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DOSSIER. La déclamation au début de l’époque moderne : une institution oratoire

Déclamation, lettre et consolation : le cas de la Déclamation sur la mort d’Érasme

Rémi Ordynski

Texte intégral

  • 1 Le fait n’est pas unique. Pour le seul De Conscribendis epistolis, C. Bénévent (« Érasme épistolier (...)
  • 2 Dans la fameuse lettre d’Érasme à Jean de Botzheim du 30 janvier 1523 où il effectue le catalogue d (...)
  • 3 Opera omnia Desiderii Erasmi Roterodami, I, 2, De Conscribendis epistolis, éd. J.-C. Margolin, Amst (...)

1L’histoire éditoriale du texte d’abord intitulé De Morte Declamatio est en ceci remarquable : à deux reprises, il a fait l’objet d’un réemploi par lequel il a subi une métamorphose1. Écrit à Sienne en 1508 à l’occasion de séances d’enseignement auprès du fils de Jacques roi d’Écosse, Alexandre, archevêque de l’église de Saint-André, il s’est perdu pendant quelques années parmi les documents qu’Érasme avait laissés en Italie2. Ce travail scolaire est redécouvert par ses soins en décembre 1516 et donne d’abord lieu à une publication en tant que « declamatio » chez Froben en 1517, publication conjointe à celle de la Querela Pacis. Ensuite, son intégration au De Conscribendis epistolis en août 1522 chez le même éditeur entraîne une mue épistolaire du texte au prix d’infimes modifications. Il rejoint alors la section consacrée aux lettres de consolation, en tant qu’« autre exemple de consolation », écrit à l’occasion de la mort du fils d’Antoine Sucquet3.

  • 4 Léon-E. Halkin (Erasmus ex Erasmo, Érasme éditeur de sa correspondance, Aubel, P. M. Gason, 1983, p (...)
  • 5 Érasme, « De conscribendis epistolis (1522), ch. 49-50 », C. Noille éd., Exercices de rhétorique, 9 (...)
  • 6 É. Wolff, « Érasme : théorie et pratique de la lettre de consolation », dans P. Laurence et F. Guil (...)
  • 7 M. Boulet, Les Avatars de la déclamation à la Renaissance, thèse de doctorat, dir. O. Guerrier, Uni (...)
  • 8 J. Chomarat, Grammaire et rhétorique chez Érasme, II, Paris, Les Belles Lettres, 1980, p. 958-962.
  • 9 Ibid., p. 970 : « Dans le De Morte presque seules nous émeuvent quelques sentences sur la mort inél (...)

2Cette pièce semble quelque peu évitée par la critique, que ce soit dans le versant déclamatoire ou épistolographique. Dans l’édition Allen du De Conscribendis epistolis (L’art d’écrire des lettres), la lettre à Antoine Sucquet n’est pas retenue4. Dans sa récente édition numérique de la section consolatoire du De Conscribendis epistolis, Christine Noille la mentionne simplement5. Étienne Wolff l’aborde dans un récent article6, mais s’intéresse principalement à la dimension épistolaire, conformément à sa perspective. Dans sa thèse sur Les Avatars de la déclamation à la Renaissance, Michaël Boulet préfère s’intéresser à la plus célèbre Stulticiae laus, ou Éloge de la folie7. La plus importante étude de ce texte demeure celle de Jacques Chomarat, mais elle se limite à un résumé analytique destiné à en révéler la dispositio8. Ce relatif désintérêt peut s’expliquer par plusieurs facteurs. Le réemploi brouille les catégories génériques du texte. Sa taille peut embarrasser : il est trop long pour être aisément ajouté à un ensemble et trop court, eu égard à d’autres déclamations, pour être envisagé comme une pièce à part entière. Surtout, à quelques décennies d’écart, reviennent deux critiques sous la plume de J. Chomarat et d’É. Wolf concernant l’impression de froideur, d’insensibilité ou l’hypertrophie des exemples9.

3Nous proposons ici de décloisonner l’étude de ce texte d’ordinaire envisagé soit sous l’angle de la déclamation, soit sous celui de la lettre, et d’étudier précisément ce que ce texte nous apprend sur la déclamation dans ses relations avec la lettre et la consolation. Il s’agira d’étudier si la rhétorique consolatoire se trouve infléchie par le contexte déclamatoire dans lequel elle s’est épanouie, et d’autre part, comment elle rend possible la conversion de la déclamation en lettre.

De la déclamation à la lettre : de l’exercice scolaire à la pièce de circonstance ?

Une écriture scolaire

  • 10 J. Chomarat, op. cit., p. 933.
  • 11 Pour notre édition de référence du texte latin, voir notre traduction, élaborée avec É. Gillon, dan (...)
  • 12 J. Chomarat, ibid., p. 935 : « Les deux notions essentielles, qui sont liées, sont celles d’exercic (...)
  • 13 F. Lestringant, s. v. « Déclamation », dans P. Desan dir., Dictionnaire Montaigne, Paris, Classique (...)
  • 14 Comme le rappelle S. Luciani (« Lucrèce et la tradition de la consolation », Exercices de rhétoriqu (...)
  • 15 « Breuitatem grauiter expressit Euripides, qui uitam mortalium, dieculam unam appellat. Sed melius (...)
  • 16 Si l’on suit la distinction établie par Valla (Elegantiae, IV, 81) et rappelée par J. Chomarat (ibi (...)
  • 17 Érasme, Les Adages, I, 1, 78 (adage no 78), trad. J.-C. Saladin et al., Paris, Les Belles Lettres, (...)
  • 18 Voir La Déclamation sur la mort, notes 37, 38 et 43.
  • 19 Les Adages, II, 10, 46 (adage no 1946, Limen senectae), op. cit., II, p. 527.

4Dans la typologie des écrits érasmiens relatifs à la déclamation, J. Chomarat classe cette pièce parmi les « déclamations proprement dites10 ». L’annexion à la déclamation est explicite dès la dédicace à Henri Glaréan, où Érasme rend compte de son travail avec l’archevêque de Saint-André : « je l’ai entraîné à différents exercices que les Grecs appellent meletas » (« uariis thematis, quas Graeci μελετάς uocant, exercui11 »). Le texte correspond aux deux critères de définition retenus par J. Chomarat12 et repris par Frank Lestringant13, puisqu’il consiste en un exercice qui repose sur une fiction, celle-ci étant assez classique : on cherche à consoler un père qui a perdu son jeune fils. Le fait que celui-ci s’inscrit dans un contexte d’apprentissage renvoie à l’origine de cette pratique14. Un vaste savoir s’y déploie, philosophique dans l’exposé des raisons, historique et biblique dans la succession des exemples – c’est le contraire qui aurait surpris dans une consolation. La référence à l’apathie stoïcienne relève d’une topique très pratiquée dans ce type d’écrits. Ce qui signale la pratique déclamatoire, c’est davantage la façon dont le savoir est intégré et démarqué. La perspective se déplace parfois de la consolation vers le commentaire. Par exemple, la comparaison des formules d’Euripide, de Démétrios de Phalère et de Pindare pour déterminer lequel a le mieux dit la brièveté et la vanité de l’existence opère un glissement des choses vers les mots15. En effet, la glose tend vers un emploi autonymique du langage. Au-delà du destinataire de l’énonciation fictive qu’est l’affligé, l’élève est identifiable comme le destinataire du texte. De même, la voix du consolator se démarque parfois de celle du rhéteur-déclamateur16. D’infimes notations qui détonnent dans le cadre d’une consolation signalent l’intrusion d’un savoir qui lui est inhabituel, à l’image de cette « poule blanche » qui fait irruption dans une période au style élevé, et qui reprend en réalité l’un des Adages : « Albae gallinae filius », « Fils de la poule blanche17 ». Il ne s’agit pas d’un phénomène isolé, plusieurs adages s’invitent dans cette déclamation18. Par exemple, la métaphore « limen senectae » (« le seuil de la vieillesse ») est explicitement rattachée à Homère dans la Declamatio mais également, et avec plus de précision, dans Les Adages19. Ces phénomènes d’emprunts aux Adages, habituels chez Érasme, sont ici favorisés par le fait que ce recueil se présente également comme une œuvre pédagogique.

Une métamorphose sans changement ?

  • 20 La Déclamation sur la mort, § 9. Ce n’est certes pas l’argument le plus couramment utilisé dans les (...)
  • 21 J.-C. Margolin, De conscribendis epistolis, op. cit., note de la ligne 10, p. 441.
  • 22 Les autres éditeurs constatent l’absence d’informations mais ne vont pas jusqu’à remettre en questi (...)

5Une étude des variantes entre la première édition de 1517 et celle de 1522 révèle que la conversion de la déclamation en lettre s’effectue avec une économie de changements. Le plus important se situe dans l’exorde. Une seule apostrophe, « Antoni clarissime » (« ô très illustre Antoine »), est chargée d’actualiser la parole fictive pour qu’elle soit adressée à un destinataire réel, lequel se confondrait dès lors avec l’affligé, à savoir Antoine Sucquet. La métamorphose de « puer, enfant » en « adolescens, jeune homme » dans cette même première phrase n’est pas spectaculaire. Elle pourrait laisser présager une adaptation des évocations du disparu dans le corps du développement, pour qu’elles s’ajustent aux circonstances. Or, les parties encomiastiques que contient le texte sont rigoureusement identiques d’une édition à l’autre, jusqu’à la mention de l’âge : « Il avait déjà atteint sa vingtième année, âge qui, à mon avis, est le meilleur pour mourir, parce que c’est le plus doux pour vivre » (« Iam vigesimum attigerat annum, qua quidem aetate, mea sententia, optimum est mori, quia vivere dulcissimum20 »). Le texte conserve ainsi le caractère général qu’il avait à l’état de déclamation : le principe de convenance semble enfreint, en ce que les circonstances supposées nouvelles ne trouvent pas leur place dans le discours. Même si l’on ne peut en fournir de preuves dirimantes, il y a lieu de conjecturer comme le fait J.-C. Margolin que « la lettre de consolation d’Érasme serait donc fictive, ce qui ne laisse pas de [...] surprendre un peu, et ce qui expliquerait la suppression qu’en a faite l’éditeur Le Clerc21 ». Si l’on suit cette hypothèse, on imagine aisément que l’insertion du nom du puissant Antoine Sucquet puisse ressortir à l’hommage ; on comprend moins comment peut fonctionner le « monumentum » propre à la consolation, qui concerne normalement le disparu autant que l’affligé, voire le consolateur lui-même22.

Un modèle rhétorique

  • 23 La Déclamation sur la mort, § 5.
  • 24 Ibid., § 6.
  • 25 Nous ne pouvons entrer ici dans les subtilités qui différencient la collatio, la contentio, la comp (...)
  • 26 « Veluti si quis hortetur aliquem, ut filii mortem moderate ferat, & ex Ethnicorum exemplis muliere (...)
  • 27 Érasme fait en effet dire à Cornélie : « Gracchos peperi » (La Déclamation sur la mort, § 6). L’exe (...)
  • 28 « [...] post erratam rem ita comparabit : Quod mulier imbecilla potuit, tu uir barbatus non feres [ (...)
  • 29 Nous employons cette notion au sens que lui donne P. Hadot : « Le philosophe ne forme pas seulement (...)

6Dans l’écriture du moins, il ne s’agit donc pas plus d’une pièce de circonstance que lorsque le texte s’offrait comme une déclamation. La mention d’Antoine Sucquet, en dépit des problèmes d’identification qu’elle soulève, ne doit pas nous induire en erreur : le De conscribendis epistolis ne propose pas à travers ce texte adressé à Antoine Sucquet une lettre de consolation qui aurait acquis après coup son authenticité, mais bien un modèle de lettre. De même que, dans la première édition, la voix du consolator se dédoublait et laissait parfois entendre celle du déclamateur ; de même, dans l’édition de 1522 du De conscribendis epistolis, la voix du consolateur se mêle en quelque sorte à celle de l’épistolographe qui prodigue des conseils d’écriture. Assurément, les préceptes d’une autre grande œuvre pédagogique d’Érasme, le De duplici copia (La Double abondance, des mots et des idées), ne sont pas loin. Dans la succession des exemples, le jeu des anaphores et des variations synonymiques est particulièrement marqué : ainsi les exemples grecs sont-ils introduits par une anaphore identique (cinq occurrences du verbe « Succurrat23 ») et les exemples romains24 par une plus grande variété de procédés, deux anaphores différentes, des ellipses et, à plusieurs reprises, la mention directe du nom en position de sujet. Un lien plus précis peut être établi entre ce texte et le De duplici copia, il s’agit de l’usage des exemples par dissimile, dont Érasme propose une typologie détaillée25. Il donne une illustration précise de ce procédé en posant et en appliquant la consigne suivante : « C’est comme si l’on exhortait quelqu’un à supporter la mort d’un enfant avec modération, et qu’on lui objectait, en s’appuyant sur des exemples païens, celui d’une femme qui a courageusement supporté la mort de plusieurs de ses enfants26 ». À cet exercice correspond le dernier des exemples romains mobilisés dans la Declamatio, celui de Cornélie qui refuse de s’affliger de la mort de ses fils, elle qui a « enfanté les Gracques27 », exemple que l’on trouve dans la Consolation à Helvia, qui semble élogieux à l’égard des femmes mais dont la fonction repose sur des présupposés qui le sont moins. Ceux-ci sont exposés dans le De duplici copia : « à la suite d’un comportement erroné, on établira la comparaison ainsi : “Ce qu’une faible femme a pu faire, toi, homme accompli, tu ne le supporteras pas28 ?” ». Dans la Declamatio, Érasme se livre en quelque sorte à l’exercice qu’il propose par ailleurs dans le De duplici copia. De manière générale, l’exercice spirituel qu’implique la consolation, s’il n’est pas absent de ces pages29, se trouve concurrencé et parfois éclipsé par l’exercice scolaire.

Déclamation et lettre : la consolation comme continuum

La rhétorique consolatoire au-delà des genres

  • 30 Voir en particulier le numéro 9 d’Exercices de rhétorique consacré à la consolation (dir. C. Martin (...)
  • 31 Claudie Martin-Ulrich, « Présentation : consolation et rhétorique », Exercices de rhétorique, 9, 20 (...)
  • 32 La Déclamation sur la mort, § 4. Cette sentence est empruntée à Aulu-Gelle (Nuits attiques, XVII-14 (...)
  • 33 G. J Vossius, « Rhetorices contractae (1621), II, 24. De la consolation », Exercices de rhétorique, (...)
  • 34 É. Wolff constate en effet que nous n’avons pour ainsi dire aucune authentique lettre de consolatio (...)

7Le réemploi, à peu de frais, de la déclamation pour en faire un modèle de lettre s’explique par le fait que la consolation fonctionne comme une passerelle entre les deux formes. Il est en effet manifeste que la conversion de la déclamation « in genere consolatorio » en lettre de consolation est rendue possible par la rhétorique consolatoire, que nous connaissons mieux notamment grâce à de récents travaux30. Claudie Martin-Ulrich présente ainsi la consolation comme un « genre carrefour31 » qui peut s’adapter à différentes formes et pratiques. Le travail d’édition et d’annotation de textes théoriques réalisé par Christine Noille souligne en outre la continuité des préceptes rhétoriques en matière de consolation, que celle-ci s’exprime dans la cadre de la lettre (le De conscribendis epistolis d’Érasme), de la poésie (les Poetices libri septem ou Poétique de Scaliger) ou du discours (les Rhetorices contractae… ou Rhétorique abrégée de Vossius). Les trois écrits théoriques reposent notamment sur une typologie d’âmes, faibles ou fortes, en fonction desquelles il faut adapter l’argumentaire, selon le principe de convenance au destinataire, à quoi viennent s’ajouter d’un auteur à l’autre d’autres paramètres, tels que l’âge, le rang ou le sexe du destinataire mais aussi d’autres éléments comme la nature du malheur ou du lien qui unit affligé et consolateur. Ces phénomènes de reprises ne se limitent pas aux seuls textes théoriques et concernent aussi les modèles qui accompagnent les préceptes. Par exemple, la sentence de « Mimus » à savoir Publilius Syrus (« Supporte, et n’accuse pas ce qui ne peut être changé », « Feras, non culpes, quod uitari non potest32 ») dans la lettre à Antoine Sucquet sur la mort de son fils est reprise par Vossius dans la section des Rhetorices contractae qu’il consacre à la consolation33. Si, comme le remarque É. Wolff34, Érasme ne semble guère goûter ni pratiquer l’écriture de consolation, du moins la connaît-il très finement.

  • 35 De la même façon, comme l’indique M. Boulet dans sa thèse (Les Avatars de la déclamation à la Renai (...)
  • 36 La Déclamation sur la mort, § 15.
  • 37 Il est question ici de la définition qu’Érasme donne dans le premier chapitre « Quis epistolae char (...)
  • 38 « [...] facile uidebis, hoc homine nihil esse iniustius, qui summum bonum, ad quod unum nati condit (...)
  • 39 « Viuit profecto, mihi crede, uiuit ille, adestque præsens nobis [...] ». « Il vit assurément, croi (...)

8La rhétorique consolatoire se prête ainsi à différentes formes d’expression. En l’espèce, elle permet la conversion épistolaire de la déclamation. Elle consiste en effet en une parole adressée35 dont le caractère parénétique explique la forte dimension perlocutoire, voire illocutoire. Le locuteur y pallie l’absence du destinataire en imaginant ses réactions et en y répondant par avance, ce qui permet à Érasme de présenter son texte comme une « conversation » : « il entend cette conversation même qui est la nôtre, en a conscience » (« hoc ipsum nostrum colloquium audit, sentitque36 »). S’enracinant dans des circonstances qui la déterminent, elle repose sur un protocole compatible avec la lettre, d’autant plus qu’Érasme propose de cette dernière une définition variable et extensive, potentiellement « infinie et accueillante à tout », selon la formule de Christine Bénévent37. La pratique sociale de la consolation a partie liée avec les condoléances : à partir de la profession liminaire de sympathie qui unit émetteur et destinataire, il s’agit de persuader l’autre de modérer sa douleur, en faisant alterner raisons et exemples. Comme l’illustre très bien la Declamatio de morte, il s’agit moins de consacrer le triomphe du logos sur le pathos que de faire un usage caractéristique des deux ressorts rhétoriques. Le consolateur cherche à alléger la tristesse en soulevant d’autres passions, comme la crainte, la honte ou l’espérance. Il propose un usage de la raison parfois plus spectaculaire que spéculatif, comme l’illustre la prédilection pour les paradoxes et les renversements logiques. Sous l’effet du verbe consolatoire, la mort n’est plus « le plus grand mal, [mais] le souverain bien pour lequel seul nous sommes nés et créés38 ». La parole y révèle un pouvoir d’évocation, en vertu duquel le disparu « vit assurément, [...] est là, présent avec nous39 ». Par l’étroitesse du lien que la parole consolatoire noue entre les deux actants de l’énonciation, ce type de rhétorique explique la plasticité de la Declamatio et la facilité avec laquelle elle a pu devenir modèle de lettre.

Lettre et déclamation : une parole adressée selon un protocole compatible

  • 40 Voir J. Chomarat, Grammaire et rhétorique chez Érasme, II, op. cit., p. 937 : « [La déclamation] es (...)
  • 41 Voir La Déclamation sur la mort, note 4.

9L’écriture déclamatoire consiste bien souvent à essayer deux points de vue différents, sinon opposés, sur une même question40. On pourrait a priori penser que la rhétorique consolatoire n’est pas compatible avec une telle dynamique de la pensée et de la parole. Pourtant, c’est bien le cas : la délibération permet d’envisager deux points de vue sur la position affective, mentale et sociale qu’il convient d’adopter dans des circonstances affligeantes. D’ordinaire, que ce soit dans une lettre ou dans un dialogue, les deux formes privilégiées mais non exclusives de ce type d’écrits, tout l’art du consolateur repose dans la gestion de la malevolentia ou hostilité de l’affligé, parfois peu disposé à recevoir le discours qui lui est adressé. Il n’est pas question de taire les raisons de ce dernier, ni non plus de leur donner trop d’importance : la lamentation permet d’exposer les raisons de la douleur, la consolation de les dépasser. Il apparaît à l’analyse qu’Érasme s’efforce parfois d’accuser les contrastes entre les deux voix, au lieu de chercher à les résorber. En effet, il aborde avec une certaine désinvolture le lieu des raisons de la douleur. L’exorde l’illustre bien. Parmi les deux manières de commencer une lettre de consolation prévues par le De conscribendis epistolis, l’exorde frontal pour les âmes fortes et l’exorde par insinuation pour les âmes dites faibles, l’auteur choisit la deuxième option, ce qu’une manchette dans l’édition de 1540 vient souligner41, alors que l’édition princeps signalait seulement « Exordium ». Il s’agit du moment le plus délicat d’une consolation, à savoir la conversion de la lamentation vers la consolation à proprement parler : il faut faire preuve de doigté pour que ce changement ne provoque pas le rejet du destinataire. Or, le début de la « Propositio », qui suit l’exorde, peut paraître brusque dans le cadre d’une insinuatio :

Proinde tibi constes oportet, ut animi dolorem, omnino iustissimum (quis enim neget ?) si nondum potes abiicere, certe premas, ac modereris. Cur autem non etiam abiicias ? Uidelicet, ut quod ab idiotis impetrat paucorum dierum spacium, id a sapientissimo uiro impetret ratio.

  • 42 Ibid., § 2.

Par conséquent, il faut que tu sois cohérent avec toi-même en contenant et modérant, du moins, la douleur de ton âme, parfaitement légitime (qui le nierait ?), si tu ne peux encore la rejeter. Mais pourquoi ne t’est-il pas permis d’aller jusqu’à la rejeter ? Évidemment, ce que l’espace de quelques jours réalise chez ceux qui ne sont pas instruits, la raison pourrait l’obtenir d’un homme à la sagesse accomplie42 !

  • 43 Sur la différence entre la méthode « simple et directe » et l’approche « par insinuation », voir Ér (...)

Le polyptote « abiicere/abiicias » reçoit dans deux phrases consécutives un traitement différent qui traduit un net revirement de la perspective. Dans les deux occurrences, le verbe est marqué par une négation qui n’a pas la même signification : d’abord, l’hypothèse permet d’admettre que le rejet de la douleur est peut-être prématuré. Puis, l’interrogation rhétorique réalise une injonction qui consiste à proscrire ce qui était d’abord toléré. L’impression de rudesse est renforcée par la mention de temps (« paucorum dierum spacium »). Alors que l’exorde relevait de l’insinuatio, ce qui suit immédiatement correspond davantage à l’argumentaire qui convient avec les âmes fortes, auprès desquelles Érasme préconise un exorde frontal43.

10La réfutation des raisons de la douleur révèle parfois également un traitement qui paraîtrait brutal dans le cadre d’une consolation authentique. La seule façon dont celles-ci sont rapportées suffit à montrer le peu de cas qui en est fait :

At obstrepit interim paternus dolor. Ante diem periit, periit adhuc ephebus, periit optimus, ac singulari pietate filius, uitaque longissima dignus. Queritur naturæ uices inuerti, quod filio pater, iuueni senex superstes sis.

  • 44 La Déclamation sur la mort, § 8.

Mais, pendant ce temps, le vacarme de la douleur paternelle couvre tout : « Il est mort avant l’heure, il est mort encore adolescent, c’est un fils excellent qui est mort, d’un dévouement exceptionnel, et digne d’une très longue vie. » Ta douleur se plaint que l’ordre de la nature soit renversé parce que, père, tu survis à ton fils, vieillard, à un jeune homme44.

  • 45 Il suffit, pour observer la tendance de Douleur à répéter sempiternellement la même idée, d’ouvrir (...)

Dans ce passage démarqué en manchette par la mention « Confutatio » dans l’édition de Bâle de 1540, l’effet de personnification est atténué par l’impression que la douleur n’est pas véritablement douée de parole ; elle émet des bruits (« obstrepit ») davantage qu’elle ne s’exprime dans un langage articulé. Les ellipses accusent les contrastes produits par les antithèses. Les figures de répétition traduisent un jeu avec le verbe « periit », d’abord en anadiplose puis en anaphore, créant un effet de psittacisme qui n’est pas sans rappeler les palilalies de Dolor dans le De Remediis de Pétrarque45. Sans doute, ces éléments ne sont pas étrangers au reproche d’insensibilité formulé contre ce texte.

Imitation et exemples

  • 46 Collected works of Erasmus. Literary and educational writings 4, op. cit., p. 535-538. Voir aussi s (...)
  • 47 Cicéron expose les deux méthodes, à savoir la dialectique et les exemples, dans Tusc., III, XXIII-5 (...)
  • 48 Dans une de ses lettres de consolation (Lettres familières, II, 1, Paris, Les Belles Lettres, 2002, (...)
  • 49 « Iam uero quid ego tibi recensere pergam tot Ethnicorum exempla [...] ? » (La Déclamation sur la m (...)

11L’écriture de la Declamatio de morte, et la lecture des sources principales qui l’ont permise, a sans doute fonctionné comme un laboratoire pour penser les préceptes d’écriture consolatoire formulés dans la section dédiée à la lettre de consolation du De Conscribendis epistolis. En l’absence d’autorité théorique en la matière, Érasme imite, à partir de ses lectures, des caractéristiques qui fonctionnent comme des signes rituels propres à la parole consolatoire. Les modèles principaux suivis dans la declamatio sont le troisième livre des Tusculanes, les consolations de Sénèque, celle à Helvia et surtout celle à Marcia, et la lettre de Jérôme à Héliodore sur la mort de Népotien. L’édition anglaise de la lettre à Antoine Sucquet par Jesse Kelley Sowards, contrairement à celle du texte latin par Jean-Claude Margolin, souligne bien l’influence de ce dernier texte46 sans que les notes signalent toujours les emprunts. Ce sont surtout les exemples qui sont puisés dans ces grands textes consolatoires. Cette partie de l’argumentaire est aussi importante que l’exposé des raisons consolatoires, comme le rappelait Cicéron47. L’« anecdote », ramenée à l’essentiel, doit convenir à la situation de l’affligé, mais la réponse que l’homme illustre apporte au malheur doit, par contraste, l’inciter à réagir et à s’inspirer du courage et de la constance mis en évidence. L’imitation des lettres doit viser à l’imitation de l’être : les deux phénomènes participent également d’une forte ritualité48. Ici, Érasme agence les exemples en suivant une dispositio en apparence claire et chronologique : les exemples grecs précèdent les exemples romains qui sont eux-mêmes suivis des exemples de la vie quotidienne. Toutefois, on ne peut pas dire que les choix effectués soient parfaitement rationnels. D’abord, la rareté des exemples chrétiens est manifeste et le roi David, certes en place liminaire, est bien seul pour que le principe de convenance soit respecté, s’agissant d’une lettre adressée à un destinataire supposé chrétien. On ne peut que s’étonner de ce qu’Érasme retienne exclusivement des exemples païens de la lettre de Jérôme, où les exemples chrétiens sont pourtant largement majoritaires et plus travaillés. Autre élément déroutant, le début des exemples païens est annoncé au moyen d’une prétérition, procédé habituel des consolations, mais qui ici est doublement en porte-à-faux, puisqu’elle ne coïncide exactement ni avec ce qui suit, ni avec ce qui précède. Le consolateur écrit : « Pourquoi continuerais-je maintenant à t’énumérer tant d’exemples de païens [...]49 ? », alors qu’il ne vient de donner que le récit du fils du roi David emprunté au deuxième livre de Samuel et qu’il s’apprête à décliner les exemples grecs. Somme toute, la reprise des codes consolatoires est manifeste, sans dissimuler pour autant de subtils mais importants écarts.

Une rhétorique ostentatoire : les fictions à l’intérieur de la fiction

  • 50 Voir, dans le présent numéro d’Exercices de rhétorique, l’analyse que propose Sophie Conte de la no (...)
  • 51 « Dans la consolation, il faut parler, non pas avec la clarté du sophiste, mais avec la simplicité (...)
  • 52 « Quid agimus, anima ? quo nos uertimus ? quid primum adsumimus ? quid tacemus ? exciderunt tibi pr (...)
  • 53 Voir, sur l’importance du talent chez Érasme déclamateur, J. Chomarat, Grammaire et rhétorique…, op (...)

12Dans la Declamatio de morte, la rhétorique s’avère particulièrement ostentatoire50. C’est d’ordinaire un point de tension de l’écriture de consolation. D’un côté, le momumentum et la gravité ressortissent à l’éloquence d’apparat ; de l’autre, les auteurs cherchent à se défendre de vouloir faire de la sinistre occasion matière à rhétorique, voire prétexte à briller. D’où les prétéritions et dénégations du caractère très écrit de ces textes, qu’exprime très bien Longin notamment51. Il est à ce point significatif que la fameuse lettre de Jérôme à Héliodore sur la mort de Népotien, qui se donne à lire comme un morceau de bravoure, s’ouvre et se referme sur une réflexion sur le langage : « Que faire, ô mon âme ? quel parti prendre ? par où débuter ? que taire ? les règles tracées par les rhéteurs t’échappent52. » Le caractère fictif de la declamatio permet à Érasme de donner libre cours au caractère démonstratif propre à la rhétorique consolatoire sans s’en excuser ni même chercher à le faire accepter. Il est perceptible que l’écriture vise à souligner le talent et la virtuosité de l’auteur, ce qui est le propre de l’écriture déclamatoire, comme Érasme le reconnaît bien volontiers par ailleurs53.

La fiction comme image et comme supposition

  • 54 Nous empruntons cette formule à la présentation de la journée d’études « Les figures de la fiction  (...)
  • 55 « Magnum profecto munus, filius pius, sed ita datum, ut ad tempus eo fruereris, non ut perpetuo tuu (...)
  • 56 « Perinde ac siquis gratias agat, quod ad conuiuium sit admissus, queratur autem sese dimitti. » «  (...)
  • 57 « Quid enim aliud ipsa uita, quam perpetuus quidam ad mortem cursus ? » « Et en effet, qu’est-ce qu (...)
  • 58 « Vos modo pro uestra uirili date operam, ut pie peracta uitæ fabula, mors dignos reperiat, qui huc (...)
  • 59 « Verum ut amentis est, iniussu imperatoris e castris excedere, ita stulti atque ingrati, missionem (...)
  • 60 « [...] ex huius uitæ procellis », « [...] hors des tempêtes de cette vie » (ibid., § 13)
  • 61 Ibid., § 14.
  • 62 « [...] e diuerso eius uitæ commoda, quæ pios hinc ereptos manent » (ibid.).
  • 63 Nous suivons l’indication en manchette de l’édition princeps, voir ibid., § 2.

13Cette virtuosité passe notamment par l’importance accordée à la fiction. Celle-ci peut d’abord se traduire par un « régime ostensiblement figural54 ». Au sein de la consolation fictive, la surenchère tropologique est l’un des moyens de convertir le regard que l’affligé porte sur sa propre existence. Dans la réalité de la situation pédagogique qui préside à l’écriture de ce texte, elle met à l’épreuve les pouvoirs rhétoriques de la métaphore. Ainsi, se déploie tout un réseau d’images censées dessiller les yeux de l’affligé. La vie est tour à tour présentée comme un cadeau55, un festin56, une course57, une pièce de théâtre58, un combat59 ou une tempête60. Pour mettre en balance les points de vue de l’affligé et du consolateur, le declamator emploie une double métaphore du tas (le verbe congere renvoie aussi au procédé de l’accumulation) pour comparer la vie terrestre et céleste ; le procédé rhétorique est d’emblée à l’avantage de cette dernière puisqu’il s’agit de comparer le poids des calamités de l’existence, encore lestées d’un rythme croissant (« les souillures, les fardeaux, les dangers », « sordes, erumnas, pericula61 ») et celui « [d]es agréments de la vie qui attendent les personnes pieuses arrachées à l’ici-bas62 ». La fiction entendue comme image peut également être combinée avec la supposition, par laquelle on formule une proposition qui n’est pas vraie mais que l’on pose comme telle. Ces deux techniques sont particulièrement prégnantes au début de l’« argumentation63 ». Ainsi, l’image militaire alimente le discours délibératif en présentant comme absurdes les raisons de la lamentation :

  • 64 Ibid., § 3.

Perinde ut siquis ab hoste, nonnulla facultatum parte spoliatus, quicquid reliquum est, id omne iratus in mare deiiciat, adque eum modum fortunam suam deplorare sese prædicet64.

C’est comme si quelqu’un, privé par un ennemi d’une partie de ses biens, jetait dans sa colère tout ce qui lui reste à la mer, et prétendait pleurer son sort à cette aune.

Comme l’indique une autre fiction, celle de la perspective embrassant la condition humaine (« comme vue de très haut », « uelut e sublimi specula »), l’objectif est de convertir le regard par l’analogie ou par le changement d’échelle notamment. On peut considérer que les exempla empruntés à la Bible ou à l’histoire gréco-romaine y participent également en ce qu’ils provoquent des détours de la pensée incitant à reconsidérer le « présent ». La fréquence des modalisateurs de doute et notamment des polyptotes de « uideri » suggère cet effort pour dépasser les apparences ; toutefois, l’usage peu unifié des fictions suggère qu’il s’agit moins de rétablir le règne de la raison que de substituer d’autres illusions à celles créées par la douleur, afin de souligner le caractère artificiel et contingent de ces premières. Exploitant à l’envi cette tendance des consolations à privilégier l’efficacité, le declamator peut se livrer à un véritable exercice de style.

Fictus interlocutor et subjectio finale

  • 65 Un exemple est fourni par l’extrait cité qui correspond à la note 42.
  • 66 « Sed habueris tantum, non habeas etiam. » « Mais tu répondras que tu l’as seulement eu et que tu n (...)
  • 67 La citation précédente introduit en effet la fiction sur le prince qui a prêté un tableau précieux (...)
  • 68 Ibid., § 16 : « Mortuus est filius, genueras mortalem. Tanto bono priuatus sum, reddidisti ei qui g (...)
  • 69 « Selon la Rhétorique à Herennius, la subjectio consiste à anticiper ce que pourraient dire les adv (...)
  • 70 « Cæterum ut quæ fusius disserta sunt, in epilogum contraham, hoc pacto efferuescentem animi tui do (...)
  • 71 « Tanto, inquis, bono privatus sum. » (De conscribendis epistolis, op. cit., p. 455). On ne retrouv (...)

14La prédilection pour la fiction qu’affiche cette déclamation se traduit par une polyphonie particulièrement marquée, dont la prosopopée du défunt est la manifestation la plus éclatante. Alors que la voix du déclamateur-consolateur s’arroge celle des grandes figures philosophiques ou historiques par les nombreuses citations ou paroles rapportées, elle simule également plusieurs fois la parole du destinataire, procédé commun au discours et à la lettre. Cette intégration de la voix de l’affligé, rapportée directement65 ou indirectement66, est à inscrire dans une dialectique entre proximité et distance. Le consolateur prévoit en effet les réactions de l’autre, mais il les prend en considération dans le seul but de s’y opposer. À ce titre, le procédé consolatoire du fictus interlocutor exprimant la malevolentia relève également de la dispositio en ce qu’il démarque un mouvement réfutatif, introduisant par exemple l’argumentaire sur la mort perçue comme prématurée67. La péroraison fait un usage original de ces simulations de parole, qui révèle le cadre déclamatoire dans lequel le texte a été écrit. Les deux actants, consolator et consolandus, s’y répondent directement et frontalement, comme dans des stichomythies dont les noms des personnages-locuteurs ne seraient pas mentionnés, ce qui crée d’abord un effet de confusion68. Ce procédé, proche de la subjectio69 qu’Érasme reprend de la Rhétorique à Herennius, accuse les contrastes davantage qu’il ne les fond. Donner autant d’écho à la voix de l’affligé à la toute fin du texte pourrait entraîner une faillite de la consolation, mais au regard de la déclamation, cette péroraison fournit un moyen efficace de récapituler les principaux arguments développés de part et d’autre70. Le dédoublement de l’énonciation et de la destination est perceptible : un consolateur parle à un affligé, mais surtout un rhetor à un élève, qui deviendra un épistolier dans le De conscribendis epistolis. À ce propos, il est tout à fait significatif qu’au moment de passer de la déclamation à la lettre, Érasme ajoute « inquis » à la première réplique de l’affligé71, fait d’autant plus notable que les variantes d’une édition à l’autre sont rares et minimes. Déclamation et lettre ne se superposent pas exactement : la confrontation des voix et des personnes non démarquées au sein d’une même phrase requiert un effort d’interprétation. Celui-ci doit être davantage accompagné dans le cadre d’une lettre, et les voix plus nettement différenciées : l’exigence de clarté et de lisibilité y est plus grande que dans la déclamation.

Fiction et prosopopées

  • 72 La prosopopée est ici entendue au sens usuel. La Consolation à Marcia propose une prosopopée de la (...)
  • 73 Saint Jérôme, Lettres, t. II, XXXIX, « À Paule : sur la mort de Blésilla », Paris, Les Belles Lettr (...)
  • 74 B. Perona analyse le concept de prosopopée chez Érasme et le distingue de la prosopographie, qui co (...)
  • 75 « Non est qui uobis obsequium exhibeat, sed est qui apud deum Opt. Max. pro uestra salute patronum (...)
  • 76 B. Perona, op. cit., p. 46, 76.

15Dans cet ensemble polyphonique, Érasme fait la part belle aux prosopopées, de celle du défunt, assez traditionnelle, à celle, plus originale, du prince donateur. Par cette double performance, il s’inscrit dans la lignée des auteurs de consolation qu’il élit comme sources de la Declamatio. La Consolation à Marcia de Sénèque72 ou la lettre de Jérôme à Paule sur la mort de Blésilla73 contiennent chacune deux prosopopées. Encore faut-il distinguer entre les différentes manifestations de ce que l’on appelle aujourd’hui au sens large prosopopée74, à savoir un procédé qui consiste à prêter la voix à une entité qui ne peut pas parler, en général ou en contexte. D’un côté, la prosopopée du prince donateur relève de la parole d’un personnage posé comme une fiction inventée pour les besoins de la cause. De l’autre, la prosopopée du défunt fait mine de donner une dernière fois la parole à un être qui, si l’on oublie un instant la fiction propre à l’exercice déclamatoire, est supposé avoir vécu. Ces deux passages comportent une dimension argumentative tout en réalisant une performance permettant de questionner la valeur de l’énonciation. La prosopopée du disparu est à la fois la plus étendue et plus attendue ; le procédé qui n’est pas sans rappeler la « nekuia » ou invocation des morts dans l’épopée est employé, par exemple, dans la Consolation à Livie ou dans la lettre de Jérôme à Paule sur la mort de Blésilla – il est également repris par Lucien sur un mode parodique dans Sur le deuil. Placée ici juste avant la péroraison, elle propose des variations parénétiques sur des lieux déjà abordés, mais arbore aussi des matériaux aux couleurs nouvelles. Les raisons avancées pour abandonner le chagrin activent des ressorts pathétiques différents : les reproches liminaires de jalousie ou de trop s’aimer soi-même en prétendant aimer l’autre correspondent à la honte, avant de céder le pas aux passions rhétoriques toutes chrétiennes de l’amour et de l’espérance, formulées d’une manière assez originale : non seulement les deux êtres momentanément séparés par la mort se retrouveront, mais encore, en attendant leurs retrouvailles, le père peut se réjouir de bénéficier d’un intercesseur en sa faveur « auprès du Dieu très bon, très grand, en faveur de [son] salut75 ». La prosopopée du prince qui a prêté « un tableau d’un très grand prix et d’un très grand art » et qui souhaite le reprendre donne de l’ampleur et de la vigueur à l’image topique de la vie comme prêt et aborde le problème offert à la délibération selon un angle juridique et commercial, dont on peut comprendre que le consolateur cherche à se dissocier, du moins en apparence, au plan énonciatif. Cette courte prosopopée s’inscrit dans un récit fictif où, déjà, la voix du consolateur, qui se fait narrateur, s’enrichissait de celle de l’affligé déplorant qu’on lui retire son bien ; cette dernière voix correspond métaphoriquement aux raisons de la lamentation, alors que le prince donateur transpose le discours du consolateur sur la mort prématurée. Dans les deux cas, la fictio personae comporte une dimension démiurgique, à l’image du consolateur qui joue lui aussi le rôle d’intercesseur et qui a tout pouvoir sur les esprits, sur les âmes et sur les corps. L’« effet de présence76 » provoqué par ces prosopopées est en quelque sorte subverti : on cherche moins ici à faire entendre la voix d’un disparu dont l’incarnation reste limitée que la virtuosité de l’auteur. Ces deux prosopopées se donnent ainsi à lire comme l’exacerbation des différents traits qui caractérisent la déclamation : fictions à l’intérieur de la fiction, exercices à l’intérieur de l’exercice, elles ajoutent une strate énonciative supplémentaire à un ensemble déjà marqué par la polyphonie.

    

16Relire la Declamatio de morte selon la double perspective de la rhétorique consolatoire et du réemploi épistolographique nous permet d’appréhender certaines caractéristiques propres à la déclamation. Imitant des modèles qui font autorité dans les traditions de consolation, Cicéron, Sénèque, Jérôme, le texte se donne lui-même comme modèle. Il s’agit de prime abord d’un exemple de rhétorique consolatoire, ce qui n’empêche pas que le trait soit parfois détourné, voire grossi, par souci de démonstration. Ces hardiesses, si elles compromettent parfois l’ethos du consolateur, n’en rendent que plus perceptible celui du déclamateur. Cette dernière instance souligne ses effets avec une virtuosité que l’on cherche dans les consolations traditionnelles à camoufler ou à faire accepter. C’est également la rhétorique consolatoire qui permet la migration du texte vers un modèle de lettre, et la mention d’Antoine Sucquet ne suffit pas à faire passer ce texte pour une lettre authentique.

17Pour parvenir à cette illusion, ou à cette récupération, il aurait fallu adapter l’argumentaire aux circonstances présumées. Or, les variantes sont minimales, hormis l’incise dans la péroraison par laquelle les voix convoquées sont mieux démarquées – là seulement, il nous est rappelé qu’une lettre, ce n’est pas tout à fait la même chose qu’une déclamation. In fine, la rhétorique consolatoire qui aurait pu faire écran à la déclamation agit comme un révélateur des caractéristiques essentielles de ce type de pratiques : un exercice qui se donne comme tel, qui a des liens profonds avec la fiction, et qui s’enracine dans une démarche pédagogique.

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Notes

1 Le fait n’est pas unique. Pour le seul De Conscribendis epistolis, C. Bénévent (« Érasme épistolier : un modèle pluriel », dans M.-C. Panzera dir., L’Exemplarité épistolaire : Du Moyen-Âge à la première modernité, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, 2013, p. 175-204) étudie l’intégration de lettres, comme celle adressée à Christian Northoff qui porte sur les études, mais aussi de déclamations comme l’Encomium matrimonii. Elle constate la « porosité ainsi attestée entre lettre et declamatio, d’autant que tous les textes [qu’elle évoque] s’inscrivent significativement dans le “genus deliberatiuum” » (ibid., p. 185-186).

2 Dans la fameuse lettre d’Érasme à Jean de Botzheim du 30 janvier 1523 où il effectue le catalogue de ses œuvres, celui-ci confirme les circonstances d’écriture du texte qui sera pour la première fois édité sous le titre De Morte Declamatio : « La Consolation pour la mort d’un fils prématurément enlevé fut écrite à Sienne, alors que j’instruisais le fils de Jacques roi d’Écosse, Alexandre, archevêque de l’église de Saint-André. » (La Correspondance d’Érasme, traduite et annotée par M. Delcourt d’après l’Opus epistolarum de P. S. Allen, H. M. Allen et H. W. Garrod, Bruxelles, Presses académiques européennes, vol. I, 1967, p. 17.)

3 Opera omnia Desiderii Erasmi Roterodami, I, 2, De Conscribendis epistolis, éd. J.-C. Margolin, Amsterdam, North-Holland Publishing Company, 1971, p. 441-455, lettre intitulée « Aliud exemplum consolationis » : « Nous ajouterons encore un autre exemple. Antoine Sucquet a perdu un fils, un jeune homme qui donnait les meilleurs espoirs. Un ami le console. » (« Subiiciemus et alterum exemplum. Antonius Suketus amisit filium optimae spei adolescentem. Hunc consolator amicus. ») Dans la Correspondance d’Érasme, Antoine Sucquet intervient à plusieurs reprises. Il est présenté, ainsi que son oncle Jean, comme « illustres par leur science juridique et à la Cour impériale » (Érasme, Correspondance, dir. A. Gerlo et P. Foriers, L. 2329, t. VIII, Bruxelles, Presses académiques européennes, 1979, p. 579). Antoine Sucquet était en effet un personnage d’importance, Maître des Requêtes, puis membre du Grand Conseil de Charles Quint ; il était en outre l’un des fondateurs du Collège trilingue de Louvain. En revanche, l’identification du fils pose problème. Il ne peut s’agir de Charles, qui meurt après 1530. Comme l’affirme Jean-Claude Margolin (ibid., p. 441), « quant à un fils qu’il aurait perdu, rien de ce que nous savons de cette famille ne nous l’indique ».

4 Léon-E. Halkin (Erasmus ex Erasmo, Érasme éditeur de sa correspondance, Aubel, P. M. Gason, 1983, p. 127) s’étonne de ce choix, alors même que la lettre à Christian Northoff a été reprise dans l’édition Allen du De conscribendis epistolis.

5 Érasme, « De conscribendis epistolis (1522), ch. 49-50 », C. Noille éd., Exercices de rhétorique, 9, 2017, URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhetorique/540 [article consulté le 04 janvier 2024].

6 É. Wolff, « Érasme : théorie et pratique de la lettre de consolation », dans P. Laurence et F. Guillaumont dir., Les Écritures de la douleur dans l’épistolaire, de l’Antiquité à nos jours, Tours, Presses Universitaires François Rabelais, 2010, p. 357-365.

7 M. Boulet, Les Avatars de la déclamation à la Renaissance, thèse de doctorat, dir. O. Guerrier, Université de Toulouse Le Mirail, 2013.

8 J. Chomarat, Grammaire et rhétorique chez Érasme, II, Paris, Les Belles Lettres, 1980, p. 958-962.

9 Ibid., p. 970 : « Dans le De Morte presque seules nous émeuvent quelques sentences sur la mort inéluctable ; cette consolation que n’a inspirée aucune personne réelle et singulière ne pourrait nous toucher que si l’auteur avait su du moins y transposer une émotion, d’une autre source peut-être, mais sincère ». É. Wolff, « Érasme : théorie et pratique de la lettre de consolation », art. cité, p. 359 : « L’impression de froideur que laisse le texte tient à la surabondance de citations et d’exemples païens [...] et à l’aspect oratoire de nombreux passages. »

10 J. Chomarat, op. cit., p. 933.

11 Pour notre édition de référence du texte latin, voir notre traduction, élaborée avec É. Gillon, dans ce même numéro en ligne d’Exercices de rhétorique : « Érasme, La déclamation sur la mort, dans le genre consolatoire ».

12 J. Chomarat, ibid., p. 935 : « Les deux notions essentielles, qui sont liées, sont celles d’exercice et de fiction ».

13 F. Lestringant, s. v. « Déclamation », dans P. Desan dir., Dictionnaire Montaigne, Paris, Classiques Garnier, 2018, p. 448.

14 Comme le rappelle S. Luciani (« Lucrèce et la tradition de la consolation », Exercices de rhétorique, 9, 2017, § 6 et note 21, URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhetorique/519 [article consulté le 04 janvier 2024]), la consolation est dès l’Antiquité un exercice scolaire qui a participé à « la codification du genre [dans les] écoles de rhétorique d’époque impériale ».

15 « Breuitatem grauiter expressit Euripides, qui uitam mortalium, dieculam unam appellat. Sed melius Phalereus Demetrius, Euripidem castigans, qui eam non potius temporis punctum dixerit. Optime uero Pindarus, qui uitam hominum, umbræ somnium appellat. Res duas maxime nihili coniunxit, umbram & somnium, ut plane quam sit inanis hæc uita, demonstraret. » « Sa brièveté, Euripide l’a exprimée avec force en présentant la vie des mortels comme une “petite journée”. Mais Démétrius de Phalère, corrigeant Euripide, a fait mieux, en affirmant qu’elle n’était pas plus qu’un point dans le temps. Pindare cependant est celui qui l’a exprimé le mieux en présentant la vie des hommes comme “le songe d’une ombre”. Il a associé deux choses caractérisées par un néant total, l’ombre et le songe, afin de démontrer clairement à quel point la vie terrestre est vaine. » (La Déclamation sur la mort, § 7).

16 Si l’on suit la distinction établie par Valla (Elegantiae, IV, 81) et rappelée par J. Chomarat (ibid., p. 934-935), entre rhetor, « professeur de rhétorique », et declamator, « celui qui, étudiant chez le rhéteur, plaide une cause fictive devant les élèves réunis, afin de pouvoir par la suite plaider dans des causes réelles ». En l’espèce, les deux instances sont confondues.

17 Érasme, Les Adages, I, 1, 78 (adage no 78), trad. J.-C. Saladin et al., Paris, Les Belles Lettres, 2011, I, p. 116 : car « le fils de la poule blanche » est heureux.

18 Voir La Déclamation sur la mort, notes 37, 38 et 43.

19 Les Adages, II, 10, 46 (adage no 1946, Limen senectae), op. cit., II, p. 527.

20 La Déclamation sur la mort, § 9. Ce n’est certes pas l’argument le plus couramment utilisé dans les consolations : la raison de l’opportunité de la mort est généralement associée à l’idée qu’on échappe à des maux pires.

21 J.-C. Margolin, De conscribendis epistolis, op. cit., note de la ligne 10, p. 441.

22 Les autres éditeurs constatent l’absence d’informations mais ne vont pas jusqu’à remettre en question l’existence de ce fils prématurément disparu. Voir par exemple l’édition de J. K. Sowards (Collected works of Erasmus. Literary and educational writings 4, Toronto-Buffalo-Londres, University of Toronto Press, 1985, note 37, p. 536).

23 La Déclamation sur la mort, § 5.

24 Ibid., § 6.

25 Nous ne pouvons entrer ici dans les subtilités qui différencient la collatio, la contentio, la comparatio ou le contrarium notamment. L’opposition principale se joue entre simile et dissimile. Pour les définitions de ces termes, voir Érasme, De duplici copia verborum ac rerum commentarii duo, Lyon, J. de Tournes, 1558, p. 211-213.

26 « Veluti si quis hortetur aliquem, ut filii mortem moderate ferat, & ex Ethnicorum exemplis mulierem aliquam obijciat, quae plurium liberorum mortem fortiter tulerit » (ibid., p. 211 ; nous traduisons).

27 Érasme fait en effet dire à Cornélie : « Gracchos peperi » (La Déclamation sur la mort, § 6). L’exemplum chez Sénèque est traité d’une façon similaire (Consolation à Helvia, XVI-6).

28 « [...] post erratam rem ita comparabit : Quod mulier imbecilla potuit, tu uir barbatus non feres [...] ». Ibid.

29 Nous employons cette notion au sens que lui donne P. Hadot : « Le philosophe ne forme pas seulement [...] à un savoir parler, mais à un savoir vivre au sens le plus fort et le plus noble du terme [...], un moyen de procurer à l’âme l’ataraxie, la paix intérieure. » (Hadot, Discours et mode de vie philosophique, Paris, Les Belles Lettres, 2014, p. 159-160). Dans l’ouvrage Philosophy as a way of Life. History, dimensions, directions (Londres, Bloomsbury Academic, 2021, p. 6), M. Sharpe et M. Ure prolongent les travaux de P. et I. Hadot et intègrent la consolation à leur typologie des écrits qui relèvent des exercices spirituels.

30 Voir en particulier le numéro 9 d’Exercices de rhétorique consacré à la consolation (dir. C. Martin-Ulrich, 2017).

31 Claudie Martin-Ulrich, « Présentation : consolation et rhétorique », Exercices de rhétorique, 9, 2017, § 19, URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhetorique/543 [consulté le 04 janvier 2024].

32 La Déclamation sur la mort, § 4. Cette sentence est empruntée à Aulu-Gelle (Nuits attiques, XVII-14).

33 G. J Vossius, « Rhetorices contractae (1621), II, 24. De la consolation », Exercices de rhétorique, 9, 2017, § 20 URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhetorique/534, [consulté le 04 janvier 2024].

34 É. Wolff constate en effet que nous n’avons pour ainsi dire aucune authentique lettre de consolation signée par Érasme et en déduit que cela ne correspond pas à son caractère (« Érasme : théorie et pratique de la lettre de consolation », op. cit., p. 363).

35 De la même façon, comme l’indique M. Boulet dans sa thèse (Les Avatars de la déclamation à la Renaissance, op. cit., p. 348), « la déclamation, pour Érasme comme pour les anciens, est un discours fictif, prononcé par un orateur fictif, qui s’inscrit dans une situation d’énonciation particulière ».

36 La Déclamation sur la mort, § 15.

37 Il est question ici de la définition qu’Érasme donne dans le premier chapitre « Quis epistolae character ». Pour ce point et pour les autres définitions proposées par l’auteur, voir C. Bénévent, « Érasme épistolier : un modèle pluriel », op. cit., p. 179.

38 « [...] facile uidebis, hoc homine nihil esse iniustius, qui summum bonum, ad quod unum nati conditique sumus, perinde quasi maximum malum deploret » « [...] tu verras aisément qu’il n’y a rien de plus injuste que cet homme qui déplore, comme si c’était le plus grand mal, le souverain bien pour lequel seul nous sommes nés et créés » (La Déclamation sur la mort, § 14).

39 « Viuit profecto, mihi crede, uiuit ille, adestque præsens nobis [...] ». « Il vit assurément, crois-moi, il vit, cet être d’exception, il est là, présent avec nous [...]. » (La Déclamation sur la mort, § 15).

40 Voir J. Chomarat, Grammaire et rhétorique chez Érasme, II, op. cit., p. 937 : « [La déclamation] est un exercice, répète Érasme, dans lequel on argumente pour et contre, sans être obligé de trancher entre les deux thèses opposées ».

41 Voir La Déclamation sur la mort, note 4.

42 Ibid., § 2.

43 Sur la différence entre la méthode « simple et directe » et l’approche « par insinuation », voir Érasme, « De conscribendis epistolis (1522), ch. 49-50 », § 1, C. Noille éd., Exercices de rhétorique, 9, 2017 [consulté le 04 janvier 2024].

44 La Déclamation sur la mort, § 8.

45 Il suffit, pour observer la tendance de Douleur à répéter sempiternellement la même idée, d’ouvrir à n’importe quelle page du second livre la très belle édition des Remèdes aux deux fortunes par Christophe Carraud (vol. I, Grenoble, éditions Jérôme Millon, 2002, à partir de la p. 552).

46 Collected works of Erasmus. Literary and educational writings 4, op. cit., p. 535-538. Voir aussi sur ce point É. Wolff qui a identifié la source sans passer par l’édition anglaise (« Érasme : théorie et pratique de la lettre de consolation », op. cit., note 15 de la p. 362).

47 Cicéron expose les deux méthodes, à savoir la dialectique et les exemples, dans Tusc., III, XXIII-56.

48 Dans une de ses lettres de consolation (Lettres familières, II, 1, Paris, Les Belles Lettres, 2002, t. I, p. 140-141), Pétrarque explicite son intention de placer l’affligé en compagnie de glorieux personnages pour qu’il puisse y puiser le courage de rester ferme face à la douleur.

49 « Iam uero quid ego tibi recensere pergam tot Ethnicorum exempla [...] ? » (La Déclamation sur la mort, § 5).

50 Voir, dans le présent numéro d’Exercices de rhétorique, l’analyse que propose Sophie Conte de la notion d’« ostentatio » chez Quintilien.

51 « Dans la consolation, il faut parler, non pas avec la clarté du sophiste, mais avec la simplicité de la sympathie ; le discours rhétorique n’y est pas permis, mais les paroles pleines de sollicitude », Longin, Fragments – Art rhétorique, fr. 50, texte établi et trad. par M. Patillon et L. Brisson, Paris, Les Belles Lettres, 2002, p. 215.

52 « Quid agimus, anima ? quo nos uertimus ? quid primum adsumimus ? quid tacemus ? exciderunt tibi praecepta rhetorum et occupata luctu ? », Saint Jérôme, op. cit., p. 93.

53 Voir, sur l’importance du talent chez Érasme déclamateur, J. Chomarat, Grammaire et rhétorique…, op. cit., p. 937-938.

54 Nous empruntons cette formule à la présentation de la journée d’études « Les figures de la fiction : rhétorique et textes littéraires en France à l’âge baroque », organisée par Suzanne Duval et Adrienne Petit à l’Université de Paris-Sorbonne le 24 mai 2014.

55 « Magnum profecto munus, filius pius, sed ita datum, ut ad tempus eo fruereris, non ut perpetuo tuum esset. » « Certes, c’était un grand cadeau qu’un fils aimant, mais il a été donné pour que tu en jouisses un moment, non pour être tien perpétuellement. » (La Déclamation sur la mort, § 10)

56 « Perinde ac siquis gratias agat, quod ad conuiuium sit admissus, queratur autem sese dimitti. » « C’est comme si quelqu’un remerciait d’être admis à un festin, mais se plaignait de devoir prendre congé » (ibid., § 3).

57 « Quid enim aliud ipsa uita, quam perpetuus quidam ad mortem cursus ? » « Et en effet, qu’est-ce que la vie en soi, sinon une sorte de course perpétuelle vers la mort ? » (ibid., § 8)

58 « Vos modo pro uestra uirili date operam, ut pie peracta uitæ fabula, mors dignos reperiat, qui huc traducamini. » « Vous, seulement, suivant votre rôle d’hommes, faites en sorte, après avoir pieusement achevé votre rôle dans le drame de la vie, que la mort vous trouve dignes d’être emporté jusqu’ici. » (ibid., § 15)

59 « Verum ut amentis est, iniussu imperatoris e castris excedere, ita stulti atque ingrati, missionem a duce celerius datam, non libenter amplecti. » « Vraiment, comme c’est le propre d’un insensé de quitter le camp sans avoir reçu d’ordre du général, de même, c’est le propre d’un imbécile et d’un ingrat de ne pas embrasser avec joie la libération quand elle est donnée plus rapidement par le chef. » (ibid., § 9)

60 « [...] ex huius uitæ procellis », « [...] hors des tempêtes de cette vie » (ibid., § 13)

61 Ibid., § 14.

62 « [...] e diuerso eius uitæ commoda, quæ pios hinc ereptos manent » (ibid.).

63 Nous suivons l’indication en manchette de l’édition princeps, voir ibid., § 2.

64 Ibid., § 3.

65 Un exemple est fourni par l’extrait cité qui correspond à la note 42.

66 « Sed habueris tantum, non habeas etiam. » « Mais tu répondras que tu l’as seulement eu et que tu ne l’as plus » (ibid., § 10).

67 La citation précédente introduit en effet la fiction sur le prince qui a prêté un tableau précieux et qui souhaite le reprendre, passage que nous abordons à la fin de cette étude.

68 Ibid., § 16 : « Mortuus est filius, genueras mortalem. Tanto bono priuatus sum, reddidisti ei qui gratis dederat [...] ». « Mon fils est mort. – Tu l’avais engendré mortel. – Je suis privé d’un si grand bien ! – Tu l’as rendu à qui l’avait donné gracieusement [...] ».

69 « Selon la Rhétorique à Herennius, la subjectio consiste à anticiper ce que pourraient dire les adversaires de la thèse défendue par l’orateur, en d’autres termes, leur ôter les mots de la bouche et détruire leurs arguments avant même qu’ils n’aient eu le temps de les énoncer. » (B. Perona, Prosopopée et persona à la Renaissance, Paris, Classiques Garnier, 2013, p. 70-71)

70 « Cæterum ut quæ fusius disserta sunt, in epilogum contraham, hoc pacto efferuescentem animi tui dolorem coercebis. » « Par ailleurs, comme je résumerai en conclusion ce qui a été développé de manière plus diffuse, ainsi tu réprimeras avec méthode la douleur brûlante de ton âme. » (La Déclamation sur la mort, § 16)

71 « Tanto, inquis, bono privatus sum. » (De conscribendis epistolis, op. cit., p. 455). On ne retrouve « inquis » ni dans l’édition princeps, ni dans l’édition de 1540 de la Declamatio.

72 La prosopopée est ici entendue au sens usuel. La Consolation à Marcia propose une prosopopée de la nature dans la séquence consacrée au voyage à Syracuse (XVI-7, 8) et une prosopopée du père de l’affligée, Crémutius Cordus (XXVI-1 à XXVI-7).

73 Saint Jérôme, Lettres, t. II, XXXIX, « À Paule : sur la mort de Blésilla », Paris, Les Belles Lettres, 1951, p. 71-85. La prosopopée du Christ y précède celle de Blésilla.

74 B. Perona analyse le concept de prosopopée chez Érasme et le distingue de la prosopographie, qui consiste à « personnifier des abstractions », de la notatio, qui consiste à créer un portrait selon le principe de convenance et peut concerner une personne fictive ou réelle, un animal ou une chose, ou de la sermocinatio, par laquelle on adapte un discours au personnage qui est censé le prononcer (Prosopopée et persona à la Renaissance, op. cit., p. 72).

75 « Non est qui uobis obsequium exhibeat, sed est qui apud deum Opt. Max. pro uestra salute patronum agat, ut sedulum, ita & efficacem. » « Il n’y a plus personne pour vous témoigner de l’obéissance, mais il y a quelqu’un pour jouer le rôle d’intercesseur, aussi efficace qu’assidu, auprès du Dieu très bon, très grand, en faveur de votre salut. » (La Déclamation sur la mort, § 15)

76 B. Perona, op. cit., p. 46, 76.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Rémi Ordynski, « Déclamation, lettre et consolation : le cas de la Déclamation sur la mort d’Érasme »Exercices de rhétorique [En ligne], 22 | 2024, mis en ligne le 22 avril 2024, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhetorique/1637 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhetorique.1637

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