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DOSSIER. La déclamation au début de l’époque moderne : une institution oratoire

Déclamations et disputes quodlibétiques à l’Université de Louvain : le cas de Petrus Nannius

Aline Smeesters

Texte intégral

1Au centre de cette enquête figurent deux objets textuels hybrides, à mi-chemin entre la declamatio humaniste et la disputatio scolastique. Il s’agit de textes prononcés dans la première moitié du xvie siècle à l’occasion des joutes quodlibétiques annuelles de la faculté des arts de l’Université de Louvain, dans un cadre donc profondément marqué par la tradition scolastique de la disputatio, mais dont l’auteur, Petrus Nannius, professeur de langues anciennes acquis aux idéaux humanistes, les publie quelques mois plus tard sous le titre de Declamationes. En replaçant ces textes dans les circonstances concrètes de leur production, je chercherai à observer comment les dimensions scolastique et humaniste s’articulent, non seulement dans les deux déclamations de Nannius, mais aussi, plus largement, dans l’évolution de l’organisation des disputes quodlibétiques à la faculté des arts de Louvain. Je couvrirai pour ce faire un arc temporel allant de la fondation de l’université en 1425 au milieu du xviie siècle.

L’auteur et le corpus

  • 1 Sur Petrus Nannius, voir : A. Polet, Une gloire de l’humanisme belge : Petrus Nannius, 1500-1557, L (...)

2Petrus Nannius (Alkmaar 1496 – Louvain 1557) est un humaniste néerlandais, bien connu pour ses travaux de philologie latine et grecque1. Originaire d’Alkmaar en Hollande, il étudia à l’université de Louvain (où il s’inscrivit en 1518 et suivit notamment des cours au Collège Trilingue qui venait d’être fondé). En 1520, il était de retour dans sa région natale, où il travailla quelques années comme professeur et directeur des écoles latines d’Alkmaar et de Gouda. En 1535, il revint à Louvain où il donna d’abord des leçons privées, avant d’être engagé en 1539 comme professeur de latin au Collège Trilingue (en succession de Conrad Goclenius), un poste qu’il occupa jusqu’à sa mort. Quoique le Collège Trilingue fonctionnât indépendamment des facultés traditionnelles (aux étudiants desquelles il proposait des cours ouverts), les interactions étaient bien sûr nombreuses avec la vie de ces facultés. Parmi les cours de latin que Nannius donna au Trilingue, on peut relever des leçons sur Virgile, Horace, Cicéron, Tite-Live ou encore Lucrèce. Aussi excellent helléniste, il fut également actif comme éditeur et traducteur de textes grecs classiques et patristiques.

  • 2 Petrus Nannius, Declamatio de bello Turcis inferendo, Louvain, Rutger Rescius, ides de janvier 1536 (...)
  • 3 Petrus Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate mundi, Louvain, Servatius Sassenus, février (...)

3Petrus Nannius fut invité à deux reprises à participer aux disputes quodlibétiques organisées par la faculté des arts, d’abord en tant que professeur privé, ensuite en tant que professeur du Trilingue. En décembre 1535, à l’invitation du quodlibétaire choisi par la faculté des arts, Jean Steynaerts de Meeuwen, il prononça une Declamatio de bello Turcis inferendo, où il plaidait pour la croisade et ses chances certaines de réussite sous la direction de Charles Quint. Cette déclamation fut publiée à Louvain chez Rescius dès le mois de janvier 1536, avec en ouverture un échange épistolaire entre Nannius et Nicolas Olah2. En décembre 1548, à l’invitation d’un autre quodlibétaire, Augustin Huens, Nannius prononça une déclamation De aeternitate mundi, où il défendait l’idée que le monde avait été initialement conçu par Dieu pour être éternel, et n’était devenu caduc qu’en raison de la faute d’Adam. Ce texte fut lui aussi rapidement publié, en février 1549, chez Servaes Van Sassen à Louvain3, avec une dédicace aux trois proviseurs du Collège Trilingue (Ruard Tapper, Petrus Curtius et Hubert Knobbaut).

Les disputes quodlibétiques de la faculté des arts de Louvain

  • 4 Pour une bonne synthèse, voir J.F. Wippel, « Quodlibetal questions, chiefly in theology faculties » (...)

4Les disputes quodlibétiques (en latin : disputationes ou quaestiones quodlibeticae / quotlibeticae / quodlubeticae, ou encore quodlibeta / quotlibeta) pratiquées dans la faculté des arts de Louvain aux xve, xvie et xviie siècles sont bien différentes du modèle le plus fameux, celui qui fut développé dans la faculté de théologie de l’université de Paris au xiiie et au début du xive siècle4. À Paris, lors de ces disputes quodlibétiques à l’ancienne mode, un maître se confrontait à des questions posées a quolibet et de quolibet (« par n’importe quel membre de l’assistance » et « sur n’importe quel sujet ») ; la dispute s’organisait généralement en deux séances : lors de la première (la disputatio proprement dite), un nombre conséquent de questions disparates étaient soulevées ; lors de la seconde (la determinatio), fixée un ou plusieurs jours après, le maître fournissait ses réponses à l’ensemble des questions en les organisant selon un plan cohérent – cette performance pouvant éventuellement ensuite être conservée sous forme de texte écrit.

  • 5 Pour plus de détails, voir O. Weijers, In Search of the Truth. A History of Disputation Techniques (...)
  • 6 Sur les différents types de disputes organisés à la faculté des arts de Louvain aux xve et xvie siè (...)

5Le format assez différent observé quelques siècles plus tard à la faculté des arts de Louvain doit être replacé dans un mouvement général d’évolution du genre qui s’observe dans les facultés des arts d’une série d’universités d’Europe du Nord (notamment Prague, Vienne ou Erfurt5). Par ailleurs il importe de souligner que, quel que soit le modèle envisagé, la dispute quodlibétique s’inscrivait dans un programme de disputes variées organisées tout au long de l’année dans le dispositif universitaire traditionnel6.

  • 7 E.H.J. Reusens, « Statuts primitifs de la faculté des arts de Louvain », Compte-rendu des séances d (...)
  • 8 Valerius Andreas, Fasti Academici studii generalis Lovaniensis, id est origo et institutio, rectore (...)
  • 9 Première édition à la suite des quodlibets de Jean Varenacker en 1512 (voir ci-dessous). La date de (...)
  • 10 L. Baudry, La Querelle des futurs contingents (Louvain 1465-1475), Paris, Vrin, 1950 [désormais « B (...)
  • 11 Édition consultée : Habes in hoc opusculo candide lector duas quodlibeticas questiones doctissimi v (...)
  • 12 Il en existe une dizaine d’éditions dans la première moitié du xvie siècle, notamment : Hadrianus s (...)
  • 13 Outre les cinq questions éditées dans l’ouvrage cité à la note précédente, voir aussi Ioannes Briar (...)
  • 14 Ruardus Tapperus, Operum tomus secundus, Cologne, in officina Birckmannica, 1582, p. 385 : Quaestio (...)
  • 15 Adamus Delfius, Oratio quodlibetica demonstrans veram Christi ecclesiam […], Louvain, Antonius Mari (...)
  • 16 Ioannes Molanus, De picturis et imaginibus sacris liber unus […] Eiusdem responsio quodlibetica ad (...)
  • 17 Guileliemus ab Assonlevilla, Declamatio habita Lovanii, in scholis artium, XVI. Decemb. 1588, per n (...)
  • 18 Ioannes Cognatus, De naturali Dei cognitione oratio, habita Lovanii in publicis artium scholis supe (...)
  • 19 Libertus Froidmont, Saturnalitiae caenae, variatae somnio sive peregrinatione caelesti, Louvain, Ph (...)
  • 20 Arnoldus Geulincx, Quaestiones quodlibeticae, Anvers, apud viduam Joannis Cnobbari, 1653 (2e éditio (...)

6La pratique louvaniste est documentée à la fois par plusieurs états de rédaction des statuts de la faculté des arts (1429, 1567-1568 [si la datation proposée par Jacques Paquet est exacte] et 16397), par le témoignage des Fasti academici de Valère André8 (1650) et par des cas concrets de disputes quodlibétiques conservées sous forme manuscrite ou publiée : nous disposons ainsi de textes reflétant des performances de Willem II Bont9 (1451), Pierre de Rivo10 (en 1465 et 1469), Jean Varenacker11 (avant 1475), Adrien d’Utrecht12, le futur pape Adrien VI (entre 1488 et 1507), Jean Briard13 (entre 1508 et 1516), Ruard Tapper14 (en 1520), Petrus Nannius lui-même (en 1535 et 1548), Adam Sasbout15 (avant 1552), Jean Molanus16 (en 1568), Guillaume d’Assonleville17 (en 1588), Jean Cousin (en 1594)18, Libert Froidmont19 (avant 1616) et Arnold Geulincx20 (en 1652). Il s’agira d’abord ici de brosser à grands traits les caractéristiques qui semblent être restées relativement constantes au cours des deux siècles envisagés, avant de souligner les évolutions subies par le genre.

  • 21 Reusens, 1867 (p. 172, note 3) cite un acte du 16 septembre 1427 : Placuit Facultati Artium quod ci (...)
  • 22 Statuts de 1639, cap. 18, art. 1 (De Ram, p. 1100) : Quodlubeticae disputationes seu quaestiones in (...)
  • 23 Statuts de 1429, cap. 10, art. 1 (Reusens, 1867, p. 172) : « statuimus quod Facultas debeat habere (...)
  • 24 P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Avr-v : « Antequam istius delect (...)

7Les disputes quodlibétiques sont instaurées par la faculté des arts dès 1427, c’est-à-dire quasiment dès sa fondation21. Organisées durant l’Avent, autour de la Sainte-Lucie (le 13 décembre), les disputes s’étendaient sur une semaine, en une succession de séances hébergées in scholis artium22 (dans les écoles des Arts). Pour orchestrer l’événement, la faculté choisissait chaque année, dans une des quatre pédagogies (théologie, droit, médecine, arts), un maître chargé de jouer le rôle du quodlibetarius23. Ce dernier présidait les séances quodlibétiques lors desquelles des questions étaient posées et des réponses proposées. Un délai de réflexion pouvait être laissé entre la question et la réponse : ainsi en 1548, le quodlibetarius s’est occupé, la veille de l’intervention de Nannius, de procurer des arguments in utramque partem, en l’un et l’autre sens, autour de la question choisie (pour ou contre l’antécédence de la caducité du monde par rapport au péché d’Adam) ; après audition des arguments, Nannius a pu annoncer la position qu’il allait défendre le lendemain24.

  • 25 Statuts de 1429, cap. 10, art. 2 (Reusens, 1867, p. 173) : « [statuimus] quod quotlibetarius habeat (...)
  • 26 H. De Jongh, L’ancienne faculté de théologie de Louvain, Louvain, Revue d’histoire ecclésiastique, (...)

8Le quodlibétaire était chargé en particulier de proposer lui-même trois questions à qui voulait bien y répondre, en accompagnant d’emblée la première d’arguments25. La présence de ces trois questions (que les statuts mentionnent avec constance) s’observe en effet dans les quodlibetica d’Adrien d’Utrecht, Briard, Tapper (et plus tard de Sasbout, Molanus et Assonleville), qui, après avoir longuement répondu à une question principale, s’attellent de manière plus brève à deux questions secondaires. Celles-ci semblent avoir généralement consisté en la conciliation de deux textes de l’Écriture sainte, ou d’un texte sacré et d’un précepte de philosophie naturelle ou de théologie26.

  • 27 Statuts de 1429, cap. 10, art. 1 (Reusens, 1867, p. 172) : « proponantur quaestiones diversarum mat (...)
  • 28 Statuts de 1429, cap. 10, art. 3 (Reusens, 1867, p. 173).
  • 29 Statuts de 1639, cap. 18, art. 5 (De Ram, p. 1100).
  • 30 Statuts de 1429, cap. 10, art. 4 (Reusens, 1867, op. cit., p. 173).
  • 31 Statuts de 1639, cap. 18, art. 6 (De Ram, p. 1101).

9Outre les trois questions du quodlibétaire, d’autres quaestiones alimentaient également les séances. Nous rencontrons ainsi, au fil des diverses rédactions des statuts : des questions sur diverses matières choisies au bon plaisir des répondants27 ; des quaestiones exspectatoriae (questions pour faire patienter le public) posées en début de séance par le quodlibétaire à un bachelier, en attendant que la salle se remplisse28 ; des quaestiones honorariae (questions honorifiques) proposées par le quodlibétaire entre les interventions29 ; des questions posées par un ou plusieurs bacheliers de la faculté aux maîtres présents (les statuts de 1429 précisent que tous les étudiants présents peuvent poser des questions, mais que chaque maître n’en recevra qu’une seule, en aucun cas de nature offensive30) ; ou encore des iocosae quaestiones (questions récréatives) posées par un bachelier à qui a été affecté le rôle de parvus quodlibetarius (petit quodlibétaire) pour divertir le public31.

  • 32 L’acte du 16 septembre 1427 (cité par Reusens, 1867, p. 172, note 3) évoque des matières tirées des (...)
  • 33 Par exemple, sur les liens entre théologie et droit dans les quodlibets d’Adrien d’Utrecht, voir W. (...)
  • 34 Statuts de 1567-1568, cap. 12, art. 4 (Paquet, p. 234) : « Magistri et scolares defendere teneantur (...)
  • 35 Par exemple P. de Rivo (cité par Baudry, p. 78) : « …semper innixus protestationi solitae de submit (...)
  • 36 Baudry, p. 70 : « An in potestate Petri fuerit Christum non negare postquam Christus ei dixerat : t (...)
  • 37 Hadrianus sextus, Quotlibeticae quaestiones, op. cit., fol. viiiv : « Utrum tenemur ad mandatum sup (...)
  • 38 Ibid., fol. xlixr : « Utrum orans pro multis aeque prosit singulis ac si pro unoquoque tantumdem or (...)
  • 39 Ibid., fol. xlixr : « An liceat dare alicui pecuniam ut dignitatem ac merita suae personae collator (...)
  • 40 I. Briardus, Quaestio quodlibetica, op. cit., fol. Air : « Utrum pia ad reparationem aggerum contri (...)
  • 41 R. Tapper, Operum tomus secundus, op. cit., p. 385 : « Utrum iudex saecularis impediens venerabile (...)
  • 42 Ioannes Molanus, De picturis et imaginibus sacris, op. cit., fol. 163r : « Utrum sacrarum imaginum (...)
  • 43 Guileliemus ab Assonlevilla, Declamatio habita, op. cit., fol. Aiv : « Utrum beatior sit illa Repub (...)

10Les thèmes des questions posées pouvaient se tirer de diverses matières, plus particulièrement celles enseignées à la faculté des arts (logique, physique, métaphysique32), mais parfois aussi des matières des facultés supérieures (théologie et droit notamment) ; il arrivait d’ailleurs régulièrement qu’une même question fasse intervenir plusieurs disciplines33. En termes de philosophie, c’est l’aristotélisme scolastique (c’est-à-dire concilié avec la doctrine chrétienne) qui servait de norme34. Lorsque des arguments théologiques entraient en jeu, il était d’usage de se couvrir d’une petite phrase affirmant que l’on s’en remettait à l’autorité de l’Église et de la faculté de théologie35. Voici quelques exemples de sujets (outre ceux de Nannius que nous avons déjà présentés) : en 1465, Pierre Rivo s’interroge si, après que le Christ ait dit à Pierre qu’il allait le renier, il était encore au pouvoir de l’apôtre de ne pas le faire (ce qui relève de la question dite des « futurs contingents36 ») ; en 1491, Adrien d’Utrecht se demande si nous sommes tenus d’obéir à l’ordre d’un supérieur contre notre propre conviction37 ; en 1499, il pose la question de savoir si prier pour beaucoup de personnes est aussi utile à chacune que si l’on avait prié pour chacune personnellement38 ; en 1501 (?), il s’interroge sur l’achat des bénéfices ecclésiastiques39 (c’est-à-dire la simonie) ; en 1516, Jean Briard se demande si une contribution à la réparation de digues suffit à mériter une indulgence papale40 ; en 1520, Ruard Tapper tente d’établir si un juge séculier qui empêche d’administrer le sacrement de l’eucharistie à des condamnés à mort peut être excusé par la coutume41 ; en 1568, Jean Molanus s’interroge sur la légitimité des images religieuses42 ; en 1588, Guillaume d’Assonleville se demande si un État est plus heureux sous la direction d’un prince sage mais qui écoute peu ses conseillers, ou d’un prince moins zélé mais qui s’en remet à l’avis d’hommes sages43. On voit qu’à côté de questions purement spéculatives, on trouve aussi des questions qui ont un impact sur la vie pratique et qui parfois sont en lien avec des débats d’actualité.

  • 44 Baudry, p. 28.
  • 45 P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Aiiiv (« fere omnia totius Acade (...)
  • 46 Acte du 21 décembre 1429 (cité par Reusens, 1867, p. 173, note 1) : « Titulus de quotlibetis non pl (...)
  • 47 Acte du 28 janvier 1430 (cité par Reusens, 1867, p. 174, note 1) : pour autant qu’ils soient physiq (...)
  • 48 Statuts de 1567-1568, cap. 19, art. 3 (Paquet, p. 247) : les bacheliers de faculté qui fréquentent (...)
  • 49 Statuts de 1429, cap. 10, art. 5 (Reusens, 1867, p. 173) : « Item, ut scolares melius hunc actum vi (...)

11La volonté de l’université était visiblement de faire des disputes quodlibétiques un événement rassembleur. Dans certains cas, la foule semble effectivement avoir été au rendez-vous : la première dispute de Pierre de Rivo aurait attiré pas moins de 500 étudiants44 et Nannius en 1548-1549 se vante d’avoir parlé devant toutes les personnalités de l’université, quasiment tous les docteurs et une multitude d’étudiants45. Mais dès 1429, des problèmes de fréquentation (aussi bien de la part des maîtres que des étudiants) sont mentionnés dans les actes, au point que la faculté envisage de renoncer à l’organisation des disputes si une solution n’est pas trouvée46. En conséquence, des règles d’assistance sont par la suite imposées pour les maîtres47 et pour les bacheliers48. C’est aussi explicitement en vue d’attirer le public que la faculté permet que des sujets amusants soient mêlés aux sujets sérieux (pourvu qu’il n’y ait rien de choquant ou de diffamatoire49).

  • 50 Statuts de 1567-1568, cap. 19, art. 5 (Paquet, p. 247 et note 4) ; statuts de 1639, cap. 18, art. 9 (...)
  • 51 Hadrianus sextus, Quotlibeticae quaestiones, op. cit., fol. ir : « Ne tamen piissimae matris meae f (...)
  • 52 Ibid., fol. viiiv : « Quia tamen magistrorum preces (quorum ego factura sum et indignus discipulus) (...)
  • 53 P. Nannius, Declamatio de bello Turcis inferendo, op. cit., fol. Aviv : « Quod si quis me temeritat (...)
  • 54 P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Aiiv : « Dum igitur Augustinus H (...)
  • 55 P. Nannius, Declamatio de bello Turcis inferendo, op. cit., fol. Aiir : « Cur autem hoc genus argum (...)

12Relever le défi des questions quodlibétiques permettait aux respondentes ou répondants de briller lors des séances publiques, et éventuellement de publier par la suite leur performance. En outre, aussi bien les quodlibétaires que les répondants recevaient une petite rétribution pour leurs efforts50. Pourtant, il semble que les quodlibetarii aient souvent dû faire preuve d’insistance pour convaincre leurs collègues ou connaissances d’endosser un rôle de respondens. Ainsi en 1488, Adrien d’Utrecht, maître ès arts et étudiant en théologie, n’accepte, selon ses mots, de participer aux disputes quodlibétiques que « pour ne pas sembler toujours refuser la charge (onus) de ma très pieuse mère la faculté des arts51 » ; trois années plus tard, alors qu’il vient de décrocher son doctorat en théologie, il se plie à nouveau à l’exercice parce que, dit-il, « les prières de mes maîtres (dont je suis le produit et le disciple indigne) me forcent à répondre52 ». On retrouve un discours semblable dans la bouche de Nannius en 1535-1536, qui proteste que s’il a accepté cette charge (onus, à nouveau), ce n’est pas par témérité mais pour complaire aux prières de ses amis53. En 1548-1549, Nannius dit avoir accepté à nouveau d’être répondant « par amitié pour le quodlibétaire » qui avait « imploré son aide54 ». Dans les deux cas, il a visiblement pu choisir lui-même son sujet55.

  • 56 Statuts de 1639, cap. 18, art. 4 (De Ram, p. 1100) : « [orator] ad illas [quaestiones], et objectio (...)
  • 57 C’est le cas pour Pierre de Rivo : cf. Baudry, passim.
  • 58 E.g. Hadrianus sextus, Quotlibeticae quaestiones, op. cit., fol. VIIIv : « Ut igitur materiae nostr (...)
  • 59 Hadrianus sextus, Quotlibeticae quaestiones, op. cit., fol. IXv : « Oppositum sentit beatus Thomas, (...)
  • 60 J. Schmutz, « Philosophies et théologies scolastiques », dans L. Foisneau dir., Dictionnaire des ph (...)

13Les réponses proposées en public constituaient autant d’exercices de raisonnement et d’argumentation ; traditionnellement, lorsqu’un répondant avait fini de développer son point de vue, le quodlibetarius lui opposait une objection à laquelle le répondant devait réagir56. Les disputes pouvaient être l’occasion de proposer des solutions originales, de défendre des positions controversées, et parfois d’allumer des querelles57. Toutefois l’éthos attendu des disputants était fait de modestie et d’ouverture aux arguments d’autrui. Plusieurs textes nous montrent le respondens affirmant sa disposition à écouter de meilleurs arguments et à revoir sa position si on lui démontre qu’elle est erronée58. Ultimement, c’est bien d’une quête commune de la vérité dont il est question. Dans sa seconde question quodlibétique, Adrien d’Utrecht, soupesant les opinions divergentes de Jean Gerson et de Thomas d’Aquin, estime qu’il est à porter au crédit de ce dernier qu’il ait lui-même développé son avis dans le cadre d’une dispute quodlibétique, un événement dont le public nombreux favorise une attention accrue à la recherche de la vérité59. On retrouve là l’esprit typique du dispositif intellectuel et pédagogique général de la scolastique qui prône « la discussion, la collégialité, voire la polémique » et qui se sert de la pluralité des opinions comme point de départ pour proposer une solution qui convienne au canon de l’institution concernée60.

14Dès 1429, les statuts précisent que le quodlibétaire doit être un maître « éloquent et lettré », « facundus ac bene literatus » (chap. 10, art. 1), une expression reprise telle quelle en 1567-1568 (chap. 19, art. 1). Pour le reste, ces deux états des statuts ne font pas usage d’un vocabulaire particulièrement lié au domaine de l’éloquence. En 1639 par contre, ce vocabulaire explose : on trouve les termes orator (pour désigner le répondant), oratio, oratorie, facunde, disserere et dissertatio :

  • 61 Statuts de 1639, cap. 18, art. 4 et 5 (De Ram, p. 1100-1101).

Primo autem disputationum istarum die, hora decima ante meridiem, facturus earum auspicium, praeses de aliqua ad arbitrium suum quaestione facunde disseret, finitaque oratione quaestiones tres […] proponet oratori uni a se delecto, qui post meridiem oratorie ad illas, et objectionem a praeside formatam, respondebit.
Fient porro disputationes quodlubeticae, a meridie hora secunda […] usque ad quartam, quo tempore inter oratoris dissertationes praeses quaestiones honorarias proponet. […] Ac tum oratori, qui dixit, gratias aget, eiusque laudes et merita, sine adulatione tamen, recensebit61.

Le premier jour de ces disputes, à dix heures du matin, le président [i. e. le quodlibétaire], pour ouvrir les disputes, dissertera avec éloquence d’une question de son choix ; puis, son discours achevé, il proposera trois questions à un seul orateur qu’il aura choisi ; celui-ci, dans l’après-midi, répondra de manière oratoire à ces questions ainsi qu’à l’objection formulée par le président.
Il y aura aussi des disputes quodlibétiques de deux heures à quatre heures de l’après-midi […] ; à ce moment, le président proposera, entre les dissertations de l’orateur, des questions honorifiques. […] Ensuite, il remerciera l’orateur qui a parlé, et il fera son éloge et louera ses mérites, sans flatterie cependant.

  • 62 Statuts de 1639, cap. 18, art. 6 (De Ram, p. 1101) : « inspiciet praeses quaestiones ejusmodi iocos (...)
  • 63 O. Weijers, In Search of Truth, op. cit., p. 207 : « public research collectively executed, or at l (...)

Ce changement de vocabulaire semble aller de pair avec un changement d’état d’esprit : les questions « honorifiques » et les discours de remerciement et d’éloge sont aussi des nouveautés par rapport aux statuts précédents, nouveautés qui orientent l’événement vers la sphère de l’éloquence épidictique. En outre, les questions posées par des étudiants ne peuvent désormais plus émaner que d’un seul bachelier, dont les questions ont été contrôlées à l’avance, ce qui diminue donc la part de risque et d’improvisation pour les maîtres présents dans le public62. Il semble bien, pour reprendre le constat plus général d’Olga Weijers sur les évolutions de la disputatio à la Renaissance, que le centre de gravité de la disputatio se soit déplacé, s’éloignant de l’idéal scolastique de la « recherche publique, réalisée, ou au moins imitée, de façon collective » pour se rapprocher des idéaux rhétoriques « de persuasion, de mise en valeur personnelle et de performance inscrite dans une cérémonie63 ». Cette évolution semble s’être produite sans rupture violente (une bonne partie des articles restant plus ou moins identiques dans les statuts au fil du temps). Il n’y a pas encore trace de cette rhétoricisation dans les statuts de 1567-1568, eux-mêmes postérieurs de vingt à trente ans aux deux déclamations de Nannius. Pourtant, comme nous allons le voir, certains aspects de ces deux textes en font des témoins précoces du processus de rhétoricisation qui triomphera un siècle plus tard seulement.

Petrus Nannius vs Ruard Tapper

  • 64 Sur Ruard Tapper : notice d’H. de Vocht dans la Biographie Nationale de Belgique, tome 24, 1928, p. (...)
  • 65 Par exemple, le premier article est précédé d’une discussion sur les acceptions du mot consuetudo ( (...)
  • 66 La remarque de Valère André selon laquelle la question principale devait se décliner en trois concl (...)
  • 67 Par exemple : P. Nannius, Declamatio de bello Turcis inferendo, op. cit., fol. Cviir-v : « Cupit Hi (...)
  • 68 Par exemple P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Biiiv : « Quid coelo (...)
  • 69 Notamment Jean Gerson, le doctor cancellarius Parisiensis, le docteur chancelier de [l’Université d (...)
  • 70 Dans la Declamatio de bello Turcis inferendo, se retrouvent les noms de Pline le Jeune (fol. Aviiv) (...)
  • 71 Dans la Declamatio de bello Turcis inferendo, Nannius renvoie à l’usage antique de la clepsydre (fo (...)

15Situer les textes de Nannius dans l’ensemble des quodlibeticae louvanistes conservées serait un travail de grande ampleur, qui dépasserait le cadre de cet article. Je me contenterai ici de les confronter à l’unique quodlibet conservé de Ruard Tapper (1487-1559), que j’ai choisi pour sa proximité temporelle aussi bien qu’institutionnelle et personnelle, puisque ce théologien fut proviseur du Trilingue et, à ce titre, l’un des dédicataires de la seconde déclamation de Nannius64. Une comparaison superficielle entre les textes de Nannius et de Tapper suffit pour constater le monde qui les sépare. Le texte de Tapper est un échafaudage argumentatif dont l’armature hautement complexe est rendue visible par l’usage systématique de formules conventionnelles (ainsi que, au niveau de la typographie, par des retours à la ligne et des manchettes). Tapper divise la question initiale en deux articuli, dont chacun fait l’objet de cinq ou six propositiones ; chaque proposition, si elle n’est pas d’emblée évidente (patet) fait l’objet d’une justification (probo, probatur) ; les éventuelles difficultés (difficultates) ou objections (obiectiones, si obieceris) à chaque proposition sont énumérées et numérotées, avant de recevoir des réponses, dans le même ordre (« ad primam/secundam/tertiam… respondeo », « je réponds à la première/à la seconde/à la troisième…) ; certains points ne sont pas tranchés mais évalués en termes de probabilité respective (« mihi probabilius videtur », « il me semble plus probable »). De certaines propositions sont inférés des corollaires (infero correlaria), qui eux-mêmes peuvent être étayés par des éléments probatoires ou confrontés à des objections. Certaines parties du raisonnement sont précédées de préliminaires (praemissa) qui peuvent consister par exemple à distinguer les diverses acceptions d’un des termes de la proposition65. Enfin, le répondant infère un correlarium responsivum (corollaire à valeur de réponse) qui résume sa réponse à la question initialement posée66. Tout cela est écrit dans un latin syntaxiquement correct, mais dont les effets de style sont pour ainsi dire absents : l’essentiel réside dans l’enchaînement des arguments. Les textes de Nannius par contre sont des discours beaucoup plus fluides et ornés, dont le plan apparent est plus simple et discret, mais qui regorgent de figures stylistiques (Nannius est particulièrement friand des anaphores67 et des questions oratoires68). En termes de références intellectuelles, si les deux ensembles textuels convergent dans le recours massif à l’autorité des Saintes Écritures, ils puisent pour le reste à des sources différentes : on croise beaucoup d’autorités scolastiques chez Tapper69, un certain nombre d’auteurs classiques chez Nannius70. En outre, Nannius intègre volontiers des digressions érudites liées à l’histoire antique ou à la mythologie classique71, dont nous ne trouvons pas l’équivalent chez Tapper.

  • 72 P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Avr : « Quod auctoritas divinaru (...)
  • 73 P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Bir : « Neque interim me Aristot (...)
  • 74 Voir Aristote, Physique, 4, 8 et 9. L’idée que « natura abhorret a vacuo » (« la nature déteste le (...)
  • 75 P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Bvr-v : « Adeo ut Aristoteles la (...)
  • 76 P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Dir-v : « Quae sententia si reci (...)

16Mais il serait trop facile de s’arrêter à ce premier constat. Au-delà de leur diversité d’apparence, les deux ensembles textuels ont aussi un certain nombre de choses en commun. D’abord, le cadre intellectuel général est bien, de part et d’autre, celui de l’aristotélisme christianisé. Dans sa déclamation sur l’éternité du monde, Nannius n’envisage pas un instant de remettre en question « ce que l’autorité des divines Écritures a mis hors de débat72 ». S’il peut sembler, à un point du discours, que Nannius va rejeter les bases aristotéliciennes de la philosophie naturelle73, en réalité il n’en est rien et Nannius se repose bien sur une série d’axiomes traditionnels qu’il juge incontestables – par exemple, l’impossibilité théorique du vide dans la nature74 (fol. Ciir). Il déclare qu’Aristote doit être loué pour tout ce qu’il a compris de la nature, et excusé de son ignorance sur les points qui relèvent de la Révélation75. Sa conclusion finale vise à ménager à la fois les dogmes de la foi et les avis des philosophes antiques, qui se sont appuyés sur de solides raisonnements76. Le discours est donc plutôt une main tendue qu’un coup de poignard envers la tradition scolastique.

  • 77 Voir aussi, pour cette même métaphore guerrière dans la seconde déclamation, fol. Biiir : « argumen (...)
  • 78 P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Ciir : « Si natura non potest ta (...)
  • 79 P. Nannius, Declamatio de bello Turcis inferendo, op. cit., fol. Aviiiv : « Sunt quaedam insanabili (...)

17En outre, une lecture attentive des textes permet de repérer chez les deux auteurs des procédés argumentatifs similaires (objections et réponses, arguments per simile, a maiori, a minori, par l’absurde, dilemmes, illustrations par l’exemple…), dont la formulation fait la différence. Par exemple, Tapper énonce la présence d’objections ou de difficultés en termes propres et transparents (e.g. p. 386 : « est una obiectio et altera », « il y a une première objection et une seconde » ; p. 387 : « circa hanc propositionem sunt aliquae difficultates valde perplexae », « autour de cette proposition, il y a quelques difficultés assez ardues »). Nannius, lui, dans la déclamation sur l’éternité du monde, se présente métaphoriquement « encerclé » par les difficultés (« me gravioribus difficultatibus circumseptum videtis », fol. Aviir), confronté à des « troupes munies d’une triple cuirasse » (« contra tot copias triplici acie instructas », fol. Aviir) et prêt à « lutter contre un adversaire armé jusqu’aux dents » (« dum igitur cum antagonista meo summis armis instructo colluctor ac depugno77 », fol. Aviiv). On voit pourtant affleurer ici et là, dans cette même déclamation, des termes plus techniques ou conventionnels : obiecit (fol. Avir), minor pour la mineure d’un syllogisme (fol. Biiir), probatio (fol. Biiiv), ratio non improbabilis (fol. Bvir), ou encore diverses formes du verbe concedere (fol. Ciir, Diiv). Nannius se montre en outre méprisant pour un argument (l’induction à partir d’une liste d’exemples convergents) qu’il déclare « plus digne d’un rhéteur que d’un philosophe » (« potius rhetore quam philosopho dignus », fol. Biv). Enfin, certaines techniques argumentatives s’observent sous des formes similaires chez les deux auteurs. C’est le cas du dilemme, qui consiste à disjoindre une question en deux propositions alternatives, éventuellement soutenues par des autorités différentes, mais qui aboutissent toutes deux à la même conclusion. Nannius par exemple, pour réfuter l’hypothèse d’une dégradation progressive de la nature au cours des siècles, déclare qu’une telle dégradation ne pourrait se justifier que de deux façons : par une baisse, soit de la quantité, soit de la qualité de la matière disponible sur terre et à partir de laquelle la nature produit les créatures vivantes ; il s’emploie ensuite à démontrer qu’aucune des deux branches de l’alternative ne peut être vraie, ce qui rend l’affirmation initiale intenable78. Une autre technique argumentative observable chez les deux auteurs est le raisonnement par analogie avec des faits tirés de l’expérience ou du monde naturel (en particulier, les analogies puisées dans l’univers médical semblent appréciées des disputeurs79).

  • 80 Baudry, p. 461.

18Par ailleurs, il faut prendre en compte que les textes imprimés ne fournissent qu’un reflet a posteriori des disputes. Il semble que dans l’usage des disputes quodlibétiques, « le professeur ne devait pas lire sa réponse, mais la donner sans avoir de feuilles en main80 ». Nous aurions donc affaire à des parcours textuels dans lesquels un texte initial, qui se présentait probablement sous la forme d’un plan détaillé, a d’abord été développé oralement, en une performance éphémère visant à faire impression sur un public. Nannius confirme ce point : en 1535-1536, il parle d’« extemporalis oratio » (discours improvisé : fol. Aviv) ; en 1548-1549, il relate que pour sa performance publique, il avait mémorisé les « summa rerum capita » (points principaux), mais que les mots eux-mêmes étaient laissés à l’improvisation – ce qui d’ailleurs, dit-il, l’a mis en danger, car l’angoisse de parler en public a pu un moment lui faire craindre de ne pas donner satisfaction dans ce qui était sa seule zone de confort et sa seule expertise spécifique : la maîtrise du langage (fol. Aivr). Mais Nannius ne prétend pas pour autant avoir eu l’exclusivité de l’éloquence. En 1548-1549, il décrit son adversaire, le quodlibétaire, comme « facundissimus vir, idemque doctissimus », « un homme à la fois très éloquent et très savant » (fol. Avv). En 1535-1536, il évoque longuement la faconde dont le quodlibétaire a fait preuve dans son intervention de la veille :

  • 81 P. Nannius, Declamatio de bello Turcis inferendo, op. cit., fol. Avv-Aviv.

Id autem quam non facile est, omnes sciunt qui D. quodlibetarii facundissima verba audierunt. In quibus tantae erant illecebrae et gratiae dicendi, ut vel iniquissimam causam adversario extorqueret […] vereorque ne apud aures vestras illius adhuc facundia plenas, minus loci meis verbis inveniatur. […] Ceterum iustam causam magna eloquentia degravare potest, extinguere non potest. Non enim dicendo rei natura mutatur. Quare nos qui viribus illius eloquentiae premimur, causae veritate obarmamur, non permittemus ei ut sine pugna vincat81.

Tous ceux qui ont entendu les paroles très éloquentes de monsieur le quodlibétaire savent à quel point ma tâche est difficile. Ses paroles avaient tant de séductions et de grâces qu’il aurait volé la victoire à son adversaire même avec la cause la plus injuste. […] Je crains donc que mes mots ne trouvent que peu d’accès auprès de vos oreilles encore toutes pleines de sa faconde. […] Mais si une grande éloquence peut peser lourdement contre une juste cause, elle ne peut l’anéantir totalement. Car les mots ne peuvent changer la nature des choses. C’est pourquoi, accablés sous le poids de l’éloquence de cet homme mais armés de la vérité de notre cause, nous ne lui permettrons pas de vaincre sans combat.

Il y a bien sûr un geste stratégique dans le fait de reporter sur son adversaire la critique qu’on s’attendrait typiquement à voir adressée à un spécialiste du beau langage : celle de cacher sous le brillant de l’éloquence une argumentation faible ou fallacieuse. Mais le fait même que Nannius puisse utiliser cet argument de l’éloquence du quodlibétaire (dans des termes qui, me semble-t-il, excluent l’ironie) montre que le brio oratoire n’était pas étranger à ces séances quodlibétiques. Les statuts eux-mêmes, comme nous l’avons déjà souligné, précisent dès 1429 que le quodlibétaire devait être un maître facundus.

  • 82 Sur la relation entre les deux hommes, voir G. Tournoy, « Petrus Nannius and Nicolaus Olahus », Hum (...)
  • 83 Fol. Aivv : « Quodlibetica disputatio, an mundus ad aeternitatem creatus sit. » « Dispute quodlibét (...)

19Les publications qui font éventuellement suite à de telles performances peuvent se baser sur les notes de l’orateur lui-même (comme c’est le cas pour Nannius), mais sans doute aussi, dans certains autres cas, sur les notes d’un membre du public. Surtout, les objectifs variés de ces publications ont pu justifier un remodelage plus ou moins profond du texte, dans un sens ou un autre. Le quodlibet de Tapper (qui n’est pas agrémenté de liminaires) est visiblement publié pour l’intérêt de son contenu et en tant que pièce d’argumentation. Par contre, il est évident (déjà par le titre choisi, declamatio) que les pièces de Nannius sont publiées avant tout en tant que démonstrations d’éloquence. En 1535-1536, Nannius est à la recherche d’un poste et désireux de se faire remarquer : il mise apparemment à la fois sur sa maîtrise de la langue latine et sur sa loyauté et son soutien à la politique de Charles Quint. La déclamation paraît avec, en liminaires, des échanges épistolaires entre Nannius et l’humaniste transylvanien Nicolas Olah, alors secrétaire de la régente des Pays-Bas (Marie de Hongrie) à Bruxelles – un homme disposant de hautes relations et susceptible de promouvoir des carrières82. Il ressort clairement des liminaires que la déclamation a fait l’objet d’un profond réaménagement avant sa publication, bénéficiant notamment des suggestions d’Olah (fol. Avr : « nunc solidior et locupletior declamatio, quam cum a nobis recitaretur », « La déclamation est plus solide et plus abondante maintenant qu’elle ne l’était quand nous l’avons prononcée »). En 1548-1549, la situation de Nannius s’est stabilisée, et la publication semble plutôt vouloir témoigner des relations harmonieuses entre le professeur du collège Trilingue et ses collègues des autres facultés, ainsi que de l’harmonie possible entre les enseignements dispensés par les uns et les autres. La lettre dédicatoire est adressée aux trois proviseurs du Trilingue, parmi lesquels nous retrouvons Ruard Tapper, alors théologien reconnu ; le contenu même de la déclamation (qui n’est declamatio que sur la page de titre et redevient disputatio dans le titre intérieur83) mêle l’éloquence et l’érudition classiques à des éléments de philosophie naturelle et de théologie traditionnelles.

20À la lumière de tout cela, nous devons envisager que les performances initiales de Tapper et Nannius aient pu ne pas être si radicalement différentes que les versions publiées pourraient le laisser croire. Tapper a-t-il, lors de sa prestation publique, garni de chair le squelette argumentatif que la publication a conservé, a-t-il fait preuve de la facundia que les statuts associent, sinon à la personne du répondant, au moins à celle du quodlibétaire ? À l’inverse, Nannius a-t-il davantage laissé paraître dans ses performances publiques l’armature argumentative qui se présente de manière si discrète dans ses deux textes écrits ? Rien ne nous permet de le savoir avec certitude, mais il n’est pas interdit de le supposer.

Déclamation vs dispute

21En tout cas, il semble raisonnable de penser que les déclamations de Nannius ne doivent pas être interprétées comme des coups de force, par lesquels Nannius aurait subitement imposé dans le cadre des quodlibets des discours d’une nature complètement différente de ceux qui y étaient traditionnellement tenus. Dans un passage remarquable de l’échange épistolaire avec Olah qui ouvre la première déclamation, Nannius s’exprime explicitement sur ce qui réunit et sépare les genres de la dispute quodlibétique et de la déclamation. Il énonce d’abord un point commun : dans les deux genres, l’orateur a le droit de traiter de n’importe quel sujet – même un sujet sur lequel il n’est pas compétent :

  • 84 P. Nannius, Declamatio de bello Turcis inferendo, op. cit., fol. Aiiv.

Quod si quis ineptum putat, me nec ducem nec militem de bello disserere, sciat et legibus declamationum, et quodlibeticis quaestionibus quodvis argumentum congruere84.

Si quelqu’un estime inapproprié que je disserte au sujet de la guerre sans être ni général ni soldat, qu’il sache que les lois des déclamations aussi bien que les questions quodlibétiques admettent tous les sujets possibles.

En effet la dispute quodlibétique suppose de pouvoir parler de quolibet, et la déclamation, en tant qu’exercice d’éloquence, ouvre, elle aussi, un champ quasiment illimité à ceux qui la pratiquent. Par contre, il est un ornement privilégié de la déclamation qui ne saurait avoir cours dans la dispute, où il couvrirait le répondant de ridicule : il s’agit de la prosopopée. Le passage, un peu long, mérite d’être cité en entier :

  • 85 Id., fol. Aiiv-Aiiir.

Ceterum quod in declamatione maximum est, coacti sumus omittere. Nihil enim in ea tantas vires habet, quam fingere amplissimam personam, non ipsum declamatorem dicere, fingere item eum praesentem, cui te loqui argumentum exigit, veluti si haec Pontifex diceret, Caesar audiret. Has prosopopoeias tanti faciunt, non solum rhetores, sed et omnes scriptores, ut Plato in plerisque suis libris non se, sed Socratem loquentem introducat. Idem factitatum est a Xenophonte. Cicero Catones, Scipiones quasi actores suorum dialogorum facit, ipse suis verbis nihil dicit. Cum igitur circumstantiae a loquentis, ab adversarii, et ab auditoris persona potissimum ducantur, nihil mihi ex omnibus istis usurpare licuit. Quod si quis roget, cur non licuit ? Quia mihi ineptum videbatur, ut vere ineptissimum fuisset, si finxissem me Pontificem, aut aliquid istiusmodi, auditores duces aut milites, quodlibetarium cuius rationes diluere cogebamur, esse principem aliquem, qui Christianis aut male faveret, aut Christianorum commoda male intelligeret. Istae personarum fictiones fortasse locum habent in ludo triviali inter pueros ; in tanto consessu doctissimorum hominum, non titulis modo maximis, verum etiam maxima eruditione insignium, in conventu tantae universitatis, nullo modo induci poterant, nisi cum omnium et risu et taedio. Quare a re in declamationibus maxima, quaeque sola efficit ut declamatio vera oratio videatur, necessario coacti sumus abstinere85.

Mais j’ai été forcé d’omettre ce qui est le plus puissant dans la déclamation. En effet, rien dans celle-ci n’a tant de force que de feindre que c’est un personnage très remarquable, et non le déclamateur lui-même qui parle, de feindre aussi que celui à qui le sujet exige que l’on s’adresse est véritablement présent, comme si c’était le Pape qui prononçait ces mots, et que l’Empereur les écoutait. Non seulement les orateurs, mais tous les écrivains font tant de cas de ces prosopopées, que Platon, dans la plupart de ses livres, ne parle pas en son nom propre, mais fait plutôt parler Socrate. Xénophon agit souvent de même. Cicéron fait des Catons et des Scipions les acteurs, pour ainsi dire, de ses dialogues, où lui-même ne dit rien avec ses propres mots. Dans la mesure où les circonstances se tirent surtout de la personne de l’orateur, de celle de l’adversaire et de celle de l’auditeur, je n’ai rien pu utiliser de tout cela. Pourquoi, demandera-t-on, n’ai-je pas pu le faire ? Parce qu’il me semblait inapproprié (et vraiment, ce l’aurait été au plus haut point) de feindre que j’étais le Pape ou quelque chose de ce genre, que mes auditeurs étaient des généraux ou des soldats, et que le quodlibétaire dont je devais réfuter les arguments était quelque prince qui, soit se montrait peu favorable aux chrétiens, soit ne comprenait pas bien où se trouvait l’avantage des chrétiens. Ces fictions de personnages ont peut-être leur place dans un jeu trivial entre enfants ; mais dans une telle réunion d’hommes très doctes, parés non seulement des plus hauts titres mais aussi de la plus haute érudition, dans l’assemblée d’une si grande Université, elles ne pouvaient en aucune façon être proposées sans provoquer le rire et le rejet de tous. C’est pourquoi j’ai été nécessairement forcé de m’abstenir de la chose qui, dans une déclamation, est la plus puissante, et qui seule peut faire qu’un discours semble une véritable déclamation.

Le souci de Nannius de respecter les attentes du public coutumier des disputes quodlibétiques se marque aussi en 1548-1549, où le choix même du sujet (un sujet sur lequel Nannius lui-même est peu compétent, mais nous venons de voir que cela importait peu) est une main tendue vers les philosophes et les théologiens :

  • 86 P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Aviiiv.

…ut talem orationem [haberem], de tam gravi argumento, vestrae gratiae tributum est, auditores honestissimi. Volui enim in medium adferre, non quod dignum esset mea professione, sed vestra eruditione, non quod aptum esset meis viribus, sed vestris auribus, non quod congrueret meis occupationibus, sed huic tempori et loco, et praeclaro isti consessui summorum virorum86.

Si j’ai prononcé un tel discours, sur un sujet aussi sérieux, c’est pour vous que je l’ai fait, très honnêtes auditeurs. J’ai en effet voulu proposer quelque chose qui soit digne, non de ma profession, mais de votre érudition ; qui soit adapté, non à mes forces, mais à vos oreilles ; qui convienne, non à mes occupations, mais à ce moment, à ce lieu et à cette remarquable assemblée d’hommes très éminents.

  • 87 En 1535-1536 aussi, Nannius se montrait peu assuré sur les res : sa lettre à Olah suggère que l’exa (...)
  • 88 Voir aussi le début de la déclamation de 1535-1536, fol. Aviv : « Quod si quis me […] indiligentiae (...)

22Il est toutefois un point sur lequel, en 1548-1549, Nannius se prévaut explicitement de sa novitas. Celle-ci ne concerne pas le caractère particulièrement érudit du contenu présenté – puisque non seulement le sujet choisi est mal connu de Nannius, mais que les conditions concrètes de préparation ont réduit le temps disponible pour l’étape de l’inventio87. Il ne s’agit pas non plus d’un supplément d’éloquence stylistique, puisque comme nous l’avons déjà dit, les mots mêmes du discours ont été laissés à l’improvisation, avec ce que celle-ci comporte de risque et d’imperfection88. Là où Nannius prétend donner une facies nova, un visage nouveau, à son sujet, c’est dans la dispositio et l’économie générale de son discours :

  • 89 P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Aiiiv.

Ceterum ego ea tantummodo meae disputationi implicui, quae vel memoria suggerebat, vel paucarum horarum studium suppeditabat, fuique diligentior in digerendo quam congerendo, satis persuasum habens, me nihil novi quod antea nescierant ad tam eruditas aures adferre posse, oeconomia vero et dispositione, in re veteri novam quasi faciem induci posse89.

Du reste, je n’ai intégré dans ma dispute que ce que, soit ma mémoire me suggérait, soit quelques heures de recherches me procuraient ; et j’ai été plus diligent à distribuer la matière qu’à l’amasser, étant assez convaincu que je ne pourrais rien apporter de neuf ou d’encore inconnu à des oreilles si érudites, mais que par contre je pouvais, par l’économie et la disposition du discours, donner pour ainsi dire un nouveau visage à un sujet ancien.

Nannius fait-il allusion à un mode général d’arrangement du discours qui serait plutôt celui d’une déclamation (avec peu d’arguments mais d’amples développements) que celui d’une dispute (avec une suite serrée de propositions, d’objections et de contre-objections) ? Ou bien prétend-il avoir trouvé, sur ce sujet précis, une ligne argumentative originale ? Il est difficile de trancher. En tout cas, c’est bien le plan logique du discours et l’organisation des données qui est au cœur de son effort – conformément au principe de la dispute scolastique.

23Nannius reste fidèle aussi à l’animus disputandi (esprit de débat) qui préside aux disputes traditionnelles. En 1548-1549, il a choisi la position défendue (la vocation initiale du monde à l’éternité) « non pas parce qu’elle était plus encline à la victoire, mais parce qu’elle se prêtait de manière plus plausible à la dispute » (« non quod pronius sit ad victoriam, sed quod plausibilius sit ad disputationem », fol. Avv). Plus loin, il répète qu’il se soucie davantage de s’exprimer avec clarté que de vaincre (« mihi maior ratio dilucide loquendi, quam vincendi habita est », fol. Aviir) ; et au moment de conclure, il déclare s’exprimer « dans un esprit de débat, et non d’affirmation » (« Concludimus igitur disputandi animo, non affirmandi », fol. Dir). En 1535-1536, Nannius se montrait certes plus pugnace et désireux de faire triompher son point de vue. Il faisait néanmoins appel aussi à l’animus disputandi - mais de manière contournée, dans un geste stratégique visant à ramener l’adversaire dans son propre camp :

  • 90 P. Nannius, Declamatio de bello Turcis inferendo, op. cit., fol. Biiiv.

Non invehor in doctissimum D. Quodlibetarium, qui quicquid dicit, disputandi causa dicit : in illos invehor, qui ista vero animo et dicunt et sentiunt90.

Je ne m’insurge pas contre monsieur le quodlibétaire, qui est très savant, et qui dit tout ce qu’il dit pour les besoins de la dispute : je m’insurge contre ceux qui disent sincèrement ces choses, et qui les pensent vraiment.

Il apparaît donc que, du choix du sujet à la sélection des ornements stylistiques, en passant par le soin mis à la dispositio et l’esprit général de l’échange avec son interlocuteur, Nannius témoigne explicitement de son respect envers une série de marqueurs traditionnels de la dispute – ce qui ne l’empêche pas d’exprimer également son désir de lui donner un visage nouveau.

    

24Les deux discours de Nannius témoignent ainsi d’une tension, mais aussi d’une possibilité de conciliation, entre deux séries d’idéaux et de pratiques, scolastiques d’un côté, humanistes de l’autre. Différentes variables sont en jeu, qui tracent des frontières mais permettent aussi des zones de partage entre disputatio et declamatio : les thèmes abordés, les disciplines à partir desquelles ils sont traités, le cadre intellectuel de référence, les lieux de récolte des arguments, l’érudition du contenu, l’économie générale du discours, les techniques et procédés d’argumentation, la forme de l’expression, les figures de style admises, la compétence et l’ethos de l’orateur, les conditions (de lieu, de temps, de public) de la performance, son caractère lu ou improvisé, et enfin les objectifs poursuivis (exercice d’entraînement dans un cadre scolaire, démonstration de virtuosité, recherche collective de la vérité, défense d’un point de vue face à un adversaire à vaincre et à un public à convaincre…).

25Nannius est remarquable par la réflexion consciente qu’il mène sur ces enjeux et sur les caractéristiques des deux genres. Tout « humaniste » qu’il soit, il ne s’inscrit aucunement en faux contre l’enseignement scolastique dispensé à la faculté des arts en ce début du xvie siècle. Il n’en remet en cause ni le contenu, ni la méthode argumentative, ni la tradition de disputes solennisées. En tant qu’expert des litterae humaniores, des humanités, il tente de faire rentrer un peu de la déclamation classique dans la dispute – mais dans le respect du cadre dans lequel il parle et des attentes du public auquel il s’adresse (même dans la version publiée, qui ne rompt pas le lien avec la circonstance d’origine) : en cela, il respecte finalement les prescriptions de Cicéron quant à l’aptum oratoire. Il représente ainsi un exemple précoce de la fusion des idéaux rhétoriques et scolastiques, qui, à en croire les statuts, sera entièrement accomplie et avalisée dans la faculté des arts un siècle plus tard. D’autres jalons de cette évolution restent à étudier, notamment dans les textes quodlibétiques de Sasbout et d’Assonleville, qui tous deux publient leur intervention sous un titre à connotation rhétorique (oratio, declamatio), et tous deux se révèlent, comme Nannius, liés à l’univers intellectuel du Collège Trilingue : Sasbout fait appel au fil de son discours aux textes hébreu et grec de la Bible, et le discours d’Assonleville est précédé, entre autres, d’une lettre et d’un poème d’éloge signés par Guillaume Huysmans, publicus linguae Latinae in collegio trilingui Buslidiano professor, professeur public de langue latine dans le Collège Trilingue de Busleyden.

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Notes

1 Sur Petrus Nannius, voir : A. Polet, Une gloire de l’humanisme belge : Petrus Nannius, 1500-1557, Louvain, Librairie Universitaire, 1936 ; H. De Vocht, History of the Foundation and the Rise of the Collegium Trilingue Lovaniense 1517-1550, 4 vols, Louvain, Bibliothèque de l’Université, 1951-1955, passim, spéc. vol. II, p. 177-179, 234-236 et vol. IV, p. 9-14, 88-98, 268-297, 454-472, 487-506 ; J. Papy dir., Erasmus’ droom : Het Leuvense Collegium Trilingue 1517–2017. Catalogus bij de tentoonstelling in de Leuvense Universiteitsbibliotheek, 18 oktober 2017 – 18 januari 2018, Leuven/Paris/Bristol, Peeters, 2017, p. 140-168 ; X. Feys, « Reading Vergil through Homer : The Role of the Greek Language in Petrus Nannius’ Deuterologiae sive Spicilegia », dans R. Van Rooy, P. Van Hecke, T. Van Hal dir., Trilingual Learning : The Study of Greek and Hebrew in a Latin World (1000-1700), Turnhout, Brepols, 2022, p. 207–230 (avec une bibliographie très complète) ; et les informations rassemblées sur la page https://www.dalet.be/person/18 [lien consulté le 13 novembre 2023].

2 Petrus Nannius, Declamatio de bello Turcis inferendo, Louvain, Rutger Rescius, ides de janvier 1536. Voir M. Jaspers, « Lazy but Cruel : Oriental Stereotypes in Petrus Nannius’ Declamatio de Bello Turcis Inferendo (Leuven : Rutger Rescius, 1536) », Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance, no 82/3, 2020, p. 515-533.

3 Petrus Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate mundi, Louvain, Servatius Sassenus, février 1549. Voir la notice de G. Gielis, « Gaat de wereld vergaan ? Een academische dispuutoefening van Nannius », dans J. Papy dir., Erasmus’ droom, op. cit., p. 156-158.

4 Pour une bonne synthèse, voir J.F. Wippel, « Quodlibetal questions, chiefly in theology faculties », dans B.C. Bazàn et al., Les Questions disputées et les questions quodlibétiques dans les facultés de théologie, de droit et de médecine, Turnhout, Brepols, 1985, p. 153-222.

5 Pour plus de détails, voir O. Weijers, In Search of the Truth. A History of Disputation Techniques from Antiquity to Early Modern Times, Turnhout, Brepols, 2013, p. 203-205. Il faut signaler le corpus de textes ludiques ou parodiques liés à la tradition des disputes quodlibétiques dans certaines universités allemandes (Heidelberg, Erfurt) à la fin du xve siècle et au début du xvie siècle, notamment un De generibus ebriosorum anonyme qui a été attribué à Eoban Hesse ; sur ce sujet, voir : J.K. Kipf, « Ludus philosophicus. Zum medialen Status der akademischen Scherzreden des 15. und 16. Jahrhunderts », dans M. Gindhart & U. Kundert dir., Disputatio 1200-1800. Form, Funktion und Wirkung eines Leitmediums universitärer Wissenskultur, Berlin, De Gruyter, 2010, p. 203-230 ; H. Vredeveld, The Poetic Works of Helius Eobanus Hessus, Leyde, Brill, vol. 3, 2012, p. 175-213.

6 Sur les différents types de disputes organisés à la faculté des arts de Louvain aux xve et xvie siècles, voir par exemple : Van Vicus Artium tot nieuwbouw. 550 Jaar Faculteitsgeschiedenis. Catalogus van de tentoonstelling 13 november – 19 december, Leuven, Acco, 1975, p. 38.

7 E.H.J. Reusens, « Statuts primitifs de la faculté des arts de Louvain », Compte-rendu des séances de la commission royale d’histoire, 2e série, no 9, 1867 [désormais « Reusens, 1867 »], p. 147-206 : p. 172-174 (statuts de 1429, chapitre 10, « De quotlibetis ») ; J. Paquet, « Statuts de la faculté des arts de Louvain (1567-1568 ?) », Bulletin de la Commission royale d’histoire. Académie royale de Belgique, no 136, 1970 [désormais « Paquet »], p. 179-271 : p. 246-248 (chapitre 19, « De quodlubeticis disputationibus ») ; P.F.X. De Ram, « Statuta venerandae Facultatis Artium Academiae Lovaniensis, innovata anno 1639 », dans J. Molanus, Les quatorze livres sur l’histoire de la ville de Louvain, 2e partie, Bruxelles, Hayez, 1861 [désormais « De Ram »], p. 1089-1105 : p. 1100-1101 (chap. 18, « De quodlubeticis disputationibus seu quaestionibus »). Les statuts de 1427 (publiés chez Reusens, p. 151-164), très brefs, ne présentent pas de chapitre dédié aux disputes quodlibétiques ; les statuts de 1512 et 1559 sont perdus ; ceux de 1512 sont indirectement connus par des analyses partielles d’un anonyme du xviie siècle, qui figurent dans le manuscrit FUL 729, p. 3-6 (selon Paquet, p. 182-184 ; le manuscrit est actuellement en cours de digitalisation et indisponible). Une recherche systématique dans les actes et procès-verbaux des réunions de la faculté serait à mener.

8 Valerius Andreas, Fasti Academici studii generalis Lovaniensis, id est origo et institutio, rectores, cancellarii, conservatores, doctores et professores, fundatores et benefactores, resque aliquot memorabiles eiusdem Universitatis, Louvain, Hieronymus Nempaeus, 1650, p. 249-250. Valère André se base lui-même sur les actes et les statuts de la faculté (p. 250).

9 Première édition à la suite des quodlibets de Jean Varenacker en 1512 (voir ci-dessous). La date de 1451 est donnée dans : Tractatus illustrium […] iurisconsultorum de contractibus et aliis illicitis, tomus VII, Venise, 1584, fol. 74v (Quodlibetum mihi Guilielmo Bont. utriusque iuris doctoris propositum in hoc studio Lovaniensi in scholis artistarum anno Domini 1451 fuit tale). Voir P. Godding, « Wilhelmi Bont Lovaniensis De redditibus perpetuis et ad vitam (1451) », Tijdschrift voor rechtsgeschiedenis, no 68/3, 2000, p. 257-267.

10 L. Baudry, La Querelle des futurs contingents (Louvain 1465-1475), Paris, Vrin, 1950 [désormais « Baudry »] : le compte rendu latin par Rivo de la dispute de 1465, tenue in scolis artium tempore quodlibetorum, est édité p. 70-78 ; C. Schabel, « Peter de Rivo and the Quarrel over Future Contingents at Louvain : New Evidence and New Perspectives », Documenti e studi sulla tradizione filosofica medievale, no 6, 1995, p. 363-473 (avec une édition du texte de la dispute de 1469, p. 416-445), et no 7, 1996, p. 369-435.

11 Édition consultée : Habes in hoc opusculo candide lector duas quodlibeticas questiones doctissimi viri magistri Ioannis Varuaker […] dicte ab eo Lovanii in schollis artium. Domini Guilielmi Bonti utriusque iuris doctoris excellentissimi quodlibetica decisio de vitalibus et perpetuis redditibus ab eo Lovanii in scholis artium dicta, Paris, Thomas Anguelart et Gilles de Gourmont, 1512. La date de 1475 est celle du décès de Varenacker. Sur l’histoire éditoriale de ces textes, voir H. de Vries, A. Popkema, « Uitgaven, spookedities en ‘lost books’. Over de quodlibeta van de Leuvense theoloog Johannes Varenacker (†1475) », De Gulden Passer, no 99/1, 2021, p. 7-54.

12 Il en existe une dizaine d’éditions dans la première moitié du xvie siècle, notamment : Hadrianus sextus, Quotlibeticae quaestiones […] ; Ioannes Briardus, Quaestiones quotlibeticae, cum aliis nonnullis eiusdem, [Paris], Jean Petit, 1527. Pour certaines des questions au moins, il est précisé qu’elles ont été disputées « in scholis artium » (e.g. fol. viiiv, xvir, xxiv, xxviiv). Sur ces quodlibets, voir notamment E.H.J. Reusens, Syntagma doctrinae theologicae Adriani Sexti, Pont. Max., Louvain, Vanlinthout, 1862 ; K.-H. Ducke, Handeln zum Heil. Eine Untersuchung zur Morallehre Hadrians VI, Leipzig, S. Benno, 1976 ; R.B. Hein, ‘Gewissen’ bei Adrian von Utrecht (Hadrian VI.), Erasmus von Rotterdam und Thomas More : ein Beitrag zur systematischen Analyse des Gewissensbegriffs in der katholischen nordeuropäischen Renaissance, Münster, LIT, 1999, p. 175-261 (l’article de M.W.F. Stone, « Adrian of Utrecht and the University of Louvain : Theology and the Discussion of Moral Problems in the Late Fifteenth Century », Traditio, no 61, 2006, p. 247-287 a été dénoncé et reconnu comme un plagiat continu de l’étude de Hein, selon M.V. Dougherty, P. Harsting, R.L. Friedman, « 40 Cases of Plagiarism », Bulletin de philosophie médiévale, no 51, 2009, p. 350-391 : p. 378).

13 Outre les cinq questions éditées dans l’ouvrage cité à la note précédente, voir aussi Ioannes Briardus, Quaestio quodlibetica contra dispensationes, vel magis dissipationes commissariorum in negocio indulgentiarum, ab eodem Lovanii publice disputata anno 1516, Leipzig, octobre 1519.

14 Ruardus Tapperus, Operum tomus secundus, Cologne, in officina Birckmannica, 1582, p. 385 : Quaestio quodlibetica de effectibus quos consuetudo operatur in foro conscientiae etc., pronunciata publice Lovanii in scholis artium anno Domini 1520 in decembri.

15 Adamus Delfius, Oratio quodlibetica demonstrans veram Christi ecclesiam […], Louvain, Antonius Maria Bergagne, 1552. Dans la lettre dédicatoire, l’auteur ramène ce discours au temps de son adolescence ([oratio] quam adolescens habui).

16 Ioannes Molanus, De picturis et imaginibus sacris liber unus […] Eiusdem responsio quodlibetica ad tres quaestiones, Louvain, Hieronymus Wellaeus, 1570. La page 163 précise que cette réponse a été dicta Lovanii in scholis artium anno 68 a Ioanne Molano sacrae theologiae licentiato, praeside quaestionum ex Porcensi pedagogio D. Nicolao a Meiden Buscoducensi, eiusdem sacrae theologiae licentiato.

17 Guileliemus ab Assonlevilla, Declamatio habita Lovanii, in scholis artium, XVI. Decemb. 1588, per nobilem ac eruditum adolescentem G. ab A., iuris studiosum, de tribus quodlibeticis (ut vocant) quaestionibus, Anvers, Christophe Plantin, 1589. La lettre dédicatoire nous apprend que les disputes quodlibétiques avaient été suspendues un certain temps propter continuos belli tumultus, et qu’elles venaient de reprendre l’année précédente (fol. A2r). Soulignons que D’Assonleville, comme Nannius, publie son texte sous le titre de declamatio, et qu’il semble, par la parenthèse ut vocant (« comme on dit »), prendre ses distances avec l’appellation traditionnelle de quaestiones quodlibeticae.

18 Ioannes Cognatus, De naturali Dei cognitione oratio, habita Lovanii in publicis artium scholis super hac quaestione : Utrum Deum esse per se notum sit ?, Louvain, Philippus Zangrius, 1595.

19 Libertus Froidmont, Saturnalitiae caenae, variatae somnio sive peregrinatione caelesti, Louvain, Philippus Dormalius, 1616 (réédition : Louvain, 1665). L’ouvrage contient 22 quaestiones et un récit de songe inspiré par un texte similaire de Petrus Nannius ; le lien avec les disputes quodlibétiques n’est pas explicite, mais se déduit à la fois de la référence aux Saturnales (fête célébrée à Rome à la fin du mois de décembre) et de la lettre au lecteur (où les textes sont rattachés à l’occasion fournie par les Saturnalia Academiae nostrae). Froidmont était alors professeur de philosophie à la pédagogie du Faucon. Sur cette œuvre, voir : G. Monchamp, Galilée et la Belgique. Essai historique sur les vicissitudes du système de Copernic en Belgique (xviie et xviiie siècles), Saint-Trond/Bruxelles/Paris, 1892, p. 35-44 ; I. Pantin, « Libert Froidmont et Galilée : l’impossible dialogue », dans J. Montesinos, C. Solis dir., Largo Campo di Filosofare. Eurosymposium Galileo 2001 (Colloque, Tenerife, 2001), La Orotava, Fundacion Canaria Orotava de Historia de la Ciencia, 2001, p. 615-635.

20 Arnoldus Geulincx, Quaestiones quodlibeticae, Anvers, apud viduam Joannis Cnobbari, 1653 (2e édition en 1665 : A. Geulincx, Saturnalia seu (ut passim vocantur) quaestiones quodlibeticae in utramque partem disputatae, Leyde, H. Verbiest, 1665 ; texte réédité par J. Land dans Arnoldi Geulinck Opera philosophica, vol. 1, La Haye, Nijhoff, 1891, p. 1-147). L’ouvrage contient un discours prononcé en ouverture des questions quodlibétiques le 14 décembre 1652, ainsi que 28 quaestiones. Voir : G. Monchamp, Histoire du cartésianisme en Belgique, Bruxelles/Saint-Trond, 1886, p. 219-247 ; M. de Wulf, « Arnold Geulincx et le procès de la philosophie aristotélicienne au xviie siècle », Revue néo-scolastique de philosophie, no 65, 1910, p. 53-66.

21 Reusens, 1867 (p. 172, note 3) cite un acte du 16 septembre 1427 : Placuit Facultati Artium quod circa festum beate Lucie virginis disputatio de quodlibetis sollempniter habeatur… Même information dans Valerius Andreas, Fasti Academici, op. cit., p. 249.

22 Statuts de 1639, cap. 18, art. 1 (De Ram, p. 1100) : Quodlubeticae disputationes seu quaestiones instituentur […] quotannis mense decembri decima quarta mensis ejusdem, seu altera Luciae incipiendo, durabuntque per sex dies, finienturque pridie divi Thomae, seu vigesima decembris inclusive. Pour la Sainte-Lucie, voir aussi la note précédente. Pour les horaires des séances, voir les statuts de 1567-1568, cap. 19, art. 4 (Paquet, p. 247) : Quodlubetarius intret scolas artium ante prandium hora nona et post prandium hora quarta ; et les statuts de 1639, cap. 18, art. 4 et 5 (De Ram, p. 1100), cités plus loin.

23 Statuts de 1429, cap. 10, art. 1 (Reusens, 1867, p. 172) : « statuimus quod Facultas debeat habere unum magistrum idoneum, facundum ac bene literatum, qui teneatur presidere in disputatione de quolibet », « nous décidons que la faculté doit avoir un maître idoine, éloquent et bien lettré, qui sera tenu de présider la dispute de quolibet ». Les statuts de 1567-1568, cap. 19, art. 1 (Paquet, p. 246) précisent que ce maître est élu par toute la faculté au jour habituel, en suivant l’ordre des pédagogies ; ceux de 1639, cap. 18, art. 2 (De Ram, p. 1100) indiquent que la nomination se fait le dernier jour de septembre lors du conseil ordinaire de la faculté, par le régent de la pédagogie.

24 P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Avr-v : « Antequam istius delectus mihi copiam faceret, ita utramque partem quaestionis facundissimus vir, idemque doctissimus, praesidiis communivit, … » (« Avant de me laisser ce choix, cet homme aussi éloquent que docte a si bien muni de défenses l’un et l’autre versant de la question, … ») ; et plus loin, fol. Aviir : « Nisi enim nunc repetissem, quae D. Quodlibetarius heri mihi obiecit (cum plerique vestrum per id tempus abfuerint) nemo nunc intelligeret in quem scopum mea verba dirigerem » (« Si je ne répétais pas ici les objections que monsieur le quodlibétaire m’a opposées hier, étant donné que la plupart d’entre vous étiez alors absents, personne ne comprendrait le but de mes paroles »). Dans les statuts de 1639, nous trouvons des questions présentées le matin et recevant une réponse l’après-midi (article 4), et des questions présentées un jour et recevant une réponse le lendemain (article 5). Voir aussi Adamus Delfius, Oratio quodlibetica, op. cit., fol. Aiir : Ad quaestiones quae propositae heri mihi sunt, paucis respondebo.

25 Statuts de 1429, cap. 10, art. 2 (Reusens, 1867, p. 173) : « [statuimus] quod quotlibetarius habeat proponere cuilibet magistrorum et aliis respondere volentibus, unam quaestionem cum argumentis, cum duobus quotlibetis sine argumentis. » Les statuts de 1567-1568, cap. 19, art. 2 (Paquet, p. 246) et de 1639, cap. 18, art. 3 (De Ram, p. 1100) précisent par ordre de qualité les destinataires des trois questions : le recteur de l’université, les prélats (en 1639 seulement), les docteurs des facultés supérieures, le doyen et le receptor de la faculté des arts, les nobles, les licenciés, et toute autre personne (parmi les honorati viri, précise-t-on en 1639) disposée à répondre.

26 H. De Jongh, L’ancienne faculté de théologie de Louvain, Louvain, Revue d’histoire ecclésiastique, 1911, p. 97-98. Il y a toutefois des exceptions, notamment chez Assonleville, alors étudiant en droit, dont les seconde et troisième questions concernent le corpus juridique.

27 Statuts de 1429, cap. 10, art. 1 (Reusens, 1867, p. 172) : « proponantur quaestiones diversarum materiarum secundum exigentiam respondere volentium ». Statuts de 1567-1568, cap. 19, art. 6 (Paquet, p. 246) : « variae quaestiones proponantur pro ratione ac placito eorum qui in illis respondebunt », « que des questions variées soient proposées, selon le jugement et le bon plaisir de ceux qui y répondront ». Statuts de 1639, cap. 18, art. 5 (De Ram, p. 1101) : « proponet oratori sequenti die dicturo quaestiones quodlubeticas ab eodem selectas, rogabitque ut ad illas respondere die sequenti velit », « il proposera à l’orateur qui parlera le lendemain les questions quodlibétiques choisies par ce dernier, et il lui demandera de bien vouloir y répondre le lendemain ».

28 Statuts de 1429, cap. 10, art. 3 (Reusens, 1867, p. 173).

29 Statuts de 1639, cap. 18, art. 5 (De Ram, p. 1100).

30 Statuts de 1429, cap. 10, art. 4 (Reusens, 1867, op. cit., p. 173).

31 Statuts de 1639, cap. 18, art. 6 (De Ram, p. 1101).

32 L’acte du 16 septembre 1427 (cité par Reusens, 1867, p. 172, note 3) évoque des matières tirées des sept arts libéraux et de la physique (« materie de singulis septem artibus liberalibus, ac etiam physicalibus »), domaines de dispute qui conviennent à un artista (« prout spectat ad artistam disputare »), c’est-à-dire à une personne qui étudie ou enseigne à la faculté des arts (les néologismes en -ista sont typiques du jargon universitaire de cette période). Pour les matières enseignées dans cette faculté aux xve et xvie siècles, voir De la faculté des arts à la faculté de philosophie et lettres. Des siècles d’histoire. Catalogue de l’exposition 4-15 mars 1980 (Louvain-la-Neuve, 1980), p. 30-31 : le cursus des arts durait deux ans, comprenant 9 mois de logique, 8 mois de physique, 4 mois de métaphysique et 3 mois de répétitions et d’examens, à quoi il fallait ajouter des cours spéciaux d’éloquence et de philosophie morale.

33 Par exemple, sur les liens entre théologie et droit dans les quodlibets d’Adrien d’Utrecht, voir W. Decock, Theologians and contract law : the moral transformation of the Ius Commune (ca. 1500-1650), Leyde, Nijhoff, 2012, p. 346-352.

34 Statuts de 1567-1568, cap. 12, art. 4 (Paquet, p. 234) : « Magistri et scolares defendere teneantur doctrinam Aristotelis nisi ubi ea fidei nostrae repugnaverit. » « Les maîtres et les étudiants seront tenus de défendre la doctrine d’Aristote, sauf là où elle entre en contradiction avec notre foi. » Au milieu du xviie siècle, Arnold Geulincx développe toutefois des idées anti-scolastiques dans le cadre quodlibétique (voir l’analyse de G. Monchamp, Histoire du cartésianisme, op. cit., p. 222-253).

35 Par exemple P. de Rivo (cité par Baudry, p. 78) : « …semper innixus protestationi solitae de submittendo me dictamini sanctae sedis apostolicae et matris meae facultatis theologiae », « m’appuyant toujours sur la protestation habituelle par laquelle je me soumets à ce que dicte le Saint-Siège apostolique et ma mère la faculté de théologie » ; Hadrianus sextus, Quotlibeticae quaestiones, opcit., fol. viiiv : « submittens omnia correctioni sacrosanctae Romanae ecclesiae, et omnium quorum interest deviantes ad viam veritatis reducere », « soumettant tout cela à la correction de la sacro-sainte Église de Rome et de tous ceux à qui il importe de ramener dans le chemin de la vérité ceux qui en dévient » ; id., fol. xvir : « ad hanc quaestionem responsurus, quia tangit doctrinam fidei, submitto omnia quae dicam determinationi sanctae Romanae ecclesiae et omnium quorum interest deviantem in viam veritatis reducere », « avant de répondre à cette question, comme elle touche à la doctrine de la foi, je soumets tout ce que je dirai à la détermination de la saint Eglise romaine et de tous ceux à qui il importe de ramener dans le chemin de la vérité celui qui en dévie » ; etc.

36 Baudry, p. 70 : « An in potestate Petri fuerit Christum non negare postquam Christus ei dixerat : ter me negabis ? » « Aurait-il été au pouvoir de Pierre de ne pas renier le Christ après que le Christ lui ait dit : tu me renieras trois fois ? »

37 Hadrianus sextus, Quotlibeticae quaestiones, op. cit., fol. viiiv : « Utrum tenemur ad mandatum superioris contra propriam sententiam agere. » « Si nous sommes tenus d’obéir à l’ordre d’un supérieur contre notre propre avis. »

38 Ibid., fol. xlixr : « Utrum orans pro multis aeque prosit singulis ac si pro unoquoque tantumdem oraret. » « Si, en priant pour beaucoup de personnes, on est aussi utile à chacune d’elles que si on avait prié autant pour chacune individuellement. »

39 Ibid., fol. xlixr : « An liceat dare alicui pecuniam ut dignitatem ac merita suae personae collatori exponendo, beneficium ei procuret. » « S’il est permis à une personne de donner de l’argent à une autre pour que cette dernière, en exposant au collateur la dignité et les mérites de cette personne, lui procure un bénéfice. » Sur la date de ce quodlibet, voir E.H.J. Reusens, Syntagma doctrinae theologicae, op. cit., p. xxv.

40 I. Briardus, Quaestio quodlibetica, op. cit., fol. Air : « Utrum pia ad reparationem aggerum contributio sit sufficiens causa relaxandi aut commutandi contribuentium vota. » « Si une contribution pieuse à la réparation des digues est une raison suffisante pour remettre les fautes ou commuer les vœux des contributeurs. » Commenté par H. De Jongh, L’ancienne faculté, op. cit., p. 95-96, qui met le texte en lien avec l’instauration par Léon X, en 1515, d’une indulgence, sous forme de jubilé, pour les fidèles des Pays-Bas qui donnent des aumônes pour la réparation des digues maritimes.

41 R. Tapper, Operum tomus secundus, op. cit., p. 385 : « Utrum iudex saecularis impediens venerabile sacramentum eucharistiae ministrari sceleratis ad mortem ducendis per aliquam consuetudinem a mortali peccato excusari potest. » « Si un juge séculier qui empêche d’administrer le saint sacrement de l’eucharistie à des criminels condamnés à mort, peut, sur base d’une coutume, être exempt de péché mortel. »

42 Ioannes Molanus, De picturis et imaginibus sacris, op. cit., fol. 163r : « Utrum sacrarum imaginum usus legitimus sit, et retinendus. » « Si l’utilisation d’images sacrées est légitime, et si elle doit être maintenue. »

43 Guileliemus ab Assonlevilla, Declamatio habita, op. cit., fol. Aiv : « Utrum beatior sit illa Republica in qua princeps per se quidem sapiens, nihil aut certe parum aliorum iudicio tribuit ; an vero illa quae tametsi principem non ita industrium sortita sit, tamen prudentum arbitrio eandem gubernari patitur ? » « Quel État est le plus heureux : celui dont le prince, certes savant par lui-même, n’accorde aucun crédit, ou trop peu, au jugement des autres ; ou bien celui dont le prince, quoique peu industrieux, accepte pourtant que cet État soit confié au gouvernement d’hommes sages ? »

44 Baudry, p. 28.

45 P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Aiiiv (« fere omnia totius Academiae lumina », « presque toutes les lumières de l’Université entière ») et fol. Aivr (« cum aliis doctoribus fere omnibus et infinita scholasticorum multitudine », « avec presque tous les autres docteurs et l’infinie multitude des étudiants »). La présence d’un frequentissimum auditorium est confirmée par une lettre de Rutger Rescius à Nicolas Olah du 27 décembre 1535 (I. Arnold, Oláh Miklós. Levelezése, Budapest, Magyar Tudományos Akadémia, 1875, p. 565). Voir aussi Guileliemus ab Assonlevilla, Declamatio habita Lovanii, fol. A3v : « in frequentissima gravissimorum doctissimorumque virorum corona », « dans une assemblée très fournie d’hommes de très grand poids et de très grand savoir » ; quelques personnalités présentes sont citées au fol. A4v : un évêque, le recteur, un grand nombre de docteurs des facultés de théologie et de droit.

46 Acte du 21 décembre 1429 (cité par Reusens, 1867, p. 173, note 1) : « Titulus de quotlibetis non placuit, nisi prius Facultas ordinaverit bonum modum compellendi tam magistros quam scolares ad melius visitandum huiusmodi disputationes ; alias enim non placuit Facultati continuare illas. » « Le point sur les quodlibets n’a pas été agréé : il faut d’abord que la Faculté mette en place un bon moyen d’inciter aussi bien les maîtres que les étudiants à assister davantage aux disputes de ce genre ; sans quoi, il n’a pas plu à la Faculté de les maintenir. »

47 Acte du 28 janvier 1430 (cité par Reusens, 1867, p. 174, note 1) : pour autant qu’ils soient physiquement présents dans la ville, les maîtres sont tenus à une assistance minimale (variable en fonction de leur statut), calculée soit par jour, soit en nombre total de responsiones entendues sur la durée des quodlibétiques. Dans les statuts de 1567-1568, cap. 19, art. 4, la règle d’assistance des maîtres est reprise de manière simplifiée : ils doivent assister au moins une fois du début jusqu’à la fin ou en majeure partie (Paquet, p. 247). Règle similaire dans les statuts de 1639, cap. 18, art. 8 (De Ram, p. 1101).

48 Statuts de 1567-1568, cap. 19, art. 3 (Paquet, p. 247) : les bacheliers de faculté qui fréquentent la pédagogie où habite le quodlibétaire sont tenus d’assister à tout. Règle similaire dans les statuts de 1639, cap. 18, art. 7 (De Ram, p. 1101).

49 Statuts de 1429, cap. 10, art. 5 (Reusens, 1867, p. 173) : « Item, ut scolares melius hunc actum visitent et in scolis permaneant, permittimus quod in huiusmodi quotlibetis iocosa seriosis misceantur, dummodo non sint turpia, aut diffamatoria, vel quomodolibet offensiva. » « De même, afin que les étudiants assistent davantage à cet événement et demeurent dans les classes, nous permettons que, dans les quodlibets de ce genre, des questions amusantes soient mêlées aux questions sérieuses, pourvu qu’elles ne soient pas choquantes, ni diffamatoires, ni offensives en aucune façon. » Formulation semblable (le terme plus général auditores remplaçant scolares) dans les statuts de 1567-1568, cap. 19, art. 3 (Paquet., p. 247 ; voir aussi note 3).

50 Statuts de 1567-1568, cap. 19, art. 5 (Paquet, p. 247 et note 4) ; statuts de 1639, cap. 18, art. 9 (De Ram, p. 1101).

51 Hadrianus sextus, Quotlibeticae quaestiones, op. cit., fol. ir : « Ne tamen piissimae matris meae facultatis artium onus semper recusare videar ».

52 Ibid., fol. viiiv : « Quia tamen magistrorum preces (quorum ego factura sum et indignus discipulus) respondere me cogunt… »

53 P. Nannius, Declamatio de bello Turcis inferendo, op. cit., fol. Aviv : « Quod si quis me temeritatis accuset…, sciat amicorum precibus datum esse, quod hoc onus subierim… » « Si quelqu’un m’accuse de témérité…, qu’il sache que c’est sur les prières de mes amis que j’ai accepté cette charge… »

54 P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Aiiv : « Dum igitur Augustinus Hunaeus vir praeclarae eruditionis nostram operam ad quaestiones quodlibeticas implorasset, et in illius gratiam hoc onus non detrectassem… » « Comme Augustin Huens, homme d’une remarquable érudition, avait imploré notre participation aux questions quodlibétiques, et que par égard pour lui je n’avais pas repoussé ce fardeau… » ; fol. Aviir-v : « Ut enim orationem haberem, datum est amicitiae quodlibetarii… » « Le fait même que je prononce un discours est un don à l’amitié du quodlibétaire… »

55 P. Nannius, Declamatio de bello Turcis inferendo, op. cit., fol. Aiir : « Cur autem hoc genus argumenti inter tot quaestiones quodlibeticas potissimum arriserit, causam dicam. » « Quant à la question de savoir pourquoi c’est ce genre d’argument qui, parmi tant de questions quodlibétiques, m’a souri davantage, je vais vous en dire la raison » ; P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Aiiv-Aiiir : « coepi mecum anxie disquirere, quod genus argumenti potissimum in manus desumerem », « j’ai commencé à m’interroger anxieusement sur le genre d’argument auquel j’allais de préférence m’attaquer ».

56 Statuts de 1639, cap. 18, art. 4 (De Ram, p. 1100) : « [orator] ad illas [quaestiones], et objectionem a praeside formatam, respondebit », « [l’orateur] répondra à ces [questions], ainsi qu’à l’objection formulée par le président ». On peut notamment observer une obiectio quodlibetarii et une confutatio à la fin de la seconde déclamation de Nannius.

57 C’est le cas pour Pierre de Rivo : cf. Baudry, passim.

58 E.g. Hadrianus sextus, Quotlibeticae quaestiones, op. cit., fol. VIIIv : « Ut igitur materiae nostrae veritas undecumque in lucem prodeat, omne quod mente teneo in medium libere producam, ut si sanum est doceam, aut de errato correptus (quod gratissimum foret) veritatem ex alio discam. » « Afin que la vérité concernant notre sujet soit mise en lumière d’une façon ou d’une autre, j’exposerai franchement devant vous tout ce que j’ai en tête : ainsi, si mon opinion est juste, je l’enseignerai, et si je suis repris sur une erreur (ce dont je serais très reconnaissant), j’apprendrai la vérité d’autrui. » Fol. XLIXr : « ubi erravero cupiam per quemcumque corrigi et ad veritatis semitam deduci », « si jamais je me trompe, je souhaiterais que l’un d’entre vous me corrige et me ramène sur le chemin de la vérité » ; R. Tapper, Operum tomus secundus, op. cit., p. 394-5 (fin du discours) : « Haec sunt, venerabilis Domine Quotlibetarie, quae sentio de principali quaestione mihi proposita, in omnibus paratus cedere et acquiescere meliori informationi. » « Voilà donc, vénérable quodlibétaire, mon sentiment quant à la question principale qui m’a été posée ; mais je suis prêt à céder en tout et à acquiescer à une idée meilleure. »

59 Hadrianus sextus, Quotlibeticae quaestiones, op. cit., fol. IXv : « Oppositum sentit beatus Thomas, quodlibeto viii quaestione xiii, cuius sententia tanto credibilior videtur, quo pro responsione quodlibetica ad quam omnes confluunt veritati exarandae attentius invigilasse creditur. » « Saint Thomas défend la position opposée dans son quodlibet 8, question 13 : son avis semble mériter d’autant plus de crédit que l’on peut estimer que, dans la perspective d’une réponse quodlibétique à laquelle tout le monde se presse, il a dû veiller avec davantage d’attention à dégager la vérité. »

60 J. Schmutz, « Philosophies et théologies scolastiques », dans L. Foisneau dir., Dictionnaire des philosophes français du xviie siècle, vol. 1, Paris, Classiques Garnier, 2021, p. 41-49 : p. 41.

61 Statuts de 1639, cap. 18, art. 4 et 5 (De Ram, p. 1100-1101).

62 Statuts de 1639, cap. 18, art. 6 (De Ram, p. 1101) : « inspiciet praeses quaestiones ejusmodi iocosas, et baccalaureum serio admonebit », « le président contrôlera les questions récréatives de ce genre, et il adressera une sérieuse mise en garde au bachelier ».

63 O. Weijers, In Search of Truth, op. cit., p. 207 : « public research collectively executed, or at least imitated » ; « persuasion, showing-off and ceremonial performance ».

64 Sur Ruard Tapper : notice d’H. de Vocht dans la Biographie Nationale de Belgique, tome 24, 1928, p. 555-577 ; P. Fabish, « Ruard Tapper (1487-1559) », dans E. Iserloh dir., Katholische Theologen der Reformationszeit, tome 4, Münster, Aschendorff, 1987, p. 58-74 ; M. Schrama, « Ruard Tapper und die Möglichkeit gute werken zu verrichten. Non omnia opera hominis mala », dans M. Lamberigts dir., L’Augustinisme à l’ancienne faculté de théologie de Louvain, Leuven, Leuven University Press, 1994, p. 63-98.

65 Par exemple, le premier article est précédé d’une discussion sur les acceptions du mot consuetudo (« coutume »), dans le langage courant, dans les décrets, chez les canonistae ou spécialistes du droit canon et chez les summistae ou spécialistes de la Somme (R. Tapper, Operum tomus secundus, op. cit., p. 385). Il me semble important de souligner ici que le souci des verba (les mots) et de leur palette de sens, parfois présenté comme l’apanage des humanistes, est en réalité massivement présent dans la tradition scolastique, dans la mesure où la validité des syllogismes suppose que les mots y soient utilisés d’un bout à l’autre dans la même acception. Plus largement, les débats scolastiques distinguent volontiers les désaccords qui relèvent des verba de ceux qui touchent aux res, aux choses mêmes.

66 La remarque de Valère André selon laquelle la question principale devait se décliner en trois conclusions et trois corollaires (Valère André, p. 250) ne s’applique donc pas ici.

67 Par exemple : P. Nannius, Declamatio de bello Turcis inferendo, op. cit., fol. Cviir-v : « Cupit Hispania […] Cupiunt Galli […] Cupit Italus […] Cupit Germanus […] Cupit Hungarus […] Cupit Moravus […] Cupit Bohemus […] Cupit fortuna […] Cupiunt tot opportunitates […] Cupiunt tot millia Christianorum […] Cupit ipsa mater Ecclesia […]. » « L’Espagne souhaite […] Les Français souhaitent […] L’Italien souhaite […] L’Allemand souhaite […] Le Hongrois souhaite […] Le Morave souhaite […] Le Bohémien souhaite […] La fortune souhaite […] Tant d’opportunités souhaitent […] Tant de milliers de chrétiens souhaitent […] Notre mère l’Église elle-même souhaite […]. » ; P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Bviir-v : « Olim fuisse gigantes horrendae magnitudinis […] Olim fuisse in Solomone omnium rerum naturalium peritiam […] Olim fuisse in Esdra tantam memoriae vim […] Olim fuisse in hominibus admirabiles virtutes […]. » « Jadis, il y eut des géants d’une taille horrible […] Jadis, il y eut, en Salomon, une connaissance de toutes les choses naturelles […] Jadis, il y eut, en Esdra, une telle puissance de mémoire […] Jadis, il y eut, chez les hommes, d’admirables vertus […]. »

68 Par exemple P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Biiiv : « Quid coelo (si deum excipias) maius, quod omnia continet ? Quod eodem melius, quod omnibus vitam alimentaque vitae suppeditat ? Quid pulchrius, cuius splendorem intueri unica est voluptas ? Quid benignius, cum tam prompte hanc voluptatem spectandi omnibus impartiatur ? » « Qu’y a-t-il de plus grand (si l’on excepte Dieu) que le ciel, qui contient tout ? Qu’y a-t-il de meilleur que lui, qui fournit à tous la vie et les aliments de la vie ? Qu’y a-t-il de plus beau que lui, dont c’est un plaisir unique de contempler la splendeur ? Qu’y a-t-il de plus généreux que lui, qui accorde si aisément à tous ce plaisir de le contempler ? »

69 Notamment Jean Gerson, le doctor cancellarius Parisiensis, le docteur chancelier de [l’Université de] Paris (passim), Thomas d’Aquin (e.g. p. 388, 389, 390, 392, 393), Henri de Gand (p. 390, 392) ou Alexandre de Hales (p. 393). De nombreuses références sont également convoquées dans le domaine du droit.

70 Dans la Declamatio de bello Turcis inferendo, se retrouvent les noms de Pline le Jeune (fol. Aviiv), Hérodote et Thucydide (fol. Bviiv), Tite-Live (fol. Bviiir) et Xénophon (fol. Cvv) ; dans la Declamatio quodlibetica de aeternitate, on rencontre les noms d’Aratos et Platon (fol. Aivv), d’Hésiode (fol. Bviiiv), Pline (fol. Ciiir), Macrobe et Homère (fol. Civr), Claudien (fol. Cvir), Virgile (fol. Cviv), Plutarque (fol. Cviiir) et Hermès Trismégiste (fol. Dir) ; Nannius fait également allusion aux théories philosophiques d’Hippase (philosophe grec rattaché à l’école pythagoricienne), d’Héraclite et de Zénon (fol. Cviiir-v).

71 Dans la Declamatio de bello Turcis inferendo, Nannius renvoie à l’usage antique de la clepsydre (fol. Avir), aux personnalités des empereurs romains (fol. Aviiir), à la révolte de Spartacus (fol. Ciiv), aux conquêtes d’Alexandre le Grand (fol. Cvv) ou encore, dans le domaine littéraire, au combat entre Achille et Hector (fol. Cvr) ; la Declamatio quodlibetica de aeternitate fait appel à des realia de l’Antiquité comme la mesure du pied romain (fol. Ciiv), mentionne le personnage de Nestor (fol. Civv) et interprète les mythes de Prométhée (fol. Diir) et de Vulcain (fol. Diiv).

72 P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Avr : « Quod auctoritas divinarum scripturarum extra litem posuit, id a nobis intra disputationem non vocatur. » « Ce que l’autorité des divines Écritures a mis hors de débat, nous ne le remettons pas en question. »

73 P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Bir : « Neque interim me Aristotelis axiomate gravari existimo » (« Je ne m’estime pas non plus mis en difficulté par l’axiome d’Aristote »).

74 Voir Aristote, Physique, 4, 8 et 9. L’idée que « natura abhorret a vacuo » (« la nature déteste le vide ») est un lieu commun scolastique.

75 P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Bvr-v : « Adeo ut Aristoteles laudandus videatur, quod coelum sua indole incorruptibile esse intellexerit ; excusandus, quod divina oracula ignoraverit. Potuit ille videre, quid in natura esset, non quid in numinis voluntate lateret. » « De sorte qu’Aristote doit être loué pour avoir compris que le ciel, par sa propre nature, était incorruptible ; et qu’il doit être excusé pour avoir ignoré les oracles divins. Cet homme a pu voir ce qui se trouvait dans la nature, mais pas ce qui était caché dans la volonté de Dieu. »

76 P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Dir-v : « Quae sententia si recipiatur, et in tuto erunt dogmata nostrae fidei, et placitis philosophorum de aeternitate mundi (quae magnis rationibus niti videntur) non adversabuntur. » « Si cette opinion est retenue, les dogmes de notre foi seront saufs, et en même temps ils ne s’opposeront pas aux avis des philosophes sur l’éternité du monde (qui semblent s’appuyer sur de solides arguments). »

77 Voir aussi, pour cette même métaphore guerrière dans la seconde déclamation, fol. Biiir : « argumentatio inexpugnabilis » « une argumentation inexpugnable » ; fol. Bviiir : « Quid igitur faciam, tanta vi argumentorum circumsessus ? » « Que ferai-je donc, assiégé par une si grande puissance d’arguments ? » Et dans la première déclamation, fol. Aviv : « non permittemus ei ut sine pugna vincat », « nous ne lui permettrons pas de vaincre sans combat ».

78 P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Ciir : « Si natura non potest tales fœtus producere quales solet, id evenit, vel quia materia deficit unde creet, vel quia in materia non est idem temperamentum. » « Si la nature ne peut plus produire de rejetons semblables à son habitude, cet événement doit être lié, soit au fait qu’elle manque de matière pour créer, soit au fait que la matière ne présente plus le même équilibre. » Autres exemples : P. Nannius, Declamatio de bello Turcis inferendo, op. cit., fol. Ciiiv : « Qui hoc bellum non suadet, aut non intelligit quid Turcis metuendum, si belletur, aut quid mox Christianis patiendum, si non belletur. » « Celui qui ne conseille pas cette guerre, ou bien ne comprend pas ce que les Turcs ont à craindre si la guerre a lieu, ou bien ne réalise pas ce que les chrétiens auront bientôt à souffrir si la guerre n’a pas lieu. » P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Biiv : « Quid item de angelis ? Sive illi creati sunt ante caelum (ut vult D. Basilius), sive una cum caelo, ut plerique, utique sui principium habuere. » « Et que dire des anges ? Qu’ils aient été créés avant le ciel (comme le veut saint Basile) ou en même temps que lui (comme le soutiennent la plupart), de toute façon ils ont eu un commencement. » Fol. Bivv : le ciel doit être reconnu comme mobile, « sive hunc motum proprium habet ex ratione materiae, sive ex forma rotunditatis, ut non pauci existimarunt », « qu’il possède ce mouvement propre en raison de sa matière, ou bien de par sa forme ronde, comme beaucoup l’ont pensé » ; fol. Diiv : « Quamobrem alterum mihi concedi oportet, aut ignem aethereum esse eundem natura cum nostris ignibus, aut si diversus sit, cum ad nos venerit eundem fieri. » « C’est pourquoi il faut me concéder un de ces deux points : ou bien le feu céleste est de même nature que nos feux, ou bien, s’il en est différent, il devient identique quand il arrive chez nous. » R. Tapper, Operum tomus secundus, op. cit., p. 385 : « Si aliqua obligatio nasceretur, illa veniret ex lege quam sibi videtur imposuisse, aut ex voto vel promissione. Non primum, sicut patet ex […], nec secundum, quia… » « Si une obligation en résultait, celle-ci viendrait de la loi que la personne semble s’imposer à elle-même, ou bien d’un vœu ou d’une promesse. La première hypothèse est fausse, comme il appert de… La seconde n’est pas vraie non plus, puisque… »

79 P. Nannius, Declamatio de bello Turcis inferendo, op. cit., fol. Aviiiv : « Sunt quaedam insanabilia ulcera, ubi solum ferra et cauterium remedium est. » « Il y a des blessures incurables, dont le seul remède est le fer et la cautérisation. »

80 Baudry, p. 461.

81 P. Nannius, Declamatio de bello Turcis inferendo, op. cit., fol. Avv-Aviv.

82 Sur la relation entre les deux hommes, voir G. Tournoy, « Petrus Nannius and Nicolaus Olahus », Humanistica Lovaniensia, no 55, 2006, p. 129-160.

83 Fol. Aivv : « Quodlibetica disputatio, an mundus ad aeternitatem creatus sit. » « Dispute quodlibétique, sur la question de savoir si le monde a été créé pour l’éternité. »

84 P. Nannius, Declamatio de bello Turcis inferendo, op. cit., fol. Aiiv.

85 Id., fol. Aiiv-Aiiir.

86 P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Aviiiv.

87 En 1535-1536 aussi, Nannius se montrait peu assuré sur les res : sa lettre à Olah suggère que l’exactitude historique de la déclamation qu’il a prononcée pourrait être prise en défaut, ce pourquoi il fait appel à son ami pour corriger d’éventuelles erreurs.

88 Voir aussi le début de la déclamation de 1535-1536, fol. Aviv : « Quod si quis me […] indiligentiae [accuset], quod non maiori facundia rem tractaverim, […] sciat mihi brevissimum tempus datum esse ad meditandum. […] Si igitur minus satisfecero doctissimis auribus huius consessus, danda ei venia est cuius diligentia brevitate temporis exclusa est, eaque censura adhibenda est, non quae elaboratae, sed quae extemporali orationi debetur. » « Si quelqu’un m’accuse de manque de diligence, parce que je n’ai pas traité mon sujet avec davantage d’éloquence, […] qu’il sache que je n’ai disposé que d’un laps de temps très bref pour le méditer. […] Si donc je n’apporte pas satisfaction aux très doctes oreilles de cette assemblée, il faut pardonner à un homme dont la diligence a été empêchée par la brièveté du délai, et il faut appliquer à son texte la censure due à un discours, non pas élaboré, mais improvisé. »

89 P. Nannius, Declamatio quodlibetica de aeternitate, op. cit., fol. Aiiiv.

90 P. Nannius, Declamatio de bello Turcis inferendo, op. cit., fol. Biiiv.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Aline Smeesters, « Déclamations et disputes quodlibétiques à l’Université de Louvain : le cas de Petrus Nannius »Exercices de rhétorique [En ligne], 22 | 2024, mis en ligne le 22 avril 2024, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhetorique/1649 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhetorique.1649

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Auteur

Aline Smeesters

FNRS / UCLouvain

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