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DOSSIER. La déclamation au début de l’époque moderne : une institution oratoire

Le statut de la declamatio dans les textes d’Érasme sur la théorie et la pratique épistolaires

Christine Bénévent

Texte intégral

  • 1 J. Chomarat, Grammaire et rhétorique chez Érasme, Paris, Les Belles Lettres, 1981, t. 2, p. 931.
  • 2 Érasme, Opus epistolarum, éd. P. S. et H. Allen, 12 t., Oxford, Oxford Univ. Press, 1906-1967 (déso (...)
  • 3 J. Chomarat, Grammaire et rhétorique…, op. cit., p. 932-934.
  • 4 Érasme, De conscribendis epistolis dans Opera omnia (désormais ASD) I-2, édition par J.-C. Margolin (...)

1Jacques Chomarat l’a bien souligné : « les déclamations tiennent une place importante dans l’œuvre d’Érasme1 ». Non content d’en avoir fait un objet d’étude, de traduction et d’apprentissage pédagogique, ce dernier en a écrit beaucoup, qu’il énumère non sans délectation dans le Catalogus, en rappelant qu’il était « plus fait par nature pour les déclamations que pour les compilations » (« tentauimus et declamationem, ad quam magis eramus natura compositi quam ad illa collectanea2 »). Sur la quinzaine de « déclamations proprement dites » recensées par Chomarat3, plusieurs, en particulier le De laude matrimonii (Louange du mariage) et la De morte declamatio (Déclamation sur la mort), figurent dans le De Conscribendis Epistolis (désormais DCE4), ce qui les inscrit a priori au sein du genre épistolaire, lequel pose néanmoins, nous le verrons, des problèmes de définition.

2Si toutefois on admet, même temporairement, cette inscription générique nouvelle, elle permet d’aborder la declamatio en faisant un pas de côté, voire en inversant la perspective : il s’agit dès lors de l’envisager a contrario, moins pour elle-même que comme un outil, un moyen servant à définir autre chose, en l’occurrence la lettre. De fait, la declamatio est ponctuellement sollicitée par Érasme en tant que « genre frontière » de la lettre, avec laquelle elle entretient par ailleurs des rapports étroits, quoique assez peu explicités. Tantôt lettre et declamatio semblent se rapprocher, voire se confondre, tantôt au contraire la declamatio sert à montrer ce que la lettre n’est pas, ou ne doit pas être. Ces affirmations apparemment contradictoires obéissent à une dynamique complexe dont cette contribution tentera de rendre raison.

Porosité entre lettre et declamatio dans le De Conscribendis Epistolis

Théoricien ou pédagogue de l’épistolaire ?

  • 5 P. Martin Baños, El Arte epistolar en el Renacimiento europeo, 1400-1600, Bilbao, Universidad de De (...)

3Pédagogue et théoricien de la declamatio, Érasme est aussi considéré comme un théoricien majeur de l’art épistolaire. Pedro Martin Baños, dans un panorama très informé5, le crédite d’une approche rigoureuse et rhétorique de la lettre, apte à synthétiser les conceptions antique et médiévale de l’épistolaire. Ce tour de force expliquerait le formidable impact qu’a eu son traité dans la théorie et la pratique épistolaires renaissantes.

  • 6 Voir J. Rice Henderson, « Despauterius’ Syntaxis (1509) : The Earliest Publication of Erasmus’ De C (...)
  • 7 Sur la Formula, voir la bibliographie dans C. Bénévent et S. Van Impe, « Rethinking the publication (...)
  • 8 Voir H. Vredeveld, « Toward a Critical Edition of Erasmus’s De Conscribendis Epistolis », Humanisti (...)

4La théorie érasmienne de la lettre se donne à lire dans plusieurs textes aux statuts divers. Notre point d’entrée principal reste le DCE, dont la première édition autorisée date de 1522, bien que des extraits en aient été diffusés dès avant : la Syntaxis, traité grammatical de Despauterius (Jean Despautère, mort en 1520) comprend dès 1509 une section dédiée à l’épistolaire citant longuement des extraits inédits d’Érasme6, tandis que la Brevissima… conficiendarum epistolarum formula, mince plaquette sans doute issue d’écrits de jeunesse érasmiens et qui commence à se diffuser à partir de 15207, s’ouvre sur une définition du genre épistolaire suivie de trois chapitres comprenant des remarques générales sur l’éloquence. Mais ils ne mentionnent pas, sauf erreur, la declamatio. Le Libellus de Conscribendis Epistolis, publié à Londres en 1521 par l’imprimeur Siberch, présente quant à lui de nombreux points communs avec l’Opus définitif, mais non point les importants chapitres liminaires, décisifs pour comprendre la nature du rapprochement entre lettre et declamatio8. Ces textes ne nous serviront donc pas ici, tandis que le De Copia et le Ciceronianus d’Érasme, qui comportent quelques références à l’art épistolaire, seront évoqués ponctuellement.

5C’est aussi en tant qu’épistolier et éditeur de ses propres lettres qu’Érasme a exercé une influence considérable. On peut à ce titre confronter le discours qu’il tient dans ses œuvres pédagogiques aux paratextes de recueils épistolaires dont il est l’auteur ou l’éditeur, au premier chef des Epistolae de Jérôme, confrontation qui réserve quelques surprises.

Structure et nature du De Conscribendis Epistolis

6Pour comprendre la place explicite et implicite qu’y occupe la declamatio, il faut dire quelques mots de l’organisation générale du DCE, souvent considéré comme un ambitieux texte théorique mais qu’il serait plus juste d’aborder comme un manuel pédagogique. Le volumineux in-4o de 614 pages, issu de l’officina frobeniana en août 1522, contient l’Opus de Conscribendis Epistolis et le Parabolarum sive similium liber qui accompagnait auparavant le De Copia, bon indice de la constellation pédagogique dans laquelle s’inscrit le DCE. Près de cent cinquante intertitres aident le lecteur à se repérer dans ce texte touffu. Bien qu’ils ne soient pas hiérarchisés, ces intertitres et la répartition annoncée par Érasme dans le chapitre « Tres omnium generum fontes » (« les trois sources de tous les genres », p. 310-315), qui fait suite à une première section de généralités sur la lettre (p. 209-303), mettent en lumière une structure fondée sur la tripartition rhétorique des genres, auxquels Érasme ajoute un quatrième genre, d’abord qualifié de « familier » (« His tribus quartum genus accersere licebit, quod si placet, familiare nominemus », « à ces trois genres il est permis d’en ajouter, si l’on veut, un quatrième, que nous appellerons familier », p. 311, l. 9). Si une telle qualification trouve son origine dans les titres des recueils de Cicéron ou Pétrarque, et si la lettre familière constitue déjà une espèce dans des traités antérieurs, par exemple dans celui de Niger (Opusculum scribendi epistolas, 1488), c’est semble-t-il la première fois que la lettre familière prend une dimension générique.

  • 9 Voir R. Poignault et C. Schneider, « Avant-propos » dans Fabrique de la déclamation antique. Contro (...)

7Sont ainsi rangées, sous quatre grands genres inspirés de la typologie rhétorique, une trentaine d’espèces de lettres. Une telle organisation contribue à asseoir une conception rhétorique de l’épître, alors envisagée comme une forme de discours à laquelle on peut appliquer le principe des genera causarum (genres de cause ou genres rhétoriques), alors même que ceux-ci relèvent chez Quintilien de contextes d’éloquence appelant la parole publique9. Il y a là, de la part d’Érasme, une sorte de tour de passe-passe, peut-être dérivé de la Rhétorique à Herennius I, 5 (« Genera causarum sunt quattuor : honestum, turpe, dubium, humile », « il y a quatre genres de cause : l’honorable, le vil, l’incertain, l’insignifiant »), qui contribue à rapprocher la lettre de l’oratio, du discours, et de son avatar scolaire, la declamatio. Toutefois, le quatrième genre est ensuite exclusivement qualifié par Érasme d’« extraordinaire » (« De extraordinariis generibus epistolarum, et primum de nunciatione », p. 541), autrement dit échappant à l’ordo des genres rhétoriques.

  • 10 Voir C. Bénévent, « Érasme épistolier : un modèle pluriel », dans M.C. Panzera dir., L’exemplarité (...)
  • 11 R. Poignault et C. Schneider, « Avant-propos », op. cit.

8On a déjà relevé ailleurs les nombreuses distorsions qui font vaciller la rigueur apparente de cette organisation, au niveau macrostructural comme au niveau microstructural10. On se contentera ici de rappeler les principales leçons de ces analyses dans la mesure où elles intéressent la declamatio. En réalité, plutôt que quatre genres auxquels se rattachent des espèces de lettres, le DCE met en œuvre trois rubriques. Les deux premières décrivent les lettres de conseil (genre délibératif), qui occupent plus de la moitié du DCE (p. 315-513), et les lettres d’accusation et de défense, dont la place est beaucoup plus réduite (genre judiciaire, p. 516-541). Il s’agit, autrement dit, des deux genres auxquels ont été « associés des exercices scolaires, promis à une immense fortune : la controverse et la suasoire, qui imitent plaidoyers et harangues et forment ce qu’on appelle la déclamation antique11 ». Les lettres qui n’entreraient ni dans l’un ni dans l’autre, et donc « extraordinaires », occupent la troisième rubrique (p. 541-579). On peut y noter la présence de la conciliatio (lettre pour se concilier la bienveillance, pourtant annoncée comme devant être traitée au sein du genre délibératif) et celle de la disputatoria (lettre de discussion), traitée à la fin et de façon fort expéditive, alors qu’elle aurait pu trouver place dans le genre judiciaire et fournir nombre de declamationes.

  • 12 Ces chapitres ne figurant pas dans l’édition publiée par Siberch en 1521, Érasme s’est peut-être se (...)

9Chaque type de lettre fait l’objet d’une présentation conceptuelle plus ou moins développée, suivie d’une panoplie d’exemples. Ces derniers sont très majoritairement empruntés à Cicéron, suivi d’assez loin par Pline, puis par Politien. Les autres auteurs ne sont cités qu’à une ou deux reprises, à l’exception de Jérôme, sur lequel Érasme s’appuie surtout dans les chapitres liminaires12. Ici aussi, une apparente contradiction se dessine entre ces florilèges d’exemples et les autorités invoquées dans les premières lignes du manuel, à savoir Platon, Cicéron, Pline, Sénèque et Jérôme (p. 211) : nous y reviendrons.

Place de la declamatio dans le De Conscribendis Epistolis

10Malgré ses déviations, cette armature rhétorique est justifiée par le souci pédagogique : dans le chapitre intitulé « Exercitatio et imitatio », « Entraînement et imitation » (p. 227-238), Érasme présente explicitement son manuel comme une source de modèles et d’exercices à proposer aux jeunes gens. Loin d’être un guide destiné aux professionnels de l’écrit, le DCE s’affirme comme un « livre du maître » offrant des méthodes, des exemples et des suggestions utilisables dans le cadre scolaire : le professeur, après avoir enseigné sommairement à ses élèves les préceptes de la rhétorique, devra les exercer souvent « sur des sujets courts et de caractère épistolaire [breuibus et epistolaribus argumentis] » (p. 231). Les exemples de sujets n’ont pourtant rien de proprement épistolaire et sont tout simplement rhétoriques : Érasme les compare lui-même aux Progymnasmata d’Aphtonios (p. 237).

  • 13 Voir J. Chomarat, Grammaire et rhétorique, op. cit., p. 941-947.

11C’est le cas de la lettre illustrant le chapitre « Quomodo proponenda materia » (« la manière de proposer la matière », p. 238-254). L’argument en est le suivant : Lucius, jeune homme revenu de ses erreurs, incite son ami Antonius à se plonger à son tour dans les études. On a donc affaire à une suasoria (lettre persuasive) : hormis le fait, à peine thématisé, que l’exercice ne vise pas une performance orale, tous les éléments présentés par Érasme seraient parfaitement adaptés à la mise en œuvre d’une declamatio. Il en va de même dans le chapitre intitulé « Exempla quomodo tractanda » (« la manière de traiter les exemples », p. 330), mais aussi dans la présentation, au chapitre « De genere disssuasorio » (« Du genre dissuasif », p. 429-432), de la Vituperatio matrimonii (« Blâme du mariage ») qui devait faire pendant à la Laus matrimonii (« Louange du mariage »), présentée comme un « exemplum epistolae suasoriae », un exemple de lettre persuasive (p. 400-429) : même si cette vituperatio est réduite à une simple esquisse au service de la méthode à adopter pour faire pratiquer les élèves, elle permet, en soulignant le jeu entre pro et contra, d’afficher le caractère déclamatoire de l’exercice – peut-être en l’occurrence par mesure de prudence. Declamatio et lettre enseignée selon la méthode rhétorique partagent donc les mêmes traits et peuvent aisément naviguer d’un genre à l’autre : de même que l’éloge du mariage, quoique publié dans le DCE, est immédiatement perçu comme une declamatio, de même le De contemptu mundi, déclamation non reprise dans le DCE, se présente-t-il comme une lettre prétendument écrite par Thierry de Harlem à son neveu pour l’inviter à se faire moine13. Autrement dit, la perspective résolument scolaire adoptée dans le manuel « pour écrire des lettres » (« de conscribendis epistolis ») contribue à rapprocher la pratique épistolaire des exercices rhétoriques préparatoires (progymnasmata) et de la declamatio.

  • 14 DCE, p. 324-340, 343-353, 365-400. Voir l’analyse critique de J. Chomarat, Grammaire et rhétorique, (...)

12Toutefois, la porosité entre l’une et les autres est inférée, et non thématisée : hormis une occurrence de « declamatiunculas » (« petites déclamations) » sur laquelle nous reviendrons et le recours à l’adjectif « declamatorius, déclamatoire » (« cuiusmodi pleraque sunt declamatoria », « plusieurs de cette espèce sont déclamatoires », p. 236) au sein du vivier où puiser des exemples au chapitre « Exercitatio et imitatio », il n’est jamais fait, dans le DCE, explicitement allusion à la déclamation, dont le modèle travaille pourtant souterrainement la majorité des conseils donnés en matière épistolaire. Ce silence laisse à penser que le rapprochement entre l’une et l’autre résulte moins d’une réflexion élaborée que d’une facilité pédagogique. Cette hypothèse est corroborée par le fait que les longues digressions qui servent à nourrir, au début du genus deliberatiuum (genre délibératif), l’évocation des lettres exhortatoria et suasoria (exhortatoire et persuasive14) sont à ce point hors sujet qu’il y est question de la pertinence ou non de l’audition des témoins lors d’un procès (p. 382, l. 18 sqq) : l’éloquence oratoire n’est alors plus mise en jeu dans un cadre scolaire mais bien dans la pratique politique et judiciaire du temps, où le lien avec la lettre ne peut plus trouver de justification. Érasme, qui semble avoir eu conscience du problème, s’en excuse ainsi :

Quanquam hanc partem non repperi in exemplari, quod apud me fuit manu descriptum. Atque inter recognoscendum plane comperi, hoc ab alio quopiam assutum fuisse, qui nactus sit haec in schedis meis, ex rhetorum praeceptionibus, in alium quempiam vsum decerpta. Non resecuimus tamen, quod in his magis desideraremus aptam tractationem quam vtilitatem. (p. 370, l. 8-12)

Je n’ai pas trouvé ce passage dans l’exemplaire manuscrit que je détiens. En effectuant la révision j’ai découvert qu’il avait été inséré par quelqu’un d’autre qui avait sans doute trouvé dans mes papiers ces extraits tirés des préceptes des rhéteurs et destinés à un autre usage. Pourtant je ne les ai pas retranchés car on peut leur reprocher plutôt de n’être pas présentés de façon adéquate que d’être inutiles.

Tout en recourant à un argument qui le dédouane en partie de ses responsabilités, Érasme admet avec une certaine désinvolture que les extraits issus des préceptes des rhéteurs ne sont pas impertinents au sein de son manuel épistolaire et il le fait au nom de l’utilité pédagogique. Toutefois l’amalgame entre lettre et declamatio atteint ses limites lorsqu’on prend en compte la confrontation avec la pratique réelle, effective de la lettre, hors du cadre fictif où la cantonne l’exercice scolaire : la declamatio devient alors un instrument de discrimination entre la lettre et ce que n’est pas la lettre.

La declamatio, outil d’une définition (élastique) de la lettre

La declamatio comme genre frontière de la lettre

13La porosité manifeste entre lettre et declamatio semble en effet compromise par le propos qui ouvre le chapitre « Peculiaris epistolae character » (« Caractère spécifique de la lettre », p. 224-226) et tend à définir la lettre par distinction avec des genres frontières :

Fortassis erunt qui quasdam epistolas semouebunt ab hoc ordine, quod genus sunt epistolae ad exercitationem, vel ostentationem ingenii confictae : veluti Phalaridis, quas eruditi tribuunt Luciano ; et amatoriae Philostrati, sane quam elegantes, si perinde essent castae ; ad haec heroinarum, autore Nasone, aliaeque consimiles, quas si quis malit appellare declamatiunculas, equidem non admodum refragabor. Sunt in quas magis libri nomen videtur competere : quales sunt aliquot Platonis, Senecae omnes ; pleraeque Hieronymi, Cypriani et Augustini ; Tertulliani paucae. Sunt quas aliquis malit orationes appellare, nimirum quae ad principes aut magistratus, arduis ac perplexis de rebus prolixe scribuntur. Tunc enim epistola, non confabulonis aut nuncii, sed oratoris vice fungitur. (p. 224, l. 5 – p. 225, l. 3)

Certains voudront sans doute exclure du genre « lettres » les lettres composées par exercice ou pour faire montre de virtuosité, comme celles de Phalaris, que les érudits attribuent à Lucien ; et les lettres amoureuses de Philostrate, parfaitement élégantes, si elles étaient pareillement corrigées ; auxquelles on peut ajouter les Héroïdes d’Ovide et quelques autres semblables. Je n’ai pas d’objection à les appeler « courtes déclamations » si l’on préfère. D’autres seraient plus proprement appelées « traités », comme certaines de Platon, toutes celles de Sénèque, la plupart de celles de Jérôme, Cyprien, Augustin, et quelques-unes de Tertullien. D’autres encore seraient mieux nommées « discours », celles assurément que l’on écrit avec prolixité à des princes ou des magistrats, à propos de choses ardues et suscitant la perplexité. Dans ces cas-là, la lettre joue le rôle d’un orateur, plutôt que celui d’un ami bavardant ou d’un messager.

On retrouve pour l’occasion les noms des autorités épistolaires convoquées en ouverture du DCE, dans le chapitre initial, « Quis epistolae character » (« ce qui caractérise la lettre », p. 209-214), qui la définissait quant à lui comme une « res infinita (chose infinie) ». Tout se passe comme si le chapitre « Peculiaris epistolae character » prenait le contrepied du propos liminaire : alors que celui-ci insistait sur le caractère infini de la lettre, celui-là s’attache au contraire à la circonscrire et lui trouver des bornes. Il est toutefois notable qu’Érasme prête encore à d’autres (« Certains voudront sans doute… », début de la citation) la volonté de séparer la lettre de trois genres frontières, avec lesquels elle se confond parfois, à savoir la déclamation dont se rapprochent les lettres « composées par exercice ou pour faire montre de virtuosité », le livre (ici traduit par « traité ») et le discours.

Deux conceptions, concurrentes et contradictoires, de la lettre

14En fait, contrairement aux apparences, le DCE ne fixe pas une conception rhétorique de la lettre, mais bien deux conceptions concurrentes dont l’articulation n’est jamais explicitée. D’un côté le chapitre inaugural « Quis epistolae character » (p. 209-214) défend une conception extensive de la lettre, revendiquée par Érasme face aux puristes désirant imposer une définition étroite et rigide à une chose caractérisée par sa diversité, « si plurielle et capable de varier à l’infini » (« de re tam multiplici, propeque in infinitum varia », p. 209, l. 6-7). Les exigences de ces puristes sont alors présentées de façon négative :

Negant epistolam ferendam esse, nisi quae intra exilem dicendi figuram sese contineat ; nisi quae illaborata dissolutaque fluat, et omnibus contentionis neruis careat ; nisi quae vulgo mutuatis verbis contexta ; nisi denique quae breuitate ipsa epistolae nomen mereatur, potius quam voluminis. (p. 209, l. 11 – p. 210, l. 2)

Certains exigent de toute lettre qu’elle ne contienne que de discrètes figures de style, qu’elle coule sans élaboration et sans forme, qu’elle soit dépourvue de tout nerf, de toute contention, qu’elle soit composée de mots empruntés à la langue quotidienne, que sa brièveté enfin lui fasse mériter le nom de lettre plutôt que celui de livre.

Chacun de ces critères est réfuté au nom du decorum (« in loco adhibetur », « à appliquer en son lieu », p. 210, l. 12) : il peut arriver par exemple que la lettre, en fonction des circonstances et du destinataire, requière la copia – et l’on songe au célèbre passage du De copia sur les cent façons de dire « ta lettre m’a fait plaisir ». Mais l’on reconnaît dans chacun des critères réfutés les traits susceptibles de rattacher la lettre à la déclamation (pour l’élaboration et les ornements rhétoriques), au discours (pour la tension), au livre (pour la longueur). Faute d’adhérer à la définition large, il faudrait exclure « la plupart des lettres de Platon, Cicéron, Pline, Sénèque et saint Jérôme » (« plerasque Platonis, Ciceronis, Plinii, Senecae, D. Hieronymi Epistolas », p. 211, l. 9-11).

  • 15 Voir C. Bénévent, « Le De Conscribendis Epistolis d’Érasme… », op. cit., p. 105-106.

15Le chapitre intitulé « Peculiaris epistolae character » (p. 224-226) livre en revanche une définition restreinte, limitée à ce qui serait l’essence de la lettre : elle doit ressembler à une conversation (sermo) entre amis. Or, comme le rappelle Cicéron lui-même, le sermo est aux antipodes de la tension (contentio) qu’implique l’art oratoire15, ce qui pourrait remettre en question la grille rhétorique à laquelle le DCE soumet la lettre. Ces conceptions concurrentes recouvrent une autre distinction à l’œuvre dans le DCE : d’un côté les lettres à sujet unique peuvent être étudiées et conçues à partir des genres rhétoriques – et être à ce titre rapprochées de la declamatio qui s’attache à un thème précis ; de l’autre les lettres mixtes, passant d’un sujet à l’autre, font l’objet d’un exemple développé (« Mixtae epistolae exemplum », « Exemple de lettre mixte », p. 67-70), encadré par de brèves considérations qui semblent simplement servir de transition à la fin de la première section dédiées aux généralités. Érasme y affirme que « les amis [familiares] échangent régulièrement des lettres de ce genre, cousu de choses diverses » (« Huiusmodi literarum genere ex variis rebus consarcinato familiares inuicem persaepe vtuntur », p. 309).

  • 16 Ibid., p. 101-102.

16D’un côté donc, la lettre est assimilable à la declamatio et entre dans l’arsenal de la formation à l’éloquence. De l’autre, elle s’apparente au sermo, pratique à laquelle les auteurs antiques n’ont pas donné de règles, notamment parce qu’il intéresse un espace qui n’est pas celui du forum. Cette contradiction peut se résoudre, comme nous l’avons montré ailleurs16, si l’on admet qu’Érasme ne prétend pas livrer une essence de la lettre ni révéler comment on les écrit : tout au plus montre-t-il comment on apprend à les écrire. Le DCE est en réalité un manuel d’apprentissage de la rhétorique, dans lequel les exercices épistolaires ne sont qu’un pré-texte et une propédeutique à la maîtrise à venir de la production textuelle, qui pourra s’exercer dans l’espace public comme dans l’espace privé et où « le comble de l’art est de dissimuler l’art ».

Lettre réelle et lettre fictive

17Nous ne sommes toutefois pas au bout des ambiguïtés attachées à l’assimilation entre lettre et declamatio qu’un tel parti pris entraîne. Le chapitre « Peculiaris epistolae character » contient un autre passage alambiqué, dans lequel Érasme semble accepter temporairement de restreindre la lettre aux seuls échanges privés, mais sa concession n’ouvre pas sur une définition claire :

Quod si quis non dignatur epistolae vocabulo, nisi quae priuatis de rebus inter amicos obambulet ; quanquam ne hic quidem certa forma praescribi potest. Tamen si qua peculiaris est huic generi, videor mihi non maiore compendio quae sit indicare posse, quam si dixero, talem oportere esse dictionem epistolae, quales sunt amicorum inter ipsos confabulationes. Est enim (quod scite scriptum est a Turpilio comico) epistola absentium amicorum quasi mutuus sermo. (p. 225, l. 2-9)

Mais même si l’on réserve le nom de lettre à celle qui traite de questions privées et s’adresse à un ami, il est impossible de lui prescrire une forme déterminée. Même si ce genre a quelque chose de particulier, je crois que je ne peux rien indiquer de plus précis que cela : le discours de la lettre doit ressembler aux conversations entre amis. La lettre est en effet (selon le mot du comique Turpilius) une sorte d’entretien à distance entre amis.

  • 17 Voir L. Jardine, « Reading and the technology of textual affect : Erasmus’s familiar letters and Sh (...)

Dans cette définition attribuée à Turpilius, dont Érasme trouve en fait la source dans une lettre de Jérôme à Nitias17, l’adverbe quasi placé au centre du groupe nominal peut modifier soit le seul sermo, soit l’ensemble des constituants. La lettre se définit donc sur le mode du « comme si » : non seulement elle sert de substitut à la conversation, mais elle est réglée sur le mode des relations amicales sans que les correspondants soient nécessairement des amis.

  • 18 Érasme, Paraphrasis seu potius epitome in elegantiarum libros Laurentii Vallae, ASD, I-4, éd. C.L.  (...)

18Or, comme le rappelle Chomarat à la suite de Quintilien, la declamatio est caractérisée par les deux notions essentielles d’exercice et de fiction dans la mesure où le declamator est celui qui, étudiant chez le rhéteur, plaide une cause fictive devant les élèves réunis, afin de pouvoir par la suite plaider dans des causes réelles18. C’est pourquoi, nous l’avons vu, « les lettres composées par exercice ou pour faire montre de virtuosité » pourraient facilement être qualifiées de declamatiunculae, sans que le propos ait rien de péjoratif. Le mode du « comme si » mis en jeu à travers la définition de Turpilius est un peu différent dans la mesure où il s’applique au sermo, pratique a priori non rhétorique de la parole.

19Ce constat conduit à relire à nouveaux frais la première lettre des Epistolae ad diuersos, recueil dont l’achevé d’imprimer porte la date d’août 1521 mais qui n’a en fait vu le jour qu’en 1522, et donc exactement contemporain du DCE :

  • 19 Allen, ep. 1206, p. 500-501, l. 86-101.

Primum si epistolae carent veris affectibus neque vitam ipsam hominis repraesentant, iam epistolae nomen non merentur. Quales sunt Senecae ad Lucilium ; atque adeo inter eas quas olim scripsit Plato, quasque ad Apostolorum, vt apparet, imitationem scripserunt Cyprianus, Basilius, Hieronymus, Augustinus, perpaucae sunt quas non libros rectius appellaris quam epistolas. Porro, quas nobis reliquit nescio quis Bruti nomine, nomine Phalaridis, nomine Senecae ad Paulum, quid aliud censeri possunt quam declamatiunculae ? Verum autem illud epistolarum genus quod mores, quod fortunam, quod affectus, quod publicum simul et priuatum temporis statum velut in tabula repraesentat, cuius generis fere sunt Epistolae Ciceronis ac Plinii, et inter recentiores Aeneae Pii, aliquanto plus habet periculi quam historia rerum nuper gestarum ; periculosae, vt inquit Flaccus, plenum opus aleae19.

D’abord, si les lettres sont dépourvues de sentiments véritables et ne donnent pas une image de la vie même de leur auteur, elles ne méritent pas le nom de lettres. À cette catégorie appartiennent les lettres de Sénèque à Lucilius. Parmi celles de Platon et celles que, à l’imitation probable des apôtres, ont jadis écrites Cyprien, Basile, Jérôme et Augustin, le plus grand nombre mérite plutôt le nom de traités. Enfin, dans ce qu’un inconnu nous a laissé sous le nom de Brutus, ou de Phalaris, dans ce que Sénèque adresse à Paul, peut-on voir autre chose que de petits exercices déclamatoires ? Le genre épistolaire authentique, qui dépeint comme dans un tableau les mœurs, les événements, les sentiments, les situations de la vie aussi bien publique que privée – et c’est à ce genre qu’appartiennent en général les lettres de Cicéron et de Pline, et plus récemment celles d’Aeneas Pius [Enea Silvio Piccolomini, le pape Pie II] – comporte plus de risques que le récit des événements récents. Travail dangereux, dit Horace [Odes, II, 1, v. 6], et plein de hasards.

La proximité entre cette lettre et le propos qui ouvre le chapitre « Peculiaris epistolae character » est frappante : ils convoquent les mêmes autorités, tissent les mêmes motifs, recourent au même suffixe diminutif (declamatiunculae), et pourtant ils disent exactement l’inverse l’un de l’autre. Ici, la qualification de « lettres » est refusée à ce qui était accepté dans le DCE : la définition restreinte de la lettre est nettement affirmée et le critère décisif est celui de la vérité.

  • 20 V. Mellinghoff-Bourgerie, « Autonomie de la pensée et stratégie du “moi” philologique : autour du D (...)

20Or ce qui fait basculer certaines lettres du côté des declamatiunculae a clairement partie liée avec la fiction : les exemples donnés par Érasme concernent des lettres apocryphes, dont le « je » n’est pas celui qu’il prétend être. Les lettres assimilables à des libri (traités) sont également écartées du genre épistolaire, au nom de la « vérité », ce qui les situe elles aussi du côté de l’artifice. Les lettres « authentiques » (« verum epistolarum genus »), inspirées par des « sentiments véritables » (« veris affectibus »), dévoilent « la vie même de leur auteur » (« vitam ipsam hominis ») et « les situations de la vie aussi bien publique que privée (« publicum simul ac priuatum temporis statum ») ». Cette fois, c’est bien l’ancrage subjectif et référentiel qui sert de critère discriminant entre le vrai et le faux, alors que, comme le soulignait Viviane Mellinghoff-Bourgerie, « les lieux déclamatoires ne sont ni vrais ni faux en soi : le réservoir rhétorique les offre indifféremment au locuteur qui les sélectionnera en fonction de cas particuliers20 ». Comment comprendre cette nouvelle contradiction ?

Conséquences de cette hésitation : qui dit « je » ?

21Il semble qu’elle tient au lieu où se déploie le discours sur la lettre et à l’éthos du « je » qui porte ce discours. Nous voudrions montrer pour finir comme l’ambiguïté du discours épistolaire, selon qu’il est rapproché d’un exercice déclamatoire ou d’un ancrage référentiel, a pu avoir des conséquences sur la façon d’interpréter et d’utiliser la correspondance d’Érasme.

Le manuel et le recueil

  • 21 Voir C. Reedijk, « Een voorstel tot adoptie : Erasmus’ Epistola iocosa de utendo aula », Het Boek, (...)
  • 22 Voir dans ce numéro la contribution de R. Ordynski.
  • 23 Démétrios, Du style, § 228, trad. P. Chiron, Paris, Les Belles Lettres, 1993, p. 64.

22Dans le DCE, les lettres participant du genus deliberatiuum se taillent la part du lion et nombre d’entre elles, que ce soit l’Epistola iocosa de vtendo aula (« Lettre plaisante sur la manière d’être courtisan », p. 499-502)21, la De morte declamatio (p. 441-455)22 ou l’Encomium matrimonii, se donnent à lire comme des déclamations ou des traités « pourvus de l’en-tête : “Salut !” », selon la formule de Démétrios23. Que l’Encomium matrimonii soit, comme le Moriae encomium (l’Éloge de la folie), une declamatio nourrit la défense d’Érasme face aux attaques dont il fait l’objet puisque le « je » qui s’y exprime serait fictif :

  • 24 Érasme, La Réfutation de Clichtove, trad. P. Mesnard dans La Philosophie chrétienne, Paris, Vrin, 1 (...)

Quoties igitur Iodocus hic repetit, censet Erasmus, et docet Erasmus, et conatur Erasmus, toties aberrat a uero. Nec enim censet qui declamat, nec illic loquor, nec quae dicuntur omnia ex animi sententia deprompta sunt24.

Toutes les fois que Josse répète « Érasme pense, Érasme enseigne, Érasme essaie », il est en dehors de la vérité. En effet, celui qui déclame n’a point d’avis : en cette déclamation, je ne parle point pour mon compte, et tout ce qui se dit là n’est point l’expression de mon cœur.

  • 25 Allen IV, ep. 1206, 501, l. 102-103.

Dans les Epistolae ad diuersos (1522) au contraire, premier recueil dont Érasme assume, quoique de façon paradoxale, la responsabilité, l’auteur prétend livrer au public des lettres réelles, c’est-à-dire telles qu’elles ont été envoyées à leurs destinataires. Elles doivent offrir, affirme-t-il, cette vivacité, cette authenticité subjective qui fait de la lettre une image, un témoignage vivant de son auteur. S’y trouverait noué un pacte autobiographique affirmant l’identité du « je » scripteur de la lettre et de la personne réelle Érasme. À la suite de ce passage, Érasme s’empresse d’ailleurs de préciser : « Proinde si quid aedendum sit in hoc genere, nulli velim autor esse vt ipse viuus aedat », « Si des lettres de ce genre méritent d’être éditées, je ne conseillerais à personne de le faire de son vivant25 » ; et il insiste sur le risque que ces lettres font courir à leur auteur.

23L’assurance d’authenticité que confère à la lettre le fait d’avoir été réellement envoyée est corroborée a contrario par les silences du DCE : sa dimension didactique explique pourquoi il ne comporte aucune information sur les dimensions matérielles de la lettre (comment la plier, l’adresser, la sceller, la faire circuler), ce qui interdit de trancher en son sein la question de savoir ce qu’est une « vraie lettre » : faute de prendre en compte la réalité matérielle de la missive, qui seule garantit l’authenticité du geste épistolaire, il apparaît en effet difficile de trouver un critère dirimant pour distinguer le vrai du faux.

Le trouble jeté sur les lettres « personnelles » dans le De Conscribendis Epistolis

  • 26 ASD I, 2, p. 239, n. 11. Sur ce prénom et la tentation d’une lecture à clefs chez les annotateurs d (...)
  • 27 Ibid., p. 184-185.

24Or biographes et historiens ont parfois cru déceler un ancrage référentiel dans des lettres insérées dans le DCE. Érasme donne en effet, à la suite des syluae empruntées aux auteurs classiques, ses propres syluae ou sylves (recueils de pièces) et exempla, la plupart du temps assez courts. Le cas des lettres plus longues, données comme complètes et délimitées par une salutation et une formule finale d’adieu, instaure l’ambivalence : la tentation est grande, lorsque le « je » qui s’y exprime semble emprunter des traits à Érasme, d’y voir la citation ou l’adaptation d’une lettre réelle, et d’en faire à ce titre une lecture à clefs. Ainsi « Lucius », anthroponyme récurrent dans ces lettres, est-il parfois considéré comme « l’un des pseudonymes que se donne Érasme, quand il a décidé de se mettre personnellement en cause et qu’il fait allusion à sa vie intime26 ». Plus généralement, plusieurs des exemples fournis par Érasme sont perçus comme des lettres personnelles, certes remaniées, mais dans lesquelles le lecteur sagace saurait détecter le sceau d’une authentique subjectivité, tant et si bien que P. S. Allen a hésité à intégrer certaines d’entre elles dans la correspondance érasmienne : c’est symptomatiquement le cas de l’exemple de « lettre mixte » (p. 303-309)27. Pourtant, ne faut-il pas admettre, comme s’emploie à le répéter Érasme, que le « je » qui s’y exprime est fictif ?

Un doute qui contamine la correspondance

  • 28 Voir L. Chotard, « Les correspondances : une histoire illisible », Romantisme, no 90, 1995, p. 27-3 (...)

25Le phénomène est d’autant plus troublant qu’il contamine plus largement la correspondance telle qu’elle a été reconstituée par P. S. Allen dans la première moitié du xxe siècle. Le simple fait d’avoir classé les lettres par ordre chronologique, obéissant donc à un paradigme historique28, prouve qu’elles étaient désormais perçues comme des documents susceptibles d’aider à approcher une réalité biographique.

  • 29 Pour le rapprochement entre le rôle que joue l’acteur et celui que joue le déclamateur ou, en l’occ (...)

26Or cette approche a été battue en brèche, en 1993, par la thèse iconoclaste de Lisa Jardine : inversant la perspective, elle suggère, à partir d’exemples percutants, de lire la correspondance comme une construction savamment orchestrée pour figurer Érasme en nouveau Jérôme. L’intimité qu’ils dévoilent, le contenu biographique et historique que nous y décelons ne seraient qu’illusion et viseraient à édifier une image idéale de soi, autrement dit un éthos d’orateur. Nous sommes ainsi conduits à interroger la nature, mais aussi les objectifs de la fiction que construirait « l’œuvre des lettres ». Jardine fait du paradoxe du comédien29 l’outil d’une campagne d’autopromotion, paradoxale cependant en ce qu’elle suppose l’unicité du « je », certes idéal, derrière la déclinaison des lettres fictionnalisées.

  • 30 Voir les précieuses analyses de J. Chomarat dans Grammaire et rhétorique, op. cit., p. 536-540.

27Pour étayer sa démonstration, Jardine utilise la façon dont Érasme commente et « manipule » les lettres de Jérôme, notamment dans ses scholies30. La lettre à Héliodore, qui occupe la première place dans l’édition érasmienne, fait l’objet de deux séries de scholies. La deuxième, intitulée « Artis annotatio » (« Annotation sur l’art »), rassemble des observations d’ordre purement rhétorique et souligne la virtuosité dont fait preuve Jérôme et qu’Érasme démontre en s’appuyant constamment sur l’enseignement de Quintilien. Mais Jérôme a compris une leçon essentielle : le comble de l’art est de dissimuler l’art. Rattachant cette lettre au genre exhortatif, proche mais subtilement distinct du suasoire, Érasme note que les lettres de Jérôme, sous le nom d’epistolae ou de libelli, sont en réalité des « déclamations chrétiennes » (« Christianae declamationes ») :

  • 31 Jérôme, Opera omnia, tomus primus, éd. Érasme, Bâle, J. Froben, 1516, in-2, f. 4r.

Etenim cum viderent aeloquentiam rem esse pulcherrimam, simul & utilissimam : neque decorum existimarent inter prophanos rhetores in nugacissimis argumentis exerceri […] totam declamandi rationem, sicuti Socrates philosophiam, ad morum institutionem traxerunt : quoque res magis esset seria, mutato declamationis nomine, libellos, aut epistolas, vocauerunt : ut eadem opera, geminam utilitatem consequerentur : dum & aeloquentiam exercent, qua citissime arescit : ut ait M. Tullius, & salubribus monitis, ad pietatem exhortantur31.

En effet [les auteurs chrétiens], voyant que l’éloquence était une chose à la fois très belle et très utile et n’estimant pas convenable de s’exercer au milieu des rhéteurs profanes sur des sujets insignifiants […] ont, comme l’avait fait Socrate pour la philosophie, ramené l’art entier de la déclamation à l’éducation morale ; comme la chose était extrêmement sérieuse, ils les ont appelés livres ou lettres, changeant le nom de déclamation, afin que ces œuvres aient par conséquent une double utilité : tout en exerçant à l’éloquence, qui se dessèche si vite, ils exhortent à la piété par leur avertissements salutaires, comme le dit Cicéron.

La façon dont Érasme a édité l’œuvre épistolaire de Jérôme, et en particulier cette « annotatio artis », lui aurait servi, selon Jardine, de laboratoire dans l’élaboration de son propre opus epistolarum, étayé aussi bien par le DCE, qui ménage une place non négligeable à Jérôme, que par les échos entre la lettre à Héliodore « de vita solitaria » (De la vie solitaire) et le De contemptu mundi (Du mépris du monde), lui aussi publié en 1522 et dont on retrouve de surcroît un écho dans l’exemplum cohortatoriae epistolae (exemple de lettre exhortatoire) du DCE.

  • 32 L. Jardine, Erasmus, op. cit., p. 173-174.
  • 33 Voir V. Mellinghoff-Bourgerie, « Autonomie de la pensée », op. cit. ; C. Cairns, Pietro Aretino and (...)

28Si Érasme prétend délivrer, à travers ses recueils épistolaires, une image « authentique » de lui-même, c’est en vertu d’une autre conception de la vérité, non pas celle qui ancrerait ces lettres dans une réalité référentielle, mais bien celle qui cherche à créer une présence charismatique à travers des écrits – epistolae et declamationes volontiers confondues – parfaitement maîtrisés, au service d’une vérité éthique et chrétienne32. La conclusion de L. Jardine rejoint ici l’interprétation de Chomarat insistant, à la lumière de l’annotatio artis, sur la façon dont Érasme entend mettre la déclamation au service d’enjeux moraux et pieux parfois audacieux. Si l’on se souvient que l’Encomium matrimonii est repris, non sans risques, par des hétérodoxes tels que Louis de Berquin ou l’Arétin33, on soulignera l’érasmisme du geste consistant à déguiser un discours audacieux sous les espèces anodines d’un exemplum scolaire, qu’il soit épistolaire ou oratoire.

     

29Si la lettre n’était qu’un sermo, le simulacre d’une discussion informelle entre amis, elle ne saurait faire l’objet d’un apprentissage : « pratique sans théorie », elle resterait extérieure à la sphère scolaire. En la soumettant à une grille rhétorique, Érasme se donne les moyens de proposer le manuel pédagogique d’un art épistolaire délibérément calqué sur l’art rhétorique. La pédagogie de la lettre recourt alors au modèle souterrain, jamais explicité mais omniprésent, de la declamatio. Pourtant, dans la pratique réelle, la lettre doit au contraire être détachée du modèle déclamatoire pour affirmer son authenticité. Reste que le soupçon de fiction ne cesse de peser sur elle et suscite des interprétations divergentes chez les historiens.

  • 34 Il faudrait pouvoir lire et commenter intégralement ce passage : Érasme, Ciceronianus, ASD I-2, p.  (...)

30Toutefois le doute sur la réalité référentielle que livreraient les lettres ne doit pas faire perdre de vue l’engagement éthique de celui qui prend la plume, bien mis en lumière par le modèle qu’élit Érasme, à savoir Jérôme. Il faudrait, pour mesurer toutes les implications de cette figure éthique à la fois oratoire et chrétienne, dresser en face la figure repoussoir de Nosoponus, qui refuse de parler le latin pour ne pas le dénaturer, qui a refusé toute charge publique pour garder un cœur purgé de toute préoccupation et qui révèle, dans un passage extraordinaire du Ciceronianus, fondé sur un principe comique de répétition crescendo, son gigantesque malentendu à l’égard du Cicéron épistolier34. L’absurdité de sa démarche provient précisément du fait que Nosoponus applique à la lettre des préceptes propres au discours : celui qui confond à ce point les pratiques n’a pas su tirer profit des apprentissages rhétoriques, qui doivent être aussi une école du discernement.

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Notes

1 J. Chomarat, Grammaire et rhétorique chez Érasme, Paris, Les Belles Lettres, 1981, t. 2, p. 931.

2 Érasme, Opus epistolarum, éd. P. S. et H. Allen, 12 t., Oxford, Oxford Univ. Press, 1906-1967 (désormais abrégé « Allen », suivi du numéro de tome, du numéro de lettre puis des numéros de pages et, le cas échéant, de lignes), t. 1, p. 18, l. 5-p. 19, l. 16.

3 J. Chomarat, Grammaire et rhétorique…, op. cit., p. 932-934.

4 Érasme, De conscribendis epistolis dans Opera omnia (désormais ASD) I-2, édition par J.-C. Margolin, Amsterdam, North-Holland, 1971 (les références de pages et de lignes données entre parenthèses renvoient à cette édition). Pour une édition / traduction partielle en français, voir J. Chomarat, Grammaire et rhétorique, op. cit., t. 2, p. 1003-1052 ; Ph. Collet et Ch. Noille : Érasme, « De conscribendis epistolis (1522), ch. 49-50 », Exercices de rhétorique [En ligne], 2017 (URL : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhetorique.540 [lien consulté le 22 décembre 2023]). Sur le De laude matrimonii et la De morte declamatio, voir dans ce numéro les contributions d’Eric MacPhail et de Rémi Ordynski.

5 P. Martin Baños, El Arte epistolar en el Renacimiento europeo, 1400-1600, Bilbao, Universidad de Deusto, 2005, p. 303-360.

6 Voir J. Rice Henderson, « Despauterius’ Syntaxis (1509) : The Earliest Publication of Erasmus’ De Conscribendis epistolis », Humanistica Lovaniensia, 1988, 37, p. 175-210.

7 Sur la Formula, voir la bibliographie dans C. Bénévent et S. Van Impe, « Rethinking the publication history of Erasmus’s Formula : three unknown editions in the Erfgoedbibliotheek Hendrik Conscience », De Gulden Passer, 2013-1, p. 37-48, not. p. 42, n. 23.

8 Voir H. Vredeveld, « Toward a Critical Edition of Erasmus’s De Conscribendis Epistolis », Humanistica Lovaniensia, 1999, 48, p. 8-69.

9 Voir R. Poignault et C. Schneider, « Avant-propos » dans Fabrique de la déclamation antique. Controverses et suasoires, Lyon, MOM Éditions, 2016.

10 Voir C. Bénévent, « Érasme épistolier : un modèle pluriel », dans M.C. Panzera dir., L’exemplarité épistolaire du Moyen Âge à la première modernité, Eidolon, no 107, 2013 (Presses Universitaires de Bordeaux), p. 175-204 et ead., « Le De Conscribendis Epistolis d’Érasme, un De Civilitate morum puerilium avant la lettre ? » dans C. Lignereux dir., Les Rituels épistolaires (xvie-xviiie siècle), Paris, Classiques Garnier, 2023, p. 93-110.

11 R. Poignault et C. Schneider, « Avant-propos », op. cit.

12 Ces chapitres ne figurant pas dans l’édition publiée par Siberch en 1521, Érasme s’est peut-être servi de son travail d’annotateur sur les Opera de Jérôme pour nourrir ces chapitres rédigés plus tardivement.

13 Voir J. Chomarat, Grammaire et rhétorique, op. cit., p. 941-947.

14 DCE, p. 324-340, 343-353, 365-400. Voir l’analyse critique de J. Chomarat, Grammaire et rhétorique, op. cit., p. 1023-1026.

15 Voir C. Bénévent, « Le De Conscribendis Epistolis d’Érasme… », op. cit., p. 105-106.

16 Ibid., p. 101-102.

17 Voir L. Jardine, « Reading and the technology of textual affect : Erasmus’s familiar letters and Shakespeare King Lear », dans Reading Shakespeare historically, London, New York, Routledge, 1996, p. 79 sqq.

18 Érasme, Paraphrasis seu potius epitome in elegantiarum libros Laurentii Vallae, ASD, I-4, éd. C.L. Heesakkers et J.H. Waszink, 1973, p. 313, l. 923, s. v. rhetor.

19 Allen, ep. 1206, p. 500-501, l. 86-101.

20 V. Mellinghoff-Bourgerie, « Autonomie de la pensée et stratégie du “moi” philologique : autour du De Conscribendis d’Érasme et de la Declamation des louenges de mariage procurée par Louis de Berquin », Philologie et subjectivité, D. de Courcelles éd., Paris, École des chartes, 2002, p. 79-98 (p. 93).

21 Voir C. Reedijk, « Een voorstel tot adoptie : Erasmus’ Epistola iocosa de utendo aula », Het Boek, 1954, xxxi, p. 315-325.

22 Voir dans ce numéro la contribution de R. Ordynski.

23 Démétrios, Du style, § 228, trad. P. Chiron, Paris, Les Belles Lettres, 1993, p. 64.

24 Érasme, La Réfutation de Clichtove, trad. P. Mesnard dans La Philosophie chrétienne, Paris, Vrin, 1970, p. 377-399 (p. 387). Cité d’après V. Mellinghoff, « Autonomie de la pensée… », op.cit., p. 89. 

25 Allen IV, ep. 1206, 501, l. 102-103.

26 ASD I, 2, p. 239, n. 11. Sur ce prénom et la tentation d’une lecture à clefs chez les annotateurs des éditions ASD et CWE (Collected works of Erasmus, réunis par J. K. Sowards), voir C. Bénévent, « Érasme épistolier… », op. cit., p. 183-184, n. 34.

27 Ibid., p. 184-185.

28 Voir L. Chotard, « Les correspondances : une histoire illisible », Romantisme, no 90, 1995, p. 27-38 et id., « De la chronologie », Nouvelles approches de l’épistolaire. Lettres d’artistes. Archives et correspondances, M. Ambrière et L. Chotard éd., Paris, Champion, 1996, p. 163-172.

29 Pour le rapprochement entre le rôle que joue l’acteur et celui que joue le déclamateur ou, en l’occurrence, l’épistolier, voir dans ce numéro la contribution de Sophie Conte sur Quintilien.

30 Voir les précieuses analyses de J. Chomarat dans Grammaire et rhétorique, op. cit., p. 536-540.

31 Jérôme, Opera omnia, tomus primus, éd. Érasme, Bâle, J. Froben, 1516, in-2, f. 4r.

32 L. Jardine, Erasmus, op. cit., p. 173-174.

33 Voir V. Mellinghoff-Bourgerie, « Autonomie de la pensée », op. cit. ; C. Cairns, Pietro Aretino and the Republic of Venice : Researches on Aretino and His Circle in Venice (1527-1556), Florence, L.S. Olschki, 1985, p. 57-59 et 130-140.

34 Il faudrait pouvoir lire et commenter intégralement ce passage : Érasme, Ciceronianus, ASD I-2, p. 607-615, puis p. 655 ; Le Cicéronien, trad. P. Mesnard dans La Philosophie chrétienne, op. cit., p. 264-275 puis p. 321 (ou, pour le début, trad. J. Chomarat dans Érasme, Œuvres choisies, Paris, Librairie générale française, 1991, p. 925-934).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Christine Bénévent, « Le statut de la declamatio dans les textes d’Érasme sur la théorie et la pratique épistolaires »Exercices de rhétorique [En ligne], 22 | 2024, mis en ligne le 22 avril 2024, consulté le 17 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhetorique/1629 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhetorique.1629

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Auteur

Christine Bénévent

École nationale des chartes

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