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DOSSIER. La déclamation au début de l’époque moderne : une institution oratoire

La déclamation au début de l’époque moderne : une institution oratoire

Blandine Perona

Texte intégral

  • 1 R. Poignault et C. Schneider, « Avant-propos », dans R. Poignault et C. Schneider dir., Présence de (...)
  • 2 On sait qu’au début de l’époque moderne, il est courant de trouver des déclamations de genre épidic (...)
  • 3 C’est ainsi que Rémy Poignault et Catherine Schneider traduisent l’anglais « show declamations » da (...)
  • 4 Sur cette question, voir notamment E. Gunderson, Declamation, Paternity and Roman Identity : Author (...)

1Les travaux consacrés à l’Antiquité ont souligné l’importance de la déclamation : elle est l’exercice de rhétorique « de loin le plus utile pour former à l’éloquence, car englobant tous les autres1 », et cet exercice de rhétorique – controverse, lorsqu’il est de genre judiciaire, et suasoire, lorsqu’il est de genre délibératif2 – est inséparable d’une dimension sociale et politique. En effet, la déclamation relève parfois d’une pratique pédagogique qui va de la composition à la performance et parfois, déborde le seul cadre scolaire pour devenir « déclamation d’apparat3 ». Dans un cas comme dans l’autre, elle met en scène des valeurs et des normes qui façonnent les citoyens4. La déclamation informe les esprits, les mœurs et les corps. Or, si les études consacrées à l’Antiquité ont souligné la puissance sociale et politique de cet outil de formation, peu de travaux consacrés à la période moderne ont donné la mesure du caractère sans doute tout aussi central et essentiel de la déclamation dans le modelage des esprits au début de l’époque moderne.

  • 5 Érasme, Declamatio de pueris statim ac liberaliter instituendis, étude critique, traduction et comm (...)
  • 6 Ce sont les ouvrages cités par Frank Lestringant dans l’article du Dictionnaire de Michel de Montai (...)
  • 7 Pour preuve, cette citation éloquente de Renée-Claude Breitenstein : « Il n’existe aucun consensus (...)

2La prise en compte de la pluralité et souvent de la complémentarité des usages de la déclamation doit en effet conduire à une approche qui dépasse la seule étude formelle de ce qui ne serait qu’un simple exercice de l’esprit et permettre de mieux appréhender une pratique sociale qui est non seulement celle des élèves et des professeurs des collèges, mais encore celle des humanistes de premier plan qui interviennent dans l’espace public avec des déclamations aux enjeux politiques ou théologiques cruciaux. Certes, la déclamation humaniste a fait l’objet des travaux fondateurs de Jean-Claude Margolin, Jacques Chomarat et Jean Lafond5 en particulier ; cependant ces études pionnières et celles qu’elles ont suscitées ont encore peu envisagé déclamation en tant que support de performances orales, exercices scolaires ou leçons académiques par exemple et n’ont pas accordé beaucoup d’intérêt aux productions des élèves ou des manuels de professeurs où la déclamation est parfois centrale. Cela tient sans doute au fait que, souvent, la déclamation est convoquée comme un outil herméneutique qui éclaire des œuvres de premier plan, comme l’Éloge de la Folie, l’Utopie, le Discours de la servitude volontaire ou encore les Essais6. Le retentissement considérable de l’Éloge de la Folie a contribué aussi à rapprocher, d’un peu trop près sans doute, déclamation et éloge paradoxal7.

  • 8 Nous citons ici ses deux principaux ouvrages : M. Van der Poel, De Declamatio bij de humaniste : bi (...)
  • 9 Ce numéro s’insère dans un projet de recherche plus global qui vise à renouveler la vision de la dé (...)
  • 10 Voir les références plus haut.
  • 11 La Declamatio de bello Turcis inferendo prononcée en 1535 est publiée en 1536. La déclamation De ae (...)
  • 12 Voir plus bas nos analyses d’extraits du Dialogue des orateurs.

3Néanmoins, les travaux de Marc van der Poel ont montré de façon significative que la déclamation était beaucoup plus qu’un exercice de l’esprit et ils méritent certainement de connaître un écho plus fort encore, en France notamment8. C’est un des enjeux de ce numéro d’Exercices de rhétorique. De façon plus générale, il reste à souligner plus nettement pour l’époque moderne que la déclamation réinventée par les humanistes, qu’elle soit composition d’un adolescent ou discours polémique, met la rhétorique au cœur de la vie publique, mais aussi privée, en apprenant à penser, en contribuant à interroger les manières d’être, et à dessiner des horizons nouveaux9. Dans cette perspective, les travaux consacrés à l’Antiquité, ceux notamment de Maud Gleason et ceux plus récents d’Erik Gunderson10 qui s’inscrivent dans son sillon offrent une voie stimulante dans leur approche pluridisciplinaire qui, à partir d’analyses rhétoriques, soulève des enjeux politiques, souligne l’importance des considérations sur la voix et aborde, avec un regard également philosophique, les effets de la rhétorique dans la construction des genres et dans la construction de soi. Le présent dossier consacré à l’époque moderne confirme à nos yeux la fécondité d’une approche qui interroge les pratiques que supposent ou impliquent les déclamations étudiées. Il offre en effet des éclairages neufs sur la façon concrète dont la déclamation rythme la vie pédagogique de l’Europe au début de l’époque moderne. La contribution d’Aline Smeesters donne ainsi un vaste panorama de l’enseignement à Louvain depuis 1425, date de la fondation de l’université, jusqu’au xviie siècle, tout en donnant un éclairage plus précis sur Petrus Nannius, professeur au Collège Trilingue (qui ouvre ses portes en 1518) qui, suite à une sollicitation émanant de la Faculté des arts, y prononce deux declamationes, l’une en 1535 et l’autre en 154811. Les analyses consacrées à la declamatio Lucretiae de Coluccio Salutati (Laurent Baggioni et Blandine Perona) ou à l’antilogie écrite en réponse au Miles Marianus du pseudo-Quintilien (Catherine Schneider) mettent en lumière, quant à elles, la façon dont la déclamation interroge ou (re)construit des normes sociales ou des valeurs comme celles de la chasteté ou de la virilité. Plus largement, ce numéro d’Exercices de rhétorique permet d’appréhender la diversité des usages de la déclamation – diversité telle qu’elle interroge l’unité du genre – et leur évolution. S’ouvrant sur les considérations – fondatrices – de Quintilien, il propose ensuite un parcours qui commence en Italie au xive siècle avec la figure de Coluccio Salutati et qui se poursuit jusque dans la première moitié du xviie siècle à Paris ou Louvain et même jusqu’au siècle des Lumières puisque Catherine Schneider attire notre attention sur les Antilogies aux Grandes déclamations du pseudo-Quintilien composées par le riche et savant gentilhomme vénitien Lorenzo Patarol (1674-1727) et publiées, à titre posthume, en 1743. Il faudrait même pour être parfaitement exact ajouter que ce numéro offre aussi un regard sur la pratique de la déclamation au xxie siècle. Emma Fayard en effet rend compte d’une expérience pédagogique. Elle nous rappelle ainsi que pour pleinement comprendre la rhétorique, il faut la pratiquer. Elle souligne, à la suite de Tacite12, la continuité et la solidarité de la meditatio et de l’exercitatio. La déclamation relève de l’une et de l’autre.

La déclamation, exercice de parole, exercice de pensée 

  • 13 Sur l’importance d’une transmission d’une conception de la rhétorique en général et de la déclamati (...)
  • 14 J.-L. Charlet, « Les déclamations du pseudo-Quintilien dans le Cornu copiae de Niccolò Perotti », d (...)
  • 15 Érasme et Vives, comme le rappelle Catherine Schneider, ne commettent pas cette erreur.

4En jouant sur le sens du mot « institution », le sous-titre choisi pour cette introduction – une institution oratoire – visait en effet à signifier à la fois une forme d’institutionnalisation progressive de la pratique pédagogique de la déclamation tout d’abord dans l’Italie des xive et xve siècles puis au Nord des Alpes, mais aussi, cela va sans dire, l’influence déterminante de Quintilien. Aux yeux de certains humanistes, il dépasse Cicéron. Lorenzo Valla (1407-1457), acteur très important de la réinvention de la déclamation antique13, lui accorde ainsi la primauté14. Quintilien est alors considéré non seulement comme l’auteur de l’Institution oratoire, mais on lui attribue aussi, le plus souvent, les Grandes déclamations15. Or, le discours de Quintilien sur la déclamation, ainsi que le montre très bien l’article de Sophie Conte, est ambigu : il fait de la déclamation un outil indispensable et, en même temps, semble parfois la rendre responsable d’une forme de corruption de l’éloquence dans un propos qui n’est pas sans rappeler celui de Tacite. On peut alors s’étonner. Comment celui pour qui la rhétorique est l’outil par excellence de formation peut-il en même temps condamner l’exercice de rhétorique le plus achevé ? Quintilien blâme en réalité, plus que l’exercice lui-même, des pratiques qui perdent de vue la finalité de la déclamation – penser, méditer les choses – et qui privilégient le spectacle au profit de la recherche de l’utile ou du juste. De la même manière, en effet, Tacite, réprouve, plus que la déclamation elle-même, un usage du genre qui ne se préoccupe plus de ce que doit être la rhétorique. Messala le rappelle en ces termes dans le Dialogue des orateurs 

  • 16 Tacite, Dialogue des orateurs, trad. H. Bornecque, Paris, les Belles lettres, coll. « Collection de (...)

c’est grâce à une érudition prodigieuse, à une foule de connaissances, à une science universelle que coule à flots pressés, que déborde une éloquence digne d’admiration […] pour atteindre ce but, ils [nos anciens, nos maîtres] comprenaient qu’il leur fallait, non pas se livrer à la déclamation dans les écoles de rhéteurs (in rhetorum scholis declamarent), et se borner à exercer leur langue et leur voix dans des controverses imaginaires et sans aucun rapport avec la réalité (fictis nec ullo modo ad veritatem accedentibus controversiis linguam modo et vocem exercerent), mais remplir leur cœur (pectus) des sciences où l’on traite du bien et du mal, de ce qui est honnête et honteux, du juste et de l’injuste16 […]. 

Ce que condamne Tacite, c’est une déclamation qui aurait oublié que la rhétorique implique la recherche du bon, de l’honnête et du juste. Pour que cette recherche soit possible, il doit y avoir une continuité, presque une identité, entre le fait de connaître des sciences (artes) telles que le droit ou la philosophie, d’en méditer les principes et de les pratiquer, comme entre le fait de les comprendre les choses et de les mettre en discours :

Ipsis artibus inest exercitatio, nec quisquam percipere tot tam reconditas tam varias res potest, nisi ut scientiae meditatio, meditationi facultas, facultati usus eloquentiae accedat. Per quae colligitur eandem et percipiendi quae proferas et proferandi quae perceperis.

  • 17 Ibid., 33, p. 62 (nous avons retraduit ce passage).

L’acquisition des sciences elles-mêmes comporte une part d’exercice et personne ne peut concevoir tant de choses si profondes et si variées, sans que la réflexion prépare la maîtrise de la science, que l’aisance à s’exprimer prépare la réflexion et que la pratique de l’éloquence permette d’accéder à cette aisance. D’où il apparaît que c’est d’une même façon que l’on conçoit ce qu’on va dire et que l’on dit ce que l’on a conçu17.

  • 18 Le mot meditatio est extrêmement difficile à traduire puisqu’il signifie à la fois « réflexion », « (...)

Un même mécanisme produit la pensée et la parole. Aussi la déclamation accomplie doit-elle être à la fois meditatio18 et exercitatio. Elle consiste par conséquent à bien concevoir ce dont on parle bien, ou bien, à bien parler de ce qu’on a pénétré par l’esprit. Ce passage de Tacite semble faire ressortir un sens souvent oublié du mot grec qui désigne la déclamation – mélétê – que certains humanistes semblent avoir gardé en mémoire. Dans cet extrait du De poetica et carminis ratione (1518) de Vadian (Joachim von Watt), il signifie en effet « conception » ou « méditation » :

  • 19 Joachim Vadian (1484-1551), De Poetica et carminis ratione 1 : Kritische Ausgabe, Munich, W. Fink, (...)

Pausanias, illustris sane scriptor in animum humanum intentus, tenario totam studiorum et scriptionis rationem haud male complexus, tres Musas fecit : primam Μελέτην, quod nos meditationem dicimus ; secundam Μνήμην, id est memoriam ; tertiam Άοιδήν, hoc est cantilenam19.

Pausanias, auteur très remarquable et attentif à l’esprit humain, après avoir habilement embrassé la totalité de la manière d’étudier et d’écrire en trois parties, a conçu trois muses : la première Mélétê, que nous appelons méditation ; la deuxième Mnémé, c’est-à-dire la mémoire et la troisième Aoidé, à savoir le chant.

  • 20 Voir l’article de K. Meerhoff dans la présente livraison d’Exercices de rhétorique.

L’exercice de parole doit toujours être associé à un travail antérieur de représentation et de conception de ce qu’on va dire, autrement dit un exercice de pensée. Melanchthon dans sa déclamation qui loue l’éloquence – citée par Kees Meerhoff – dit aussi avec force le lien, si ce n’est l’identité, entre connaissance et expression des choses : « la connaissance des choses a en quelque sorte fait naître le discours, et inversement le discours fait apparaître les choses » (« et orationem rerum scientia ex se veluti genuit, et oratio vicissim res ostendit20 »).

La déclamation, une pratique normative et émancipatrice

  • 21 Ibid.
  • 22 Sur ce traité, voir la présentation synthétique de Patrice Gilli, dans P. Gilli dir., Former, ensei (...)
  • 23 Maffeo Vegio (1406/7-1458), De educatione liberorum et eorum claris moribus libris sex, Paris, Jean (...)

5Le propos sur la déclamation dans l’Institution oratoire est donc régulièrement le lieu d’une condamnation des mauvaises pratiques souvent indissociable de la stigmatisation des vices qui les alimentent. Ainsi, la déclamation qui ne repose pas sur la connaissance des choses est le signe d’une vanité condamnable et le mauvais declamator deviendra un mauvais avocat, parce que, comme l’écrit Sophie Conte, « à l’ostentatio déclamatoire – les déclamateurs cherchent à se faire admirer – répond la iactatio des avocats21 ». Par conséquent, en empêchant les mauvaises pratiques par la pédagogie, le précepteur permet que l’instruction rhétorique soit aussi une éducation morale. En effet, lorsque les humanistes commencent à proposer une théorisation de l’éducation, ils pensent bien les entraînements à la rhétorique aussi comme des moyens d’une formation morale. Le traité de Maffeo Vegio, De l’éducation des enfants et de leurs bonnes mœurs (1444), le montre singulièrement22. Ainsi, l’exercice d’écriture doit entretenir leur intérêt pour les lettres par des éloges mesurés, mais aussi leur humilité par de nécessaires corrections : « ainsi leur goût des éloges éveillera plus leur intérêt pour les lettres, et en même temps, portant un jugement judicieux sur eux-mêmes, ils ne se gonfleront pas d’une trop grande confiance en leur talent » (« ita et ad litteras laudis studio magis animabuntur : et recte de se iudicantes nimia ingenii sui confidentia nimie [lire minime] extollentur23 »).

  • 24 Ibid., Livre II, Chap. 17 « Ut prodeant pueri sepius in publicum habende orationis causa. Et de exe (...)

6Cette formation, en outre, n’est pas complète si le jeune homme n’apprend pas à parler en public, ce qui d’une part peut constituer pour lui une forme d’aiguillon (calcar) et en outre lui donner une forme d’audace bienvenue (on voit encore ici le lien entre formation rhétorique et modelage du tempérament de l’élève). Maffeo Vegio encourage ainsi vivement « l’habitude de déclamer et de se produire en public pour prononcer un discours » (« consuetudo declamandi atque in publicum habende orationis causa prodeundi24 »). Or, comme le soulignent aussi bien l’article de Sophie Conte que celui de Léa Gariglietti, une bonne pratique de la déclamation suppose de mettre de la mesure dans ses gestes et de façonner sa voix afin qu’elle soit puissante sans être agressive, parce qu’une voix violente comme un battement de tambour exerce une force abusive qui peut évoquer une forme de maltraitance des maîtres envers leurs élèves. La contribution de Léa Gariglietti consacrée au Theatrum veterum rhetorum, oratorum, declamatorum quos in Graecia nominabant Σοφιστάς (Le Théâtre des anciens rhéteurs, orateurs, déclamateurs que l’on appelait sophistes en Grèce, 1620) de Louis de Cressolles souligne, chez l’auteur jésuite, une conscience de la nécessité de produire une éloquence qui laisse la place à l’écoute et à la réponse, qui va de pair avec une conception de l’éducation qui respecte l’intégrité de l’élève. Il condamne toute forme de violence, qu’il s’agisse d’une autorité tyrannique de la parole du professeur, ou de ses coups de baguette. Pour Vegio comme pour Cressolles près de deux siècles plus tard, l’enseignement de la pratique de la rhétorique doit construire une relation pédagogique qui préserve la liberté de répondre de l’élève. C’est aussi cette relation elle-même qui est formatrice.

7Ainsi, la déclamation instaure certaines pratiques comme normes et condamne ce qui s’en écarte, dans le style ou l’actio, comme des comportements déviants, immoraux ou efféminés (les deux ne s’excluant nullement). Elle est en cela en partie normative, mais, en tant qu’elle doit laisser la place à la contradiction, elle est aussi émancipatrice. C’est ce que suggère l’article de Catherine Schneider. En étudiant l’antilogie de Patarol à la troisième grande déclamation du pseudo-Quintilien, intitulée Miles Marianus, elle montre en effet que l’exercice qui consiste à écrire des déclamations contradictoires s’inscrit dans une conception de la rhétorique telle que la pratiquait Antiphon et avant lui Protagoras et selon laquelle :

  • 25 M.-A. Gavray, « Perspectivisme et antilogie. Le point de vue des sophistes », dans Q. Landenne dir. (...)

Il n’est jamais nécessaire de postuler que la vision du monde que présente un interlocuteur/orateur soit la seule possible. Au contraire, il convient d’admettre au moins une autre manière d’envisager les choses. Dans un contexte antilogique, l’affirmation de la possibilité de deux discours opposés apparaît comme un postulat théorique en fonction duquel nul n’est jamais contraint d’adopter le point de vue qui lui est présenté : quel que soit le sujet, l’orateur peut toujours ajouter à un discours un autre qui lui est opposé et développer par ce dernier une perspective concurrente25.

Pour le dire en des termes qui sont ceux d’Eric MacPhail, « la déclamation a une dimension sceptique » et par conséquent, ne se donne nullement le statut de parole d’autorité. Patarol répondant au pseudo-Quintilien, comme Vives (Vivès), montre de quelle manière la déclamation donne la capacité de créer des visions différentes d’un même événement – fictif ou historique : la contradiction transforme le jeune et vertueux soldat Marius en un homme excessif et emporté ; l’aveugle qui suscite la pitié en un être plus habile que tout autre dans la nuit. Même si, pour Vives, comme pour Patarol, la déclamation permet avant tout de rivaliser avec un maître admiré, elle révèle, dans ces joutes oratoires qui effacent les siècles qui séparent l’humaniste espagnol ou l’érudit vénitien du pseudo-Quintilien, sa capacité à suggérer la complexité des êtres, en changeant sur eux les points de vue.

  • 26 Sur la persistance d’une formation rhétorique fondée sur des exercices comme la déclamation, voir F (...)

8Les Antilogies de Patarol sont ainsi le signe de la puissance de la disputatio in utramque partem et de la longue persistance de son enseignement en Europe26. Comme le rappelle Catherine Schneider, l’érudit vénitien « était […] rompu à ces exercices de paraphrase et d’amplification, qu’il avait sans doute eu l’occasion de pratiquer dès son plus jeune âge chez les Pères Somasques à Venise ». Les Somasques, ajoute-t-elle, bien que concurrents des Jésuites, avaient eux aussi adopté une méthode pédogogique inspirée de la Ratio studiorum d’Érasme.

Déclamation et promotion européenne d’une nouvelle forme d’éducation

  • 27 P. F. Grendler, Schooling in Renaissance Italy : Literacy and Learning, 1300-1600, Baltimore/Londre (...)
  • 28 Sur ce point, voir la contribution de Blandine Perona et Laurent Baggioni. Elle montre que la prati (...)
  • 29 Déclamation de Lucrèce dont une traduction est également donnée pour la première fois dans ce numér (...)
  • 30 Les analyses de Kees Meerhoff et Aline Smeesters offrent un autre éclairage sur les rapports entre (...)

9La lecture analytique des Antilogies de Patarol se nourrit ainsi de l’histoire de l’éducation. De la même manière, certaines études historiques sur l’enseignement en Europe27 éclairent la façon dont la déclamation s’est progressivement instaurée dans les écoles italiennes du xive siècle28 avant de gagner les collèges humanistes aussi prestigieux que celui de Louvain. Elles offrent alors un cadre de compréhension et de lecture rarement convoqué pour comprendre ce qui a pu amener Salutati à rédiger une declamatio Lucretiae29. Inversement, le présent dossier montre aussi comment les analyses précises de déclamations qui y sont proposées enrichissent réciproquement la recherche en histoire de l’éducation. Les contributions de Kees Meerhoff et Aline Smeesters permettent en effet de comprendre, depuis l’intérieur, des pratiques rhétoriques ; elles révèlent comment on a pu passer parfois sans heurt et sans polémique de la pratique scolastique de la disputatio à celle de la declamatio et soulignent ainsi la proximité de l’une à l’autre, proximité telle que Kees Meerhoff considère la déclamation comme une sœur de la dispute30.

  • 31 Nous pensons en particulier aux travaux de Clémence Revest, notamment : C. Revest, « Naissance du c (...)

10Les recherches historiques sur l’humanisme quant à elles31 font mieux percevoir de quelle manière la déclamation s’insère dans un mouvement d’affirmation d’une nouvelle élite intellectuelle qui promeut une forme rénovée de pédagogie, mais exalte aussi une nouvelle façon de vivre chrétiennement. La déclamation est porteuse de questionnements et de propositions. Elle l’est pour l’élève qui, faisant parler Lucrèce, s’interroge sur la signification du suicide d’une femme violée. Elle l’est pour l’humaniste d’un âge plus avancé qui s’interroge sur le sens politique du suicide de cette femme qui, entraînant un tyrannicide, libère Rome de la monarchie et sur son sens moral et chrétien : son suicide, conformément à une lecture augustinienne, révèle certainement aux yeux de Salutati le fait qu’elle est dépourvue de la chasteté qui fait la grandeur des femmes chrétiennes.

  • 32 Sur la transformation de la déclamation par le contexte polémique de la Réforme, voir J.-L. Vix, «  (...)
  • 33 Voir la contribution de Kees Meerhoff.

11Du fait de cette puissance d’interrogation et d’affirmation, ce discours d’exercice est souvent devenu, dans un contexte tendu par la Réforme32, un véritable discours et le porte-voix des aspirations des auteurs. Érasme s’en défend en partie quand il doit rendre des comptes aux théologiens ; c’est le sens de la lecture que propose Eric MacPhail de sa célèbre apologie – l’Apologia pro declamatione de laude matrimonii, 1519 – dont il donne aussi la première traduction en français. En revanche, pour Melanchthon, la déclamation est non seulement l’exercice auquel s’entraînent les élèves ou les étudiants, mais, en outre, elle s’épanouit et s’achève dans de véritables discours et notamment dans les leçons académiques, qui sont, pour le précepteur de l’Allemagne, comme des professions de foi. Il y loue bien souvent en effet une méthode rhétorique qui, dans une parfaite continuité, est le socle de la pratique scolaire ou universitaire de la déclamation qu’il promeut, comme de sa propre manière mûrie et maîtrisée de penser et de parler33.

La déclamation ou la quête d’une voix propre

  • 34 « [L]es lieux déclamatoires ne sont ni vrais ni faux en soi : le réservoir rhétorique les offre ind (...)

12L’analyse de l’Apologia pro declamatione de laude matrimonii par Eric MacPhail, comme les apports théoriques de Christine Bénévent et Rémi Ordynski qui interrogent les frontières de la déclamation érasmienne en la confrontant à d’autres genres (lettre et consolation), montrent l’importance d’une approche énonciative. Qui parle dans la déclamation ? Lorsque déclamation et consolation se rencontrent, comme l’explique bien la contribution de Rémi Ordynski – qui propose avec Élise Gillon la traduction complète en français de la déclamation d’Érasme sur la mort –, parfois se détache la voix du professeur/déclamateur qui souligne ses effets pour mieux les montrer à son élève. C’est une des raisons pour laquelle la Declamatio de morte ne peut être pleinement une lettre, même lorsqu’elle est intégrée en 1522 au De conscribendis epistolis : « la mention d’Antoine Sucquet ne suffit pas à faire passer ce texte pour une lettre authentique », écrit R. Ordynski. Pour qu’elle en fût une, ajoute-t-il, « il aurait fallu adapter l’argumentaire aux circonstances présumées ». Ainsi, la déclamation, dans ce cas, a quelque chose du discours en attente d’une voix singulière, une proposition qu’il faut s’approprier et adapter à des situations réellement vécues. La fiction de la déclamation s’apparente alors à une forme de disponibilité accueillant possiblement le réel à venir et elle n’est alors, selon les mots de Viviane Mellinghoff-Bourgerie cités par Christine Bénévent, ni vraie ni fausse34.

  • 35 Sur la distinction, qui n’est pas toujours faite dans les traités de rhétorique, entre éthopée et p (...)
  • 36 C’est une hypothèse que nous avions explorée dans Prosopopée et persona à la Renaissance.

13Dans le cas de la Declamatio contra cæcum étudiée par Tristan Vigliano (1524), la polyphonie est en partie le signe d’une faille dans l’écriture de Vives. L’humaniste enfreint les règles de la declamatio : alors qu’on ne devrait entendre que la voix de l’avocat défendant la veuve, on entend Vives s’efforçant de dépasser celui qu’il croit être Quintilien. L’effort de contradiction est un effort de triompher du maître, ainsi que le démontre Tristan Vigliano. La declamatio est alors pour reprendre une image employée par Sophie Conte la mise en abyme d’« un jeu de rôle ». Vives essaie de jouer mieux que Quintilien le rôle de celui qui prend la voix d’un autre. S’il enfreint une des règles les plus fondamentales du jeu déclamatoire en oubliant les contraintes que suppose la situation énonciative fictive mise en scène, il reste que comme confrontation, la declamatio le révèle et l’aide à chercher sa voix d’orateur qui se forme au contact de celle de Quintilien. Il y a peut-être quelque chose de similaire dans l’entreprise de Coluccio Salutati lorsqu’il compose la declamatio Lucretiae. Il s’efforcerait moins d’entrer dans l’esprit de Lucrèce que dans les âmes romaines qui ont façonné Lucrèce. L’analyse de la déclamation de l’héroïne romaine (Laurent Baggioni et Blandine Perona) montre en effet comment cet écrit de Salutati s’inscrit plus largement « dans une quête historique des valeurs politiques romaines menée à partir des textes classiques ». La declamatio par le détour de la fiction fait pénétrer les aspirations romaines pour mieux définir la singularité des ambitions chrétiennes. L’éthopée35, avec laquelle se confond pour ainsi dire la déclamation dans le cas de la declamatio Lucretiae, devient alors un moyen de se façonner au contact de l’altérité ainsi recréée36.

  • 37 « Vives pourrait pareillement mettre en évidence la piété de la veuve qu’il défend et faire valoir, (...)
  • 38 Voir la contribution de Christine Bénévent.
  • 39 Cité par Eric MacPhail.

14Comme le montre bien Rémi Ordynski, la déclamation, quand elle a une visée essentiellement pédagogique, « souligne ses effets ». Le recours à la prosopopée qui fait parler le défunt dans la Declamatio de morte d’Érasme ou la veuve dans Declamatio contra caecum de Vives relève d’une exhibition des prouesses oratoires acceptable lorsque le soulignement des effets doit aider l’élève à composer à son tour, mais condamnable lorsque l’orateur doit s’effacer derrière l’être à qui il donne la parole. Vives, soucieux de se mettre en valeur, oublie la veuve, omet de souligner sa vulnérabilité, de lui prêter les qualités qui auraient touché le cœur de son lectorat37. Démonstration de force, la déclamation ne parvient pas alors à être « la manifestation ou, plus modestement, l’exercice [d’une sagesse] : ce qu’elle est chez Érasme, par exemple », ainsi que l’écrit Tristan Vigliano ; l’art ne plonge plus ses racines dans la piété et tout simplement dans le cœur, ce qui fait la grandeur de Jérôme et de ses « déclamations chrétiennes (Christianae declamationes)38 » et plus encore celle de Cyprien, à propos duquel Érasme écrit : « Pectus ardet Evangelica pietate, et pectori respondet oratio39 ».

15Pour Petrus Nannius aussi, la declamatio a tout particulièrement la capacité de faire parler d’autres voix que celle du declamator. C’est ce que soulignent bien ces lignes – citées et traduites par Aline Smeesters – tirées de sa Declamatio de bello Turcis inferendo (1536) :

quod in declamatione maximum est, coacti sumus omittere. Nihil enim in ea tantas vires habet, quam fingere amplissimam personam, non ipsum declamatorem dicere, fingere item eum praesentem, cui te loqui argumentum exigit, veluti si haec Pontifex diceret, Caesar audiret. Has prosopopoeias tanti faciunt, non solum rhetores, sed et omnes scriptores, ut Plato in plerisque suis libris non se, sed Socratem loquentem introducat.

j’ai été forcé d’omettre ce qui est le plus puissant dans la déclamation. En effet, rien dans celle-ci n’a tant de force que de feindre que c’est un personnage très remarquable, et non le déclamateur lui-même qui parle, de feindre aussi que celui à qui le sujet exige que l’on s’adresse est véritablement présent, comme si c’était le Pape qui prononçait ces mots, et que l’Empereur les écoutait. Non seulement les orateurs, mais tous les écrivains font tant de cas de ces prosopopées, que Platon, dans la plupart de ses livres, ne parle pas en son nom propre, mais fait plutôt parler Socrate.

  • 40 M. Rosellini, « La Prosopopée ou l’oraison directe : une incertitude terminologique à la source de (...)
  • 41 « [L]es uns ont estimé Plato dogmatiste ; les autres, dubitateur » (Essais, II, 12, éd. Villey-Saul (...)
  • 42 Dans ces lignes finales, en insistant à nouveau, sur l’accueil de la déclamation à la contradiction (...)

Dans le cadre sérieux des disputes quodlibétiques, Nannius n’a pas cru bon de recourir à ce qui est pourtant pour lui une des grandeurs de la déclamation. Sans doute, parce que dans de telles circonstances, la prosopopée serait surtout un « indice de fictionnalité40 ». Cependant, le propos est ambigu, car cette figure est associée également dans ce passage à une forme de puissance d’expression, mais également aux dialogues platoniciens. La mention de Platon semble brouiller les limites entre rhétorique et philosophie. Il y a là peut-être le signe d’une réception d’un Platon orateur, ce qui rappelle dans une certaine mesure un passage de l’« Apologie de Raimond Sebond », où Montaigne signale qu’on a pu voir parfois en Platon non un dogmatique, mais un dubitateur41. Cette suggestion d’un Platon orateur qui fait advenir la présence de Socrate interrogeant ce qu’est un bon gouvernement ou la rhétorique rappelle aussi en partie ce qu’écrit Christine Bénévent, dans les pas de Lisa Jardine, à propos d’Érasme : il « cherche à créer une présence charismatique à travers des écrits – epistolae et declamationes volontiers confondues – parfaitement maîtrisés, au service d’une vérité éthique et chrétienne ». La declamatio érasmienne porte alors une voix qui ne vaut pas comme miroir de l’humaniste, mais comme écho d’aspirations profondes dont il partage la méditation. À l’écoute de cette voix qui laisse ouverte la discussion, le lecteur ou la lectrice peut faire siennes, ou non, ces aspirations et trouver ainsi sa voix propre42.

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Bibliographie

    

   

Travaux de Marc van der Poel sur la déclamation

Sur la déclamation

Cornelius Agrippa, The Humanist Theologian and His Declamations, Leyde, Brill, coll. « Brill’s Studies in Intellectual History », 1997.

« The French Translation of Agrippa von Nettesheim’s De Incertitudine et Vanitate Scientiarum et Artium – Declamatio as Paradox », dans J. Beer, K. Lloyd-Jones (dir.), Translation and the Transmission of Culture between 1300 and 1600, Kalamazoo, Kalamazoo Press, 1995, p. 305-329.

« Paradoxon et adoxon chez Ménandre le rhéteur et chez les humanistes du début du xvie siècle. À propos du De incertitudine et vanitate scientiarum d’Agrippa de Nettesheim », dans R. Landheer et P.J. Smith (dir.), Le Paradoxe en linguistique et en littérature, Genève, Droz, 1996, p. 199-220.

« Material for a History of the Latin Declamation in the Renaissance », dans L. Calboli Montefusco (dir.), Papers on Rhetoric VIII. Declamation. Proceedings of the Seminar held at the Scuola Superiore di Studi Umanistici, Bologna (February-March 2006), Rome, Herder, 2007, p. 267-291. (Il s’agit du résumé de la thèse rédigée en néerlandais, De declamatio bij de humanisten, Nieuwkoop, De Graaf, 1987.)

« The Latin “Declamatio” in Renaissance Humanism », The Sixteenth Century Journal, n20, 1989, p. 471-478. (Résumé de la thèse.)

« Oratory and Declamation », dans V. Moul (dir.), A Guide to Neo-Latin Literature, Cambridge, Cambridge University Press, 2017, p. 272-288.

« Humanist rhetoric in the Renaissance : Classical Mastery? », dans W. Verbaal, Y. Maes, J. Papy (dir.), Latinitas Perennis, vol. 1, The Continuity of Latin Literature, Leyde, Brill, 2007, p. 119-137.

Sur les déclamations d’Érasme

« Erasmus, Rhetoric and Theology: the Encomium matrimonii », dans D. Sacré et G. Tournoy (dir.), Myricae. Essays on Neo-Latin Literature in memory of Jozef IJsewijn, Leuven, Leuven University Press, 2000, p. 207-227.

« Erasmus und das Lob der Torheit », dans U. Zellmann, A. Lehmann-Benz, U. Küsters (dir.), Wider den Müssiggang... : Niederländisches Mittelalter im Spiegel von Kunst, Kult und Politik, Düsseldorf, Grupello, 2004, p. 97-109.

« Observations sur la déclamation chez Quintilien et chez Érasme », dans P. Galand, F. Hallyn†, C. Lévy, W. Verbaal (dir.), Quintilien ancien et moderne, Turnhout, Brepols, 2010, p. 279-289.

« For Freedom of Opinion : Erasmus’ Defense of the Encomium matrimonii », dans Erasmus of Rotterdam Society Yearbook, no 25, 2005, p. 1-17.

« Preface, Erasmus and declamation », dans Marcos Eduardo Melo dos Santos, As declamações deliberativas e epidíticas de Erasmo de Rotterdam, Sao Paolo, Editora Gallipoli, 2020, p. 15-23.

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Notes

1 R. Poignault et C. Schneider, « Avant-propos », dans R. Poignault et C. Schneider dir., Présence de la déclamation antique : controverses et suasoires, Clermont-Ferrand, Centre de recherches A. Piganiol-Présence de l’Antiquité, coll. « Caesarodunum bis », 2015, p. 7.

2 On sait qu’au début de l’époque moderne, il est courant de trouver des déclamations de genre épidictique, cela tient sans doute parfois à la proximité de certaines déclamations avec la satire, mais l’éloge sert parfois aussi à promouvoir des valeurs nouvelles. Sur ce dernier point, voir par exemple les analyses de l’Éloge de l’éloquence de Melanchthon, étudié par Kees Meerhoff dans le présent dossier.

3 C’est ainsi que Rémy Poignault et Catherine Schneider traduisent l’anglais « show declamations » dans le second volume qu’il consacre à la déclamation : « Avant-propos », R. Poignault et C. Schneider dir., Fabrique de la déclamation antique : Controverses et suasoires, Lyon, MOM Éditions, coll. « Collection de la Maison de l’Orient et de la Méditerranée », 2018, p. 11. Sur l’importance de la déclamation durant l’Antiquité, on peut citer la conclusion de cet avant-propos : « la déclamation a joué un rôle fondamental dans l’éducation des Grecs et des Romains et a été un élément essentiel de la vie littéraire du temps, par rapport ses jeux d’intertextualité et ses jeux de genre notamment, mais aussi par les rapports plus étroits qu’elle entretient avec la société et la politique, fonctionnant parfois comme une sorte de laboratoire des idées et des formes. On comprend que, pendant un millénaire, et même deux, elle ait été – et soit restée – la norme de toute culture supérieure, concourant à la transmission des valeurs, esthétique, éthiques, juridiques, politiques, et à la fabrication des élites » (ibid., p. 15).

4 Sur cette question, voir notamment E. Gunderson, Declamation, Paternity and Roman Identity : Authority and the Rhetorical Self, Cambridge, Cambridge University Press, 2003. Cette recherche se situe notamment dans la lignée des travaux de M. W. Gleason (Making men : Sophists and Self-presentation in Ancient Rome, Princeton N.J., Princeton University Press, 1995). Pour une description plus complète de la recherche récente sur la déclamation antique, on peut se reporter aux deux ouvrages collectifs dirigés par M. T. Dinter et Ch. Guérin : Reading Roman Declamation : the Declamations ascribed to Quintilian, Berlin/Boston, De Gruyter, coll. « Beiträge zur Altertumskunde », 2016 ; et Reading Roman declamation : Calpurnius Flaccus, Berlin/Boston, De Gruyter, coll. « Beiträge zur Altertumskunde », 2017.

5 Érasme, Declamatio de pueris statim ac liberaliter instituendis, étude critique, traduction et commentaire par J.-C. Margolin, Genève, Droz, coll. « Travaux d’humanisme et renaissance », 1966 (l’introduction comporte d’importants éléments de définition de la declamatio) ; J. Chomarat, Grammaire et rhétorique chez Érasme, Paris, les Belles lettres, coll. « Les Classiques de l’Humanisme », 1981, t. 2, p. 931-1001 ; J. Lafond, « Le Discours de la Servitude volontaire et la rhétorique de la déclamation », Mélanges sur la littérature de la Renaissance à la mémoire de Verdun-Louis Saulnier, Genève [Paris], Droz [diffusion Honoré Champion], 1984, p. 735‑745. Voir aussi la définition que propose Frank Lestringant, dans le Dictionnaire de Michel de Montaigne, Paris, Honoré Champion, 2004, p. 242-243. Une thèse a également été consacrée à la déclamation à l’époque moderne : M. Boulet, Les Avatars de la déclamation à la Renaissance, thèse soutenue à l’université de Toulouse, dir. O. Guerrier, 2013. Les principales conclusions de cette thèse sont reprises de manière synthétique dans O. Guerrier, M. Boulet et M. Thorel, La Boétie, « De la servitude volontaire » ou « Contr’un », Neuilly, Atlande, 2015, p. 73-76.

6 Ce sont les ouvrages cités par Frank Lestringant dans l’article du Dictionnaire de Michel de Montaigne mentionné plus haut (p. 241).

7 Pour preuve, cette citation éloquente de Renée-Claude Breitenstein : « Il n’existe aucun consensus relativement aux termes “déclamation” et “éloge paradoxal” ». La critique ajoute ensuite que souvent « on utilise indifféremment les deux expressions » (R.-C. Breitenstein, La Rhétorique encomiastique dans les éloges collectifs de femmes imprimés de la première moitié du xvie siècle, 1493-1555, Paris, Hermann, coll. « Les collections de la République des lettres », 2016, note 46 p. 236).

8 Nous citons ici ses deux principaux ouvrages : M. Van der Poel, De Declamatio bij de humaniste : bijdrage tot de studie van de functies van de rhetorica in de Renaissance, Nieuwkoop, De Graaf, coll. « Bibliotheca humanistica et reformatorica », 1987 ; Cornelius Agrippa : the Humanist Theologian and His Declamations, Leyde/New York/Cologne, Brill, coll. « Brill’s studies in intellectual history », 1997. Sur les apports de sa recherche, voir aussi l’article de Kees Meerhoff. Marc van der Poel est décédé quelques mois avant la tenue du colloque Pratiques de la déclamation de l’Antiquité au début de l’époque moderne (Valenciennes, 22 et 23 juin 2023) et qui est à l’origine de ce numéro. C’est en hommage à sa mémoire qu’une bibliographie de ses travaux consacrés à la déclamation est ajoutée à la fin de l’introduction.

9 Ce numéro s’insère dans un projet de recherche plus global qui vise à renouveler la vision de la déclamation humaniste. Il y a en effet d’autres volets à cette enquête : la bibliothèque numérique Antibarbari (https://eman-archives.org/Antibarbari) et notre inédit d’HDR intitulé La Pensée rhétorique – Déclamation et humanisme au début de l’époque moderne (soutenance Sorbonne-Université, 27 janvier 2024). Cet inédit revient de façon plus détaillée sur l’histoire du mot « déclamation » en introduction.

10 Voir les références plus haut.

11 La Declamatio de bello Turcis inferendo prononcée en 1535 est publiée en 1536. La déclamation De aeternitate mundi, quant à elle, prononcée en 1548, est publiée en 1549. Anaïs Mirasola, étudiante à Louvain, a traduit la déclamation sur l’éternité du monde sous la supervision d’Aline Smeesters.

12 Voir plus bas nos analyses d’extraits du Dialogue des orateurs.

13 Sur l’importance d’une transmission d’une conception de la rhétorique en général et de la déclamation en particulier qui passe par Valla, Agricola, Érasme, voir la contribution de Kees Meerhoff, ainsi que celle de Tristan Vigliano qui rappelle que Vives (Vivès) lit l’argument d’une des grandes déclamations en pensant qu’elle est de la main de Quintilien, alors qu’elle fut écrite par Lorenzo Valla. Voir aussi L. Jardine, « Lorenzo Valla and the intellectual origins of humanist dialectic », Journal of the History of Philosophy, no 15, 2, 1977, p. 143‑164. Sur la réception de Valla comme auteur de déclamation, voir également notre inédit précédemment cité.

14 J.-L. Charlet, « Les déclamations du pseudo-Quintilien dans le Cornu copiae de Niccolò Perotti », dans Présence de la déclamation, op. cit., p. 397.

15 Érasme et Vives, comme le rappelle Catherine Schneider, ne commettent pas cette erreur.

16 Tacite, Dialogue des orateurs, trad. H. Bornecque, Paris, les Belles lettres, coll. « Collection des universités de France », 1985, 30-31, p. 58.

17 Ibid., 33, p. 62 (nous avons retraduit ce passage).

18 Le mot meditatio est extrêmement difficile à traduire puisqu’il signifie à la fois « réflexion », « méditation » et « pratique », comme le mot grec mélétê. Tous deux sont le signe de la proximité forte entre le fait de connaître et de pratiquer, entre le fait de penser et le fait de dire.

19 Joachim Vadian (1484-1551), De Poetica et carminis ratione 1 : Kritische Ausgabe, Munich, W. Fink, 1973, p. 194 (notre traduction). Sur cet art poétique, voir V. Leroux, « Le De poetica et carminis ratione de Joachimus Vadianus Helvetius », Camenae, no 26, 2020, en ligne. C’est Virginie Leroux qui m’a signalé le fait que Mélétê était considérée comme une muse à la Renaissance. Je l’en remercie vivement. Voir aussi pour la référence à Vadian et Pausanias (ix, 29, 3), V. Leroux et É. Séris dir., Théories poétiques néo-latines, Genève, Droz, coll. « Texte courant », 2018, note 47, p. 173.

20 Voir l’article de K. Meerhoff dans la présente livraison d’Exercices de rhétorique.

21 Ibid.

22 Sur ce traité, voir la présentation synthétique de Patrice Gilli, dans P. Gilli dir., Former, enseigner, éduquer dans l’Occident médiéval, 1100-1450 : textes et documents, Paris, SEDES, coll. « Regards sur l’histoire », 1999, t. 2, p. 230. Comme l’écrit Patrice Gilli, tout le traité est orienté vers l’acquisition de la verecundia, « idéal de mesure, de respect de soi et de l’autre » (ibid.).

23 Maffeo Vegio (1406/7-1458), De educatione liberorum et eorum claris moribus libris sex, Paris, Jean Waterloose et Berthold Rembolt, 1511, Livre II, Chap. 11 « De exercitatione scribendi pueris adhibenda », f. 26r (la lecture d’une autre édition parisienne de 1508 nous a permis de corriger le nimie en minime). L’existence de nombreuses éditions parisiennes de ce traité au début du xvie siècle est un témoignage de la bonne diffusion de celui-ci au Nord des Alpes.

24 Ibid., Livre II, Chap. 17 « Ut prodeant pueri sepius in publicum habende orationis causa. Et de exercenda eorum voce et pronunciatione », f. 29r. Dans la citation, le sens du verbe declamare semble très étroitement lié à celui de « se produire en public pour prononcer un discours ».

25 M.-A. Gavray, « Perspectivisme et antilogie. Le point de vue des sophistes », dans Q. Landenne dir., Philosopher en points de vue : Histoire des perspectivismes philosophiques, Bruxelles, Presses de l’Université Saint-Louis, coll. « Collection générale », 2021, p. 13‑34 ; en ligne, URL : https://0-books-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pusl/26957 [lien consulté le 21 janvier 2024], ici paragraphe 23.

26 Sur la persistance d’une formation rhétorique fondée sur des exercices comme la déclamation, voir F. Douay-Soublin, « La rhétorique en Europe à travers son enseignement », dans S. Auroux dir., Histoire des idées linguistiques, Bruxelles, P. Mardaga, 1992, t. 2, p. 467-507.

27 P. F. Grendler, Schooling in Renaissance Italy : Literacy and Learning, 1300-1600, Baltimore/Londres, Johns Hopkins University press, coll. « The Johns Hopkins University studies in historical and political science », 1989 (sur l’enseignement de la rhétorique voir en particulier p. 203-234) ; P. Gilli dir., Former, enseigner, éduquer dans l’Occident médiéval, op. cit. Voir aussi l’ouvrage plus récent de R. Black, Humanism and Education in Medieval and Renaissance Italy : Tradition and Innovation in Latin Schools from the Twelfth to the Fifteenth century, Cambridge (GB), Cambridge University Press, 2001.

28 Sur ce point, voir la contribution de Blandine Perona et Laurent Baggioni. Elle montre que la pratique de la déclamation a précédé la rédaction des traités pédagogiques consacrés à la rhétorique.

29 Déclamation de Lucrèce dont une traduction est également donnée pour la première fois dans ce numéro (Laurent Baggioni et Blandine Perona).

30 Les analyses de Kees Meerhoff et Aline Smeesters offrent un autre éclairage sur les rapports entre déclamation et dispute que celui que propose l’ouvrage de B. Périgot, Dialectique et littérature : les avatars de la dispute entre Moyen âge et Renaissance, Paris, Honoré Champion, coll. « Bibliothèque littéraire de la Renaissance », 2005 ; elles sont plus concordantes avec le livre d’A. Traninger, Disputation, Deklamation, Dialog : Medien und Gattungen europäischer Wissensverhandlungen zwischen Scholastik und Humanismus, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, coll. « Text und Kontext », 2012.

31 Nous pensons en particulier aux travaux de Clémence Revest, notamment : C. Revest, « Naissance du cicéronianisme et émergence de l’humanisme comme culture dominante : réflexions pour une histoire de la rhétorique humaniste comme pratique sociale », Mélanges de l’École française de Rome - Moyen Âge, no 125, 1, École française de Rome, janvier 2013, p. 219‑257 ; « La naissance de l’humanisme comme mouvement au tournant du xve siècle », Annales. Histoire, Sciences Sociales, no 68, 3, Paris, Éditions de l’EHESS, 2013, p. 665‑696 ; C. Revest et J. Verger dir., Discours académiques : l’éloquence solennelle à l’université entre scolastique et humanisme [actes du Colloque Le discours académique en Europe, de la scolastique à l’humanisme, organisé du 10 au 11 mars 2017 à Paris], Paris, Classiques Garnier, coll. « Rencontres », 2020, 354 p.

32 Sur la transformation de la déclamation par le contexte polémique de la Réforme, voir J.-L. Vix, « Les déclamations grecques : questionnement sur le genre au xvie siècle », dans Présence de la déclamation antique (controverses et suasoires), op. cit., p. 355-375.

33 Voir la contribution de Kees Meerhoff.

34 « [L]es lieux déclamatoires ne sont ni vrais ni faux en soi : le réservoir rhétorique les offre indifféremment au locuteur qui les sélectionnera en fonction de cas particuliers » (phrase citée dans l’article de Christine Bénévent).

35 Sur la distinction, qui n’est pas toujours faite dans les traités de rhétorique, entre éthopée et prosopopée, Hermogène écrit : « L’éthopée est l’imitation de l’ethos d’un personnage donné, par exemple quelles paroles dirait Andromaque sur la dépouille d’Hector. Nous avons une prosopopée, quand nous personnifions une chose […]. La différence est évidente : là, nous imaginons les paroles d’un personnage qui en est un, ici nous imaginons un personnage qui n’en est pas un » (Les exercices préparatoires, éd. Rabe p. 20, trad. Michel Patillon dans Hermogène, L’Art rhétorique, Lausanne, L’Âge d’homme, 1997, p. 145 ; cité dans Blandine Perona, Prosopopée et persona à la Renaissance, Paris, Classiques Garnier, coll. « Bibliothèque de la Renaissance », 2013, p. 13).

36 C’est une hypothèse que nous avions explorée dans Prosopopée et persona à la Renaissance.

37 « Vives pourrait pareillement mettre en évidence la piété de la veuve qu’il défend et faire valoir, par une réserve de bon aloi, un souci de justice dépourvu d’animosité. Malgré les traces d’évangélisme si souvent perceptibles dans d’autres œuvres, ce n’est pas le choix qu’il fait ici » (nous citons ici la contribution de Tristan Vigliano). 

38 Voir la contribution de Christine Bénévent.

39 Cité par Eric MacPhail.

40 M. Rosellini, « La Prosopopée ou l’oraison directe : une incertitude terminologique à la source de la réflexion narratologique au xviie siècle », dans M. Jourde et J.-Ch. Monferran dir., Le Lexique métalittéraire français (xvie-xviie siècles), Genève, Droz, 2006, p. 194.

41 « [L]es uns ont estimé Plato dogmatiste ; les autres, dubitateur » (Essais, II, 12, éd. Villey-Saulnier, Paris, Puf, 2004, p. 509).

42 Dans ces lignes finales, en insistant à nouveau, sur l’accueil de la déclamation à la contradiction, nous rejoignons les conclusions de l’article déjà évoqué de V. Mellinghoff-Bourgerie, « Autonomie de la pensée et stratégie du “moi” philologique : autour du De Conscribendis d’Érasme et de la Declamation des louenges de mariage procurée par Louis de Berquin », dans D. de Courcelles dir., Philologie et subjectivité, Paris, École des chartes, 2002, p. 79-98.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Blandine Perona, « La déclamation au début de l’époque moderne : une institution oratoire »Exercices de rhétorique [En ligne], 22 | 2024, mis en ligne le 22 avril 2024, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/rhetorique/1607 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/rhetorique.1607

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Auteur

Blandine Perona

Université Polytechnique Hauts-de-France/IUF

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