllanæ quinque. Sexta, qua respondet Parieti palmato Quintiliani (Cinq déclamations sur Sylla, et une sixième, par laquelle il répond à la déclamation Paries palmatus de Quintilien). D’une certaine façon, le complément au datif (il répond « à la déclamation ») est moins exact qu’en 1524 (où il répondait « à Quintilien »). Une rectification est d’ailleurs apportée à l’intérieur du volume de 1538 : « Ioannis Lodovici Vivis in declamationem, qua Quintiliano respondet, Præfatio » (p. 186, nous soulignons : « Préface de Juan Luis Vives sur la déclamation par laquelle il répond à Quintilien »).

25 On pourra comparer le plan de cette déclamation aux éléments de réfutation présentés par Josse Bade dans ses Commentarii familiares… in M. Fabii Quintiliani declamationes (Paris, Bade, 1528, f. II ro). On pourra aussi se reporter à la réfutation du Vénitien Lorenzo Patarol, parue deux siècles plus tard (M. Fabii Quintiliani Declamationes, cum earundem analysi, et adnotatiunculis difficiliores, et conditiores sensus explicantibus. In singulas prætera declamationes Antilogiæ. Auctore Laurentio Patarol, dans Opera Omnia [de Patarol] quorum pleraque nunc primum in lucem prodeunt, II, Venise, 1743, p. 95-113) : sur cette antilogie, voir N.W. Bernstein, Ethics, Identity and Community, op. cit., p. 149-151 et p. 158-164 ; elle vient d’être traduite en français par J. Pingoud, A. Rolle et D. Van Mal-Maeder (dans J. Pingoud et A. Rolle dir., Déclamations et intertextualité. Discours d’éloge en dialogue, Berne et alii loci, Peter Lang, 2020, p. 241-277), avec une abondante annotation qui montre la dette, d’ailleurs avouée, de Patarol à l’égard de Vives.

26 « Qua igitur nocte uisum est cæco, quum oportuna facinori putat esse omnia, arrepto gladio egreditur, alia se agere simulaturus, si depræhensus foret. Non depræhensus rem ut audiuistis, peregit » (Vives, Declamationes duæ, f. [d v] vo / éd. Krapinger, p. 326).

27 « hæc uxor iura omnia humana et diuina uiolat, polluit, se ipsam facinore alligat nefandissimo parat sibi luctum, tenebras, suspitiones apud iudices tanti criminis, et capitis periculum. et hæc omnia gratuito ? quis credat ? » (ibid., f. [c iv] ro / p. 304).

28 « Intelligitis Iudices, ut est difficile in mala causa argumenta inuenire bona, uel exercitatissimis oratoribus » (ibid., f. [c iv] ro / p. 306 – nous corrigeons « exercitatissima » en « exercitatissimis », contrairement à l’éditeur autrichien).

29 La partitio en témoigne : « J’ai donc décidé de plaider devant vous la cause de ce malheureux garçon de la manière suivante : en premier lieu, je le défendrai comme s’il était un simple accusé ; puis, quand je me sentirai un peu rassuré d’avoir prouvé son innocence, alors j’entreprendrai d’accuser la belle-mère » (Ps.-Quintilien, Declamationes majores, « Paries palmatus », trad. A. Rolle, J. Pingoud et D. Van Mal-Maeder, dans J. Pingoud et A. Rolle dir., Déclamations et intertextualité, op. cit., p. 215). Une différence notable est cependant qu’il y a, chez le pseudo-Quintilien, une narratio avant cette partitio et l’argumentatio qui s’ensuit (voir B. Santorelli et A. Stramaglia, introduction à Il muro con le impronte, op. cit., p. 27).

30 G. Longo, « Le Majores e la precettistica antica sugli errori nella declamazione », dans A. Lovato, A. Stramaglia et G. Traina dir., Le ‘Declamazioni maggiori’, op. cit., p. 214.

31 Chez Patarol (op. cit.), cette dramatisation sera typographique, le discours et son antilogie étant présentés en regard.

32 Ps.-Quintilien, Paries palmatus, trad. citée, p. 233.

33 « O crudelissimum iuuenem non tam quia patrem occidisti, quem multis eripuisti miserissimæ, quam quia me reseruasti ad tenebras, ad solitudinem, ad mœrorem sempiternum, ad uitam quauis morte asperiorem » (Vives, Declamationes duæ, f. [d vi] ro / p. 330).

34 « inquit » (ibid.).

35 « Putate hanc hisce uerbis respondere » (Vives, ibid., f. [c iv] vo / p. 306).

36 Sur ces indications méta-rhétoriques, dont on peut déduire l’usage pédagogique des Declamationes majores, voir A. Stramaglia, « The Hidden Teacher », op. cit., p. 42.

37 « Quid expectatis aliud ad facinus ? manu propemodum id præhendistis » (Vives, Declamationes duæ, f. [d v] vo / p. 326).

38 « Hic est torrens verborum tuorum. de hinc de uno ictu peracta nece, deque relicta fœmina iuxta maritum dormiente mire tibi uideris uincere ac triumphare. Vis inuadam singulas coniecturarum ? uis uniuersas ? uis unico uerbulo minutarum rerum diruam structuram ? potuit hæc facere uxor in tenebris, ergo et cæcus » (ibid., f. d ii ro / p. 312). En 1538, Vives remplace torrens par acervus, « le tas », ce qui est plus méprisant encore.

39 « uos si me, ut iamdudum facitis, attente adhuc audieritis, præstabo, ut et religioni uestræ iurique iurando consulere, et legibus satisfacere, et uestrum munus gnauiter sancteque exequi possitis » (ibid., f. d iii vo / p. 320). La construction præsto ut + subj. est ainsi traduite par Gaffiot : « faire que ». Mais on continue d’entendre l’idée de garantie : c’est surtout que le latin met au futur ce que le français met au présent.

40 Ibid., f. d i ro / p. 310.

41 G. Krapinger, éd. cit., p. 310-311 (« Beweisführung », suivi de deux points – ces deux points, visiblement tournés vers ce qui va suivre, sont absents de la réédition bâloise de 1538, p. 194).

42 « Sed uidete ut causæ bonæ facile patronus fidat ? Damus hoc etiam quod negare poteramus » (Vives, Declamationes duæ, f. d i ro / éd. Krapinger, p. 310).

43 « potiores (partes] sibi Quintilianus sumpserat, pro cæco » (ibid., préface, f. c i vo / p. 294).

44 Declamationes XIX majores Quintiliano falso ascriptæ, éd. Lennart Håkanson, Stuttgart, Teubner, 1982, ad. loc., p. 1 (d’après H. Dessauer, Die Handschriftlische Grundlage der neunzehn grösseren Pseudo-quintilianischen Declamationen, Leipzig, Teubner, 1898, p. 55-56). Voir aussi B. Santorelli et A. Stramaglia, introduction au ps.-Quintilien, Il muro con le impronte, op. cit., p. 44, n. 155. Sur les manuscrits de Valla et la manière dont sa lecture a été reçue dans la tradition imprimée, voir J.-L. Charlet, « Les déclamations du pseudo-Quintilien dans le Cornu Copiæ de Niccolò Perotti », op. cit., p. 397 et p. 403.

45 B. Santorelli et A. Stramaglia, introd. au ps.-Quintilien, Il muro con le impronte, op. cit., p. 29-30, d’après T. Zinsmaier, note au ps.-Quintilien, Die Hände der blinden Mutter, Cassino, Edizioni Università di Cassino, 2009, p. 99, n. 352 ; repris dans G. Longo, « Le Majores e la precettistica antica… », op. cit., p. 207-208.

46 « quoties iam repeto nihil inter cæcum uidentemque ubi lux non sit, interesse » (Vives, Declamationes duæ, f. d ii ro / éd. Krapinger, p. 312).

47 Ps.-Quintilien, Declamationes majores, « Paries palmatus », trad. citée, p. 219.

48 G. Longo, « Le Majores e la precettistica antica… », op. cit., p. 211.

49 B. Bureau, « Ennode de Pavie adversaire de ‘Quintilien’. Éthique et éloquence autour de la controverse liberi parentes alant aut uinciantur (Ennod. Dict. 21, Ps. Quint. Decl. Maior. 5) », dans M. Ledentu dir., Parole, Media, Pouvoir dans l’Occident Romain. Hommages offerts au Professeur Guy Achard, Lyon, CRGR, 2007, p. 147-172, en particulier p. 163-168. On lira en contrepoint l’article de D. Van Mal-Maeder, « Entre raison et émotions : l’ethos du déclamateur de la cinquième Grande déclamation », dans M.T. Dinter, C. Guérin et M. Martinho dir., Reading Roman Declamation, op. cit., p. 91-108.

50 Voir J. Chomarat, Grammaire et rhétorique chez Érasme, op. cit., p. 937-938.

51 « tantum eloquentiæ cum tanta philosophiæ cognitione coniunctum » (Érasme, épître préfacielle aux Declamationes Sullanæ, cité par E. George, introd. à Part one, op. cit., p. 4).

52 Sur l’anthropologie de Vives, nous renvoyons à notre article « Dans quelle mesure peut-on parler d’une anthropologie vivésienne ? », où nous écrivions au sujet du De disciplinis et du livre IV De veritate fidei christianæ : « alors que la répétition textuelle fait écran à une observation qu’on voudrait dire pré-scientifique, les textes répétés ne parlent guère des femmes ni des enfants. Vives ne peut ainsi dépeindre ni former que l’homme qu’il est lui-même : ce chrétien, mâle, adulte et écrivain dont ses lectures lui parlent » (dans M. Clément et P. Girard dir., Pré-histoires de l’anthropologie, Paris, Classiques Garnier, 2022, p. 122). À en juger par les Declamationes duæ, il faudrait ajouter « valide » au tableau.

53 « non minuit filii cæcitas parentum amorem, ac nec ullus alius morbus, sed auget. Crescit enim validior amor ex misericordia » (Vives, Declamationes duæ, f. [c iv] ro / éd. Krapinger, p. 306).

54 Nous devons cette référence à une étude très éclairante de Caroline Husquin, « Fiat Lux ! Cécité et déficiences visuelles à Rome : réalités et mythologies, des ténèbres à la lumière », Pallas. Revue des études antiques, no 106 (Handicaps, malformations et infirmités dans l’Antiquité. Le corps handicapé, malformé et infirme), 2018, p. 243-256 (ici, p. 250).

55 J. Pingoud et A. Rolle, « Noverca et mater crudelis. La perversion dans les Grandes Déclamations à travers l’intertextualité », dans M.T. Dinter, C. Guérin et M. Martinho dir., Reading Roman Declamation, p. 166.

56 « Quam facile est persuadere miseriam, quæ uidetur, et communis sortis etiam per silentium admonere illos, qui se idem pati posse consyderant. Viduœ quam sint miseræ, nec uiri possumus experiri, et semper aliis narrantibus discimus » (Vives, Declamationes duæ, f. c iii ro / éd. Krapinger, p. 300).

57 Nous renvoyons notamment à notre introduction au De disciplinis et à l’article cité plus haut, « Dans quelle mesure peut-on parler d’une anthropologie vivésienne ? » (op. cit.).

58 Sur l’existence tumultueuse de Vives, la biographie de référence reste celle de C. Noreña, Juan Luis Vives, La Hague, Martinus Nijhoff, 1970, que l’on complétera avec l’étude d’E. González, « Juan Luis Vives. Works and Days », dans C. Fantazzi dir., A Companion to Juan Luis Vives, Leyde/Boston, Brill, 2008, p. 15-64.

59 Dans l’épître préfacielle des Declamationes Sullanæ, Érasme rapprochait Vives de ses compatriotes Sénèque et Quintilien, comme lui gloires de l’Espagne et de la déclamation (passage cité par E. George, introd. à Part one, op. cit., p. 3). Cette dimension nationale de l’émulation n’est pas explicitée dans les Declamationes duæ, mais il est difficile de croire que le natif de Valence, « Ioannes Vives Valentinus », ne l’ait pas perçue. Le reste relève peut-être de l’inconscient.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Tristan Vigliano, « Declamatio contra cæcum, declamatio contra cæcos : sur un opuscule de Juan Luis Vives »Exercices de rhétorique [En ligne], 22 | 2024, mis en ligne le 22 avril 2024, consulté le 14 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhetorique/1654 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhetorique.1654

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Auteur

Tristan Vigliano

Aix-Marseille Université, CIELAM

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

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